DANS LES DIFFÉRENTS SIÈCLES
1^ I l'on parcourt les pays et les siècles , on verra presque partout les femmes adorées et opprimées. L'homme, qui jamais n'a manqué une occasion d'abuser de sa force en rendant hommage à la beauté, s'est partout prévalu de leur faiblesse. Il a été tout à la fois leur tyran et leur esclave. La nature elle-même, en formant des êtres si sensibles et si doux, semble s'être bien plus occupée de leurs charmes que de leur bonheur. Sans cesse environnées de douleurs et de craintes, les femmes partagent tous nos maux, et se voient encore assujetties à des maux qui
ne sont que pour elles. Elles ne peuvent donner la vie sans s'exposer à la perdre. Chaque révolution qu'elles éprouvent, altère leur santé et menace leurs jours. Des maladies cruelles attaquent leur beauté; et, quand elles échappent à ce fléau, le temps, qui la détruit, leur enlève tous les jours une partie d'elles-mêmes. Alors elles ne peuvent plus attendre de protection que des droits humiliants de la pitié, ou de la voix si faible de la reconnaissance.
La société ajoute encore pour elles aux maux de la nature. Plus de la moitié du globe est couverte de Sauvages ; et chez tous ces peuples les femmes sont très-malheureuses. L'homme sauvage, tout à-la-fois féroce et indolent, actif par nécessité, mais porté par un goût invincible au repos; ne connaissant presque que le physique de l'amour ; n'ayant aucune de ces idées morales qui seules adoucissent l'empire de la force, accoutumé par ses mœurs à la regarder comme la seule loi de la nature, commande despotiquement à des êtres que la raison fit ses égaux, mais que la faiblesse lui assujettit. Les femmes sont chez les Indiens ce que les Ilotes étaient chez les Spartiates, un peuple vaincu, obligé de travailler pour les vainqueurs. Aussi a-t-on vu, sur les rives de l'Orénoque, des mères, par pitié, tuer leurs filles, et les étouffer en
naissant. Elles regardaient cette pitié barbare comme un devoir.
Chez les Orientaux, vous trouverez un autre genre de despotisme et d'empire : la clôture et la servitude domestique des femmes , autorisées par les mœurs , et consacrées par les lois. » En Turquie, en Perse, au Mogol, au Japon, et dans le vaste empire de la Chine , une moitié du genre humain est opprimée par l'autre. L'excès de l'oppression y naît de l'excès de l'amour même. L'Asie entière est couverte de ces prisons où la beauté esclave attend les caprices d'un maître. Là, des multitudes de femmes rassemblées n'ont des sens et une volonté que pour un homme. Leurs triomphes ne sont que d'un moment; et les rivalités, les haines, les fureurs, sont de tous les jours. Là, elles sont obligées de payer leur servitude même par l'amour le plus tendre, ou, ce qui est plus affreux, par l'image de l'amour qu'elles n'ont pas. Là, le plus humiliant despotisme les soumet à des monstres qui, n'étant d'aucun sexe, les déshonorent tous deux. Là, enfin, leur éducation ne tend qu'à les avilir, leurs vertus sont forcées; leurs plaisirs même, tristes et involontaires: et, après une existence de quelques années , leur vieillesse est longue et affreuse.
Dans les pays tempérés, où le climat, don-
nant moins d'ardeur aux désirs, laisse plus de confiance dans les vertus , les femmes n'ont pas été privées de leur liberté; mais la législation sévère les a mises partout dans la dépendance. Tantôt elles furent condamnées à la retraite, et séparées des plaisirs comme des affaires; tantôt une longue tutelle semblait insulter à leur raison. Outragées dans un climat par la polygamie, qui leur donne pour compagnes éternelles leurs rivales; asservies dans un autre à des nœuds indissolubles qui souvent joignent pour jamais la douceur à la férocité, et la sensibilité à la haine: dans les pays où elles sont le plus heureuses, gênées dans leurs désirs , gênées dans la disposition de leurs biens ; privées de leur volonté même, dont la loi les dépouille; esclaves de l'opinion , qui les domine avec empire , et leur fait un crime de l'apparence même; environnées de toutes parts de juges qui sont en même temps leurs séducteurs et leurs tyrans, et qui, après avoir préparé leurs fautes, les en punissent par le déshonneur, ou ont usurpé le droit de les flétrir sur des soupçons : tel est à peu près le sort des femmes sur toute la terre. L'homme, à leur égard , selon les climats et les âges , est ou indifférent ou oppresseur; mais elles éprouvent tantôt une oppression froide et calme , qui est celle de l'orgueil ; tantôt une oppression
violente et terrible , qui est celle de la jalousie. Quand on ne les aime pas, elles ne sont rien; quand on les adore, on les tourmente. Elles ont presque à redouter également et l'indifférence et l'amour. Sur les trois quarts de la terre, la nature les a placées entre le mépris et le malheur.
Chez le peuple même où elles exerçaient le plus d'empire , il s'est trouvé des hommes qui ont prétendu leur interdire toute espèce de gloire. Un Grec célèbre (i) a dit que la femme la plus vertueuse était celle dont on parlait le moins. Ainsi, en leur imposant les devoirs, cet homme sévère leur ôtait la douceur de l'estime publique; et, exigeant d'elles les vertus, leur faisait un crime d'aspirer à l'honneur. Si une d'elles avait voulu défendre la cause de son sexe, elle aurait pu dire : « Quelle est votre injustice? Si nous avons droit aux vertus comme vous, pourquoi n'aurions-nous pas droit à l'éloge? L'estime publique' appartient à qui sait la mériter. Nos devoirs sont différents des vôtres; mais, quand ils sont remplis, ils font votre bonheur et le charme de la vie. Nous sommes épouses et mères ; c'est nous qui formons les hens et la douceur des familles; c'est par nous que s'adou-
i) Thucydide.
