V. rappentîice, n
Ixxxvj Notice
venu à Paris, après la défaite du duc de Soubise, pour chercher de nouveaux ordres. 11 lui avoit écrit, ainsi quau duc de Buckingham , qu'il remercioit d'avoir parlé ouvertement pour sa liberté. Quant à M. de iMontmorency, le poêle semble mêler quelques reproches à ses remercîments, malgré les vers qu'il lui adressa ^ : « Après avoir rendu mon innocence claire « à tout le monde, encore a-t-il fallu donner à la fu- « reur publique un arrest de bannissement contre moy. « Si j'avois de la vertu, ce coup d'envie me seroit glo- « rieux; mais mon peu de mérite m'en fait apiehender « quelque honte. Toutesfois, les caresses de mes amis, « que je ne voy point rebutez de mon malheur , me «c consolent de cette peine et me font tirer vanité de « ma persécution. Sur le point de mon jugement, il a « semblé que me secourir, c'estoit une infamie, et que ft personne ne sollicitoit pour moi s'il n'avoitpart âmes a accusations. M. de..., chez qui je suis, et M. de..., « ont été presque les seuls qui, ouvertement, ont fa- « vorisé mon innocence. Ceux-là , sans doute , Mon- « seigneur, ont voulu tenir vostre place, et je croy qu'il « ne falloit plus que vous pour me faire absoudre en- « tierement.... Sil me faut résoudre à partir, je ne « veux aller que là où vous serez. »
Il écrit au président de Bellièvre : « Depuis les « quinze jours que M. le premier président me donna, «je suis contraint de me cacher, et n'ay différé mon « parlement que par la nécessité de pourvoir à mon « voyage. Je suis sorty du cachot avec des incommodi- « tez et de corps et de fortune que je ne puis pas re- « parer aisément ny en peu de temps. Ce que j'avois ce d'argent en ma capture ne m'a point esté rendu. Mes « parens , dont j'attends mon dernier secours , sont à « deux cents lieues d'ici. Il y a des gens qui se sont ence debtez pour m'assister en ma captivité; si je m'en vay « sans le reconnoistre , ce sera une ingratitude que je (c sentiray plus dure que mon exil. Je vous supplie, Mon-
i. Remerciement à Coridon,
SUR Théophile. Ixxxvij
c seigneur, très humblement , de m octroyer quelque « respy... Je dois à la satisfaction des hommes et à ma tt seureté un ouvrage qui tesraoigue m es deportemenls « et qui justifie l'amitié de tant d'honnesles gens qui se « sont intéressez en ma disgrâce. »
Il envoie à M. Olier , conseiller au Parlement, une requête à présenter à cet effet.
Enfin il part, ^2 novembre i625. « Opperior vos « hîc aut carpentum tuum , quo ad vos devehar. « Asseverebat heri maris prœfectus nos intra triduura a tandem abituros. Sic ab iguibus ad undas voccr, rc sed Deus adjutor meus: namque erit ille mihi sem- « per Deus. »
Une aventure qui lui arrive en route prouve que les jésuites ne sont pas las de le persécuter. Le prince de Oondé, beau-frère du duc de Montmorency , s'étoit mis entre leurs mains. Apprenant l'arrivée du duc et du pcète qui faisoit partie de sa suite , il s'empresse d'envoyer un messager aux portes de la ville pour prier le duc de ne pas entrer avec Théophile. Le prince ne pouvoit pas recevoir un ennemi de ceux avec lesquels il venoit de se lierétroitement. l-e ducrépondit avec vivacité que lui-même ne vouloit pas voir ces derniers. On entre dans la ville, on arrive devant la maison du prince; le duc entre seul, mais il ordonne à ses gens de bien traiter Théophile. Le prince répéta à plusieurs reprises à son beau-frère qu'il regrettoit de ne pas voir Théophile, qu'il le verroit volontiers si lami 'le confesseur jésuite) le permettoit. « Je m'en vay demain fort mécontent du u prince », écrivoit Théophile à M. de Liancourt, a et ft tort satisfait de son beau-frère; nous serons bientôt « à l'ile de Rhé. y> Il ne va pas voir le jeune Charles Sanguin (sans doute l'abbé qui, plus tard, supprimoit les vers de son frère) parcequ'il est élevé chez les jésuites. Il le prie de lui envoyer des vers publiés à Tours à sa louange.
