‹ Œuvres complètes de Thomas (volume 2)Chapitre 2 sur 31 · ES SA · texte numérisé non relu

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vaincre; et l'austérité de lame augmenta, tous les jours, par les sacrifices des sens.

Il est aisé de voir la prodigieuse révolution que cette époque dut produire dans les mœurs. Les femmes , presque toutes d'une imagination vive et d'une ame ardente , se livrèrent à des vertus qui les flattaient d'autant plus , qu'elles étaient pénibles. Il est presque égal , pour le bonheur, de satisfaire de grandes passions, ou de les vaincre. L'ame est heureuse par ses efforts; et, pourvu qu'elle s'exerce, peu lui importe d'exercer son activité contre elle-même.

Une autre loi ordonnait aux chrétiens de s'aimer et de se soulager comme frères. On vit donc le sexe le plus vertueux comme le plus tendre , tournant vers la pitié cette sensibilité que lui a donnée la nature , et dont la religion lui faisait craindre ou l'usage ou l'abus , consacrer ses mains à servir l'indigence. On vit la délicatesse surmonter le dégoût ; et les larmes de la beauté couler dans les asyles de la misère, pour consoler les malheureux. En même temps, les persécutions faisaient naître les périls. Pour conserver sa foi, il fallait souvent supporter les fers, l'exil et la mort. Le courage devint donc nécessaire. Il y a un courage froid , qui , né de la raison , est intrépide et calme ; c'est celui de la philosophie et des affaires. Il y a un courage d'imagination ,

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qui est ardent et qui se précipite; tel est le plus souvent le courage religieux. Celui des femmes chrétiennes fut fondé sur de plus grands motifs. On les vit, s'élevant au-dessus d'elles-mêmes, courir aux flammes et aux bûchers , et offrir aux tourments leurs corps faibles et délicats.

Cette révolution dans les idées en dut produire une dans les écrits; tous ceux dont les femmes furent Tobjet, devinrent austères et purs comme elles. Presque tous les docteurs de ces temps , mis à-la-fois par l'église au rang des orateurs et des saints, louèrent à l'envi les femmes chrétiennes ; mais celui de tous qui en parle avec plus d'éloquence, comme avec plus de zèle, est ce saint Jérôme, qui, né avec une ame de feu , passa quatre-vingts ans à écrire, à se combattre et à se vaincre; dont les mœurs furent probablement plus austères que les penchants; qui, dans Rome, eut pour disciples un grand nombre de femmes illustres; qui, entouré de la beauté, échappa aux faiblesses , sans pouvoir échapper à la calomnie; et qui, fuyant enfin le monde, les femmes et lui-même , se retira dans la Palestine, où tout ce qu'il avait quitté le poursuivait encore, tourmenté sous la haire, et , dans le calme des déserts, entendant retentir à ses oreilles le tumulte de Rome. Tel fut, dans le quatrième siècle , le plus éloquent panégyriste

des femmes chrétiennes. Cet ëciivaiii ardent et sacré , et d'ini génie nnpétiieux et sombre , adoucit, en mille endroits, sou style, pour louer les Marcelle, les Pauline, les Eustochium, et un grand nombre d'autres femmes romaines, qui, au Capitole , avaient embrassé l'austérité chrétienne , et apprenaient , dans Rome , la langue des Hébreux pour entendre et coiuiaître les livres de Moïse.

A la chute de l'empire , et quand cette foule de Barbares qui l'inondèrent se divisèrent ou s'unirent pour partager ses débris , le chrislianisme, pour adoucir des mœurs sauvages, passa des vaincus aux vainqueurs, et fut presque partout porté par des femmes. On a remarqué que les femmes , de tout temps , ont eu, plus que les hommes, ce zèle ardent de religion qui cherche à convertir; soit que, par leur faiblesse même, elles tiennent davantage à des opinions sacrées qui , pour lame , sont un appui de plus ; soit que leur imagination plus vive s'enflamme plus fortement sur des objets qui sont hors de la nature , et quelquefois hors des bornes ordinaires de la raison ; soit que la persuasion religieuse chez les hommes soit plus liée à la réflexion , et, chez les femmes, au sentiment fet l'un, comme on sait, a bien plus d'activité que l'autre); soit qu'elles regardent la religion, qui égale tout, comme une

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défense pour elles, et un contre-poids à la faiblesse contre la force; soit peut-être enfin que leur désir naturel de subjuguer s'étende à tout , et que, pour se rendre compte de leur pouvoir, elles soient jalouses d'exercer leur ascendant sur ce qu'il y a même de plus libre , sur les opinions et sur les âmes. Quoi qu'il en soit, ce furent des femmes qui, faisant servir à leur religion les charmes de leur sexe, placées sur des trônes, et attirant au christianisme leurs époux , rendirent une grande partie de l'Europe, chrétienne. C'est ainsi que la France , l'Angleterre , une partie de rAlleniagne, la Bavière, la Hongrie , la Bohême, la Lithuanie , la Pologne, la Russie, et, pendant quelque temps, la Perse, reçurent l'Evangile. Ainsi la Lombardie et l'Espagne renoncèrent aux opinions d'Arius. On voit que, dans ces siècles, le zèle religieux des femmes influa sur une partie du monde. Je ne rapporterai point ici les noms de ces princesses, inscrits dans des annales barbares , et répétés depuis par un grand nombre de panégyristes. Il me suffit de remarquer quel fut le genre de mérite qui les distingua , et sur quoi roulent les éloges qu'elles ont reçus dans leur siècle et chez la postérité.

Arrêtons-nous un moment sur cette époque de l'invasion des barbares, et voyons les changements qui en résultèrent pour les mœurs :

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jamais peut-être il n'y eut de révolution plus singulière. Ce furent des Sauvages qui portèrent^ avec les embrasements et les ruines, l'esprit de galanterie qui règne encore aujourd'hui en Europe : et le système qui nons a fait un principe d'honneur de regarder les femmes comme souveraines (système qui a eu tant d'influence), nous est venu des bords de la mer Baltique , et des forêts du nord (i).

On voit , en général , par l'histoire , que tous les peuples septentrionaux avaient le plus grand respect pour les femmes. Partagés entre la chasse et la guerre, ils ne daignaient adoucir leur férocité que pour l'amour : leurs forêts furent le berceau de la chevalerie; les femmes y étaient le prix de la valeur. Un guerrier, pour se rendre digue de sa maîtresse, allait chercher au loin la gloire et les combats : les rivalités produisaient des défis. Les combats singuliers , ordonnés par l'amour , ensanglantaient souvent les forêts et les bords des lacs; et le droit de Tépée décidait des mariages comme des procès.

Qu'on ne s'étonne pas de ces mœurs ; chez

(i) C'est ce système qui a formé en partie nos manières, nos mœurs , nos sociétés , et qui , parmi nous , a le plus influé sur les écrits et sur les langues.

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les hommes peu civilisés , mais déjà rassemblés en grand corps de peuples, les femmes ont naturellement et doivent avoir le plus grand empire; elles y régnent par la force même de ceux à qui elles commandent. Déjà la société est assez établie pour qu'il y ait en amour des idées de préférence ; elle ne l'est point assez pour que les sens soient affaiblis, et l'imagination usée par l'habitude. Des âmes fortes et sauvages , i£;norant tous ces plaisirs de convention créés par une société polie, sentent plus vivement les plaisirs qui naissent de la nature, et des vrais rapports de l'homme. Il se mêlait même, à ces sentiments, quelque chose de religieux. Plusieurs de ces peuples, errant dans leurs forêts, s'imaginaient que les femmes lisaient dans l'avenir, et qu'elles avaient je ne sais quoi de sacré et de divin. Peut-être cette idée n'était-elle que l'effet de l'habileté ordinaire aux femmes, et de l'avantage que leur finesse naturelle devait leur donner sur des guerriers féroces et simples ; peut-être aussi des Barbares, étonnés de l'empire que la beauté a sur la force , étaient-ils tentés d'attribuer à quelque chose de surnaturel un charme qu'ils ne pouvaient comprendre (i).

(i) Cette idée que la Divinité se communique plus aisément aux femmes, a été très-répandue sur la terre. Les

Ces peuples, en mondant l'Europe, portèrent leurs opinions avec leurs armes. Bientôt il dut se faire une révolution dans la manière de vivre; les climats du nord exigent bien moins de réserve entre les sexes. Pendant des invasions , qui durèrent trois ou quatre cents ans, on s'accoutuma à voir les femmes mêlées aux guerriers : et cette modestie, douce et timide, qui faisait presque une loi à la beauté de se dérober à tous les yeux, cessa d'être regardée comme un devoir.

Chez les Anciens, la retraite des femmes fit long-temps partie de la constitution, parce que le gouvernement et les lois y étaient appuyés sur les mœurs. Dans l'Europe moderne, les Barbares, n'ayant fondé partout que des monarchies militaires, durent peu s'occuper des mœurs; tout était fondé sur la force. Le mélange des conquérants, avec un peuple corrompu, et qui

Germains, les Bretons, et tous les peuples Scandinaves, l'ont eue. Chez les Grecs , c'étaient des femmes qui rendaient les oracles. On connaît le respect des Romains pour les sibylles. On connaît les Pythonisses des Hébreux. Les pi'édictions des femmes égyptiennes avaient beaucoup de crédit à Rome sous les empereurs. Enfin , chez la plupart des Sauvages , tout ce qui a ou paraît avoir quelque chose de surnaturel, les cérémonies religieuses, la médecine et la magie, sont entre les mains des femmes.

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avait tous les vices de sa prospérité ancienne et de son malheur présent, ne dut pas contribuer encore à leur douner des idées austères. On vit donc les peuples du Nord, dans des climats plus doux , unir les vices des Romains à la fierté guerrière des Barbares. Le christianisme leur 'donna des lois : mais, en modifiant leur caractère, il ne le chaugea point; il se mêla aux coutumes, et laissa subsister l'esprit général. Ainsi se jetèrent peu-à-peu les fondements des mœurs nouvelles, qui, dans l'Europe moderne, rapprochèrent les deux sexes, donnèrent aux femmes une espèce d'empire, et associèrent partout l'amour au courage.

Une chose à observer, c'est qu'à-peu-près dans le même temps il s'éleva une religion et lui peuple qui établit et consacra pour toujours dans l'Orient l'esclavage domestique des femmes. Ainsi la même époque qui commença leur empire en Europe, les destina à être pour jamais esclaves en Asie. Leur servitude s'étendit par les armes des conquérants arabes, comme la galanterie du Nord s'était étendue par les conquêtes des Barbares.