cit cette rudesse un peu sauvage , qui tient peut-être à la force, et qui, à chaque instant, peut faire d'un homme l'ennemi d'un homme. Nous cultivons en vous cette sensibilité qui s'attendrit sur les maux, et nos larmes vous avertissent qu'il y a des -malheureux. Enfin, vous ne l'ignorez pas, nous avons besoin de courage comme vous. Plus faibles, nous avons peut-être plus à vaincre. La nature nous éprouve par la douleur; les lois, par la crainte; et la vertu, par des combats. Quelquefois aussi le nom de citoyenne exige de nous des sacrifices. Quand vous offrez votre sang à l'Etat, songez que c'est le nôtre. En lui donnant nos fils et nos époux , nous lui donnons plus que nous-mêmes. Sur les champs de bataille vous ne faites que mourir, et nous avons le malheur de survivre à ce que nous aimons le plus. Eh quoi! tandis que votre allière vanité est sans cesse occupée à couvrir la terre de statues , de mausolées et d'inscriptions, pour tâcher, s'il est possible, d'éterniser vos noms, et de vivre encore quand vous ne serez plus , vous nous condamnez à vivre ignorées! Vous voulez que l'oubli et un éternel silence soient notre partage ! Ne soyez pas nos tyrans en tout. Souffi^ez que notre nom soit prononcé quelquefois hors de l'enceinte étroite où nous vivons. Souffrez que la recon-
naissance ou l'amour le grave sur la tombe où doivent reposer nos cendres; et ne nous privez pas de cette estime publique, qui, après l'estime de soi-même, est la plus douce récompense de bien faire. »
Il faut convenir que tous les hommes n'ont pas été également injustes. Dans quelques pays on a rendu des hommages publics aux femmes. Les arts leur ont élevé des monuments, l'éloquence a célébré leurs vertus. Une foule d'écrivains s'est plu à recueillir tout ce qu'elles ont fait d'éclatant. Sans entrer dans des détails qui fatigueraient peut-être par leur uniformité, je voudrais voir en général quelles sont les qualités et les diverses sortes de mérite dont les femmes sont susceptibles; jusqu'où le gouvernement, les circonstances et les lois peuvent les élever; et les rapports secrets de la politique avec leurs mœurs. Je vais donc examiner rapidement ce qu'ont été les femmes dans les différents siècles, et comment l'esprit de leur temps ou de leur nation a influé sur leur caractère. Ce sera, pour ainsi dire, l'histoire de cette partie du genre humain que l'autre flatte et calomnie tour à tour, et quelquefois sans la connaître; car il en est des femmes comme des Souverains, à qui on dit rarement la vérité , et qu'on apprécie bien plus par intérêt ou par humeur, que par justice. Cet
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ouvrage ne sera ni un panégyrique , m une satire, mais un recueil crobservations et de faits. On verra ce que les femmes ont été , ce qu'elles sont, et ce qu'elles pourraient être.
Nous trouvons d'abord dans Plutarque , le panégyriste et le juge de tant d'hommes célèbres, un ouvrage intitulé : les Actions vertueuses des femmes. Il est adressé à une d'elles, nommée Cléa , que l'on connaît peu ; mais sa liaison seule avec le philosophe de Chéronée , l'a fait mettre par quelques écrivains au rang des femmes philosophes. Il blâme à la tète de cet ouvrage ceux qui ont voulu priver les femmes des justes éloges qui leur sont dus. «On pourrait, dit -il, « faire le parallèle d'Anacréon et de Sapho , de « Sémiramis et de Sésostris, de Tanaquil et de « Servius, de Brutus et de Porcie. Les talents « et les vertus sont modifiés par les circon- « stances et les personnes, mais le fond est le « même; il n'y a, pour ainsi dire, que la sur- « face et la couleur de différentes. » Il parle ensuite d'un grand nombre de femmes de toutes les nations, qui ont donné des exemples de courage et d'un mépris généreux pour la mort. Il cite des Phocéennes qui , avant un combat où il s'agissait de la destruction de leur ville , consentent à s'ensevelir dans les llammes si la bataille est perdue, et couronnent de fleurs le
premier qui a ouvert cet avis dans le Conseil; d'autres qui, dans une ville assiégée, font rougir les hommes d'une capitulation indigne; d'autres qui, dans une bataille, voyant fuir leurs fils et leurs époux, courent au-devant d'eux, leur ferment le passage, et les forcent de retourner à la victoire ou à la mort; d'autres qui, dans un siège , volent au rempart , défendent leur ville , et repoussent une armée ; plusieurs qui résistent à des tyrans et les bravent, et qui, au moment où le tyran n'est plus, courent en dansant au-devant des conjurés, et les couronnent de leurs propres mains ; plusieurs qui rendent elles-mêmes la liberté à leur patrie ; quelques-unes qui s'exposent à la mort, et se chargent de chaînes pour sauver leurs époux prisonniers : Gamma, qui, à l'autel, s'empoisonne elle-même pour empoisonner l'assassin de son mari; et se tournant vers lui : Je n'ai vécu, dit -elle, que pour venger mon époux : il Vest ! Toi y maintenant, au lieu d'un lit nuptial, ordonne qu'on te prépare un tombeau: enfin, des femmes de la Gaule, qui, dans une guerre civile, se jettent entre les deux armées, séparent et réconcilient les combattants , et par là méritent l'honneur d'être admises depuis aux délibérations publiques, et quelquefois d'être prises pour arbitres entre des nations.