11 écrit à Vallée : « Abero paulô quam credideram a diutius et infelicius, quippe nobis assignatur apud
Ixxxviij Notice
ce oceanum vaga, et periculosa sedes, scopuli, vada, « venlus et undœ. Homlnum societasdura aut nuUa, et a sive stcrlas, sivc vigiles, sive ebrius sis,sive sobrias « et titubare ubique et voraere neccsse est. »
Au retour, la persécution ne cessa pas : « Ils niur- (c murent encore après mon arrest, et ne se peuvent sa- « tisfaire de la justice de Dieu et de celle du Parlement, « pource qu'ils n'ont pas du tout accomply leur haine. '; Ils cherchent tous les jours des prétextes nouveaux à «. ralumer leur persécution, font coutirenmon nom des (c vers mal faits et malicieux, qui deshonorent la repuce talion de mes mœurs et de mon esprit; ils ne disent « pas que je vay tous les jours à la messe, quej'ay •( fait mon bon jour deux fois depuis la sortie de ma « prison. Ils me jettent tous les jours des amorces à « m'altirer à la desbauche pour blasraer ce qu'ils de;>ift rent, et se plaindre de ce qu'il leur plaist *. w Une nouvelle captivité conimençoit pour Théophile. Il s'adresse b 31 . de Saint-Marc Otheraan, conseiller, pour qu'il prie le procureur gênerai de lui laisser un peu de liberté en ses cachettes. En vain la tragédie de Pyrame recevoit-elle les applaudissements de toute la cour, quoique les vers fussent trouvés trop énergiques et que la représentation eût produit une impression trop lugubre. ((. Rex prœclare de me cogitât, sed cogitât solum. L'ux « ipse, captivitatem meam faventer colit, et libertalem (c sequius sollicitât. Veretur puto ne eoutinolim sicarere (i possim, et miserum me mavulthabere, quamnullum. » Il se demandoit s'il ne seroit pas obligé de retourner en Languedoc. Laphemas s'occupoit de lui, de son rétablissement. Bientôt il sut à quoi s"en tenir. Le succès de Pyiame permit au poète de se présenter au lever. Les courtisans étoient là pour l'appuyer, mais cette audace dut paroître grande aux yeux du cardinal de La Rochefoucauld et des autres chefs de ce parti puissant que Richelieu appeloit la cabale dévote. En vain le roi fit-il bon accueil à Théophile, l'ennemi du P. Voisin
\ , Apologie au re*.
SLR Théophile. JwxJx
fut menacé jusque près du lit du roi, et cette tentalivç ne se renouvela pas : l'exil devoit avoir son cours. La lettre du poète au monarque fait ressor tir sa stérile bonne chère et la force du parti. 11 fallut se résigner et se consoler avec l'aide de la religion, si ses apparences et ses pratiques extérieures ne pouvoient pas servir. Un grand changement se manifeste dans ses lettres ; il écrit à Mgr Tévéque d'Agde : a ... Ma dévotion n'est Cl pourtant pas si severe qu'on vous la fait accroire; « je m'en suis acquitte simplement comme vous m'avez « prescrit. C'est assez , Monseigneur , que je ne sois « point prophane , comme , Dieu mercy, je ne suis point « en soupçon d'estre superstitieux. Si j'ay rendu de- « puis peu une assiduité particulière au devoir de la c<- bonne conscience, je Tay fait plustost en intention de " mériter la grâce de Dieu que d'obtenir celle du roy. « Je ne veux point que ma pieté soit une sollicitation à (c ma fortune. » 11 s'excuse auprès du comte de Bouteville du retard qu'il a mis à lui répondre ; il ne pouvoit le faire sans un notable retardement des affaires de sa conscience : « Peu de gens , comme vous sçavez, atten- « droient cette excuse de Théophile, et beaucoup la « soupçonneroient de mensonge ou d'hypocrisie. Qu'y « ferois-je? C'est un effet de la calomnie de mes enne- « mis et de la sinistre impression qu'ils ont pu laisser « de mon ame en la pluspart de celles qui sont de leur « trempe ou de leur cabale. Pour vous, Monseigneur, K qui, Dieu mercy, ne fùtesjamais de ce nombre, si vous ce ne me tenez pas absolument pour un beat ou pour ce un faiseur de miracles 'apoinct nommé, je suis pour le ce moins certain que je ne passe point en vostre opinion « pour enchanteur ni pour athée. Tant que les traits de ce mes adversaires m'ont attaqué sur ma créance, je rae '^c suis mis en devoir de me défendre, pourcequejedevois ce cet effort à la seureté de ma vie, et cette justification a à la probité de mes mœurs. Aujourd'huy que ma li- « berté rend tesmoignage de mon innocence, la devoc< tion et la pieté sont désormais une matière pour moi ce dont je rae soucie fort peu d'estre en dispute avec les
xc Notice
