L'hôtel de Montmorency était situé rue Chapoiî
2. La Somme theologique des veritez capitales Je la religion chrestieiwe ^ imprimée sur la fin de 1620, fut censurée, le \^^ septembre 1626, par la faulté de théologie, coirinie contenant plusieurs proposiliovs hérétiques, erronées, scandaleuses , téméraires^ et plusieurs passages de VEscrilure soincte et des saincls pères mal citez , corrompus et destournez de leur vraij sens, et des bouffonneries sans nombre qui sent indignes d'estre escrites et leuës par des chrestiens et par des théologiens.
Ainsi le mot bouffonneries , employé par Théophile dans son Apologie au roi, au sujet de la Doctrine curieuse, « ce ramas de bouffonneries » , passa bientôt après dans une censure de la faculté de théologie. Il est vrai qu'elle étoit rendue à la requête du recteur de FUniversité de Paris.
xclv Notice
le bruit qu'avoit soulevé soa nom dut aller en s'affoiblissaat.
Pour sentir tout le génie de Corneille, il faut le comparer aux poètes tragiques ses contemporains; pour sentir le génie de Malherbe, il suffit de le comparer à Théophile. Ce dernier rendoit bien justice à la supériorité du sévère réformateur, mais il n'avoit pas la force de se soumettre.
La règle me déplaist, j'écris confusément : Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément.
c< Je ne suis ni poëte ni orateur >■>, écrivoit-ilà Balzac, avec uue franchise qui prouve que la vanité ne lui trou bloit pas toujours le jugement. 11 a raison : la poésie familière est celle qui lui convient le mieux. L'Elégie à une dame , qui est bien plutôt une épître :
Si Yostre doux accueil n'eust consolé ma peine...; rÉlégie à M. de Montmorency :
Desjà trop longuement la paresse me flatte... ; celle à M. du Fargis :
Je ne m'y puis résoudre, excuse-moi de grâce... ;
les deux satires , sont des pièces écrites d'un style ferme et soutenu, et où Ton trouve peu de choses à reprendre. Dans les sujets amoureux, le poète est fade ou déclamateur; la passion ne se fait pas sentir dans ses vers, si ce n'est lorsque la volupté vient les animer, et, par un contraste qui est dans la nature de l'homme, ce poète voluptueux a quelque chose de sombre dans l'imagination. Du reste, qu'il s'agisse de se dégager de ses fers, il retrouve des accents d'une voix railleuse et toute gauloise :
Cloris, lorsque je songe, en te voyant si belle... Et il termine par un adieu cavalier :
Ces \ers où je n'ay pris aucun soin de te plaire... Enfin il fait, dans sa Requête au roi, un tableau fort
SUR Théophile. xcv
piquant de sa capture et qui se rapproche de l'épître et de la satire.
Le portrait du poète est dans le goiît de Régnier :
Mais cet autre poète est bien plein de ferveur, Il estblesiiie, transi, solitaire, resveur, La barbe mal peignée, etc.
11 y a du La Fontaine dans les vers qui suivent :
Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints, etc. Composer un quatrain sans songer à le faire.
Il a des traits gracieux , et son imagination vive plaît comme une physionomie irrégulière , mais expressive. C'est surtout dans la tragédie de Pijrame et Tliisbé que ces qualités se remarquent. Quant aux défauts, ils sautent d'eux-mêmes aux yeux, avec une naïveté qu'explique la rapidité de la composition. Il nous semble que le génie de Théophile produisoit comme ce terroir assez maiyre et tout coupé de roches dont il parle à propos de Boussères. Le vin est clair, pétillant', il manque de force et de saveur.
Le poète lyrique a de l'éclat, de l'énergie; mais son essor ne se soutient pas.
La première strophe de YOde au roi sur son exil est très belle; la seconde pèche, et, après quelques traits heureux, il se relève tout au plus à la fin.
L'ude sur la paix de 1620 a du mouvement. Enfin , dit Malherbe ,
Enfin , après tant d'années , Voici l'heureuse saison Où nos misères bornées Vont avoir leur guérison.
Les dieux, longs à se résoudre.
Ont fait un coup de leur foudre Qui montre aux ambitieux Que les fureurs de la terre Ne sont que paille et que verre A la colère des cieux.
Enfin , après les teuipctes j
xcvj Notice
Nous voici rendus au port; Enfin nous voyons nos têtes Hors de l'injure du sort.