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A ces qualités généreuses et altières, par lesquelles il semble que les femmes se soient élevées au-dessus d'elles-mêmes, Plutarque en joint de plus douces, et qui tiennent de plus près au charme comme au mérite naturel de leur sexe. Il loue les femmes d'une île de l'Archipel, où, en sept cents ans, dit-il, on ne peut citer un exemple, ni d'une faiblesse dans une jeune personne, ni d'adultère dans une femme; et les jeunes Milésiennes, dont il cite un trait qui mérite l'attention d'un philosophe. Elles se donnaient la mort en foule, sans doute dans cet âge où la nature, faisant naître des désirs inquiets et vagues , ébranle fortement l'imagination , et où l'ame, étonnée de ses nouveaux besoins, sent succéder la mélancolie au calme et aux jeux de l'enfance. Rien ne pouvait arrêter les suicides. On fit une loi qui condamnait la première qui se tuerait, à être portée nue et exposée dans la place publique. Ces jeunes filles bravaient la mort. Aucune n'osa braver la honte après la mort même; et les suicides cessèrent (i).
[i) Plutarque, dans le même livre, cite encore un trait d'une femme, qui, même aujourd'hui, pourrait servir d'excellente leçon d'économie politique. Un roi , qui croyait que l'or était les richesses , épuisait les habitants de son pays au fravail des mines. Tout périssait. I,es habitants ont recours
SLK LKS FEMMES. Il
Outre cet ouvrage de Plularque, nous en avons un autre en l'honneur des femmes Spartiates, où il cite d'elles une foule de mots qui annoncent le courage et la force. C'est là qu'on retrouve des âmes toutes différentes de celles que nous connaissons : la nature immolée à la patrie; l'honneur mis avant la tendresse; le nom de citoyenne préféré au nom de mère; des larmes de joie sur le corps d'un fils percé de coups ; des mains maternelles armées contre un fils coupable de lâcheté ; des ordres de mourir envoyés à un fils soupçonné d'un crime; la douleur et la plainte regardées, ou comme une faiblesse, ou comme un outrage ; l'intrépidité jusque dans la servitude : et l'exemple d'une d'entre elles, qui, prisonnière et vendue comme esclave , interrogée, Que sais -tu? Etre libre , répondit - elle ; et à qui son maitre ayant commandé une chose
à la reine. Elle fait faire en secret , par des orfèvres , des pains d'or, des viandes et des fruits d'or, et, au retour d'un voyage, les fait servir au prince. Cette vue le réjouit d'abord. Bientôt il sent la faim , et demande à manger : « Nous n'avons que de l'or, dit-elle; vos terres sont en friche, elles ne rapportent rien ; on vous sert ce que vous aimez , et la seule chose qui nous reste. » Le roi l'entendit, et se corrigea. Ce trait peu connu mériterait d'être embelli par l'écrivain ingénieux et piquant qui fait de l'apologue un cours de morale pour les jeunes princes.
injurieuse : Tu ne îne méritais pus ; et elle se laissa mourir.
Ceux qui jugent de ce qui a été par ce qui est; ceux qui surtout ignorent ce que peut sur les âmes une législation conçue dans une seule tète , et combinée dans toutes ses branches , ne pourront concevoir tant de force dans un sexe, qui paraît bien plus destiné à être sensible que courageux. Mais tel était le pouvoir des institutions et des temps. Chez les Grecs, presque tous républicains , les mœurs des femmes devaient être fortes et austères. La retraite où elles passaient leur vie, fortifiait leur ame. La pauvreté publique retranchait des moyens de corruption. L'honneur général élevait leur sensibilité. Elles avaient For^ueil de ne pas vouloir rester audessous de leurs fils, de leurs frères, de leurs maris; et, ne pouvant les attirer à elles, elles s'élevaient jusqu'à eux. D'ailleurs, dans ces premiers temps, époque de la formation des Etats et de la civilisation des hommes , les dangers pour les deux sexes étaient communs. Des républiques ou des royaumes, composés d'une ville, étaient sans cesse, ou menacés, ou envahis. Les haines nationales, plus irritées par des mélanges d'intérêts , étaient plus ardentes , et savaient moins pardonner. Les guerres, qui, parmi nous, ne sont plus que des guerres de rois, étaient alors
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des guerres de peuples. On se combattait pour se détruire. La victoire condamnait les femmes. La servitude, établie par la conquête, était un asyle contre la mort , jamais contre la honte. Dans l'intérieur, l'incertitude des lois et les chocs de la liberté ouvraient la porte à des tyrans. Le droit de commander était alors le droit d'abuser de tout. Le citoyen ne savait plus ce qu'il avait ni à craindre, ni à espérer, ni à souffrir. De là les résistances et les complots; de là les trames secrètes, et les femmes admises à la vengeance, parce que les maux s'étendaient jusqu'à elles, et que souvent elles avaient à perdre plus que la vie. Alors les deux sexes se montaient au même ton; et le courage était extrême, parce que la crainte l'était.
Dans les mêmes temps, et par le même mouvement , il y avait en Europe , comme en Asie , des invasions, des voyages de peuples, des émigrations les armes à la main; et les compagnes de ces peuples errants partageaient à-la-fois le péril et l'audace. 11 devait donc y avoir dans toutes ces époques une habitude de courage chez les femmes: et, comme l'honneur de leur sexe tient à une fierté naturelle; que c'est presque toujours la mollesse qui prépare la séduction ; que l'habitude de vaincre des périls, donne celle de se vaincre soi-même; que la vie de ces
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femmes était toujom-s, ou orageuse, ou retirée, et qu'elles ne pouvaient connaître ce loisir inquiet des sociétés, où l'imagination va sans cesse au-devant des désirs, et où l'ame se corrompt à-la-fois par tous les sens, elles devaient joindre à leur courage une fierté délicate sur l'honneur; et telles sont en effet les deux qualités que leur assigne Plutarque, en louant les femmes grecques ou barbares de ces temps reculés.