Déjà on voit naître et se préparer d'avance, en Europe, le règne de la chevalerie. Cette institution politique et militaire fut amenée par le cours des événements et par la pente naturelle

des esprits et des âmes : sa véritable époque commence au dixième siècle. L'Europe, ébranlée par la chute de l'Empire, n'avait point encore pris de consistance; depuis cinq cents ans rien n'était fixe; rien, pour ainsi dire, n'était fondu ensemble. Du mélange du christianisme avec les anciens usages des Barbares , naissait un choc presque continuel dans les mœurs; du mélange des droits du sacerdoce et de ceux de l'empire, un choc dans la politique et dans les lois; du mélange des droits des Souverains et de ceux de la noblesse, un choc dans le gouvernement; du mélange des Arabes et des Chrétiens en Europe, un choc dans les religions: de tant de contrastes sortaient la confusion et l'anarchie. Le christianisme, qui n'était plus dans son temps de ferveur, semblable à un ressort à moitié détendu, assez fort contre les passions froides, déjà ne l'était plus assez pour réprimer les passions violentes; il faisait naître le remords, mais ne prévenait pas le crime. On faisait des pèlerinages, et on pillait, on massacrait, et ensuite on faisait pénitence : le brigandage et la débauche se mêlaient à la superstition. C'est dans ces temps, que des nobles oisifs et guerriers, ayant un sentiment d'équité naturelle et d'inquiétude , de religion et d'héroïsme , s'associèrent pour faire ensemble ce que la force

publique ne faisait pas, ou faisait mal. Leur objet fut de combattre les Maures en Espagne, les Sarrasins en Orient, les tyrans des donjons et des châteaux en Allemagne et en France; d'assurer le repos des voyageurs, comme faisaient autrefois les Hercule et les Thésée, et surtout de défendre l'honneur et les droits du sexe le plus faible, contre le sexe impérieux, qui souvent opprime et outrage l'autre.

Bientôt l'esprit d'une galanterie noble se mêla à cette institution ; chaque chevalier , en se vouant aux périls, se soumit aux lois d'une souveraine. C'était pour elle, qu'il attaquait, qu'il défendait, qu'il forçait des châteaux ou des villes : c'était pour l'honorer, qu'il versait son sang. L'Europe entière devint une lice immense , où des guerriers , ornés des rubans et des chiffres de leurs maîtresses, combattaient en champ-clos pour mériter de plaire à la beauté. Alors la fidélité se mêlait au courage : l'amour était inséparable de l'honneur. Les femmes , fières de leur empire, et le tenant des mains de la vertu, s'honoraient des gi^andes actions de leurs amants, et partageaient les passions nobles qu'elles inspiraient : un choix honteux les eut flétries. Le sentiment ne se présentait qu'avec la gloire; et partout les mœurs respiraient je ne sais quoi de fier, d'héroïque et de

tendre. Jamais peut-être ia beauté n'exerça un empire si puissant et si doux. De là, ces passions si longues cpie notre légèreté, nos mœurs, nos petites faiblesses, notre fureur de courir sans cesse après des espérances et des désirs, notre ennui qui nous tourmente et qui se fatigue à chercher de l'agitation sans plaisir et du mouvement sans but, ont peine à concevoir, et tournent tous les jours en ridicule sur nos théâtres, dans nos conversations et dans nos livres; mais il n'en est pas moins vrai que ces passions, nourries par les années, et irritées par les obstacles, où le respect éloignait l'espérance, où l'amour, vivant de sacrifices, s'immolait sans cesse à l'honneur, renforçaient dans les deux sexes les caractères et les âmes ; donnaient plus d'énergie à l'un, plus d'élévation à l'autre; changeaient les hommes en héros, et inspiraient aux femmes une fierté qui ne nuit point à la vertu.

Tel fut l'esprit de chevalerie. On sait qu'il donna naissance à une multitude innombrable d'ouvrages en l'honneur et à l'éloge des femmes. Les vers des troubadours , le sonnet italien , la romance plaintive, les poèmes de chevalerie, les romans espagnols et français, furent autant de monuments de ce genre, élevés dans des temps d'une barbarie noble, et d'un héroïsme mêlé de bizarrerie et de grandeur. Dans les courses ,

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dans les lices, aux combats, aux tournois, tout se rapportait aux femmes , et il en était de même dans les écrits : on écrivait. On ne pensait que pour elles : souvent le même homme était poète et guerrier; tour-à-tour il chantait sur sa lyre, et combattait avec sa lance pour la beauté qu'il adorait (i).

Les temps et les mœurs de la chevalerie, en mettant à la mode les grandes entreprises, les

(i) Tous ces ouvrages, alors célèbres, ne sont plus que l'objet d'une vaine curiosité; ils ressemblent aux raines des palais gothiques. Presque tous d'ailleurs avaient le même fond , et contenaient les mêmes éloges. Toutes les femmes étaient des prodiges de beauté comme de vertu. Cependant la différence dans les nations en mettait dans les tableaux. Ainsi les ouvrages français avaient plus de naïveté ; les italiens, plus de recherche; les espagnols, plus d'imagination: et cela devait être. Le caractère naïf des premiers tenait à la franchise militaire d'un peuple plus accoutumé à combattre qu'à penser; la finesse des Italiens, à des esprits plus exercés, par le commerce des étrangers, par le mélange des mœurs, par la foule de petits intérêts politiques: enfin, la pompe et l'imagination espagnole tenait à une fierté antique, à des têtes exaltées par la chaleur du climat, surtout au long mélange avec les Maures et les Arabes , qui durent influer prodigieusement sur les mœurs, sur la langue, et, par la manière de peindre les objets, sur la manière de les voir; car, si le génie des peuples forme le langage, le caractère du langage influe à son tour sur le génie.

aventures, et je ne sais quel excès d'héroïsme, inspirèrent le même goût aux femmes. Toujours les deux sexes se suivent de loin en s'imitant, et ils s'élèvent, se renforcent, se corrompent ou s'amollissent ensemble. On vit donc alors les femmes dans les armées et sous les tentes. Elles quittaient les inclinations douces et tendres de leur sexe, pour le courage et les occupations du nôtre. On en vit dans les croisades, animées (lu double enthousiasme de la religion et de la valeur, gagner des indulgences sur les champs de bataille, et mourir, les armes à la main, à côté de leurs amants, ou de leurs époux. En Europe, des femmes attaquèrent et défendirent des places; des princesses commandèrent leurs armées, et remportèrent des victoires. Telle fut la célèbre Jeanne de Monfort , disputant son duché de Bretagne, et combattant elle-même. Telle fut encore cette Marguerite d'Anjou (i), active et intrépide, général et soldat, dont le génie soutint long-temps un mari faible; qui le fit vaincre, le replaça sur le trône, brisa deux fois ses fers , et , opprimée par la fortune et des rebelles, ne céda qu'après avoir livré en personne douze batailles.

Cet esprit militaire, parmi les femmes, con-

(i) Reine d'Angleterre, et femme de Henri VI.

forme à des temps de barbarie , où tout est impétueux, parce que rien n'est réglé, et où tous les excès sont des excès de force, dura en Europe plus de quatre cents ans, se montrant de distance en distance, et toujours dans de grandes secousses, ou dans des moments d'orages. Mais il y eut un temps et des pays où cet esprit se sii^nala surtout: ce fut aux quinzième et seizième siècles , époque des invasions des Turcs en Hongrie et dans les îles de l'Archipel et de la Méditerranée. Tout se réunissait pour inspirer aux femmes de ces pays un grand courage : d'abord , l'esprit général des siècles précédents, la terreur même qu'inspiraient les Turcs, l'effroi beaucoup plus vif pour tout ce qui est inconnu ; la différence des habillements, qui agit plus qu'on ne croit sur l'imagination du peuple; la différence des religions , d'où naissait une espèce d'horreur mise au nombre des devoirs; enfin, la prodigieuse différence des mœurs, et surtout l'esclavage des femmes, qui, en Orient, regardé comme luie simple institution politique et civile, ne présentait aux femmes de l'Europe, qui en étaient menacées, que des idées odieuses de servitude et de maître, l'honneur gémissant, la beauté soumise à des Barbares, et la double tyrannie de l'amour et de l'orgueil. De tous ces sentiments devait naître dans les femmes un

courage intrépide pour se défeiiclre , et quelquefois même un courage de désespoir. Ce courage était augmenté par l'idée de la religion, si puissante , et qui offre toujours des espérances éternelles pour des sacrifices d'un moment.

Il ne faut donc pas s'étonner si de très-belles femmes de l'île de Chypre , étant menées prisonnières à Sélim, pour être enfermées au sérail, l'une d'elles, préférant la mort, conçut le projet de mettre le feu aux poudres, et, après l'avoir communiqué aux autres , l'exécuta ; si , l'année suivante, une ville de Chypre étant assiégée par les Turcs, les femmes coururent en foule se mêler aux soldats , et , combattant sur la brèche, contribuèrent à sauver leur patrie; si, sous Mahomet II, une fille de l'île de Lemnps , armée du bouclier et de l'épée de son père, qui était mort en combattant, arrêta les Turcs, qui déjà forçaient une porte, et les chassa jusque sur le rivage; si, en Hongrie, les femmes se signalèrent dans un grand nombre de sièges et de batailles contre les Turcs (i); si enfin, aux deux sièges célèbres et de Rhodes et de Malte , les femmes, secondant partout le zèle des chevaliers, montrèrent partout la plus grande force,

(i) On cite une femme de Transylvanie, qui, dans différents combats , avait tué de sa main dix janissaires.

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non seulement cette force d'impétuosité et d'un moment, qui affronte la mort, mais le courai^e lent et pénible qui supporte les travaux et les fatigues de tous les instants.

Cette époque et ces exemples de courage multipliés chez les femmes méritent attention; mais, à ne considérer que les révolutions de riiistoire, c'est un spectacle singulier de voir, dans presque toutes les îles de l'Archipel, les descendantes de ces Grecs si fameux par une révolution de quinze siècles, devenues chrétiennes et sujettes de la république de Venise, combattre dans leur île et sur les bords de la mer, pour repousser des conquérants tartares qui apportaient dans le pays d'Homère et de Platon la religion d'un prophète arabe. Les femmes hongroises, aux prises avec ces mêmes Tartares, ne présentent pas lui spectacle moins singulier. On ne peut douter que ce ne fût le double sentiment de la religion et de l'honneur, qui leur élevât ainsi le courage; car ce sont les deux ressorts qui, dans tous les temps, ont produit les actions les plus extraordinaires chez les femmes.

Tandis qu'elles combattaient ainsi dans la Grèce, dans la Hongrie, et dans les îles de la Méditerranée, il se faisait une autre révolution en Italie; les lettres et les arts renaissaient.

