CHAPITRE LXXX
Mi miBicrt de voir.
Oh! ditcs-moi, mes chers eompntriotes, grands on petits, jeunes ou vieux, dites-moi, s'il nous sied bien maintenant de nous donner des airs de triomphe?... Je sais que le plus beau privilège d’un peuple libre est de l'aire tout ce qu'il veut. C'est pcAmiuoi, sans iloute, il n'y a point de peuple sur la terre qui jure plus cordialement et plus lestement que nous, l.cs filles, les femmes, les veuves, et ces espèces d'êtres qui ne sont ni filles , ni femmes, ni veuves, et font une classe à part, moins nombreuse en apparence qu’elle ne l’<!st réellement, tout s’en mêle. Mais, en eonsi'ience , pouvons-nous bien nous en glorifier? Est-ce là un fonds qui nous soit propre? Vous voyez le contraire. Kous ne sommes que des imitateurs. Il ne faut pas loujoiirs s'im.aginer qu'on a eu l'esprit d'inventer une chose , parce qu’on a l'esprit de la faire.
C’est ce que je veux entreprendre de prouver en ce moment à tout l’univers , excepté les connaisseurs. Ces messieurs sont si entourés des colifichets et des brimborions de la rritique, ils ont la tête si remplie de principes , de règles , de compas, ils l'ont si bien meublée de termes techiéupies, ils sont surtout .si jaloux de faire à tous propos dcsapplic.atioiis bonnes ou mauvaises de ce qu'ils savent,qu’en vérité il vaudrait mieux toutd’un coup se résoudre à sacrifier un ouvrage de génie , que de souifrir qu'il soit déchire et mutilé de cette manière. Je sais cela. Milord C. le sait aussi a men’cille. Comment Garrick, disait-il l'autre jour à un de ces messieurs, a-t-il débité son monologue hier?... Ah! m’ilord, contre toutes les règles. Il a bravé tous les principes de la grammaire. Croiriez-vous bien?... enfin, voici ce qu’il a fait... Il u'y a porsounequi ne sache que le substantif et l’adjectif doivent s'accorder en nombre, en genre, en cas... J’ai appris cela, moi, le premier jour qu'on m'a fait lire mon rudiment. C’est un principe sûr, et malheur
à ceux qui s’en écartent ! Malheur surtout à ceux dont les oreilles se trouvent la, et qui sont frappré des bévues que font les gens qui parlent... Mais Garrick, qui ne se doutait pas app.'iremment que les miennes y fussent, Garr'u'k, ce fameux parangon, ce célèbre prototype de toute la gent théâtrale... eh bien! Garrick a violé sans pudeur la loi fondamentale que lui prescrivait la grammaire. D'honneur, j’ai cru qu’il y .avait un point qui séparait ce qu'il disait... Mais ce n'est pas tout...
(J no chute loujnuri enlretnc une autre chute.
Je ne sais où j'ai vu cela. J’ai tant lu! Mais peu importe où cet axiome se trouve. Il y a une chose plus intéressante à savoir; c'est que ma montre s’arrête à commandement...
Voilà où j’ai encore surpris mon virtuose. Le nominatif gouverne le verbe. Ainsi le verbe doit aller sans interruption à la suite du nominatif... Cela est clair: mais, û monstruosité ! û barbarisme intolérable ! Il a tout renversé. Douze fois... oh ! oui , douze fois, et c'est pour le moins , il a mis a mes yeux un intervalle de trois secondes et demie entre le nominatif et le verbe... Je l'ai pris sur le fait... J'ai toujours arrêté ma montre à l'instant précis qu’il a repris la parole...
Quel grammairien !... Hais en suspendant ainsi sa voix, a-t-il aussi suspendu le sens? l'expression de son attitude, de sa contenance, ne remplissait-elle i>as le vide? ses
yeux étaient- ils aussi dans le silence?
l’observiez-vousavec attention? le regardiezvous de près? Moi? non. Point du tout. Parbleu! il jouait son rôle et moi le mien. J’écoutais et je regardais à ma montre.
Excellent observateur !