Cependant, comme alors même il y a eu différentes époques, il ne faut pas croire que partout les mœurs des femmes aient été les mêmes. Il paraît , en général , que dans les îles de la Grèce les mœurs étaient plus pures que dans le continent. Les insulaires, plus séparés, devaient garder plus aisément leurs lois et leurs vertus. Le couvent guerrier de Lacédémone devait être plus austère que le séjour riant d'Athènes. Thèbes, où il n'y avait qu'une simplicité grossière au lieu de luxe, ne devait pas ressembler à Corinthe, qui, par sa situation et son commerce, appelait des deux mers les richesses et les vices. Enfin, à mesure que les institutions se corrompirent, l'esprit général des femmes dut se perdre; mais, ce qui est assez remarquable, dans les temps même les plus beaux de la Grèce, les courtisanes y jouèrent un très-grand rôle, et surtout dans Athènes. Par quelles circonstances
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cet ordre de femmes, qui avilit à -la- fois son sexe et le nôtre, dans un pays où les femmes avaient des mœurs, parvint-il à la considération, et quelquefois à la plus grande célébrité ? On en peut, ce me semble, donner plusieurs raisons.
D'abord , les courtisanes étaient jusqu'à un certain point mêlées à la religion. La déesse de la beauté, qui avait des autels, semblait protéger leur état , qui était pour elle une espèce de culte. Elles invoquaient Vénus dans les dangers; et, après les batailles, on croyait ou l'on faisait semblant de croire que Miltiade et Thémistocle avaient été de grands hommes , parce que les Laïs et les Glycère avaient chanté des hymnes à leur déesse.
Les courtisanes tenaient encore à la religion par les arts ; elles offraient des modèles pour former des Vénus qui étaient ensuite adorées dans les temples (i).
Elles tenaient, comme on voit, aux statuaires et aux peintres , dont elles embellissaient les ouvrages.
(i) Phryné servit de modèle à Praxitèle, pour sa Vénus de Gnide : et , pendant les fêtes de Neptune , auprès d'Eleusis, Apelle, ayant vu cette même courtisane sur le rivage de la mer , sans autre voile que ses cheveux épars et flottants , fut tellement ébloui de sa beauté, qu'il en prit l'idée de sa Vénus sortant des eaux.
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La plupart étaient musiciennes; et cet art, plus puissant clans la Grèce qu'il ne l'a été partout ailleurs, était pour elles un charme de plus.
On sait combien ce peuple était enthousiaste de la beauté. L'imagination sensible des Grecs adorait la beauté dans les temples , l'admirait dans les chefs-d'œuvre des arts, la contemplait dans les exercices et dans les jeux, cherchait à la perfectionner dans les mariages, et lui proposait des prix dans les fêtes publiques ; mais dans les femmes honnêtes la beauté solitaire était le plus souvent obscure et retirée : celle des courtisanes , s'offrant partout , attirait partout des hommages.
La société seule peut développer les charmes de l'esprit ; et les autres femmes en étaient exclues. Les courtisanes, vivant publiquement dans Athènes, où sans cesse elles entendaient parler de philosophie , de politique et de vers, prenaient peu-à-peu tous ces goûts. Leur esprit devait donc être plus orné, et leur conversation plus brillante : alors leurs maisons devenaient des écoles d'agrément; des poètes venaient y puiser des connaissances légères de ridicule et de grâce; et les philosophes, des idées qui souvent leur eussent échappé à eux-mêmes. Socrate et Périclès se rencontraient chez Aspasie, comme Saint-Evremont et Condé chez Ninon : on ac-
quérait chez elles de la finesse et du goût ; on leur rendait en échange de la réputation.
La Grèce était gouvernée par les hommes éloquents; et les courtisanes célèbres, ayant du pouvoir sur les orateurs, devaient avoir de l'influence sur les affaires. Il n'y avait pas jusqu'à ce Démosthène, si terrible aux tyrans, qui ne fut subjugué, et l'on disait de lui : Ce quil a médité un an, une femme le renverse en un jour. Cette influence augmentait leur considération , et, avec leur esprit, développait leur talent de plaire.
Enfin les lois et les institutions publiques, en autorisant la retraite des femmes , mettaient un grand prix à la sainteté des mariages ; mais, dans Athènes , l'imagination , le luxe , le goût des arts et des plaisirs étaient en contradiction avec les lois. Les courtisanes venaient donc, pour ainsi dire, au secours des mœurs. Le vice répandu hors des familles ne révoltait pas ; le vice intérieur, et qui troublait la paix des maisons, était un crime. Par une bizarrerie étrange et peutêtre unique, les hommes étaient corrompus; et les moeurs domestiques, austères. Il semble que les courtisanes n'étaient point regardées comme de leur sexe; et, par une convention à laquelle les lois et les mœurs se pliaient, tandis qu'on
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n'estimait les autres femmes que par les vertus on n'estimait celles-là que par les agréments.
Toutes ces raisons servent à nous rendre compte des honneurs qu'elles reçurent si souvent dans la Grèce. Sans cela, on aurait peine à concevoir comment six ou sept écrivains ont tous consacré leur plume à célébrer les courtisanes d'Athènes (i) ; comment trois peintres fameux avaient uniquement voué leur pinceau à les représenter sur la toile ; comment plusieurs poètes grecs les ont célébrées dans leurs comédies et leurs vers. On aurait peine à croire que les plus grands hommes briguassent à l'envi leur société; qu'Aspasie fît décider de la guerre et de la paix; que Phryné eût une statue d'or placée à Delphes entre les statues de deux rois ; et qu'après leur mort on leur élevât quelquefois de magnifiques tombeaux. Le voyageur qui approche d'Athènes, disait un écrivain grec (2), voyant sur les bords du chemin ce mausolée qui attire de loin ses regards, s'imagine que c'est le tombeau de Miltiade ou de Périclès, ou de quelque autre grand homme qui a servi la patrie; il approche, il s'informe, et il apprend que c'est une courtisane d'Athènes qui est en-
(i) Voyez Athénée, (a) Dicéarque.
