RÉFLEXION
Qu'un philosophe lise, et qu'il prononce. Je trouve d'abord une épître où l'on insulte , d'un ton superbe et dédaigneux, aux grands noms d'Horace et tle Boileau. L'on m'annonce que l'on va traiter les vérités les plus grandes et les plus
dignes de l'homme : et cette épître n'est suivie que d'un poème parsemé de vers brillants, pleins d'idées fausses, où l'on trouve de temps en temps les grâces d'im poète , mais presque jamais la raison d'un philosophe. Je crois voir un portique bâti d'une pierre assez vile, et chargé des inscriptions les plus fastueuses, qui me conduit à un palais vaste, mais irrégulier, où l'on voit par intervalles briller un peu d'or et de marbre parmi beaucoup de briques et de plomb. Mais passons au détail des vers.
Qui voyez d'un même œil les caprices du sort, Le trône et la cabane , et la vie et la mort.
Le sens du premier vers est défectueux ; il faudrait : Qui voyez du même œil les faveurs et les cruautés du sort; parce que ces mots, du même œil, demandent deux choses opposées l'une à l'autre, comme dans le vers suivant.
Trône et cabane ne sont point grammaticalement opposés. C'est palais qui est opposé à cabane.
Le terme de cabane est aujourd'hui peu usité dans la poésie noble , quoique employé heureusement dans ces vers de Malherbe : Le pauvre en sa cabane oii le chaume le couvre, etc.
Philosophe intrépide , affermissez mon ame.
L'ame d'un si grand homme, qui, pendant
quarante ans, a combattu avec courage les préjugés du vulgaire, a-t-elle encore besoin d'être affermie ? M. de V**, dans un de ses anciens ouvrages, dit au même roi de Prusse :
Aidez ma voix tremblante et ma lyre affaiblie.
Ce vers me paraîtrait placé fort à propos à la tète d'un poème tel que celui-ci.
Couvrez -moi des rayons de cette pure flamme Qu'allume la raison, qu'éteint le préjugé.
T. Des rayons éclairent, échauffent, pénètrent ; mais on ne dit pas que des rayons cou- \>rent quelqu'un.
1. L'on dit des rayons de lumière : je ne crois pas qu'on ait encore dit des rayons à^ flamme.
3. Les rayons d'une flamme que le préjugé éteint., et que la raison allume , renferment une certaine obscurité pompeuse qui ne messied pas à un grand génie, sûr de sa réputation.
^os premiers enivetiens , notre C'tuàe première , Étaient, je m'en souviens, Horace avec Boileau.
Citer ces deux vers , c'est en faire la critique. La répétition de premiers el première est désagréable à l'oreille. Je m'en souviens est un remplissage inutile et commun. Le dernier vers, outre qu'il choque par la monotonie , est prosaïque et languissant.
Quelques traits échappés d'une utile morale Dans leurs piquants écrits brillent par intervalle.
Ces deux vers sont harmonieux et poétiques : le mécanisme en est heureux. Mais quel arrêt foudroyant porté contre Horace «t Boileau ! Ces deux hommes regardés jusqu'ici comme les précepteurs du genre humain, les chantres de la raison , et les législateurs de la société ; l'un , poète enjoué, philosophe agréable et délicat; l'autre, écrivain soUde, poète raisonnable, censeur inflexible : les voilà condamnés à n'avoir dans leurs ouvrages que quelques traits de morale semés de distance en distance, et comme échappés par hasard. Quelque poids qu'ait l'autorité de notre poète, il n'est point à craindre que ce jugement devienne contagieux.
Il porta le flambeau dans l'abyme de l'Être.
Abjme de l'Être. Cette expression ressemble à ces nuages colorés et brillants qui éblouissent, mais qui n'ont point de consistance. Laissons à l'imagination anglaise, ou à l'enthousiasme oriental, ces expressions qui peut-être ont un faux air de sublime , mais qui ne conviennent point au naturel et à la clarté de notre langue. Notre auteur s'est déjà servi d'expressions à peu près semblables dans les vers sur la puissance de Dieu , traduits de Sady, poète persan :
Qu'il parle , et dans r instant l'univers va sortir Des abyines du rien dans les plaines de l'Etre. L'art des vers est dans Pope utile an genre humain.