Nous n'avons l'ien qui menace De troubler notre boiiace, Et cts matières de pleurs, Massacres, feux et rapines, De leurs funestes épines Ne gâteront plus nos fleurs.
La paix, dit Théophile,
La paix , trop longtemps désolée , Revient aux pompes de la cour El retire du mausolée Les jeux, les dances et l'amour.
Au seul esclat de nos espées Les tempestes sont dissipées.
Tous nos bruits sont ensevelis , Mon prince a faict cesser la guerre , Et la grâce a rendu la terre Pleine de palmes et de lys.
Malherbe :
Les aventures du monde
Vont d'un ordre uiutuel ,
Comme on voit, au bord de l'onde,
Un reflux ]ierpéluel.
L'aise et Tennui de la vie
Ont leur course entresuivie
Aussi naturellement
Que le chaud et la froidure ;
Et rien, afin que tout dure,
Ne dure éternellement.
Théophile :
Mais l'heure, qui la peut sçavoir?
Nos malheurs ont certaines courses Et des flots dont on ne peut voir Ny les limites ny les sources.
Dieu seul cognoist ce changement, Car l'esprit ny le jugement Dont nous a pourveus la nature, Quoyque Ton veuille présumer, N'entend non [ilus nostre advanture Que le secret flux de la mer.
SUR Théophile. xcyij
Pour le mouvement, la strophe :
Eh bien ! races desnaturées , Qu'avez-Yous plus à murmurer?
Les fureurs se sont retirées , Le desordre n'a peu durer, Vos estendars sont nostre proye, Vos flammes sont nos feux de joye, Le roy triomphe du malheur, Et jamais on n*a veu monarque Qui gravast de meilleure marque Son jugement ny sa valeur,
peut être comparée à la fameuse strophe :
Que direz-vous , races futures , Si quelquefois un vrai discours Vous récite les aventures De nos abominables jours? Lirez-vous sans rougir de honte Que notre impiété surmonte Les faits les plus audacieux Et les plu- dignes du tonnerre Qui firent jamais à la terre Sentir la colère des cieux?
Théophile :
C'est assez faict de funérailles ; On void un assez grand tableau De chevaux, d'hommes, de murailles, Que la flamme a jette dans l'eau; C'est assez , le ciel s'en irrite.
Et, de quelque si grand mérite Dont l'honneur flatte nos exploits.
Il n'est rien de tel que de vivre Soubs un roy tranquille , et de suivre La saincte majesté des loix.
Malherbe
Arrière ! vaines chimères De haines et de rancœurs !
Soupçons de choses amères , Eloignez-vous de nos cœurs !
Loin , bien loin , tristes pensées Oii nos misères passées Nous avoient ensevelis ;
xcviij Notice
Sous Henri, r'est ne voir goûte Que de révoquer en doute Le salut des fleurs de lis.
Nous recommandons cette étude : elle montre Timportance du style et combien il est difficile d'atteindre le naturel de Malherbe. Il s'élève d'un vol régulier et continu; Théophile na, pour ainsi dire, que des soubresauts; sa verve est infidèle comme la mer, qu'il a chantée dans une ode où ses inégalités de composition sont bien marquées. Ils ont eu tous les deux pour les anciens le même dédain; mais la nature avoit favorisé Malherbe et gâté Théophile.
11 y a plus de passion dans les stances
Quand tu me vois baiser les bras, etc., que dans tous les vers galants de Malherbe; mais, tout compte fait, ils sont aussi mauvais amants l'un que l'autre , et surtout aussi mauvais consolateurs. La même philosophie sèche et aride comprimoit en eux le sentiment. Ijuant à la prose, Théophile seroit peut-être supérieur à Malherbe. Cette disposition naturelle de son esprit lui a permis de manier heureusement le vers de dix syllabes. Ses Fragments d'une histoire comique sont fort remarquables sous le double rapport du récit et du style; tout y est naturel, heureusement exprimé; rien ne sent la recherche et l'afféterie. Les apologies et les lettres présentent les mêmes qualités. Théophile se seroit-il amendé comme homme et comme poète? Comme homme, nous le croyons : l'âge auroit amené la réforme des plaisirs et le retour vers des pensées plus sérieuses. Comme poète, nous en doutons: son âme s'étoit dénouée, pour nous servir de l'expression de Montaigne; Vétoffe avoit pris son pli. Mais Théophile auroit pu devenir un bon prosateur. Comme homme et comme poète , son malheur fut de ne pouvoir pas se contraindre :
...Des bons entendements qui sans cesse travaillent Contre Terreur du peuple...