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sevelie avec tant de pompe; et, clans une lettre à Alexandre, Théopompe lui ayant parlé de ce même mausolée : « Ainsi , lui dit-il , ainsi , après sa mort, est honorée une courtisane; et, de tous ceux qui sont morts en Asie en coml)attant pour toi et pour le salut de la Grèce , il n'y en a aucun qui ait un tombeau, et dont on ait même pensé à honorer la cendre. » Tels étaient les hommages que cette nation enthousiaste , voluptueuse et sensible, rendait à la beauté. Se conduisant par son imagination plus que par des mœurs , et ayant des lois plutôt que des principes, elle exilait ses grands hommes, honorait ses courtisanes, faisait périr Socrate, se laissait gouverner par Aspasie, veillait à la sainteté des mariages, et plaçait Phryné dans les temples.
Chez les Romains, peuple austère et grave, qui, pendant cinq cents ans, ignora les plaisirs et les arts, et qui, au milieu des charrues et des camps, était occupé à labourer ou à vaincre, les mœurs des femmes furent long-temps austères et graves comme eux, et sans aucun mélange de corruption ni de faiblesse. I^es temps où les femmes romaines parurent en public, forment une époque dans l'histoire. Renfermées dans leurs maisons, là, dans leur vertu simple et grossière, donnant tout à la nature, et rien à ce qu'on appelle amusement, assez barbares
pour ne savoir être qu'épouses et mères, chastes sans se douter qu'on pût ne pas l'être , sensibles sans jamais avoir appris à définir ce mot, occupées de devoirs, et ignorant qu'il y eût d'autres plaisirs, elles passaient leur vie dans la retraite à nourrir leurs enfants, à élever, pour la république, une race de laboureurs ou de soldats , et , bien avant dans la nuit , maniaient tour-à-tour, pour leurs époux, l'aiguille et le fuseau. On sait qu'aucun Romain n'était vêtu que des habits filés par sa femme et par sa fille ; et Auguste, maître du monde, donna encore l'exemple de cette simplicité antique. Pendant cette époque, les femmes romaines furent respectées comme dans tous les pays où il y a des mœurs. Leurs maris vainqueurs les revoyaient avec transport, au retour des batailles; ils leur portaient la dépouille des ennemis, et s'honoraient à leurs yeux des blessures qu'ils avaient reçues pour l'État et pour elles; souvent ils venaient de commander à des rois, et dans leurs maisons ils faisaient gloire d'obéir. En vain les lois sévères leur donnaient droit de vie et de mort; plus puissantes que les lois, les femmes commandaient à leurs juges: en vain la loi, prévenant des besoins qui n'existent que chez des peuples corrompus, permettait le divorce; le divorce autorisé par la loi était proscrit par les mœurs. Tel était l'empire
de la beauté, avant que le mélange des sexes les corrompît tous deux pour les avilir l'un par l'autre.
H paraît que tout fut employé dans Rome pour prolonger cette heureuse époque chez les femmes (i).
On ne voit point que les Romaines eussent ce courage féroce que Plutarque a loué dans certaines femmes grecques ou barbares. Elles tenaient de plus près à la nature , ou l'exagéraient moins. Leur première qualité fut la décence. On connaît le trait de Caton le censeur, qui raya un Romain de la liste du sénat , pour avoir donné un baiser à sa femme en présence de sa fille. A ces mœurs austères les femmes romaines joignirent un amour de la patrie, qui parut dans des occasions éclatantes. A la mort de Brutus, elles portèrent toutes le deuil ; au temps de Co-
(i) Une tutèle austère, et dont elles ne sortaient jamais; la censure des magistrats, des tribunaux domestiques, des lois pour prévenir leur luxe par le règlement des dots , des lois somptuaires pour leurs ornements, des temples élevés à la pudeur, des temples à une déesse qui présidait à la paix des mariages et à la réconciliation des époux , des décrets honorables pour les services rendus par les femmes à l'État : tout annonce le grand intérêt que ce peuple conquérant prit aux femmes et à leurs mœurs, tant qu'il en eut lui-même.
riolan, elles sauvèrent Rome. Ce grand homme irrité , ayant bravé le sénat et les prêtres , çt insensible à l'orgueil même de pardonner, ne put résister au pouvoir des femmes qui l'imploraient. Le sénat les remercia par un décret public, ordonna aux hommes de leur céder partout le pas, fit élever un autel sur le lieu où la mère avait fléchi son fils, et la femme son époux, et permit à toutes les femmes de mettre un ornement de plus à leur coiffure. Il faut convenir que nos modes françaises n'ont pas une origine tout-àfait si noble. Au temps de Brennus, elles sauvèrent Rome une seconde fois, en donnant tout leur or pour la rançon de la ville. A cette époque, le sénat leur accorda l'honneur d'être louées sur la tribune, comme les magistrats et les guerriers. Après la bataille de Cannes, temps où Rome n'avait plus d'autres trésors que les vertus de ses concitoyens, elles sacrifièrent de même leurs pierreries et leurs richesses. Un nouveau décret récompensa leur zèle.
