‹ Œuvres complètes de Thomas (volume 2)Chapitre 11 sur 31 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

J-j ORS qu'on attaque la patrie, tout citoyen devient soldat: lorsque la religion est combattue, tout chrétien doit s'armer pour la défendre. C'est aujourd'hui ce que j'entreprends de faire. Du sein de mon obscurité , j'ose élever ma voix ; quoique faible et inconnue, je la consacre à la vérité. Jamais cette vérité sainte n'eut plus besoin d'un vengeur. Le poème de la Religion naturelle est un de ces ouvrages dangereux qui piquent la curiosité du public par la célébrité de leur auteur, et qui peuvent séduire les es-

prits faibles par les vaines lueurs d'une raison aussi superbe que trompeuse. Cet écrivain brillant et fameux, qui, depuis quarante ans, fatigue son génie pour nous arracher des applaudissements que souvent l'envie, et quelquefois la raison, lui ont refusés, a ranimé les étincelles de son feu mourant , pour nous donner ce nouveau poème.

Jamais siècle ne fut plus favorable pour un tel ouvrage. Nos aïeux grossiers, ridiculement esclaves de je ne sais quel respect pour la foi de l'église, s'imaginaient que la religion n'était point arbitraire , et que ce n'était point assez d'être citoyen , qu'il fallait encore être chrétien. Pour nous, qu'une heureuse fatalité avait destinés à vivre dans le siècle de la raison , nous avons perfectionné le grand art de penser. Nous laissons le vulgaire imbécille vivre dans l'ignorance et mourir dans la superstition : ces esprits faibles sont faits pour obéir et pour croire ; grâce à l'esprit philosophique qui circule dans ce siècle, nous avons reconnu les erreurs des Augustin, des Basile, des Chrysostôme; nous plaignons l'aveuglement des Pascal , des Bossuet, des Bourdaloue, qui, si près du siècle de la lumière, ont été cependant ensevelis dans la nuit funeste dont l'esprit humain a été couvert pendant seize siècles. Les mystères que ces

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prétendus grands hommes avaient eu la simplicité tle croire, ne sont plus capables d'en imposer à notre raison. L'autorité de la révélation, cette autorité puissante qui écrase l'orgueil de l'esprit humain, n'est plus qu'un joug importun dont s'est affranchi le sage , et qui n'est destiné qu'à effrayer des enfants et des femmes. L'Indien, adorateur de Brama; le Chinois, disciple de Confucius; le Guèbre, sectateur de Zoroastre; le Tartare, partisan aveugle d'une aveugle fatalité ; le sauvage égaré dans les forets , sans temple et sans autel; le bonze austère, le juif vagabond, le stupide musulman, le protestant et le catholique, sont tous également agréables aux yeux de l'Etre suprême, pourvu qu'ils aient ce fantôme de justice qui consiste à observer les devoirs extérieurs de mari , d'ami , de citoyen et de père.

Voilà la morale, voilà la religion des philosophes et des esprits sublimes de notre siècle. Déjà ces principes retentissent de toutes parts. Un art perfide et dangereux les insinue dans la conversation. Les charmes empoisonnés d'une trop funeste éloquence les colorent et les embellissent dans les ouvrages qui paraissent. C'est un poison qui se répand avec fureur dans le corps de la société. Long-temps, comme un fleuve souterrain , il a coulé dans les ombres de

la nuit; enfin il s'échappe et se produit au grand jour. Quelqu'un qui aurait suivi tous les progrès de ce fatal système, pourrait dire:

J'ai vu naître autrefois l'affreux déisme en France, Faible, marchant clans l'ombre, humble dans sa naissance. Je l'ai vu , sans support et caché dans nos murs , S'avancer à pas lents par cent détours obscurs : Enfin mes yeux ont vu , du sein de la poussière , Ce fantôme effrayant lever sa tète altière , i

Fouler les livres saints , insulter aux mortels , Et, d'un pied dédaigneux, renverser les autels.