... Mais leur divin génie est forcé de se feindre. Et les rend malheureux , s'il ue se peut contraindre.
SUR Théophile. xcix
... Quoique la façon de mes nouveaux escrits
Diffère du travail des plus fameux esprits , Il désignoit Malherbe :
J'ayme sa renommée, et non pas sa leçon. Si d'autres aussi ont oublié sa leçon, sa renommée subsiste. Comme saint Évremont, pardonnons à Théophile en faveur des grâces heureuses de son génie et de sa belle imagination.
Note sur le procès de Théophile.
Les pièces du procès de Théophile (information du 4 octobre 1623, interrogatoires du 22 mars 1624, des 3 et 7 juin , confrontation du 20 octobre de la même année) se trouvent aux archives de l'Empire. La publication de ces pièces seroit intéressante pour l'histoire littéraire; l'état des esprits sous le rapport religieux, les mœurs de l'époque , ressortent avec des couleurs très vives des dépositions des témoins. La procédure, rapprochée des apologies du poète , présenteroit un tableau complet et mettroit le lecteur à même de se prononcer au sujet d'une affaire que la passion a tout à fait obscurcie. A peine nous a t-il été permis de jeter les yeux sur ces pièces. Un règlement que l'esprit ne vivifie pas est venu se joindre aux ténèbres d'une époque bien différente de la nôtre, malgré le vœu du poète, qui, dans son Apologie au roi , fait appel à la vérité, si plus tard elle doit sortir de la poudre du greffe. Nous complétons le procès-verbal du lieutenant Troussetpar sa déposition, qui est la première, et nous faisons connoître ici l'impression produite sur nous par les autres dépositions. L'acharnement des ennemis de Théophile (c'étoient les jésuites, il le disoit et ne se trompoit pas) se manifeste dès la première audition de témoin. Le lieutenant Trousset s'entend avec le lieutenant Le Blanc, qui vient après lui, et prépare sa déposition. Théophile est un athée : il s'est moqué de Le Blanc, qui croit en Dieu. Voilà ce que Le Blanc a raconté à Trousset sur la place publique de Saint-Quentin, où Théophile venoit d'être amené, char-
c Notice
gé de chaînes , sur un cheval boiteux. Ceux qui ont arrêté le poète deviennent ses accusateurs. Trousset s'est glissé dans la confidence de Théophile , et il a obtenu de lui , dans sa prison , un mémoire des papiers que M. de Caumartin avoit bien voulu mettre de côté à la prière de Théophile. Ses ennemis diroient : il se sentoit coupable. Nous disons : il les connoissoit et redoutoit à bon droit leur ingénieuse méthode de torturer les œuvres de l'esprit à défaut du corps. Le Blanc a connu Théophile dans le Midi * : il raconte ses impiétés , de quelle façon il tournoiten dérision les mots sacrosaûjc/.ç de la Bible. (Tout à l'heure un témoin déposera qu'il s'agit des mots : Croissez et multipliez. La trame s'ourdit peu à peu.) Théophile a dit à Le Blanc, en lui montrant un chien : Cet animal a plus d'esprit que vous, qui croyez en Dieu. Quant à Théophile , il estime que le monde est éternel , ne croit ni à Dieu , ni aux saints , ni au paradis. Le Blanc a eu bien soin d'avertir Théophile qu'il le dénonceroit auprès du procureur général. Théophile s'est moqué aussi des croyances dune autre personne ; mais, voyant son indignation, il lui a pris la main et a protesté qu'il ne vouloit pas la désobliger. Ceci se passoit plusieurs années auparavant. Mais comme il faut faire appel au bras séculier, le témoin Morel accuse Théophile d'avoir composé des vers dans lesquels il médit du roi. 11 les a vus, il en a vu d'autres dont il cite les plus scabreux, et, perdant ensuite tout à coup la mémoire , il les rattache à une anecdote obscène , qu'il a soin de coudre aux choses saintes. Théophile se trouvoit dans l'église Saint-Eustache ; il voit entrer sa maîtresse, se livre à un acte d'incroyable débauche,
qualifié parle témoin deb t de la pique — refrain
de soixante couplets dont Sajot parlera tout à l'heure; et cet impromptu est composé :
L'autre jour, je vis dans un temple
Vos beautés , qui n'ont point d'exemple ,
1. Le Blanc étoit alors en garnison chez un grand, sans doute chez le comte de Clermont-Lodève.
SUR Théophile. g
Où, malgré le respect du lieu , Mon V.., levant sa rouge creste, Jugea que vous estiez plus prête A chevaucher qu'à prier Dieu.