Cette époque apporta un nouveau changement dans les idées et les travaux des femmes célèbres. Une impulsion générale, donnée aux esprits, tournait tout le monde du côté des langues. Il y a un temps où on prend les signes des idées pour les idées mêmes. On croit s'instruire en apprenant des mots, comme certains politiques ont cru s'enrichir en exploitant des mines. Les langues, d'ailleurs, étaient des espèces d'énigmes qui voilaient des connaissances; avant de penser, on veut savoir l'histoire des pensées des autres; peut-être même cette marche est -elle nécessaire. Dans l'enfance de l'âge, les sens ramassent des matériaux pour la pensée ; dans l'enfance des lettres, l'esprit recueille d'abord pour combiner ensuite : partout c'est la mémoire qui donne de l'activité à l'imagination.

Comme les mots mènent aux idées, la philosophie ancienne dut renaître avec les langues. Ceux qui avaient l'esprit plus austère et l'ame moins sensible ; ceux qui croyaient que la raison froide ressemble plus à la raison; ceux qui attachaient plus de prix à une certaine logique qui enchaîne , à la subtilité qui divise , à je ne sais quelle obscurité vague qui exerce l'esprit et laisse le mérite de choisir soi-même et de se fixer ses idées , préférèrent la philosophie d'Aristote; mais les gens à imagination et à en-

thoiisiasme ; ceux qui pardonnaient des erreurs pour Téloquence; ceux qui préféraient une métaphysique spirituelle et sublime à une dialectique sèche, et des illusions touchantes à des erreurs raisonnées; ceux enfin qui avaient des âmes sur lesquelles des idées même chimériques de perfection, d'ordre et de beauté, faisaient àla-fois une impression douce et profonde, ne manquèrent pas de préférer la philosophie de Platon. L'aristotélisme occupa donc les universités et les cloîtres; le platonisme, les poètes, les amants , les philosophes sensibles et les femmes.

La théologie, ou l'art d'appliquer des raisonnements humains à des choses célestes, était un autre genre de connaissances, qui occupait et qui exerçait alors : elle était à la mode, et elle devait l'être. C'était un arsenal pour les guerres de religion, un appui pour la cour de Rome, une route sûre pour parvenir aux honneurs. On mettait donc un grand prix à cette science; et les descendants des anciens Piomains se rendaient célèbres par des études sacrées, dans des pays où leurs ancêtres s'étaient rendus célèbres par des victoires.

Après des temps de conspirations, de tyrannie et de petites guerres, on doit mettre un grand prix aux lois. La jurisprudence était donc cul-

tivée : on n'en savait pas encore assez pour être législateur; mais on étudiait, on commentait, on expliquait, on défigurait les lois romaines.

La chevalerie commençait à s'éteindre dans l'Europe, mais elle avait laissé une teinte de galanterie romanesque dans les mœurs, qui de là passait aux ouvrages d'imagination. On faisait donc beaucoup de vers qui exprimaient des passions vraies ou feintes, mais toujours respectueuses et tendres. Et, comme en France, où des nobles oisifs passaient leur vie à combattre , on peignait presque toujours l'amour sous l'idée de conquête; en Italie, où dominaient des idées d'un autre genre , on faisait sans cesse de l'amour une adoration ou un culte.

Ce mélange de galanterie et de religion , de platonisme et de poésie , de l'étude des langues et de celle des lois , de la philosophie ancienne et de la théologie moderne, fut, en Italie, le caractère général de tous les hommes illustres de ce temps. On remarque le même caractère dans les femmes qui se distinguèrent alors ; jamais il n'y en eut tant de célèbres pour les connaissances. Peut-être qu'au sortir des temps de la chevalerie , où plusieurs femmes avaient disputé aux hommes le mérite de la valeur, elles voulurent, pour assurer en tout l'égalité de leur sexe, prouver qu'elles avaient autant d'esprit que

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de courage , et assujettir encore par les talents ceux qu'elles dominaient par la beauté (i).

(i) Dès le treizième siècle, on avait vu la fille d'un gentilhomme bolonais se livrer à l'étude de la langue latine et des lois. A vingt-trois ans, elle avait prononcé, dans la grande église de Bologne, une oraison funèbre en latin; et l'orateur, pour èlre admiré, n'eut besoin, ni de sa jeunesse, ni des charmes de son sexe. A vingt-six ans, elle prit les degrés de docteur, et se mit à lire publiquement chez elle les Institutes de Justinien. A trente ans , sa grande réputation lui fit donner une chaire où elle enseigna le droit avec un prodigieux concours de toutes les nations. Elle joignait les agréments d'une femme à toutes les connaissances d'un homme , et avait le mérite, en parlant, de faire oublier jusqu'à sa beauté.

Au quatorzième siècle, le même exemple se renouvela dans la même ville.

Au quinzième siècle , même prodige pour la troisième fois.

Enfin , il n'est pas inutile de remarquer qu'aujourd'hui , dans cette même ville de Bologne , il y a encore une chaire de physique remplie avec distinction par une femme.

A Venise , on distingue , dans le cours du seizième siècle , deux femmes célèbres : l'une ( Modesta di Pozzo di Zorzi ) qui composa avec succès un grand nombi'c d'ouvrages en vers sérieux, plaisants, héroïques ou tendres, et quelques pastorales qui furent jouées : l'autre ( Cassandre Fidelle ) qui fut au nombre des femmes les plus savantes d'Italie ; qui écrivait également bien dans les trois langues d'Homère, de Virgile, ou du Dante, et en vers comme en prose; qui possédait toute la philosophie de son siècle et des siècles précédents ; (|ni embellissait de ses grâces la théologie mémc;

Ce qui doit le plus frapper dans cette époque, c'est l'esprit général. On voit des femmes prêcher et se mêler de controverses; des femmes

qui soutint des thèses avec éclat , donna plusieurs fois à Padoue des leçons publiques, joignit à ces connaissances sérieuses les talents agréables, et surtout celui de la musique, et releva encore ses talents par ses moeurs. Aussi reçut-elle l'hommage des souverains pontifes et des rois ; et, pour être singulière en tout , elle vécut plus d'un siècle.

A Milan , on trouve une demoiselle de l'illustre maison de Trivulce, qui, jeune encore, prononça dans l'ancienne langue des Romains, un grand nombre de discours éloquents devant des papes et des princes.

A Vérone, une Isotta Nogarella, dans le quinzième siècle, qui se fit de même la plus grande réputation par son éloquence : que tous les Souverains étaient curieux d'entendre; et les hommes célèbres , de voir.

A Florence , une religieuse de la maison de Strozzi , qui charmait l'ennui et l'oisiveté du cloître par le goût des lettres ; et , de sa solitude , fut connue en Italie , en Allemagne et en France.

A Naples , une Sarrochia , qui composa un poème fameux sur Scanderbei'g , et fut, de son vivant, comparée au Boïardo et au Tasse.

A Rome , cette Victoire Colonne , marquise de Pescaire , qui aima passionnément les lettres et y réussit, pleura trèsjeune encore un époux qui était un grand homme de guerre, et passa le reste de sa vie entre letude et la douleur, célébrant par les poésies les plus tendres le héros qu'elle avait aimé.

Suivez dans le même siècle les femmes illustres de toutes

SUR LES rL31MES. S']

soutenir publiquement des thèses ; des femmes remplir des chaires de philosophie et de droit ; des femmes haranguer en latin devant des papes;

les nations ; vous trouverez partout le même caractère et les mêmes genres d'étude.

Vous verrez en Espagne une Isabelle de Rosères , prêcher dans la grande église de Barcelonne , venir à Rome sous Paul III, y convertir les Juifs par son éloquence, et commenter avec éclat Jean Scot, devant des cardinaux et des évêques.

Une Isabelle de Cordoue,qui savait le latin, le grec et l'hébreu , et qui , avec de la beauté , un nom et des richesses , eut encore la fantaisie d'être docteur, et prit des degrés en théologie.

Une Catherine Ribéra dans le même siècle , qui composa des poésies espagnoles , moitié dévotes et moitié tendres.

Une Aloysia Sigéa do Tolède , plus célèbre que les trois autres , qui , outre le latin et le grec , avait appris l'hébreu , l'arabe et le svriaque , écrivit une lettre en ces cinq langues an pape Paul III, fut ensuite appelée à la cour de Portugal, y composa plusieurs ouvrages , et mourut jeune.

En France, vous verrez un très-grand nombre de femmes qui, dans le même siècle, eurent le même genre de mérite, et surtout une duchesse de Retz , qui , sous Charles IX , fut célèbre même en Italie , et qui étonna les Polonais lorsqu'ils vinrent demander le duc d'Anjou pour leur roi, surpris de trouver à la cour une jeune femme si instruite, et qui parlait les langues anciennes avec autant de pureté que de grâce.

Vous trouverez en Angleterre les trois sœurs Seymour , nièces d'une reine et filles d'un protecteur, toutes trois célèbres par leur science et par de très-beaux vers latins, qui.

des femmes écrire en grec , et étudier l'hébreu ; des religieuses, poètes ; des feinmes du grand monde, théologiennes; et, ce qui arriva plus d'une

selon l'esprit du temps, furent traduits dans toute l'Europe.

Jeanne Grav , qui ne fut reine que pour monter sur l'échafaud , et qui , avant de mourir, lisait en grec le fameux dialogue de Platon sur l'immortalité.

Marie Stuart , la plus belle femme de son siècle , et une des plus instruites, qui écrivait et parlait six langues, faisait très-bien des vers dans la nôtre , et, très-jeune, prononça à la cour de France un discours latin , où elle prouva que l'étude des lettres sied bien aux femmes.

Enfin la fille aînée du fameux chancelier d'Angleterre, Thomas Morus , dont les connaissances furent presque éclipsées par les vertus, et qui, après avoir rendu à son père, dans sa prison, les soins les plus tendres, l'avoir consolé dans les fers, avoir acheté très-cher le droit de lui rendre quelques honneurs funèbres , avoir racheté à prix d'or sa tête des mains du bourreau, accusée elle-même et traînée dans les fers pour deux crimes , dont l'un était de garder comme une relique la tête de son père, et l'autre de conserver ses livres et ses ouvrages , parut avec intrépidité devant ses juges, se justifia avec cette éloquence que donne la vertu malheureuse , imprima l'admiration comme le respect , et passa le reste de sa vie dans la retraite , la douleur et l'étude.