Homère avait consacré dans ses poèmes la religion de son pays et les dogmes absurdes de la mythologie païenne. Moïse et David , dans des cantiques pleins de la sublime poésie , avaient célébré la religion des Hébreux et la grandeur du Dieu véritable. Les nations les plus féroces ont eu des espèces de cantiques harmonieux , dans lesquels elles célébraient leurs barbares divinités. Parmi nous, le fils du grand Racine, rival de son père par le génie , plus grand que lui par l'usage de ses talents, a ramené la poésie à son auguste origine; et, dans un ouvrage immortel, a consacré , par le grand art des vers , le triomphe de la religion chrétienne. Aujourd'hui M. de V** ranime sa voix languissante et presque éteinte , pour chanter la Religion naturelle , cette religion qu'une orgueilleuse philosophie

voudrait élever sur les débris de l'auguste religion de nos pères.

Je ne prétends point accuser Fauteur de n'avoir composé ce poème, que pour défendre le déisme. Sans doute la première intention du poète a été de retracer seulement aux yeux des hommes cette loi éternelle et sacrée que la main de l'Être suprême grave en naissant dans tous les cœurs; cette loi qui est la même dans tous les siècles et dans tous les climats; cette loi qui enchaîne également à son joug, et le philosophe qui , fier de sa raison , se place à côté de Dieu même, et ces êtres grossiers, automates végétants, qui meurent sans avoir jamais pensé. Mais, en traitant ce grand sujet, le génie du poète, nourri des maximes anglaises , et plein des idées de tolérance, s'est abandonné à une liberté effrénée de penser et de dire les choses les plus dangereuses.

Je ferai donc quelques réflexions sur les idées de ce poème hardi et singulier ; j'examinerai la liaison de ses parties, ses principes, ses raisonnements: et, comme, dans tous les ouvrages de cet auteur, la manière de dire les choses ne fixe pas moins l'attention que le fond des choses même , je hasarderai quelques réflexions sur la versification; et je tâcherai de mettre ceux qui n'ont point lu cet ouvrage, en état déjuger et du philosophe et du poète.

Je sais qu'il n apjDartient point à un peintre vulgaire d'oser juger les tableaux de Raphaël ou du Corrége ; mais aussi je sais qu'il n'y a qu'un âge favorable au génie, et que, semblable à ces fruits qui demandent à être échauffés par un soleil brûlant, et qui dégénèrent dans les climats du nord, la poésie a besoin de la bouillante ardeur du premier âge , et ne fait plus que languir parmi les glaces de la vieillesse. Celui que j'attaque, ce n'est point l'auteur d'OEdipe, chefd'œuvre de versification et de poésie ; l'auteur de la Henriade, de Brutus, d'Alzire, de Mérope, des deux premiers actes de Mahomet, des beaux morceaux de Sémiramis , et des lambeaux admirables répandus dans les quatre premiers actes d'Oreste : c'est l'auteur du poème de la Religion naturelle , ouvrage oii M. de V** est autant inférieur à lui-même , que , dans la plupart de ses autres ouvrages , il est au-dessus des poètes de son siècle. Le génie de cet homme célèbre est un volcan qui , après avoir pendant long-temps lancé des tourbillons d'une flamme vive et brillante, ne jette plus aujourd'hui que de faibles étincelles, obscurcies par beaucoup de cendres qui s'y mêlent.

Ce poème est composé de quatre chants, et précédé d'une épître au roi de Prusse. Les deux premiers chants sont les seuls qui parlent de la

religion naturelle. Les deux derniers sont des parties épisodiqucs de ce tout bizarrement composé. Des lieux communs usés, des railleries froides , quelques comparaisons ingénieuses ; un style hardi, inégal et décousu; une versification quelquefois obscure, souvent trop familière, et jamais exacte; un ton dogmatique et imposant, des sentences aiguisées en épigrammes, quelques détails admirables : voilà , si je ne me trompe , ce que tout lecteur impartial et sensé trouvera dans ce poème, s'il veut se donner la peine d'en faire une lecture réfléchie.

A. l'égard des raisonnements et de la liaison qu'ils ont entre eux, pour mettre tout le monde en état d'en juger, je vais tracer une analyse exacte des quatre parties de ce poème et de l'épître qui les précède. Ce n'est qu'en dépouillant un ouvrage des ornements qui l'embellissent, que l'on parvient à bien connaître sa véritable solidité et son mérite réel. Pour juger des traits d'un visage, il faut oter ce fard étranger qui le couvre et qui en voile les défauts. Et, dans tout ce qui est du ressort de la raison, on ne peut trop prendre de précautions pour écarter les pièges séducteurs que nous tend l'imagination , en cherchant à nous éblouir par des fleurs, lorsqu'il faudrait nous convaincre par des raisonnements.

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