Si nous eussions eu la licence, Comme au siècle de finnocence, Pour exécuter nos desseins, Je veux que le diable me tue £Si je ne vous eusse f...
A la barbe de tous les saints.
Le témoin ne se souvient pas du reste.
Sa déposition n'a même été reçue que par écrit, et elle porte en tête ces mots : A la gloire de Dieu et de l'Eglise. Elle n'est pas à la gloire de l'église Saint-Eustache. Mais les dévots ^ respectent-ils le ciel lorsqu'il s'agit de se venger?
Enfin, M, de Morangis, conseiller au Parlement, allant voir Théophile malade , et s'étonnant de ce qu'il avoit reçu les secours de l'Eglise : «Je l'ai fait pour qu'on ne jette pas mon corps à la voirie » , auroit répondu le poète.
Arrive le témoin Sajot, le favori du P. Voisin , cet Alexis maladroitement produit par sonCorydon. Comme Le Blanc , il prétend avoir connu Théophile. Ce dernier, dans son Apologie au roi , dit que tous ces témoins n"étoient pas de sa connoissance , qu'il avoit perdu de vue Sajot depuis quinze ans , et, malheureusement pour le poète, il n'avoit pas oublié les mauvaises mœurs de cet homme , adonné à ce vice infâme dont il venoit l'accuser. Sajot, ou Sagot, qui signe Forest-Sagot, et que Théophile accuse d'avoir déguisé son nom , prétend avoir connu le poète en 1622 , alors qu'il demeuroit rue des Deux-Portes , près de l'hôtel de Bourgogne. Il s'agit de préparer la déposition des libraires qui tout à l'heure vont accuser Théophile d'avoir composé le sonnet placé en tête du Parnasse satyrique :
Je fais vœu désormais de nef... qu'en c...
1 . Quand La Bruyère parle des dévots , il met en note : les faux dévots. Nous faisons comme lui ; les révolutions ne changent pas les hommes.
cij Notice
Théophile rencontre donc Sagot, et lui dit qu'il a la ch
quand il s'abstient de la compagnie des garçons. Tout d'un coup la conversation change : il est question de la foi, qui est ici traitée comme tout à l'heure l'église Saint- Eustache, et Théophile dit qu'il faut admettre Jésus- Christ , et rien de plus. Le but qu'on se propose est d'incriminer l'ode :
Heureux, tandis qu'il est vivant,
Celuy qui va tousjours suivant
Le grand maître de la nature.
Dont il se croit la créature!...
Jésus-Christ est sa seule loi.
Le projet d'interrogatoire de Mathieu Mole montre qu'on vouloit prouver par témoin le changement apporté dans l'impression de cette ode et limpiété de sa première rédaction. Ici le texte est accepté : on se borne à en tirer une hérésie. Enfin Théophile a composé soixante couplets (!) dont le refrain étoit :
Tu me b la pique.
Le témoin dit sans doute soixante pour se dispenser de les réciter.
Comme l'annonce Théophile, le greffier n'a pas écrit les larmes de Sagot lorsque le poêle a dévoilé les hontes de sa vie passée , et dénoncé ainsi indirectement le P. Voisin , son accusateur, circonstance fatale qui rendit les ennemis de Théophile irréconciliables.
D'Anizy, l'avocat, confronté avec la gravité de la robe et du bonnet carré , atteste que Théophile est débauché. Le témoin l'étoit-il lui-même pour le savoir? Le poète a dit que l'âme étoit dans le sang. Il a parodié le Croissez et multipliez :
Croître et multiplier, au langage des dieux. Qu'est-ce, si ce n'est f..., au langage des hommes*? Après toutes ces préparations arrive la grande machine du procès , la publication du Parnasse satyrique avec
1. Cette profane application du crescite et multiplicamini se trouve dans un dixain du Temple de Cupido, que Marot changea après la première édition.
SUR Théophile. ciij
le nom de Théophile. Les libraires Estoc et Sommaville ont appris bien des choses a leur confrère Rocolet. Les Délices satyriques, la Quintessence satyrique ei\e Parnasse y sont, dit-il, quasi une seule et même chose, sauf quelques vers ajoutés. Ils ont été donnés à Estoc par un nommé de la Mothe. Il y en avoit de Théophile, et l'on devoit les mettre en tête. Toujours le sonnet sodomite , comme l'appelle Garasse :
Pbilis..., etc.