Tel est le tableau du plus petit nombre de femmes qui, dans cette époque , se signalèrent chez presque toutes les nations. Il y en eut un nombre bien plus grand , surtout en Italie , mais nous n'avons indiqué que les plus célèbres.

lois, de jeunes filles qui avaient étudié l'éloquence^ et qui, avec le visage le plus doux, et la voix du monde la plus touchante, s'en allaient pathétiquement exhorter le saint père et les rois à tléclarer la guerre aux Turcs. L'esprit religieux qui anima les femmes de tout temps, se montre encore ici , mais il a changé de forme. Il a fail tour-à-tour les femmes martyres, apôtres, guerrières, et a fini par les rendre théologiennes et savantes. On voit encore le prix incroyable qu'on mettait à l'étude des langues. Chez les particuliers, dans les cloîtres , dans les cours, et jusque sur les trônes, partout le même esprit régnait. C'était peu pour une femme de lire A'^irgile ou Cicéron. La bouche d'une jeune Italienne, d'une Espagnole ou d'une Anglaise, paraissait s'embellir quand elle répétait des sons hébreux , ou prononçait un vers d'Homère, La poésie , si chère à l'imagination et aux âmes sensibles , était embrassée avec transport par les femmes. C'était une espèce de jeu piquant et nouveau qui pouvait flatter l'amour- propre et amuser l'esprit. Peut-être même le vide ([u'elles éprouvaient, malgré elles et sans s'en douter , dans une philosophie barbare , dans une théologie abstraite, et dans une vaine étude de dialectes et de sons, leur faisait trouver plus de charmes dans un art qui occupe sans cesse l'ima-

6o ESSAI

gination par des tableaux , et l'ame par des sentiments.

Enfin , plusieurs d'entre elles voulurent réunir presque tous les genres de connaissances, et quelques-unes y réussirent. Ce qu'on a appelé, depuis, la société, était alors beaucoup moins connu. Le désœuvrement et le luxe n'avaient pas sans doute inventé l'art de rester six heures devant une glace , pour créer des modes. On faisait quelque chose du temps. De là cette multitude de connaissances acquises par les femmes. Observons que l'ambition de tout embrasser convenait surtout à la renaissance des lettres. Dans la nouveauté, tout le monde s'exagère ses forces; ce n'est qu'en les mesurant qu'on apprend à les connaître. Les désirs même alors étaient plus aisés à satisfaire. Il s'agissait plus de savoir que de penser; et l'esprit, beaucoup plus actif qu'étendu , ne pouvant encore avoir le secret (les sciences et de leur profondeur, devait naturellement les regarder comme un dépôt contenu dans les livres , dont la mémoire pouvait s'emparer.

Si, dans cette époque, les femmes voulaient dérober toutes les connaissances des hommes, les hommes de tous côtés s'empressaient par des panégyriques à rendre des hommages aux femmes. C'était la suite de l'esprit général qui portait

SUR LES FEMMES. 6l

la galanterie dans les lettres, comme il l'avait portée dans les armes. L'Italie surtout fut inondée de ces sortes d'ouvrages. Le premier qui donna l'exemple fut Boccace. On sait qu'il aima passionnément les femmes et en fut aimé. 11 composa en leur honneur un ouvrage latin , des Femmes illustres. Il y parcourt la fable , l'histoire grecque , l'histoire romaine , l'histoire sacrée , met ensemble Cléopâtre et Lucrèce , Flora et Porcie , Sémiramis et Saplio, Athalie et Didon. Boccace entreprend surtout de réhabiliter l'honneur de Didon contre Virgile. Le panégyriste prouve, contre le poète, que jamais la veuve de Sichée ne lui fut infidèle. Il est plaisant de voir ensuite Boccace faire une sortie éloquente et vigoureuse contre les veuves chrétiennes qui se remarient ; l'auteur du Décaméron citer saint Paul, et le commenter à une jeune veuve qui s'excuse sur son âge de ce qu'elle n'imite pas Didon. Ce morceau, qui est plaisant, est d'une éloquence sérieuse; et, ce qu'on ne croirait pas, la morale de Boccace est austère.

Après lui, plus de vingt écrivains publièrent successivement des éloges de femmes célèbres de toutes les nations (i). Parmi nous, Brantôme publia \\n volume des Vies des dames illustres ;

(i) Joseph Bétussi traduisit en italien l'ouvrage latin de

mais je remarque que Brantôme, eu chevalier

Boccace sur les femmes , et , dans l'ardeur de son zèle , l'enrichit de cinquante articles nouveaux.

François Serdonati ne trouva point encore l'ouvrage complet; il ramassa dans toutes les histoires profanes ou saintes , barbares ou non barbares , tous les noms de femmes connues qui restaient encore , et grossit le recueil de cent vingt éloges.

Ce n'est pas tout. Un Philippe de Bergame, augustin, mort en i5i8, avait publié dans le quinzième siècle un volume latin de femmes illustres.

Dans le seizième siècle , autre ouvrage sur les femmes célèbres , de Jules César Capacio , secrétaire de la ville de Naples.

Un autre de Charles Pinto , en latin et en vers.

Un autre de Ludovico Domenichi.

Un autre de Jacques-Philippe Thomassini , évèque dans l'État de Venise.

Un autre de Bernardin Scardeoni, chanoine de Padoue, et sur les femmes illustres de Padoue.

Un autre de François-Augustin délia Chiesa , évèque de Saluées , sur les femmes célèbres dans la littérature.

Un autre de Louis- Jacob de Saint-Charles, religieux carme, sur les femmes illustres par des ouvrages.

Un autre dans les Pays-Bas, d'un Alexandre Van-Denbusche, sur les femmes savantes.

Un autre de Simon-Martin , minime en France , sur les femmes illustres de l'ancien Tcsta.nent.

Un autre du fameux père Le Moine, sous le titre de Galerie des Femmes fortes.

Je fais grâce de beaucoup d'autres quejepom'rais nommer.

français et en homme de cour, ne parle que de reines et de princesses. C'est là qu'on trouve l'éloge de Catherine de Médicis et de la fameuse Jeanne de Naples. Dans son style diffus, simple et naïf, Brantôme justifie ces deux reines. Il nous apprend que la seconde fut sans faiblesses; et la première, sans crimes. Il absout l'une de ses amants et du meurtre de son époux; il absout l'autre des guerres civiles et de la Saint -Barthélemi.

Après Brantôme, un Hilarion de Coste, minime , publia deux volumes in-4*^, de huit cents pages chacun, contenant les éloges de toutes les femmes du quinzième au seizième siècle , distinguées par la valeur, les talents ou les vertus. Mais, en bon religieux, il ne s'est permis de louer que des femmes catholiques. Ainsi, par exemple, il s'est bien donné de garde de dire un mot de la reine Elisabeth; mais aussi il fait un long et magnifique éloge de la reine Marie d'Angleterre, qui commença par faire assassiner sur féchafaud Jeanne Gray, âgée de dix -sept ans, appelée à la couronne par le testament du dernier roi; et qui ensuite, dans l'espace de cinq années qu'elle régna, fit expirer dans les flammes, pour cause de religion , six à sept cents personnes de tout rang et de tout âge. Les élo£;es de ce moine panégyriste montent à plus de cent

soixante-dix; mais tout cède à lltalien Pierre- Paul de Ribéra , qui publia, dans sa langue, un ouvrage intitulé les Triomphes immortels et Entreprises héroïques de huit cent quarante-cinq femmes. Il serait tlifficile sans doute d'avoir une collection plus complète.

Outre ces gros recueils d'éloges en l'honneur des femmes célèbres, il v eut un ejrand nombre d'écrivains, surtout en Italie, qui adressèrent des panégyriques particuliers à des femmes. Jamais peut-être on ne vit à-la-fois tant de princesses éclairées, que dans cette partie de l'Europe. Les cours de Naples, de Milan, deMantoue, de Parme, de Florence, etc., formaient autant d'écoles de goût, entre lesquelles régnait une émulation de talents et de gloire. Les hommes s'y distinguaient par les armes, ou par l'intrigue; les femmes, par les connaissances et par les grâces. Il y avait peu de ces petites cours, où il n'y eût quelque homme de lettres de la plus grande réputation. Dans un pays qui ne forme qu'un grand Etat, il y a peu de talents, parce qu'il n'y a qu'une capitale, qu'une cour et qu'un centre de lumières. Les provinces éloignées n'ont ni la même activité, ni le même goût. Dans un pays comme l'Italie, partagé en une foule d'Etats , et où presque chaque ville formait une capitale, l'esprit naissait et se déve-

loppait partout. C'est sûrement une des causes de la grande supériorité des Italiens. Ce cjui faisait leur malheur en politique , faisait leur gloire pour les talents. Tous ces hommes ou de génie ou d'esprit s'attachaient aux femmes célèbres, l'ornement de ces cours. Il y en eut parmi eux qui, estimant la condition par les âmes, et croyant que le génie égale tout, osèrent avoir de très -vives passions pour de grandes princesses (i) ; mais d'autres, qui avaient de l'imagination au lieu d'amour, substituaient aux passions la galanterie de l'esprit; et, y mêlant les idées platoniciennes qui régnaient alors, composaient pour ces princesses, en style métaphysique, des hymnes respectueux sous le nom d'éloges (2).

(i) Boccace ;\ la cour de Naplcs, et le Tasse à la cour de Ferrare.

(2) De tant d'Éloges ou recueils de Panégyriques pour les femmes , en vers , en prose , en discours , en sonnets , le plus singulier, sans contredit, est celui qui fut publié à Venise en i555, sous le titre de Temple à la divine signora Jeanne dArragon , construit en son honneur par tous les plus beaux esprits et dans toutes les langues principales du monde. Cette femme, une des plus célèbres du seizième siècle, mariée à un prince de la maison Colonne , fut la mère de Marc- Antoine Colonne, qui se signala à la bataille de Lépante contre les Turcs. L'hommage dont nous venons de pailer,

Le même esprit qui , dans cette époque , créa tant de panégyriques de femmes, fit naître une foule de livres sur le mérite des femmes en général. On éleva l'importante question de l'égalité ou de la prééminence des sexes; et, pendant cent cinquante ans, on vit une espèce de conspiration d'écrivains pour assurer la supériorité aux femmes. Le chef et un des premiers auteurs de cette conjuration fut un homme célèbre : c'est ce Corneille Agrippa, qui, né à Cologne en i486,

ou la construction poétique de ce temple , lui fut décernée par un décret passé l'an i55i , à Venise, dans l'Académie de' Dubhiosi. Quelques-uns d'entre eux avaient déjà eu l'idée de ce culte ; mais on trouva l'idée trop heureuse pour n'être point adoptée par le Corps ; il y eut seulement une dispute. Il s'a;j;issait de savoir si Jeanne d'Arragon aurait seule les honneurs du temple , on si on associerait à sa divinité la marquise de Guast, sa sœur, et qui n'était pas moins célèbre. Mais on jugea apparemment que deux divinités, deux Souveraines, et deux femmes, n'aimaient guère à se trouver ensemble. Ainsi, après de graves délibérations, l'Académie décida que la marquise de Guast aurait ses autels à part ; et Jeanne d'Arragon, sa sœur, resta unique et exclusive propriétaire des siens. On procéda ensuite à bâtir le temple ; et les langues latine , grecque , italienne , française , espagnole, sclavonne, polonaise, hongroise, hébraïque, chaldaïque, etc. , furent employées à la construction de ce monument, un des plus singuliers, sans doute, que la galanterie ait jamais élevés en l'honneur de la beauté.