Valère-Maxime, qui vécut sous Tibère, et dont nous avons un ouvrage, monument de grandes vertus bien plus que de goût, a loué en plusieurs endroits les dames romaines ; mais ce sont moins des éloges que des traits détachés où cependant il se permet quelquefois le tour et les mouvements d'un orateur. On se doute bien que la
fameuse Porcie, fille de Catoii et femme de Briitus, n'y est point oubliée; ni cette Julie, femme de Pompée, qui mourut de frayeur d'avoir vu une robe de son mari, teinte de sang; ni cette jeune Romaine qui, dans la prison, nourrit sa mère de son lait; ni plusieurs femmes illustres, qui, au temps des proscriptions, exposèrent leur vie pour sauver leurs époux Cet écrivain, en célébrant les vertus, cite aussi les talents. 11 nous apprend qu'au second triumvirat , les trois assassins , maîtres de flome , avides d'or , après avoir répandu le sang, et ayant apparemment épuisé toutes les formules de brigandage et toutes les manières de piller, s'avisèrent de taxer les femmes ; ils leur imposèrent par tète une très-forte contribution : les femmes cherchèrent un orateur pour les défendre, et n'en purent trouver; personne n'est tenté d'avoir raison contre ceux qui proscrivent. La fille du célèbre Hortensius se présenta seule : elle fit revivre les talents de son père, et défendit avec intrépidité la cause des femmes et la sienne ; les tyrans rougirent , et révoquèrent leurs ordres. Hortensia fut reconduite en triomphe; et une femme eut la gloire d'avoir donné , dans le même jour , un exemple de courage aux hommes, un modèle d'éloquence aux femmes, et une leçon d'humanité aux tyrans. Remarquons que cette époque des talents
dans les femmes se trouve à Rome dans le temps où la société devait être beaucoup plus perfectionnée par l'opulence, par le luxe, par l'usage et l'abus des arts et des richesses. Alors la retraite des femmes dut être moins austère; leur esprit plus actif fut plus exercé; leur ame eut de nouveaux besoins : l'idée de la réputation naquit pour elles ; leur loisir augmenta par la distinction des devoirs. Il y eut des devoirs vils , et que les femmes opulentes laissaient , pour ainsi dire , au peuple; il y en eut de nobles, et qui étaient bientôt remplis. Pendant six cents ans, les vertus avaient suffi pour plaire : alors il fallut encore l'esprit. On voulut joindre l'éclat à l'estime , jusqu'à ce qu'on apprît à se passer de l'estime même; car, dans tout pays, à mesure que l'amour des vertus diminue , le prix des talents augmente. Cette dernière révolution se fit sous les empereurs , et mille causes y contribuèrent. La grande inégalité des rangs, l'excès des fortunes, le ridicule attaché dans ces cours aux idées morales, et à Rome l'excès des âmes fortes, impétueuses dans le mal comme dans le bien , tout précipita la corruption. Alors le vice n'eut pas de frein. La fureur des spectacles mit à la mode une licence profonde et vile. Les femmes se disputèrent à prix d'or un histrion ; elles attachèrent leur cœur et leurs yeux avides sur un
théâtre , pour dévorer les mouvements d'un pantomime. Un joueur de flûte engloutit des patrimoines , et donna des héritiers aux descendants des Scipion et des Emile : la débauche redouta la fécondité ; on apprit à tromper la nature ; l'art affreux des avortements se perfectionna. Les passions, tous les jours renaissantes , purent s'assouvir tous les jours ; et les femmes , lasses de tout , dégoûtées de tout, multiplièrent dans Rome les monstres de l'Asie , et firent mutiler leurs esclaves , pour satisfaire les nouveaux caprices d'une imagination usée par ses plaisirs mêmes. Alors les vices furent plus puissants que les lois. On ne s'occupa plus de conserver les mœurs, mais de punir les crimes; et quelquefois, leur nature et leur nombre effrayant les tribunaux , il fallut , pour ainsi dire , que la loi se couvrît d'un voile , parce qu'il y aurait eu autant de danger que de honte à apercevoir tous les coupables (i). On se doute bien que, dans ce siècle, on loua bien plus souvent dans les femmes le rang que la vertu , et les talents ou les grâces , que les mœurs.
Au temps de la naissance de l'empire , il y eut
(i) Quand .Scptime-Sévère monta sur le U'ône,il trouva trois mille accusations d'adultère inscrites sur les rôles. Il fut obligé de renoncer à ses projets de réforme.
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plusieurs éloges de femmes prononcés sur la tribune romaine : l'éloge de Junie , sœur de Brutus et femme de Cassius; l'éloge de l'impératrice Livie , mère de Tibère ; celui d'Octavie par Auguste, et celui de Poppée par Néron. On peut dire que le premier fut l'éloge de la vertu encore austère et républicaine ; le second dut marquer le passage des moeurs des femmes dans une république , à leurs mœurs dans une cour et sous un prince. Livie tenait à la première époque par un reste de simplicité , et , pour me servir des expressions de Tacite , par la sainteté de sa maison; elle tenait à la seconde par une ambition sourde, par le désir du crédit, par un artifice raisonné, par l'art d'employer adroitement la séduction de son sexe ; enfin , par l'intrigue et le manège appliqués tour-à-tour à des choses grandes ou petites ; le troisième , celui d'Octavie, fut l'éloge de la beauté rendue intéressante par le malheur , et mêlée à de grands événements, dont elle fut plutôt la victime que la cause (i). Mais l'éloge de Poppée, prononcé par un empereur, et applaudi par les Romains, marqua, pour ainsi dire, le dernier terme de la
(i) Octavie, sœur d'Auguste , femme d'Antoine, et rivale si vertueuse et si tendre de Cléopàtre.
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corruption (i). 11 y a apparence que toutes les lemmes qui tenaient à la maison impériale, ou qui y entraient , étaient louées de même après leur mort. Plusieurs d'entre elles sur le trône joignirent le scandale aux plaisirs ; mais l'apothéose réparait tout. La religion était moins sévère que les mœurs ; on faisait plus aisément une déesse, qu'une femme honnête.