Il y a aussi les vers :
Marquis, comment te portes-tu?
Mais il falloit suppléera l'absence de manuscrits: comment l'expliquer? La preuve écrite faisoit défaut. Estoc a donc raconté à Rocolet que la nuit Théophile étoit venu redemander le manuscrit. Estoc et Sommaville, intimidés par ses menaces, Tont rendu. Ils en ont déposé devant le procureur général. La femme Estoc a vu le manuscrit , et, Tintéiét des accusateurs faisant violence à sa pudeur, cette femme déclare qu'elle a vu des vers sur le br.... de la pique. La voilà douée sur ce sujet d'une mémoire aussi heureuse que celle de Morel et de Sagot !
Le boucher Guibert récite les vers du Parnasse comme les ayant entendus de la bouche de Théophile, et le témoin ne manque pas de reproduire les fautes de quantité inséparables dune impression clandestine:
Un jour, cette vieille-là Dans un bénitier distilla Les pleurs de son œil hypocrite.
Depuis, le diable, qui la vit, Craignant de gagner mal au v.., N'ose approcher de Teau bénite.
Quand on lit ces dépositions , la Doctrine curieuse n'étonne plus. On se souvient du mot du grand Condé au sujet du Tarlufe et de Scaramouche^ ermite, et du mot de Voltaire : Les dévots canoniseraient Cartouche ermite. Ici ce sont les dévots eux-mêmes qui se mo-
civ Notice
quent du ciel, de l'Eglise et de Teau bénite, pour se venger. « Tu t'es moqué des moynes, disoit en pleine « chaire le P. Guérin en parlant de Théophile , et les <c moynes se moqueront de toi. v Non ! ils se sont moqués de Dieu , et ont tout profané sous prétexte de punir la profanation. Certes, Théophile fut un homme de plaisir; il avoit adopté la philosophie épicurienne; il hantoit les mauvais lieux , et le P. Garasse a soin de nous apprendre qu'il s'en est mal trouvé à huit ou neuf reprises différentes. Mais étoit-il le seul poète de cette époque coupable et malheureux de cette façon? Demandez à Régnier, que Garasse aime tant, pour lequel il avoue son foible et dont la lecture le divertit quelquefois. Régnier avoit-ilété persécuté ? Quant aux vers obscènes que Théophile a pu composer, c'étoit le péché mignon des poètes d'alors , et Maynard (un président!) ne se génoit pas pour s'en excuser cavalièrement :
Ma plume est une p ;
Mais ma vie est une sainte.
C'étoit d'ailleurs, suivant ses expressions, /"... les gens par l'oreille. Tant de machines dressées pour perdre un homme tel que Théophile !
Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots !
Le reste de la procédure suit les errements tracés par Mathieu Mole. Il y aurait beaucoup à prendre; bornonsnous à l'histoire de la fille obsédée. Le poète , lors de son premier exil, s'étoit retiré chez son père. 11 alloit souvent au château d'Estillac,près d'Agen, et un jour, dînant dans cette ville, chez le maréchal de Roquelaure, avec un conseiller au parlement de Toulouse nommé Massiot, le maréchal parla de cette fille, dont l'obsession faisoit beaucoup de bruit et ne trouvoit pas de contradicteurs. Le poète émit certainement des doutes, et les convives allèrent par curiosité au logis de cette fille. On se rappelle le dénoiiment de cette aventure : Théophile mit le diable en déroute, confondit le prêtre, qui exorcisoit chaque jour en vain, et tiroit sans doute un
SUR Théophile. cv
bon revenu de la crédulité des fidèles ; ils furent détrompés. Lors du procès, on fit au poète un crime de sa hardiesse, et, comme les dévots ont toujours Tesprit porté au badinage, ils prétendirent charitablement que Théophile avoit exorcisé cette fille à sa manière.
Nous avons tiré du fonds Colbert, de la Bibliothèque impériale, une curieuse lettre de Théophile au roi, écrite après l'arrêt de bannissement et restée inédite. Elle montre le poète admis au lever, bien reçu par le monarque, et menacé par les mêmes ennemis le cardinal de La Rochefoucauld étoit à leur tête) , furieux d'avoir en vain conjuré sa perte et de revoir à la cour l'athée échappé aux flammes. Si la conduite de Louis XIII à l'égard du poète étonnoit par cette alternative de bon accueil et d'abandon, par cette bonne grâce stérile, qu'on se souvienne du caractère de ce prince et de sa position. Placé entre les courtisans libertins, frondeurs, et cette cabale dévote surlaquelle s'appuyoient sa mère et sa femme, cette cabale redoutée par Richelieu luimême, le roi faisoit de la morale à ses courtisans et craignoit de s'abandonner aux dévots.