étudia toutes les sciences, embrassa tous les états, parcourut tous les pays, porta les armes avec distinction; se fit ensuite théologien, docteur en droit , docteur en médecine ; commenta les épîtres de saint Paul en Angleterre; donna des leçons sur la pierre philosophale à Turin , sur la théologie à Pavie ; pratiqua la médecine en Suisse; fut attaché successivement à trois ou quatre princes et princesses, et n'en fut que plus malheureux ; essuya des injustices , s'en plaignit avec courage, fut mis deux fois dans les fers: et, toujours errant parce qu'il se laissa toujours entraîner à une imagination ardente et faible; parce qu'incapable d'être libre et d'être esclave, il ne sut avoir, ni le courage de la pauvreté, ni celui de la dépendance; après avoir excité tour-à-tour ou à-la-fois la pitié , l'admiration et la haine, mourut en France à quarante-neuf ans, avec une grande réputation et de grands malheurs.

Ce fut en i5o9 qu'il publia son traité de l'Excellence des femmes au-dessus des hommes. Malheureusement il avait alors intérêt de plaire à la fameuse Marguerite d'Autriche, qui gouvernait les Pays-Bas. On est fâché que cette petite circonstance se soit mêlée à une si belle cause. Son livre est divisé en trente chapitres ; et , dans chaque chapitre, il démontre la supériorité des femmes

par des preuves théologiques , physiques , historiques , cabahstiques et morales. Il met à contribution l'Écriture et la fable , les historiens , les poètes , les lois civiles , les lois canoniques ; cite un peu plus qu'il ne raisonne , et finit par protester que ce n'est par aucun intérêt humain qu'il a écrit, mais par devoir, parce que tout homme qui connaît la vérité en doit compte, et qu'alors le silence serait un crime.

Les Italiens, en lisant cet ouvrage, durent le regarder comme un vol que leur avait fait un Allemand. Mais, s'ils n'eurent pas le mérite de l'invention, on peut dire qu'ils s'en dédommagèrent. Le cardinal Pompée Colonne, le Portio, le Lando, le Domenichi, le Maggio, le Bernardo Spina, et beaucoup d'autres, écrivirent tous sur la perfection des femmes. Mais l'ouvrage le plus singulier dans ce genre est celui de Ruscelli; il parut à Venise, en i552. Ruscelli vint après tous les autres; et, mécontent de la manière dont on avait, dit-il , soutenu avant lui une cause si évidente, il imagina de nouvelles preuves, bien sûr qu'après lui il ne serait plus possible de douter. Après avoir copié Agrippa en le critiquant, il se jette dans des spéculations sublimes, et s'attache à prouver que la contemplation de la beauté peut seule rendre l'homme heureux sur la terre, et l'élever à la contemplation de Dieu même.

SUR LFS FF.MMFS. 69

Tel est le résultat de son ouvrage ; mais ce qu'on ne peut rendre , c'est l'impression que fait dans la lecture un mélange continuel de théologie et de platonisme , le nom de Dieu mêlé partout à celui des femmes, Moïse à côté de Plutarque et du Dante; et dans la même page, et presque dans les mêmes lignes, des citations de Boccace et de saint Augustin , d'Homère et de saint Jean. Rien à mon gré ne peint mieux l'esprit du seizième siècle, en Italie surtout, et avec quelle bonne foi on était, ou on voulait être tout ensemble , amant , dévot, chrétien, païen, théologien et philosophe. Peut-être même ce mélange bizarre devait-il se trouver dans un pays où l'on rencontre souvent les ruines d'un ancien temple de Jupiter à côté d'une église, une statue de saint Pierre sur une colonne de Trajan , et des Madones près d'un Apollon.

Il paraît que , même après le Ruscelli , il y eut encore des incrédules à persuader, et que toutes les conversions n'étaient pas faites ; car on trouve encore plusieurs ouvrages italiens, espagnols et français sur le même sujet (i).

(i) En iSg'i, il en parut un d'une célèbre Vénitienne que j'ai déjà citée (Modesta di Pozzo di Zorzi ). Elle y soutenait la supériorité de son sexe sur le nôtre. Son ouvrage eut le plus grand succès; et, nialheureusenicnt pour elle, ce qui y

Il faut avouer de bonne foi que, de tant d'ouvrages, il y en a bien peu qui méritent d'être lus , et qu'il n'y en a pas un où la question soit

ajouta peut-être , c'est qu'on pouvait la louer sans crainte. Elle venait de mourir quand l'ouvrage parut. Les hommes d'ailleurs voient toujours avec plaisir ces sortes d'ouvrages des femmes. L'orgueil, qui calcule tout, regarde comme une ])reuve même de ses avantages l'effort qu'on fait pour les combattre.

Au dix -septième siècle, une autre femme et une autre Vénitienne ( Lucrèce Marinella ) soutint la même cause. Son ouvrage est intitulé : La noblesse et l'excellence des femmes , avec les défauts et les imperfections des hommes. Les hommes du moins n'eurent point avec elle le défaut d'être injustes, et elle eut tout le succès que la beauté donne à l'esprit.

En 1628, autre ouvrage italien encore sur la dignité des femmes. Pour cette fois l'auteur était un homme ; c'était Christophe Bronzini. Son ouvrage est en dialogues et divisé par jours. On peut concevoir par l'étendue de son plan combien la matière lui parut riche: sa division est de vingtquatre journées. La huitième, qui roule sur le mariage, a seule plus de deux cents pages. Bi'onzini , en louant les femmes , ne leur assigne point de rang , et laisse indécis le procès des deux sexes.

Mais, en i65o, parut un livre où le procès était jugé trèsnettement ; le titre de l'ouvrage était : La femme meilleure que l'homme ; parado.xe ^ par Jacques del Pozzo. On ne sait pourtant si les femmes durent être beaucoup flattées de ce mot parado.re.

En Espagne, un nommé .Tean de .Spinosa fit, dans le sei-

s U 11 LES FF. M IM !■ S. H I

traitée : ou a mis partout Tautorité à la place du raisonnement, même quand on a parlé des femmes; mais, en pareille matière, comme en

zième siècle , un dialogue à l'éloge des femmes. On peut croire qu'il les loua avec toute l'imagination de son pays , et toute la majesté de sa langue.

En France nous avons un très-ancien ouvrage sur le mérite des femmes, cju'on traduisit en latin pour lui donner plus de cours. Les Italiens eux-mêmes l'adoptèrent, et il fut traduit en leur langue par Vincent Calméta.

Les Françaises ne furent guère moins zélées que les Italiennes à soutenir l'honneur de leur sexe.

Marguerite , reine de Navarre et première femme de Henri IV, tour-à-tour dévote et galante, et plus célèbre, comme on sait , par son esprit que par ses mœurs , dans un ouvrage en forme de lettres entreprit de prouver que la femme est fort supérieure a t homme.

Mademoiselle de Gournav, qui mérita d'être adoptée par Montaigne , écrivit aussi pour son sexe; mais, plus modeste ou moins hardie, elle borna ses prétentions, et se contenta de l'égalité.

Cette modestie n'empêcha point qu'une demoiselle de Schurman, née à Cologne, et qui, de son temps, eut une prodigieuse réputation, parce qu'elle réussissait dans tous les arts, qu'elle était peintre, musicienne, graveur, sculpteur , philosophe , géomètre , théologienne même , et qu'elle avait encore le mérite d'entendre et de parler neuf langues différentes, ne dît, après avoir lu ce livre en l'homieur de son sexe : Dans cet ouvrage, je ne voudrais ni ti oserais tout approuver.

En 1643 , il se publia à Paris un autre ouvrage sous ce

■ya ESSAI

beaucoup d'autres, vingt citations ne valent pas

une raison.

Il semble que, pour terminer cette grande question d'amour-propre et de rivalité entre les sexes, il faudrait examiner la force ou la faiblesse des organes; le genre d'éducation dont les deux sexes sont susceptibles; le but de la nature en les formant; jusqu'à quel point il serait possible

titi'c : La femme généreuse qui montre que son sexe est plus noble , meilleur politique ^ plus vaillant ^ plus savant , plus vertueux et plus économe que celui des hommes.

En i665 , une demoiselle publia encore à Paris un livre intitulé : Les dames illustres , où, par bonnes et fortes raisons, il se prouve que les femmes surpassent les hommes.

En 1673, autre ouvrage intitulé : De Végalité des deux sexes , discours philosophique et moral., où l'on voit l'importance de se défaire des préjugés.

En 1675, l'auteur se réfuta sous un autre nom, en publiant \\n traité de l'excellence des hommes contre l'égalité des se.xes ; mais on voit qu'il se réfute doucement, et qu'il craint d'avoir raison contre lui-même.

En 1691 , on vit paraître une troisième édition de cet ouvrage , qui eut une sorte de célébrité.

Dans le même siècle , une demoiselle Romieu , d'une famille de Languedoc, voulut se ressaisir de la supériorité, et tâcha de l'établir par de bonnes preuves.

Enfin cette opinion ou ce procès produisit une espèce de guerre entre des écrivains , d'ailleurs assez obscurs , et fit naître des ouviages , des réponses et des répliques , aujourd'hui également inconnus.

s un LES FEMMES. -73

do la corriger ou de la changer; ce qu'on gagnerait et ce qu'on perdrait en s'éloignant d'elle; enfin, l'effet inévitable et forcé que la différence des devoirs, des occupations et des mœurs doit produire sur l'esprit, l'ame, et le caractère des deux sexes.

S'agit-il de talents et d'esprit, il faudrait distinguer l'esprit philosophique qui médite, l'esprit de mémoire qui rassemble, l'esprit d'imagination qui crée, l'esprit politique ou moral qui Sfouverne.

Il faudrait voir ensuite jusqu'à quel degré ces quatre genres d'esprit peuvent convenir aux femmes; si la faiblesse naturelle de leurs organes, d'où résulte leur beauté; si l'inquiétude de leur caractère , qui tient à leur imagination ; si la multitude et la variété des sensations, qui fait une partie de leurs grâces , leur permettent cette attention forte et soutenue qui peut combiner de suite une longue chaîne d'idées : attention qui anéantit tous les objets pour n'en voir qu'un et le voir tout entier ; qui , d'une seule idée , en fait sortir une foule , toutes enchaînées à la première , ou , d'un grand nombre d'idées éparses , extrait une idée primitive et vaste qui les rassemble toutes.