Il y eut pourtant alors quelques vertus chez les femmes; mais ces vertus se remarquaient. La plupart durent leur naissance au stoïcisme qui, sous les premiers empereurs, se répandit à Rome. On sait que le stoïcisme est, pour les mœurs , ce que l'austérité républicaine est pour le gouvernement. Il fit renaître dans quelques maisons les jiiœurs antiques, mais avec cette différence, qu'autrefois dans Rome la vertu, contractée presque en naissant , était comme une habitude de l'enfance, et l'ouvrage heureux de l'exemple comme des lois; mais, dans l'empire, il fallait, pour avoir des mœurs, une morale forte et des vertus raisonnées. C'était encore peu d'avoir des principes ; la raison froide n'eût pas résisté long-temps : il fallait un certain enthousiasme qui donnât de l'énergie à lame et la soutînt; qui se proposât une gran-
(i) Tacite, Ann. i6, 6.
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deur au-dessus de l'homme, pour parvenir jusqu'où l'homme peut aller; qui méprisât tous les plaisirs, pour mieux dédaigner les vices; qui bravât les douleurs , pour mieux s'aguerrir contre la faiblesse; qui enfin, dans des lieux où le crime était tout-puissant par l'autorité et par l'exemple, rendît l'homme indépendant de tout, hors du devoir , et , l'élevant au-dessus de ce vil univers qui l'entourait, le fît lui-même son censeur , son maître , son admirateur et son juge. Dans cette époque , le stoïcisme était donc nécessaire à Rome comme un puissant contre-poids à une force terrible ; et , en effet , il offrit chez les Romains le plus grand des contrastes , l'excès du courage à côté de l'excès de la bassesse , et la plus rigide austérité à côté de la plus déshonorante licence. Il est à remarquer que jamais le stoïcisme ne produisit de si grands effets dans la Grèce, que dans Rome; c'est que peut-être, comme il y a quelque chose d'exagéré, il lui faut des circonstances extraordinaires. Pour créer de grandes vertus , il faut de grands besoins et de grands maux. Le stoïcisme ressemblait à ces forces qui s'augmentent à proportion des résistances.
Plusieurs Romains célèbres , nourris dans cette secte , déployèrent les vertus qu'elle inspirait : et les femmes, plus susceptibles d'habitudes
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que de principes, et presque toujours gouvernées par les mœurs, qui les frappent de plus près, imitèrent les vertus de leurs maris ou de leurs pères. Porcie avait donné l'exemple. Fdle de Caton et femme de Brutus, elle s'était, pour ainsi dire, montée à la hauteur de leurs âmes. Dans la conspiration contre César, elle se montra diene d'être associée au secret de l'Etat. Après la bataille de Philippes, elle ne put survivre, ni à la liberté, ni à Brutus, et mourut avec l'intrépidité féroce de Caton. Son exemple fut suivi par cette Arria, qui, voyant son époux chancelant, et qui hésitait à mourir, pour l'encourager se perça le sein et lui remit le poignard; par sa fille, épouse de Thraséas, et la fille de Thraséas, épouse d'Helvidius Priscus, dignes toutes deux d'avoir pour maris deux grands hommes ; par Pauline , femme de Sénèque , qui se fit ouvrir les veines avec lui , et , forcée à vivre, pendant le peu d'années qu'elle survécut porta sur son visage, dit Tacite, l'honorable pâleur qui attestait qu'une partie de son sang avait coulé avec le sang de son époux ; et , dans un autre genre, cette Agrippine, femme de Germaniciis , altière et sensible , qui , jeune encore, s'ensevelit dans la retraite, et, sans laisser jamais ni fléchir sa hauteur sous Tibère , ni corrompre ses mœurs par son siècle, aussi implacable en-
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vers son tyran, que fidèle à son époux, passa sa vie à pleurer l'un , et à détester l'autre ; et cette Éponine, si célèbre, que Vespasien aurait dû admirer, et qu'il fit si lâchement mourir. Presque toutes ces femmes , exposées à la haine des tyrans, n'obtinrent point l'honneur des éloges publics ; mais, ce qui vaut mieux , elles furent louées par Tacite. Deux lignes de Tacite sont fort au-dessus de tous les panégyriques d'usage.
Je ne parlerai point de toutes les femmes célèbres de l'empire; mais Oppien, Hérodien , Philostrate , et Dion , en citent une d'un caractère comme d'un genre de mérite tout différent. Qu'il me soit permis de m'y arrêter. C'était l'impératrice Julie , femme de Septime-Sévère. Née en Syrie, et fille d'un prêtre du Soleil , on lui prédit qu'elle monterait au rang de Souveraine. Son caractère justifia la prédiction. Sur le trône, elle aima ou parut aimer passionnément les lettres. Soit goût , soit désir de s'instruire , soit désir de célébrité, soit peut-être tout cela ensemble , elle passait sa vie avec les philosophes. Son rang d'impératrice n'eût peut-être pas suffi pour subjuguer ces âmes fières ; mais elle y joignit de plus le mérite de l esprit et de la beauté. Ces trois genres de séduction lui rendirent moins nécessaire celle qui ne consiste que dans
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l'art, et qui, observant les goûts et les faiblesses, gouverne les grandes âmes par de petits moyens. On dit qu'elle était philosophe: sa philosophie cependant n'alla point jusqu'à lui donner des mœurs. Son mari, qui ne l'aimait point, estimait son génie , et la consultait en tout. Elle gouverna de même sous son fils. Enfin , impératrice et homme d'état , occupée tout à la fois des sciences et des affaires , et y mêlant assez publiquement les plaisirs, ayant des gens de cour pour amants, des gens de lettres pour amis , et des philosophes pour courtisans , au milieu d'une société où elle régnait et où elle s'instruisait , elle parvint à jouer un très-grand rôle ; mais, comme à tant de mérites elle ne joignit pas ceux de son sexe, on l'admira , on la blâma : elle obtint de son vivant plus d'éloges que de respects ; et, chez la postérité , plus de renommée que d'estime.
Après elle, on trouve Julie Mammée , qui était de la même famille, et qui fut aussi impératrice , ou du moins mère d'un empereur. Son mérite fut d'avoir autant de génie que de courage , et surtout d'avoir élevé , pour le trône , son fils , le jeune Alexandre Sévère , à peu près comme Fénélon éleva depuis le duc de Bourgogne. Elle le rendit à-la-fois vertueux et sensible.