Enfin, le poète dit dans son interrogatoire que ses œuvres ont été imprimées en 1622; il ne tenoit pas compte, sans doute, de l'édition de 1621, faite pendant son absence, et dont le désordre étoit attesté par un petit avertissement de l'éditeur, dn peut-être au paresseux des Barreaux, auquel son ami avoit envoyé la préface.
Voilà ce qu'il nous a été permis de déchiffrer du procès de Théophile. Exsurgat tenebris !
Noie sur cette édition.
La première édition de Théophile est de 1621 , in-8, Paris, J. Quesnel, aux Deux Colombes, avec cette légende : Gignit concordia amorem, singulière rencontre au sujet d'un auteur qui batailla presque toute sa vie.
cv j Notice
En tète du volume on trouve des vers de Boisrobert sur le Traité de rimmortalilé de Tâme (ils sont mauvais), une pièce de Saint- Amant dont le commencement est assez heureux, un pitoyable sonnet et une ode curieuse seulement à cause des détails qu'elle renferme sur l'exil du poète. Le privilège est du 6 mars 1621, et il est signé : Colbert. Il est suivi d'un Advis au lecteur : « En l'absence de Tautheur, nous avons imprimé « ce que nous avons peu recueillir de ses œuvres. Vous a ne sçauriez y trouver de l'ordre jusques à la seconde a édition , où nous espérons qu'il prendra la peine de « les renger et de les corriger. «
Des Barreaux a remis péle-méle les manuscrits à l'imprimeur, avec VEpitre au lecteur, qui se trouve dans les youvelles œuvres et qui lui étoit adressée.
Le volume s'ouvre par le Traité de l'immortalité de lame.
L'édition de 1622, que nous n'avons pas pu trouver, n'étoit sans doute qu'une réimpression de la précédente.
L'édition de P. Billaine, Paris, 1628, in-8, intitulée : CËuvres reveiies, corrigées et augmentées, troisiesrae édition, doit être considérée comme l'édition originale. On y remarque l'ordre qui a été suivi depuis, mais elle ne contient que la première partie. L'ode Au sieur Hardy ne s'y trouve pas; nous l'avons retranchée. 11 est impossible d'attribuer celte pièce à notre poète. Hardy est comparé à un grand pin de Silésie. Nous aimons mieux le voir, dans les Aventures de Tristan, berné par les comédiens. En revanche, nous avons pris dans l'édition de 1628 les stances :
Quand j'auray ce contentement...; d'autres stances :
J'ay trop d'honneur d'estre amoureux...; les sonnets :
Depuis qu'on m'a donné licence d'espérer...
L'autre jour, inspiré d'une divine flame...
Si quelques fois Amour permet que je respire... . Courtisans, qui passez vos jours dans les délices...;
SUR Théophile. cvij
cette épigraœme, qu'on lit aussi dans le Parnasse satyrique :
Cette femme a fait comme Troye...
Ces pièces manquent dans Tédition de Scudéry (i632), et, par suite, dans toutes les réimpressions.
La seconde partie a été publiée par Jacques Quesnel et P. Billaine, Paris, 1623, in-8.
Quant à la troisième partie, outre les pièces imprimées séparément, elle se trouve dans un recueil in-8 publié en 1624 et réimprimé en 1625, 1626 et 1627.
Les trois parties sont réunies pour la première fois dans l'édition de Billaine et Quesnel, Paris, 1626, in-8. Quatre réimpressions ont lieu , à Rouen, J. Delamare, i 627, 1628, 1629, et à Paris, jouxte la copie de Rouen, 1629, in-8.
L'édition de Michon, Lyon, i63o, in-8, contient la lettre à Balzac : « Elle avoit été mise dans l'oubly de « ses ennemis (ceux de Théophile). Elle est imprimée « pour le contentement des curieux qui font profession ce de l'éloquence françoise. »
Le texte de la lettre est conforme à la copie manuscrite de du Puy , et nous avons cité en note une phrase supprimée.
Cette édition de Michon est ornée d'un portrait de l'auteur, de P. Palliot, P. Mar.,Tip. Régis; avec cette inscription en légende : Theophilus de Viaufama super œtheranotus , et ce distique au-dessous du portrait :
Hic mortalis habes vultum, non carmina vatis : Carmina quippe Dei sunt, at imago viri.