«hommes, pourveu que j'en sois bien d'accord avec « Dieu. C'est à luy seul que je suis résolu de rendre 'f compte de mon cœur, puisqu'après tout il n'appar- « tient qu a luy de nous juger selon nos œuvres, ce « qu'on n'oseroit se promettre infailliblement des plus «équitables juges de la terre , qui prennent souvent « l'ombre pour le corps et l'apparence pour la ve- « rite. ■»
Il est dévenu digne de son nom , dit-il à F-uiilier: « Caeterum magis magisque propagatur in nobis ca- M tholicae pietalis amor, et diebus singulis ad altaria et « mentem et genua flectere jam cessit in volnptalera. « Uno verbo Theophilus sum... »
Il y a encore place cependant pour les bons repas, pour le vin d'Espagne et même pour Calisle ; mais, Caliste étoit devenue mfidèle. Quant à des Barreaux, dont le défaut fut toujours de criailler^ dit Tallemant, il jetoit au visage de son ami des billevesées philosophie ques , et Théophile prioit Luillier de s'interposer entre lui et le jeune étourdi : « Id solum meditetur quod quie- « tum spectat. »
Le printemps étoit revenu, et le poète se plaisoit à la campagne. «Les champs, écrivoit-il au marquis « d'Asserac, à mon advis, ont quelque chose d'innocent « et d'agréable qui ne se rencontre point dans le tu- « multe des grandes villes. » 11 passa la belle saison à Chantilly et dans le château de Selles , en Oerry , qui appartenoit au comte de Déthune; il travailloit, « il c( avoit de la besongne à occuper un scribe plus de deux « mois. » Ceci semble indiquer qu'il ne s'étoit pas corrigé de sa trop grande facilité à composer. Il achevoitdes vers en l'honneur de M. de Bellièvre. Au savant Pitard, auteur d'un livre de philosophie morale, il fait compliment de son ouvrage : « il ne peut nuire qu'aux « yeux malades de ces animaux nocturnes qui ne pa- « roissent que pour expliquer le mauvais destin » ; mais il recommande à l'auteur la prudence, et lui propose son exemple. Enfin il attend les explications du savant au sujet d'une nouvelle doctrine anti-aristotéli-
SUR Théophile. xcj
que, et garde un juste milieu entre le respect de l'antiquité et les inconiestables droits de la raison. 11 obtint, sans doute grâce "a M de Montmorency, la permission de revenir à Paris sans être inquiété, et, le 25 septembre 1620, il mourut dan^ l'hôtel du duc , après une courte maladie. H paroît que le médecin de Lorme n'éloitplus auprès de lui , car, atteint d'une fièvre tierce, un chimiste lui auroit donné un remède en poudre, et la fièvre seroit devenue une fièvre quarte^. Ainsi cet incrédule, cet athée . seroit mon pour avoir eu trop de confiance dans un charlatan 1 Le P. Niceron dit qu'il reçut tous les sacrements de l'église , le P. Théophile Pxaynaud prétend le contraire ; mais les souvenirs de ce dernier etoient confus, car il place la mort de Théophile après celle du duc
1 . « Théophile mourut le iS septembre, après avoir esté exilé « par plusieurs fois, estroittement emprisonné, et avoir em- « ployé si longtemps le premier Parlement de France à sa « condamnation. Enfin, il mourut d'une fièvre tierce, qui « commença de le tourmenter quelque temps après son eslar- « gissement. Sa mort enfanta encore autant d'escrits, les " uns pour, et les autres contre luy, comme Ton avoit fait àu- « rant sa prison. Le discours remarquable qui se fit sur sa « vie et mort dit que le grand amas de melanrholie qui s'estoit « fait en luy pendant sa prison avoit conçeu un ardeur (se (( voyant eslargy) qui luy causa ceste fièvre tierce, qui eust « esté peu de chose si Ton y eui-t apporté les remèdes et que « Ton eust suivy le chemin ordinaire de la médecine frayé par « Hypocrate, qui estoit le plus seur, de mesme qifil estoit " le premier de cet art ; mais le malheur voulut qu'un chimiste « eut le premier le soin de Théophile en ceste maladie , le- « quel luy donna d'une pouldre pour luy faire perdre ceste « iievre tierce, laquelle se tourna en quarte et se communiqua « après au cerveau, ce qui contraignit Théophile de se mettre « au lict, où , après avoir esté trois sepmaines , la jiarole en- « fin luy cessa, ses yeux appesantis ne peurent plus vacquer « à leur fonction ordinaire , et ses oreilles se fermèrent. Après « cela , luy estant sorty quelques larmes des yeux , la vio'cnce « du mal le contraignit de payer le tribut à la nature. Voyla « le dernier estât de Théophile et la fiu de ses jours, »
(Le douziesme tome du Mercure françois^ 1626.)