Ce genre d'esprit est rare même parmi les hommes, je le sais; mais enfin il y a plusieurs

^4 KSSAI

grands hommes qui l'ont eu. Ce sont eux qui se sont élevés à la hauteur de la nature pour la connaître. Ils ont montré à l'ame la source de ses idées, assigné à la raison ses bornes, au mouvement ses lois, à limivers sa marche. Ils ont créé des sciences en créant des principes, et agrandi l'esprit humain en cultivant le leur. Si aucune femme ne s'est mise à côté de ces hommes célèbres, est-ce la faute ou de Téducation, ou de la nature?

Descartes , outragé par l'envie , mais admiré par deux princesses, vantait l'esprit philosophique des femmes. Je n'ose croire que sa reconnaissance voulût, par une erreur de plus, s'acquitter envers la beauté. Sans doute il trouvait dans Elisabeth et dans Christine cette docilité qui s'honore d'écouter un grand homme, et paraît s'associer à son génie en suivant la marche de .ses idées. Peut-être même trouvait- il dans les femmes la clarté, l'ordre et la méthode ; mais trouvait-il de même la base de l'esprit philosophique, le doute? trouvait-il cette raison froide qui marche sans se précipiter jamais, et mesure tous ses pas? Leur esprit pénétrant et rapide s'élance et se repose. Il a plus de saillies que d'efforts. Ce qu'il n'a point vu en un instant, ou il ne le voit pas, ou il le dédaigne, ou il désespère de le voir. Il serait donc moins éton-

Sun LES FEMMES. "jîj

nant qu elles n'eussent point cette opiniâtre lenteur, qui seule recherche et découvre les grandes vérités.

L'imagination semblerait bien plus devoir être leur partage. On a observé que celle des femmes a je ne sais quoi de singulier et d'extraordinaire. Tout les frappe , tout se peint en elles avec vi- Aacité; leurs sens mobiles parcourent tous les objets , et en emportent l'image ; des forces inconimes, des liens secrets, transmettent rapidement à elles toutes les impressions : le monde réel ne leur suffit pas ; elles aiment à se créer un monde imaginaire, elles l'habitent et l'embellissent : les spectres, les enchantements, les prodiges, tout ce qui sort des lois ordinaires de la nature, sont leur ouvrage et leurs délices; elles jouissent de leurs terreurs même; leur ame s'exalte , et leur esprit est toujours plus près de l'enthousiasme. Mais il faudrait voir jusqu'où cette imagination , appliquée aux arts , peut développer en elles le talent de créer et de peindre ; si elles peuvent avoir l'imagination forte , comme elles l'ont vive et légère; si le genre do la leur ne tient pas nécessairement à leurs occupations, à leurs goûts , à leurs plaisirs, à leur faiblesse même. Je demanderai si leurs fibres, plus délicates, ne doivent pas craindre des sensations fortes qui les fatiguent , et en chercher

•jG ESSAI

de douces qui les reposent. L'iiomme toujours actif est exposé aux orages. L'imagination du poète se nourrit sur la cime des montagnes , aux bords des volcans, sur les mers, sur les champs de bataille , ou au milieu des ruines ; et jamais il ne sent mieux les idées voluptueuses et tendres, qu'après avoir éprouvé de grandes secousses qui l'agitent : mais les femmes, par leur vie sédentaire et molle , éprouvant moins le contraste du doux et du terrible, peuventelles sentir et peindre , même ce qui est agréable, comme ceux qui, jetés dans des situations contraires , passent rapidement d'un sentiment à l'autre? Peut-être même, par l'habitude de se livrer à l'impression du moment , qui chez elles est très-forte , doivent-elles avoir dans l'esprit plus d'images que de tableaux. Peut-être leur imagination , quoique vive , ressemble-t-elle au miroir qui réfléchit tout , mais ne crée rien.

De toutes les passions, l'amour, sans contredit , est celle que les femmes sentent et qu'elles expriment le mieux : elles n'éprouvent les autres que faiblement et par contre-coup : celle-là leur appartient : elle est le charme et l'intérêt de leur vie, elle est leur ame; elles doivent donc mieux réussir à la peindre. Mais sauront-elles , comme l'auteur d'A.ndromaque et de Phèdre , ou celui de Zaïre, expnmer les transports d'une ame

SUR LES F KM M ES. nn

troublée qui joint les fureurs à l'amour; qui est tantôt impétueuse et tantôt tendre; qui s'adoucit et qui s'irrite ; qui verse le sang , et qui se sacrifie ensuite elle-même? Peindront-elles ses retours, ses fureurs, ses orages? non : et c'est la nature elle-même qui le leur défend : car la nature a donné à l'un des deux sexes l'audace des désirs et le droit d'attaquer ; à l'autre , la défense et ces désirs timides qui attirent en résistant : l'amour dans l'un est une conquête, et dans l'autre un sacrifice. Il faut donc en général que les femmes de tous les pays et de tous les siècles sachent mieux peindre un sentiment délicat et tendre , qu'une passion violente et terrible. Enfin , obligées par leur devoir , par la réserve de leur sexe , par le désir d'une certaine grâce qui adoucit tout , à cacher toujours une partie de leurs sentiments, ces sentiments toujours contraints ne doivent-ils pas s'affaiblir chez elles peu-à-peu, et avoir moins d'énergie que ceux des hommes, qui, toujours audacieux et extrêmes avec impunité , donnent à leurs passions le degré d'accent qu'ils veulent , et les fortifient encore en les développant? Une contrainte passagère allume les passions ; une contrainte flurable les amortit ou les éteint.

Pour l'esprit d'ordre et de mémoire qui classe des faits et des idées afin de les retrouver au

besoin , comme il tient beaucoup a Ihabitadc et à (les méthodes , on ne voit pas pourquoi les deux sexes n'y réussiraient point également. Cependant, pour la quantité même des matériaux d'où résulte l'érudition , il faudrait encore examiner si, dans les femmes, l'excès du travail ne produirait pas plus aisément le dégoût. Serait-il vrai que leur impatience et ce désir naturel de changer, qui tient à des impressions fugitives et rapides , ne leur permît pas de suivre , pendant des années , le même genre d'étude , et d'acquérir ainsi des connaissances profondes et vastes? On sait qu'il y a des qualités d'esprit qui s'excluent. Ce ne peut être la même main qui taille le diamant et qui creuse la mine.

Je viens à un objet plus important , l'esprit politique ou moral qui consiste dans la conduite de soi-même et des autres. Pour balancer, sur cet objet , les avantages ou les désavantages des deux sexes, il faudrait distinguer l'usage de cet esprit dans la société , et son usage dans le gouvernement.

Dans la société, les femmes occupées sans cesse à observer , par le double intérêt d'étendre et de conserver leur empire , doivent parfaitement connaître les hommes. Elles doivent démêler tous les plis de l'amour-propre : les faiblesses secrètes, les fausses modesties et les

SUR LES FEMMES. 'jç^

fausses grandeurs : ce qu'un homme est et ce qu'il voudrait être ; les qualités qu'il montre par l'effort même de les cacher; son estime marquée jusque dans ses satires, et par ses satires même. Elles doivent connaître et distinguer les caractères : l'orgueil calme et qui jouit naïvement de lui-même , l'orgueil impétueux et ardent qui s'irrite; la sensibilité vaine, la sensibilité tendre, la sensibilité brûlante sous des dehors froids; la légèreté de prétention, et celle qui est dans l'ame ; la défiance qui naît du caractère , celle de la méchanceté , celle du malheur , celle de l'esprit ; enfin tous les sentiments et toutes leurs nuances. Comme elles mettent un très-grand prix à l'opinion , elles doivent beaucoup réfléchir sur ce qui la fait naître, la détruit ou la confirme. Elles doivent savoir comment on la dirige sans paraître s'en occuper; comment on peut faire illusion sur cet art même , quand une fois il est connu ; quel est le prix quy mettent tous ceux avec qui elles vivent, et jusqu'à quel point on peut s'en servir pour les gouverner. Dans les affaires , elles connaissent les grands effets que produisent de petites passions; elles ont l'art d'imposer aux unes en faisant voir qu'on les connaît , d'éloigner les autres en se montrant très-loin même de les soupçonner; elles savent enchaîner par des éloges qu'on mé-

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rite ; elles savent faire rougir en donnant des éloges qu'on ne mérite pas. Ce sont toutes ces connaissances si fines qui servent aux femmes de lisières pour conduire les hommes : la société est pour elles comme un clavecin dont elles connaissent les touches ; elles ont deviné d'avance le son que chacune doit rendre. Mais les hommes, impétueux et libres, suppléant à l'adresse par la force , et par conséquent ayant moins d'intérêt d'observer ; entraînés d'ailleurs par le besoin continuel d'agir , ont difficilement cette foule de petites connaissances morales dont l'application est de tous les instants ; leurs calculs pour la société doivent donc être à-la-fois moins rapides et moins sûrs.

Il faudrait ensuite comparer le genre d'esprit des deux sexes, appliqué au gouvernement. Dans la société, on gouverne les hommes par leurs passions, et les plus petits ressorts sont quelquefois les grands moyens; mais, dans le gouvernement des Etats, c'est par de grandes vues, par le choix des principes, surtout par la distinction et l'emploi des talents, que l'on peut obtenir des succès. C'est là que, loin de se servir des faiblesses , il faut les craindre , et qu'il faut élever les hommes au-dessus d'eux, au lieu de les y ramener sans cesse. Ainsi, dans la société, l'art de gouverner est celui de flatter les carac-

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tères, au lieu que l'art de l'administration est presque toujours celui de les combattre. La connaissance même des hommes qu'il faut dans tous les deux , n'est pas la même ; dans l'un il faut connaître les hommes par leur faiblesse, et dans l'autre par leur force ; l'un tire parti des défauts pour de petites fins , l'autre découvre les grandes qualités qui tiennent à ces défauts même. Enfin , l'un cherche les petits coins dans le ^rand homme , et l'autre doit démêler un grand homme souvent dans celui qui n'est rien encore , car il y a des âmes qui n'existent point pour tout ce qui est médiocre.