On voit une figure longue, maigre, aux pommettes saillantes, une physionomie singulière où se retrace la dure captivité du poète dans le cachot de Ravaillac. II ne ressemble en rien au beau portrait de Daret placé par Mayret en tête de son édition des lettres. Une figure pleine annonce la santé et cet appétit que Théophile ne craignit pas d'avouer et que Garasse appela gourmandise. Il y a du feu et de la finesse dans le re-
cviij ' Notice
gard. Ce portrait répond à Tidée qu'on se fait du poète gascon, et Mayret atteste la ressemblance par ces vers:
Malgré la mort et ses outrages , Le fameux Théophile est icy tout entier. Son visage et son air sont peints en ce papier,
Et son esprit en ses ouvrages.
La légende : Théophile de Viau , gentilhomme de la chambre du roi^ fait allusion sans doute à sa qualité de poète recevant pension. Il déclara devant ses juges être au service du roi en qualité de poète.
Enfin, Scudéry vint: Rouen, J. de la Marre, i632 , în-8. La préface est tout l'homme: son dévoûment apparoît, six ans après la mort de Théophile, pour publier ses œuvres, qui étoient d'un excellent débit. 11 a peut-être corrigé les épreuves , mais il a retranché, nous ne savons pour quel motif, les pièces citées plus haut et contenues dans l'édition de i623. Elles faisoient cependant partie de l'édition de J. de la Mare, 1627, et de celle de Michon, i63o. Elles sont de Théophile, sans aucun doute, et Scudéry, qui les a laissées de côté, a compris dans son édition l'ode à Hardy. Il dit avoir eu à sa disposition les manuscrits de l'auteur, et il n'a ajouté que l'ode à M. de L... sur la mort de son père, plus deux épigramraes sur Bordier et sur le roi Jacques.
Rendons cependant justice à l'éditeur: il a retranché de la troisième partie les pièces qui n'étoient pas de Théophile, ce qui, du reste, avoit déjà été fait dans l'édition de Michon, et il a classé les autres dans un meilleur ordre. Les vers de Boisrobert et de Saint- Amant ont fait place à ceux de l'auteur d'Alaric, qui se trouvoit partout à l'étroit. Nous avons pris la liberté grande de corriger M. de Scudéry, en nous conformant, du reste, à son édition ainsi revue et augmentée.
Nous devons au Parnasse satyrique (édition de 1620) l'épigramme :
Ce quatrain est fort magnifique...,
une variante et deux passages importants qui complètent la satire :
SUR Théophile. cix
Cognois-tu ce fascheux...? etc.
Nous avons cru devoir imprimer à la fin du second volume les trois pièces du Parnasse satirique qui ont été imputées à Théophile : elles font partie du procès. Nous y avons joint d'autres pièces du Parnasse attribuées à Théophile par un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal de la seconde moitié du XYII^ siècle. Ce manuscrit ne contient que deux épigrammes inédites. On en trouve dans le Parnasse sur les mêmes sujets.
Du reste, ce recueil n'a de Théophile, outre les pièces ci-dessus, que deux épigrammes :
Geste femme a fait comme Troye...
Grâce à ce comte libéral...; l'élégie :
Ghère Philis, j'ay bien peur que tu meure..., et l'ode :
L'infidélité me déplaît...
Les Mémoires de Mathieu MoIé nous ont fourni une lettre, sans parler de celle qui étoit restée manuscrite et que nous avons tirée des Cinq cents de Colbert; et le Ballet des Bacchanalles, imprimé séparément en iG23, in-4, contient des vers que nous avons joints aux autres vers composés pour des ballets.
A partir de i633 jusqu'en 1G77, les réimpressions de l'édition de Scudéry se succèdent à Paris, à Rouen et à Lyon. Nous en avons compté dix-sept.
La tragédie de Pyrame et Thishé a été imprimée plusieurs fois séparément. On connoît l'exemplaire de M. de Soleinne, avec ce titre singulier : La tragédie de M. de Vendosme et M. le grand prieur, son frère, dans le bois de Vincennes, à leur grand regret, faict par Théophile devant que de mourir, 1626 , in-8 de 48 ff. etportr. ; vendu 16 fr. 5o c. Il y a deux autres éditions de 1627 et i63o.