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de Montmorency *. Ce qu'il y a de certain, cVst que, la veille de sa mort, le poète témoigna à Boissat un vif désir de manger des anchois, et que ce dernier re-
1. Nous donnons ici cette oraison funèbre de Théophile par les jésuites; elle est tirée de l'ouvrage De Thcophilis ^ p. 229.
« Theophilus Viaud , liberlinorum aevi nostri et atheorum clancularioruin signifer, omnium turpiludinum rcus factus est; et, quod est negationis Dei vpslibulum , de negata animœ imniortalitate est insiM)ulatus. Cui maculae absteigendffi libruni conscripsit De anhnœ immorlalilate : sed adeo enerveni ut videatur persuadere voluissc reveia animam rationalem eàse niortaleni. Opustem, cui titulus est l'amassus satijricus , supra quasvis Apuleii , Luciani , Romantii a Rosa, ac similiuni scriptorum camarinas graveolentissinium , et ad juvenilis pudoris cladem, ad lotius honesli extcrminiain , in diaboli incude fabiefactum, hujus putentissimi ingenii fœtus est. Credi vix potest quanta mala spurciloquus iste juveututi intulerit , qua infaniibus scriptionibus, qua colloquiis et consuctudine familiari. Audire memini in anano tribunali, sero sapientes Phryges, déplorantes sortem suam quod Theophilo Viaudo, nequitiae mystagogo, pietatem dedicissent; et ad omuia propudia, ipsumque atheïsiuum, essent condocefacti. Vir doctissinms Franciscus Garassus, pugil insignis et fidei, et sanctorum morum, contra hune impiuni non una scripiione certavit, eaque nominalim, cui titulum fecit Examen curiosœ doctrinae; nec Theophiluni tantum,sed etiam coaposiatas ejus, fortissinie exagitavit. Habuit enim hic quoque suam coapostalurum quadrigam , ut loquitur Nicetas, agens de Theopiiilo , Eudociœ ne— quitiariuin adniinislro : quem in Photio evirato omnia dissimulasse testatur; non item sanctum Ignatiuni : cui propterea multa et gravia mala a ïheophili assectis repensa sunt. Nec sccus obtigit Garasso a Viaudi combibonibus. Periclitatus accusationis capitalis Viaudus, ob impietatem et socraticani noxani de juventutis corrupiione, praesidio excellentissimi cujusdam Magnatis, ab huniano hic tutus fuit. Sed quia Deus non irridetur, Magnas il!e, paulopost majestati reus , capile minulus est. Ejus verociiens Viaudus, nihil minus exspectans, subita et improvisa morte abiit in locum suum, nullis exjiiatus sicramentis, magno injecto terrore omnibus qui in magislerio impietatis sub eo meruerant : ne forte prseoccupati ipsi quoque subitanea et improvisa morte in Dei manus incidcrent, uhorem seiisuri quem in impatientia exspectantem despexerant. »
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grctta de n'avoir pas satisfait un désir dangereuN en apparence, et peut-être utile pour soulager la nature. Ainsi Tépicurien se retrouva jusqu'au dernier moment. Il fut enterré dans le cimetière de Saint-Nicolas- des- Champs '. Avant de mourir, il avoit eu la satisfaction devoir Garasse censuré comme hérétique et comme bouffon*.
Rien ne montre mieux quelapersécutionde Théophile la lutte de l'esprit ancien et de l'esprit nouveau , de l'esprit catholique et de l'esprit réformateur. Huguenot, il fut poussé par la tendance de son esprit logicien à scruter le principe même de toute religion, et les foiblesses de la chair lui firent rejeter la morale de l'évangile. Ceux de ses persécuteurs qui furent désintéressés défendoient une cause sacrée et qui étoit celle du pouvoir royal lui-même : ils savoient bien ce qu'ils faisoient. L'esprit nouveau a triomphé; mais, au milieu des ruines du passé, il n'a encore rien élevé.
En 1641, Mairet écrivoit : « L'oubly qui suit les lon- « gués années, et qui destruit insensiblement la mémoire « des plus grands hommes, a si fort affoibly celle de ce « divin esprit, (qu'à la honte de nostre siècle) on diroit c( quasi qu'elle est aussi morte que luy. »
En effet, Théophile devoitune partie de sa réputation à ses aventures; lorsqu'il ne resta plus que ses écrits,