A propos, vous me direz sans doute ce que c’est que ce livre nouveau qui fait courir tout le monde. Ce livre?... en vérité, je ne sais pourquoi il fait tant de bruit. C'est la chose du monde la plus folle , la plus bizarre, la plus inconséquente, la plus absurde... L’auteur à chaque instant est hors de lui et de la raison. Elle n’y reste pas, je vous jure, un moment dans son aplomb. Il est permis d'écrire; mais, ma foi, quand on se mêle de bâtir un livre , il faut , selon moi,
TRISTRAK SIIARDT.
coniRiilrc lin peu mieux l'iircliilccture liucniire. Celui-ci n'est qu'iin amas d’irrégularités. Je suis sAr qu'on ne trouverait pas dans les angles des quatre coins un seul angle droit...
L'allusion est Gne. L’admirable critique !
Je porte toujours mon étui de mathématique sur moi. Je vous avais parle d’un certain poème épique Oui vraiment. Eh
bien!... oh! c’est ici le comble. Longueur, largeur, hauteur, prorondciir, tout y blesse les dimensions. Je le sais bien. Je les ai mesurées d’après les règles tracées par le Bossu. Que la peste m’étoiiffc s’il y en a une d’üJiscrvéc I
En vérité , nous sommes dans un siècle oà tout va de mal en pire. On ne se tire de Carybde que pour s’engloutir dans Scylla. Ce tableau , par exemple , qui attire tant de monde, c'est bien la croûte la plus triste!... On dit que le peintre est original, qu’il a une manière à lui. Âh ! oui; cela est vrai ! Il n’a pas la moindre idée de l’art pyramidal de grouper ses Ggiircs. On ne voit rien en Ini , absolument rien du coloris du ’l'itien , de l’expression de Rubens , du gracieux de Raphaël, de la pureté du Dominicain , de la précision du Corrége , du génie du Poussin, des airs du Guide, du goût do Carrachc, des grands contours de Michel. Ange... du moelleux de...
Bonté du ciel! accordez-moi de la patience! Mes oreilles ont été choquées pendant ma vie de bien des jargons ditférens. Le jargon des mystiqnes , le jargon des faux dévots, le jargon des enthousiastes , le jargon des encyclopédistes, le jargon des théologiens, le jargon des métaphysiciens , et le jargon plus barbare encore des avocats, les a souvent tourmentées ; mais , de tous les jargons que l’on jargonne dans ce monde jargonnant, et qu’on y a jargonné depuis qu'on y jargonne, le jargon le plus insipide, le plus assommant, est à mon avis le jargon d’un jargonneur de critique , d’un de ces connaisseurs à toute l'prcuve, d’un de ces amateurs à tous venons, qui ne sait très-souvent ce qu’il dit.
Grand Apollon ! si tu es dans ton humeur <lunnante , ah ! donne-moi , je te prie , une dose de ton esprit divin ; pénètre-moi d’un
de tes rayons, et charge Mercure, s'il n’a
rien à faire , de porter û Monsieur ( il
n’importe qui) les règles et les compas , et fais-lui faire mes compliniens.
Ce n’est point à lui, ce n’est point ûses nombreux confrères que je veux faire la preuve que j’ai annoncée. 11 s’agit, comme voussavez, de prouver que toutes les imprécations, que tous les juremens que nous avons faits dans le monde depuis deux siècles et demi , ne sont rien moins qu’originaux. Que Dieu le damne ! par exemple ; eh bien ! ce jurementlà passe. Mais ouvrez Ernulphc et comparez... Ne l’y retrouvez-vous pas? 11 n’y a qu’une différence; c’est qu’on est fort audessous du modèle. Nous ne pouvons atteindre à sa manière. Elle a quelque chose d’eriental qui lui donne plus d’emphase , plus
d’énergie Avec cela , quelle invention !
quelle variété ! quelle abondanec ! Rien ne lui échappe ; et il faudrait être bien souple pour se soustraire en la moindre chose à ses anathèmes. Il est vrai qu’on pourrait peutêtre lui reprocher plus de roideur , plus de dureté, et, comme dans Michel-Ange, un manque de grâce: mais, en revanche, quelle excellence de goût / nous avons beau faire , nous ne sommes que de faibles copistes.