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Enfin , en suivant le cours de l'histoire , se présente cette fameuse Zénobie , digne d'avoir eu Longin pour maître , princesse qui sut écrire comme elle sut vaincre , qui fut ensuite malheureuse avec dignité, qui se consola de la perte d'un trône par les douceurs de la retraite , et des plaisirs de la grandeur par ceux de l'esprit.
Toutes ces femmes reçurent de grands éloges des écrivains de leur siècle , et ont servi depuis à grossir les catalogues de tous les panégyristes des femmes célèbres (i).
(i) Il ne nous reste aujourd'hui de ces temps-là, que deux éloges d'impératrices. L'un est le panégyrique d'Eusébie, épouse de Constance. Ce fut elle qui fut la protectrice de Julien. Elle le fit élever au rang de César ; et, par ce charme secret que l'esprit et la beauté ont sur les tyrans même , elle le sauva plusieurs fois des fureurs politiques d'un prince toujours près d'être assassin, dès qu'il craignait. Julien, qui lui devait la vie et l'empire, composa son panégyrique. Il faut convenir que la reconnaissance ne le rendit pas éloquent.
L'autre est de Lucien. Il est en dialogue et en forme de portrait. On ne sait précisément à qui il est adressé ; mais les commentateurs, qui sont presque toujours dans la confidence de ces sortes de secrets, ne manquent pas d'assurer que c'est l'éloge d'une impératrice. Quoi qu'il en soit, on peut dire que cet éloge est l'original des quarante à cinquante mille portraits d'héroïnes ou de princesses qui , depuis quatre cents ans, ont été faits en France, en Italie, ou en Espagne,
Nous venons de voir qu'au temps où le gouvernement de Rome changea, il était survenu un changement dans les mœurs; mais, environ vers le troisième siècle , il se fit une révolution nouvelle , et qui porta un grand caractère.
Jusques alors les mœurs des femmes n'avaient élé fondées que sur la morale, et ne tenaient point du tout aux idées religieuses. En quelques pays, on avait lié les mœurs à la politique; mais, selon les différents plans de législation, les lois traçaient différentes lignes où commençait et finissait la vertu des femmes. Les danses des jeunes Lacédémoniennes sont connues; et , selon l'expression de Montesquieu , Lycurgue avait ôté la pudeur à la chasteté même. A Rome,
par tous les orateurs, historiens, poètes ou romanciers, et où il est d'usage et de règle que la même femme ait toutes les perfections possibles. J'ajouterai que c'est la première trace qu'on trouve chez les Anciens, de cet esprit de galanterie, si à la mode parmi nous, et qui consiste à dire aux femmes , avec un esprit léger et une ame de glace , toxit ce qu'on ne croit pas, et tout ce qu'on voudrait leur faire croire. Ce ton, qui est né de l'impuissance d'être sensible, et du désir de le paraître, et qui joint l'exagération à la fausseté , a dû naître chez Lucien de la corruption des mœurs de l'empire, de la légèreté naturelle aux Grecs de son temps, et de son propre caractère. L'esprit peut décrire, mais il n'y a que l'ame qui sache louer.
on avait vu des femmes danser publiquement sur un théâtre , sans que la décence publique mît aucune espèce de voile entre elles et les regards d'un peuple; et, si Caton vint au spectacle pour en sortir, les magistrats et les pontifes y assistèrent. Les arts, qui partout imitaient la nature sans la voiler , aidaient encore à séduire l'imagination par les yeux. La philosophie n'avait point de principe fixe sur les femmes. Tantôt elle combattait, en elles, et voulait leur ôter ce sentiment si doux qui fait la défense comme le charme de leur sexe (i); tantôt elle voulait que l'union la plus tendre, qui suppose toujours un contrat des cœurs qui se donnent , ne fût que le lien d'un instant , détruit par l'instant qui devait suivre (2). La religion même n'était qu'une espèce de police sacrée , qui avait plutôt des cérémonies que des préceptes. On honorait les dieux, comme on honore parmi nous les hommes puissants; c'est-à-dire qu'on leur offrait de l'encens , et qu'on attendait , en échange, des secours. Ils étaient protecteurs et non législateurs : le christianisme naissant sur la terre fut une législation ; il imposa les lois
(i) Ecole des Cyniques, qui regardaient la pudeur comme une convention , et se faisaient un devoir de s'en affranchir-
(2) Système de la communauté des femmes dans un État.
les plus sévères aux femmes et aux mœurs. Il resserra les nœuds des mariages ; d'un lien politique il fit un lien sacré, et mit les contrats des époux entre le tribunal et l'autel, sous la garde de la Divinité. Il ne se borna point à défendre les actions; il étendit son empire jusque sur la pensée; partout il posa des barrières au-devant des sens; il proscrivit jusques aux objets inanimés qui pouvaient être complices d'une séduction ou d'un désir. Enfin, troublant le crime jusque dans la solitude, il lui ordonna d'être son propre délateur, et condamna tous les coupables à rougir par l'aveu forcé de leurs faiblesses. La législation des Romains et des Grecs rapportait tout à l'intérêt politique des sociétés. La législation nouvelle et sacrée, n'inspirant que du mépris pour cet univers, rapporta tout à ridée d'un monde différent de celui-ci : de là sortit l'idée d'ime perfection inconnue. On vit réduire en précepte, chez tout un peuple, le détachement des sens , le règne de lame , et je ne sais quoi de surnaturel et de sublime qui se mêla à tout ; de là le vœu de continence et le célibat consacré. Alors la vie fut un combat. La sainteté des mœurs étendit un voile sur la société et la nature. La beauté craignit de plaire; la force se redouta elle-même ; tout apprit à se