Voyons maintenant si ce genre d'esprit et d'observation convient également aux deux sexes. Je sais qu'il y a des femmes qui ont régné , et qui régnent encore avec éclat. Christine en Suède , Isabelle de Castille en Espagne , Elisabeth en Angleterre , ont mérité l'estime de leur siècle et de la postérité. Nous avons vu, dans la guerre de 174' ? une princesse que nous admirions en la combattant , défendre l'empire avec autant de génie que de courage ; et nous voyons encore aujourd'hui l'empire Ottoman ébranlé par une femme. Mais , dans les questions générales, il faut craindre de prendre les exceptions pour des règles , et chercher ce qui est dans le cours ordinaire de la nature. Il faudrait donc [x G

voir si, dans la société , les femmes n'étant et ne pouvant presque jamais être en action, peuvent aussi bien connaître les talents , leur emploi , et leur usage ou leurs bornes ; si les grandes vues et Tapplication des grands principes , supposant l'habitude de saisir des résultats d'un coup-d'œil , conviennent à leur imagination de détail, et au peu d'habitude qu'elles ont de Généraliser leurs idées. C'est le caractère surtout qui gouverne; c'est la vigueur de l'ame, qui donne du ressort à l'esprit, qui affermit et qui étend les idées politiques ; mais le caractère ne peut presque jamais être formé que par de grands mouvements , de grandes espérances ou de grandes craintes , et le besoin de se déployer sans cesse en agissant : celui des femmes n'est-il donc pas destiné en général à avoir plus d'agrément que de force? Leur imagination rapide, et qui fait quelquefois marcher le sentiment audevant de la pensée, ne les rend-elle pas, dans le choix des hommes, plus susceptibles ou de prévention ou d'erreur? Enfin les calomnieraiton beaucoup , risquerait-on même de leur déplaire , si on osait leur dire qu'elles doivent , dans la distribution de leur estime , mettre un peu trop de prix aux agréments, et être portées à croire qu'un homme aimable peut être plus facilement un grand homme ?

C'est peut-être là le défaut qu'on put reprocher à EUzabeth, Les goûts de son sexe perçaient à travers les soins du trône et la grandeur de son caractère. On est fâché, dans certains moments, de la voir mêler aux vues des grandes âmes les faiblesses des plus petites. Peut-être, si Marie Stuart eût été moins belle , sa rivale eût été moins barbare. Ce goût de coquetterie , comme on sait, donna à Elisabeth des favoris qu'elle jugea bien plus en femme qu'en souveraine; elle crut trop aisément que l'art de lui plaire supposait du génie.

Cette même reine , si fameuse à tant de titres, exerça sur les Anglais un pouvoir presque arbitraire, et dont, peut-être, on n'est pas assez surpris. En général, les femmes, sur le trône, sont plus portées au despotisme , et s'indignent plus des barrières. Le sexe, à qui la nature assigna la puissance en lui donnant la force , a une certaine confiance qui l'élève à ses propres yeux , et n'a pas besoin de s'attester à lui-même des forces dont il est sûr ; mais la faiblesse s'étonne du pouvoir qu'elle a, et précipite ce pouvoir de tous les cotés pour s'en assurer elle-même. Les grands hommes ont peut-être plus le genre de despotisme qui tient à la hauteur des idées ; et les femmes hors de la classe ordinaire, le despotisme qui tient aux passions ; le leur est une

S/j. ESSAI

saillie de leur ame , bien plus que le fruit d'un système.

Une chose favorise le despotisme des femmes qui gouvernent : c'est que les hommes confondent en elles l'empire de leur sexe avec celui de leur rang ; ce qu'on eût refusé à la grandeur, on l'accorde à la beauté. D'ailleurs le pouvoir des femmes, même arbitraire, n'est presque jamais cruel; elles ont plutôt un despotisme de fantaisie que d'oppression; le trône même ne peut les guérir de leur sensibilité ; elles portent dans leur ame le contre-poids de leur puissance (j).

Si , après avoir comparé les deux sexes par les talents , nous les comparons par les vertus , nous trouverons d'autres rapports. D'abord l'expérience et l'histoire nous apprennent que, dans toutes les sectes, tous les pays, tous les rangs, les femmes ont plus que les hommes les vertus religieuses. Naturellement plus sensibles , elles ont plus besoin d'un objet qui sans cesse occupe leur ame ; elles portent à Dieu un sentiment qui

(i) Il suit de là que, dans une monarchie limitée, les femmes sur le trône tendraient p'us au despotisme, et que, dans un pays despotique, elles se rapprocheraient de la monarchie par la douceur. Et c'est ce qui est assez prouvé par l'expérience.

a besoin de se répandre, et qui ailleurs serait un crime. Avides du bonheur, et le trouvant moins autour d'elles, elles s'élancent dans une vie et vers un monde différent : extrêmes dans leurs désirs, rien de borné ne les satisfait. Plus dociles sur les devoirs , elles les raisonnent moins et les sentent mieux ; plus asservies aux bienséances, elles croient encore plus à ce qu'elles respectent ; moins occupées et moins actives, elles ont plus le temps de contempler ; moins distraites au dehors, elles s'affectent fortement de la même idée , parce qu'elles la voient sans cesse ; plus frappées par les yeux, elles goûtent plus l'appareil des cérémonies et des temples; et la religion des sens influe encore sur celle de l'ame. Enfin gênées partout, privées d'épanchement avec les hommes par la contrainte de leur sexe, avec les femmes par une éternelle rivalité , elles parlent du moins de leurs plaisirs et de leurs peines à l'Être suprême qui les voit , et souvent déposent dans son sein des faiblesses qui leur sont chères et que le monde entier ignore. Alors se rappelant leurs douces erreurs , elles jouissent de leur attendrissement , même sans se le reprocher ; et sensibles sans remords , parce qu'elles le sont sous les regards de Dieu , elles trouvent des délices secrètes jusque dans le repentir et les combats. Il semblerait donc, par

une suite même du caractère des femmes, que leur religion devrait être plus tendre, et celle des hommes plus forte ; l'une tenant plus à des pratiques, et l'autre à des principes: et qu'en exaltant les idées religieuses, la femme serait plus proche delà superstition ; et l'homme, du fanatisme. Mais, si une fois le fanatisme s'empare d'elle , son imagination plus vive l'emportera plus loin; et, plus féroce par la crainte même d'être sensible, ce qui faisait une partie de ses charmes ne contribuera plus qu'à ses fureurs.

Aux vertus religieuses tiennent de très-près les vertus domestiques; et sans doute elles devraient être communes aux deux sexes : mais ici l'avantage se trouve encore du côté des femmes; du moins elles doivent plus avoir des vertus qui leur sont plus nécessaires. Dans le premier âge, timide et sans appui , la fille est plus attachée à sa mère ; ne la quittant jamais , elle apprend plus à l'aimer. Tremblante, elle se rassure auprès de celle qui la protège; et sa faiblesse, qui fait sa grâce, augmente encore sa sensibilité. Devenue mère, elle a d'autres devoirs, et tout l'invite à les remplir; alors l'état des deux sexes est bien différent. Au milieu des travaux et parmi tous les arts, l'homme, déployant sa force, et commandant à la nature, trouve des plaisirs dans son industrie, dans ses succès, dans ses efforts

même. La femme plus solitaire a bien moins de ressources. Ses plaisirs doivent naître de ses vertus; ses spectacles sont sa famille. C'est auprès du berceau de son enfant, c'est en voyant le sourire de sa fille et les jeux de son fils, qu'une mère est heureuse. Et où sont les entrailles, les cris, les émotions puissantes de la nature ? Où est ce caractère tout à la fois touchant et sublime qui ne sent rien qu'avec excès? Est-ce dans la froide indifférence et la triste sévérité de tant de pères? non : c'est dans l'ame brûlante et passionnée des mères. Ce sont elles qui , par un mouvement aussi prompt qu'involontaire, s'élancent dans les flots pour en arracher leur enfant qui vient d'y tomber par imprudence. Ce sont elles qui se jettent à travers les flammes, pour enlever du milieu d'un incendie leur enfant qui dort dans son berceau. Ce sont elles qui, pâles, échevelées, embrassent avec transport le cadavre de leur fils mort dans leurs bras, collent leurs lèvres sur ses lèvres glacées, tâchent de réchauffer par leurs larmes ses cendres insensibles. Ces grandes expressions , ces traits déchirants qui nous font palpiter à la fois d'admiration , de terreur et de tendresse , n'ont jamais appartenu , et n'appartiendront jamais qu'aux femmes. Elles ont, dans ces moments, je ne sais quoi qui les élève au-dessus de tout, qui

semble nous découvrir de nouvelles âmes et reculer les bornes connues de la nature.

Considérez les devoirs même d'où naît la fidélité des époux; lequel des deux sexes y doit être plus attaché ? lequel , pour les violer, a plus d'obstacles à vaincre ; est mieux défendu par son éducation, par sa réserve, par cette pudeur qui repousse même ce qu'elle désire , et quelquefois dispute à l'amour ses droits les plus tendres? Calculez le pouvoir que la nature donne au premier penchant et aux premiers nœuds, dans un cœur né sensible , et à qui , jusqu'à présent , il a été défendu d'aimer. Calculez la force de l'opinion même qui règne avec tant d'empire sur l'un des deux sexes, et qui, tyran bizarre, pour les mêmes faiblesses , applaudit souvent l'un , tandis qu'il flétrit l'autre. La nature attentive , pour conserver les mœurs des femmes, a pris soin elle-même de les environner des barrières les plus douces. Elle a rendu pour elles le vice plus pénible , et la fidélité plus touchante. Non , et il faut l'avouer, ce n'est presque jamais par elles que commence le désordre des familles; et, dans les siècles même où elles corrompent , elles ont été auparavant corrompues par leur siècle. Après les vertus religieuses et domestiques, viennent les vertus sociales ; et d'abord les vertus de sensibilité : ce sont toutes les passions affec-

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tueuses et douces. On sait qu'au premier rang sont l'amitié et l'amour.

