‹ Œuvres completes de SterneChapitre 96 sur 507 · CHAPITRE CH · texte numérisé non relu

CHAPITRE CH

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J’étais tenté de déchirer le chapitre qui précède. II est si loin de l’aventure de Trim! heureusement que j’avais prévenu mes lecteurs que je m’égarais; ils ont été les maîtres de ne me pas suivre , et d’en venir tout de suite à la continuation de cette anecdote.

Le pont-levis se trouva tellement abîmé , que mon oncle Tobie , après avoir jeté un coup d’œil de douleur sur scs tristes débris , jugea qu’il n’était pas réparable.

Trim eut ordre sur-le-champ d’en faire un autre ; in:iis non sur le même modèle.

Les intrigues du cardinal Albéroni venaient d'être découvertes. Mon oncle Tobie prévit que la guerre s’allumerait inévitablement entre l’Espgnc et l’Empire , et il conjectura que le royaume de Naples ou de Sicile en deviendrait le théêtrc; il s’imagina même que l’on ferait le siège de Messine dès la première campagne. Une probabilité , quand il s’agissait de giicire , valait une certitude pour mon oncle Tobie. Tout cela bien mûrement pesé lui fit croire qu’un pont à l’italienne serait infiniment plus convenable. Mais mon père , qui était beaucoup meilleur politique que mon oncle Tobie, le mena aussi loin dans le cabinet que mon oncle ’fobic l’.avait mené dans les plaines. Il lui persuadti que le roi d’Espagne et l’empereur ne se feraient point la guerre sans que la France, l’Angleterre et la Hollande n’y prissent part en vertu de quelques traités précédons, ou de ceux que l’on pourrait faire. Et si cela est ainsi , frère Tobie, lui disait-il, soyez sûr de ceci : c’est que les combattans tomberont encore pêle-mêle sur ce vieux thé.être ensanglanté de la Flandre. Qu’y ferez-vous alors avec votre pont italien ?

L’objection était pressante Mon oncle

’fobie en sentit toute la force. II abdiqua le pont italien pour suivre l’ancien modèle.

Hais quand le caporal Trim l’eut à moitié fini dans ce style , mon oncle Tobie fit réflexion qu’il y avait un défaut capital. Il tournait à chaque bout sur scs gonds , s’ouvrait transversalement par le milieu , et , tandis qu’une des deux parties allait se ranger sur l’un des côtés du fossé, l’autre partie allait de l’autre côté. Cette distribution avait son avantage. En divisant ainsi le poids en deux parties égales , mon oncle Tobie, du bout de sit béquille , pouvait à son gré et sans effort , lever ou baisser le pont. D’ailleurs , sa garnison était faible ; il ne fallait pas la harasser par des ouvrages trop pénibles. Mais ces avantages disparaissaient quand on considérait les désavantages contraires. Il est évident, disait mon oncle Tobie , que je laisse la moitié de mon pont à la disposition de l’ennemi. A quoi peut me servir celle dont je m’empare?

Le remède était simple. Rien n’était plus facile que de faire un pont, qui, roulant sur

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TnlSTHA* SUAKDT.

lies cliarnièrcs posées à un seul bout, se lèverait d'une pièce, et se tiendrait tout debout en le retenant en haut pur un verrou... Mais cette mélbode fut rejetée par les raisons que je viens d'explii|uer. Le service d'un pareil pout aurait liuriiblement fatigué ceux qui s'en seraient trouvé chargés.

Ces inconvéniens déconcertèrent prodigieusement mon oncle Tobie. 11 songea pendant hnit jours entiers à ce qu’il pourrait faire. Un rayon de lumière traversa enCn tout à coup son heureux génie , et il se créa un pont horizontal que l'on poussait au dehors ou qu'on attirait en dedans , selon que l'on voulait sortir ou empêcher d'entrer. Hais voici bien le diable ! mon père prétendit que l'invention n'était pas neuve. Il cita le pont de Spire , celui de Brissae. Il accompagna ces exemples de railleries sur la stérilité de l'imagination de mon oncle Tobie.

Tous ces contre-temps , qui perpétuaient la mémoire de l'infortune de Trim , chagrinaient beaucoup mou oncle. Il prit enfin la résolution de se servir de l'invention du marquis de l'Hèpital , que le plus jeune des Bernouilli avait si bien et si savamment décrite dans les AcI. Erud. Lipt. an. 1695. Ces espèces de ponts , par le moyen d’un poids de plomb, SC tenaient perpétuellement dans un parfait équilibre. Leur construction était fondée sur une ligne courbe qui approchait d'une cyclokle , si ce n'était pas même une cycloïde tout-à-fait, et rien n'était plus ingénieux. •

Hais mon oncle Tobie, qui était extrêmement versé dans la nature de la parabole, ne connaissait pas, à beaucoup près, si bien la théorie de la cycloide. 11 l'étudiait, U en parlait tous les jours ; cela ne faisait point avancer le pont. Je ne m'y obstinerai pas davantage, disait-il un soir à Trim, en se couchant ; je demanderai ce que c'est à quelqu'un.

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