Le titre des œuvres semble annoncer plusieurs tragédies. C'est une supercherie des libraires, qui, n'osant
ex Notice
pas y comprendre la tragédie de Pasiphaé (iGi8, 1627, 1628 et i63i), imprimée séparément sous le nom de Théophile, autorisoient ainsi leur mensonge par une rélicence : car, pour eux, il ne s'agissoit pas de la prétention à la Sophonisbe de Mairet , revendiquée par des Barreaux au nom de Théophile.
Les nouvelles œuvres de feu M. Théophile, composées d'excellentes lettres françoises et latines, soigneusement recueillies ^ mises en ordre et corrigées par M. Mayret, ontétéimpriraéesàParis, en 1641, chez Ant.Sommaville, in-8 favec portrait) , réimprimées in- 12 en 1642 , in-8 en 1648, et in-12 en iG56. Cependant elles sont rares.
Dans ïadvis au lecteur ^ Mayret déplore la perte de deux livres couverts de vélin blanc, avec des rubans de rose sèche , contenant plusieurs pièces rares de Théophile, écrites de sa main. M. de Montmorency en avoit fait Mayret dépositaire. VÊpître àAcléon en aété tirée. Il en retrouva des copie? moins correctes', moins complètes, mais contenant quantité de pièces en prose et en vers qu'il avoit lues dans les deux livres remis par M. de Montmorency, entre autres un Traité de lamitie, de Cicéron.
Enfin, il seroit fastidieux de donner la liste de toutes les pièces publiées au sujet du procès de Théophile ; elle se trouve dans les Mémoires de Niceron, t. 36, et dans le catalogue delà bibliothèque de M. de Soleinne, 5^ cat., n°s997, 999. Nous avons indiqué dans notre notice celles dont nous nous sommes servi; nous appelons seulement l'attention sur l'appendice, où nous publions les pièces les plus intéressantes de cette affaire, qui fit tant de bruit. La Réponse du sieur Hydaspe (le P. Garasse prenoit ce nom, que Balzac donne à son frère aîné dans sa correspondance) au sieur de Balzac, sous le nom de Sacrator, touchant l' Anti-Théophile et ses écrits (le P. Garasse iterum et sa Doctrine curieuse), est une pièce unique, inconnue à tous les auteurs qui ont traité des pseudonymes. Prosper Marchand {Dictionnaire historique) n'a donné que le titre de cette pièce, et personne n avoit relevé la mention quil en a faite ;
SUR Théophile. c\j
seulement nous n'avons pas retrouvé ]e Poëtique anti- Théophile, imprimé en 1620, in-8. a C'est ainsi, dit ce P. Marchand , que cela se trouve énoncé dans le cata- « logue d*une bonne bibliothèque de Paris (Blbliotheca Guillelmi Boisset, p. 1117). »
Nous signalons l'édition du Parnasse satyriqve de 1625 : Le Parnasse despoëtessatyriques, ou Dernier recueil des vers picquans el gaillards de noslre temps, par le sieur Théophile, 1625, in-8, 38o pages.
Nous avons déchiffré ces vers sur le titre de l'exemplaire de la Bibliothèque impériale. C'est une écriture du temps à demi effacée :
Tout est chevauché, tout y f..t; On f..t en ce livre partout'.
Aftîn que personne n'en doute,
Les lignes f t les feuillets,
Les odes f t les sonnets;
Les lettres mesnie sont f...ues Par un auteur archif...u.
Et, puisqu'il faut remuer ces ordures bibliographiques, ajoutons que nous avons retrouvé leB....l des Muses, ou les Neufpucelles p s, caprices satiriques de Théophile le jeune , pseudonyme du malheureux Claude Petit, auteur du Paris ridicule, qui fut brûlé en place de Grève, en i665 ou 1666, pour avoir composé ce rûauvais livre, pour avoir bien fait le mal, suivant ses expressions. Ils sont divisés en quatre parties. A Leijden, sur le véritable manuscrit de l'auteur. Il n'y a que la première partie et la table générale, 24 pages in-8. « II « estoit né, dit la préface écrite par l'auteur lui-même, « si fatallementpour la satyre et pour les femmes, qu'il «. lui estoit aussi impossible dene pointescrire que dene « point chevaucher. Mais, s'il a esté si malheureux dans « celuy-cy, il a reussy si heureusement dans l'autre, « qu'il ne porte pas à faux tiltre le nom de Théophile « le jeune, que tout le monde luy donnoit dès son vice vant et luy confirme encor authentiquement après sa ce mort. » Cette mort supposée semble avoir porté malheur au triste plaisant.
cxij Notice