C'est une grande question de savoir lequel des deux sexes est le plus propre à l'amitié. Montaigne, qui a si bien connu ou deviné la nature , et qui nous a volé , il y a deux cents ans, une partie delà philosophie de notre siècle, décide nettement la question contre les femmes; mais sur cet objet il prononce plutôt qu il n'examine. On remarque même, dans tout son livre, qu'en général il rend peu de justice aux femmes ; peut-être était-il comme ce juge qui craignait tant d'être partial, qu'il avait pour principe de faire toujours perdre le procès à ses amis. Sur cette question , si je conversais avec Montaigne , j'oserais lui dire : « Vous convenez sans doute que l'amitié est le sentiment de deux âmes qui se cherchent, et qui ont besoin de s'appuyer l'une sur l'autre. Or il semblerait qu'entre les deux sexes, celui dont la tête et les bras sont le plus occupés, qui est le plus distrait , qui est le plus libre , qui peut plus hautement répandre ses idées et déployer tous ses sentiments; qui, dans la prospérité, jouit plus par l'orgueil; qui, dans le malheur, est plus humilié qu'attendri ; qui, dans tous les états, a la conscience de ses forces et se les exagère, peut se passer bien plus aisément du commerce et des

doux épanchements de l'amitié : mais les femmes , tendres et faibles , et par là même ayant plus besoin d'appui; dans l'intérieur plus exposées aux chagrins et aux peines secrètes , ayant plus de ces douleurs de l'ame , qui affectent plutôt la sensibilité que l'orgueil; dans lé monde, forcées presque toujours de jouer un rôle , et remportant avec elles une foule de sentiments et d idées qu'elles cachent et qui leur pèsent : les femmes enfin, pour qui les choses ne sont rien , et les personnes presque tout; les femmes, en qui tout réveille un sentiment , pour qui l'indifférence est un état forcé , et qui ne savent presque qu'aimer ou haïr, semblent devoir sentir plus vivement la liberté et le plaisir d'un commerce secret, et les douces confidences que l'amitié fait et reçoit. »

Montaigne ne manquerait pas de me répliquer : « Vous jugez les femmes d'après la nature; jugez-les d'après la société, et surtout la société des grandes villes. Voyez si le désir général de plaire , sentiment plus frivole que profond , et bien plus vain qu'il n'est tendre, ne doit pas dessécher leur ame, et étouffer en partie leur sensibilité même. Voyez si , flattées par des éloges éternels, et accoutumées au plus doux des empires, elles peuvent se plier à ces sacrifices de tous les jours, et à cette heureuse égalité

que l'amitic impose. Voyez enfin si avec nous leur amitié plus timide ne doit point avoir plus de réserve; et qu'est-ce qu'une amitié qui est sur ses gardes , où tous les sentiments sont couverts d'un demi-voile , et on il y a presque toujours une barrière entre les âmes ? Je ne vous parle point de leur amitié entre elles. On n'y croyait point trop dans mon siècle; c'est apparemment de même dans le vôtre : mais je vous demanderai jusqu'à quel point elles peuvent s'aimer, dans le monde surtout, où sans cesse elles se comparent et sont comparées , où un regard les divise, où leurs prétentions se multiplient, où elles ont des rivalités de rang, de beauté, de fortune, d'esprit, de société même; car l'amour- propre, toujours calculant, toujours mesurant, vit de tout, s'irrite de tout, et se nourrit même de ce qui l'irrite. »

« Non , pourrait ajouter Montaigne , l'amitié n'est point en superficie , en jargon, en vaines phrases plus ridicules encore pour celui qui les croit, que pour celui qui les dit; c'est un sentiment qui demande de l'énergie dans Tame, et une profondeur d'esprit comme de caractère. C'est une union sainte et presque religieuse, qui, par une espèce de culte, consacre tout entier l'ami à son ami. C'est une passion qui transforme deux volontés en une, et fait vivre deux êtres

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(le la même vie et de la même ame. L'amitié est imposante et sévère ; pour en bien remplir les devoirs , il faut être capable de parler et d'entendre le langage mâle et austère de la vérité. Il faut avoir un courage qui ne s'étonne, ni des sacrifices, ni des dangers; il faut surtout cette unité de caractère, que les femmes, par la variété et la mobilité éternelle de leurs passions, ont rarement , et qui fait qu'on est sûr de sentir, de penser, et d'agir comme son ami, dans toutes les occasions et tous les instants. Que disje? on ne s'associe pas fortement sans de grands intérêts; et les femmes, par leur état même, sont vouées au repos. La nature les fit comme les fleurs pour briller doucement sur le parterre qui les vit naître : mais les arbres, nés et élevés au milieu des orages, et par leur vigueur même plus menacés d'être brisés par les vents , ont bien plus besoin de s'appuyer les uns les autres , et de se soutenir en s'unissant. »

De toutes ces objections, il s'ensuivrait peutêtre que l'amitié dans les femmes doit être plus rare : mais il faut convenir que, lorsqu'elle s'y trouve , elle doit être aussi plus délicate et plus tendre. Les hommes, en général, ont plus les procédés que les grâces de l'amitié. Quelquefois en soulageant ils blessent ; et leurs sentiments les plus tendres ne sont pas fort éclairés sur les

petites choses qui ont tant de prix; mais les femmes ont une sensibilité de détail qui leur rend compte de tout.- Rien ne leur échappe: elles devinent l'amitié qui se tait; elles encouragent l'amitié timide; elles consolent doucement l'amitié qui souffre. Avec des instruments plus fins, elles manient plus aisément un cœur ma- 4ade ; elles le reposent, et l'empêchent de sentir ses agitations. Elles savent surtout donner du prix à mille choses qui n'en auraient pas ; il faudrait donc peut-être désirer un homme pour ami dans les grandes occasions ; mais , pour le bonheur de tous les jours, il faut désirer l'amitié d'une femme.

Les femmes en amour ont les mêmes délicatesses et les mêmes nuances. Mais l'homme peutêtre s'enflamme plus lentement et par degrés : les passions des femmes sont plus rapides ; ou elles naissent tout-à-coup, ou elles ne naîtront point : plus gênées , leurs passions doivent être plus ardentes. Elles se nourrissent dans le silence , et s'irritent par le combat. La crainte et les alarmes mêlent chez les femmes l'inquiétude à l'amour, et en les occupant le redoublent encore. Quand l'homme est sûr de sa conquête , il peut avoir plus d'orgueil ; mais la femme n'en a que plus de tendresse : plus son aveu lui a coûté, plus ce qu'elle aime lui devient cher; elle s'attache par ses sacrifices. Vertueuse, elle jouit

de ses refus; coupable, elle jouit de ses remords même (i). Ainsi les femmes , quand l'amour est passion , sont les plus constantes : mais aussi , quand l'amour n'est qu'un goût , elles sont les plus légères; car alors elles n'ont plus ce trouble, et ces combats, et cette douce honte qui grave si bien le sentiment dans leur ame. Il ne leur reste que des sens et de l'imagination : des sens gouvernés par des caprices ; une imagination qui s'use par son ardeur même, et qui, en un instant, s'enflamme et s'éteint.

Après l'amitié et l'amour , vient la bienfaisance, et cette compassion qui unit l'ame aux malheureux. On n'ignore point quecest là surtout le partage des femmes; tout les dispose à l'attendrissement de la pitié. Les blessures et les maux révoltent leurs sens plus délicats. L'image de la misère et du dégoût offense leur douce mollesse. L'image des douleurs et des chagrins affecte plus profondément leur ame, que leur propre sensibilité tourmente. Elles doivent donc être plus empressées à secourir : elles ont surtout cette sensibilité d'instinct qui agit avant de raisonner, et a déjà secouru quand l'homme délibère. Leur bienfaisance en est moins éclairée peut-être, mais plus active; elle est aussi plus circonspecte

(i) On peut ici faire mille objections; mais je ne parh que des femmes qui sont de leur sexe.

SIR LES F E M \r F S. n5

et plus tendre. Quelle femme a jamais manqué de respect au malheur?

Mais il faudrait examiner si les femmes, si sensibles en amitié, en amour, envers les malheureux, peuvent s'élever jusqu'à l'amour de la patrie , qui embrasse tous les citoyens , et à l'amour général de l'humanité , qui embrasse toutes les nations.

Je ne prétends point rabaisser l'amour de la patrie : c'est le plus généreux des sentiments; c'est du moins celui qui a produit le plus de grands hommes, et qui a fait naître ces héros antiques dont l'histoire étonne tous les jours notre imagination et accuse notre faiblesse; mais, si nous voulons décomposer ce ressort , examiner de près en quoi il consiste, nous trouverons que l'amour de la patrie chez les hommes est presque toujours un mélange d'orgueil, d'intérêt , de propriété , d'espérance , de souvenir de leurs actions ou des sacrifices qu'ils ont faits pour leurs concitoyens, et d'un certain enthousiasme factice qui les dépouille d'eux-mêmes, pour transporter leur existence tout entière dans le corps de l'Etat. Or il est aisé de voir que presque aucun de ces sentiments ne convient aux femmes. Dans presque tous les gouvernements du monde, exclues des honneurs et des charges, elles ne peuvent, ni obtenir, ni espé-

rer, ni s'attacher à l'Etat par l'orgueil d'avoir joui des places. Ayant peu de part dans la propriété , et gênées par les lois dans celle même qu'elles ont, la forme de législation dans tout pays doit leur être assez indifférente. N'agissant , ne combattant jamais pour la patrie, elles n'ont aucun souvenir flatteur qui les y enchaîne par la vanité, ou des travaux, ou des vertus. Enfin, existant plus dans elles-mêmes et dans les objets qui les attachent, et peut-être moins dénaturées que nous par les institutions sociales auxquelles elles ont moins de part, elles doivent être moins susceptibles de l'enthousiasme qui fait préférer l'État à sa famille, et ses concitoyens à soi. On ne manquera point de m'objecter les fameuses citoyennes de Rome et de Sparte. Je répondrai qu'il ne faut pas comparer les républiques anciennes à nos constitutions modernes. On m'objectera encore les prodiges des femmes hollandaises, dans la révolution des sept provinces; je répondrai que l'enthousiasme de la liberté peut tout; qu'il y a des temps où la nature s'étonne de n'êtie plus elle-même , et que les grandes vertus naissent des grands malheurs.

Mais, si l'amour de la patrie est peu fait pour les femmes , l'amour général de l'humanité , qui s'étend sur les nations et sur les siècles , et qui est une espèce de sentiment abstrait, semble

SUR LES FEMMES. f)-!

convenir encore moins à leur nature : il faut pouvoir se peindre ce qu'on aime. Ce n'est qu'à force de généraliser ses idées, que le philosophe parvient à franchir tant de barrières, qu'il passe d'un homme à un peuple, d'un peuple au genre humain , du temps où il vit aux siècles qui naîtront un jour , et de ce qu'il voit à ce qu'il ne voit pas. Les femmes n'égarent pas ainsi leur arae au loin; elles rassemblent autour d'elles leurs sentiments et leurs idées, et veulent tenir à ce qui les intéresse. Ces mesures si vastes sont pour elles hors de la nature. Un homme est plus pour elles qu'une nation ; et le jour où elles vivent , plus que vingt siècles où elles ne seront pas.

Parmi les vertus sociales , il y en a d'autres qu'on peut appeler plus proprement vertus de société, parce qu'elles en sont l'agrément et le lien : leur usage est de tous les instants. Elles sont dans la vie ordinaire ce qu'est la monnaie courante en fait de commerce. Telle est cette douceur qui rend le caractère plus souple et donne aux manières un charme qui attire ; l'indulgence, qui pardonne les défauts, lors même qu'on n'a pas besoin de pardon pour soi; l'art de ne point voir les faiblesses qui se montrent, et de garder le secret à celles qui se cachent; l'art de déguiser ses propres avantages, quand 4 7

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