Quelles sont donc ces vérités sublimes , si utiles aux hommes, dont Pope nous a donné des leçons ? M. Racine , dans sa belle épître à Rousseau, expo.se ainsi le système de ce poète philosophe :
Heureux membre d'un tout sagement ordonné, Au bonheur général chaque être est destiné : Il n'est point de désoi'dre, et des mains de son maître, L'homme est sorti parfait, autant qu'il le doit être: Tout conspire pour lui, jusqu'aux séditions Qu'élèvent si souvent de folles passions ; Reconnaissez , ingrats , que leurs secrets ravages Vous emportent au bien par d'utiles orages.
Ainsi, selon Pope, tout est bien, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre moral. Tous les êtres qui composent cet univers , forment une chaîne immense, dont le premier anneau tient à Dieu , descend ensuite par degrés jusqu'à la dernière créature. Il y a une gradation de perfections entre tous les êtres créés qui composent les différents anneaux ; et l'homme se trouve justement placé dans le degré où il doit être. Quelle peut être pour le genre humain l'utilité de ces spéculations sublimes? C'est de lui apprendre à secouer le joug de la révélation, qui 4 25
386 SUR LE POKME
nous enseigne que l'homme est déchu thi premier état de grandeur pour lequel il était né; que , bien loin d'être parfait , il ne fait plus que tramer dans la bassesse et dans le crime les débris de sa première nature; que le désordre physique et moral, les fléaux destructeurs, les passions tyranniques, l'ignorance et la mort, devaient être inconnus sur la terre, où ils n'ont été amenés que par le crime ; qu'enfin l'ordre niterrompu ne sera rétabli que dans un monde nou veau, lorsque le torrent des âges et des siècles, à force de rouler, aura enfin amené l'instant irrévocable , marqué pour la destruction de notre globe.
Que m'importe, en effet, que le flatteur d'Octave, Parasite discret , non moins qu'adroit esclave, En prose mesurée insulte à Latius?
I. Horace n'est pas bien désigné par le titre injurieux Aq flatteur d'OcAave.W n'est point le seul qui ait prodigué des éloges à cet heureux tyran. Virgile, dans ses Géorgiques, avait eu la faiblesse de donner le titre de Dieu à cet usurpateur, qui fut long-temps le plus méchant des hommes :
Tuque ndeà , quetn mox quœ sint habitura Deorum Concilia, incertain est; urbesne inviserc , Cfvsar, Teridiitinquc vclis curain , etc.
Ovide, encore plus lâche dans ses malheurs, prodigua cent fois l'encens devant l'idole qui l'avait écrasé.
2. Dans quels mémoires inconnus au reste de la terre notre auteur a-t-il trouvé qu'Horace jouât dans Rome le rôle flétrissant de parasite ? Il est injuste de juger des grands génies de l'antiquité, par quelques modernes aussi méprisés que méprisables.
3. Le second vers est dur, et la construction en paraît gênée.
4- Qu'Horace ait été flatteur, parasite et esclave , quels rapports ces titres ont - ils avec les insultes qu'il a faites à Latius?
5. Le nom obscur de Latius paraît mal choisi , et n'est point assez connu pour qu'il puisse désigner clairement les satires d'Horace, où peutêtre il se trouve une fois par hasard , si même il s'y trouve.
Que Boileaii rt-paiidant plus do sel que do grâce.
Cette critique de Boileau est déplacée dans cet endroit où il s'agit uniquement des matières qu'ont traitées les poètes-, et non de la manière dont ils les ont traitées. D'ailleurs, la fin de ce vers est très-dure à prononcer. Où e.st ce nombre , cette harmonie enchanteresse qui nous charmait autrefois dans les vers de M. de V**?
Qu'il peigne dans Paris les tristes embarras.
1. On dirait bien peindre les embarras de Paris; mais je doute qu'on puisse dire, peindre les embarras dans Paris.
2. Embarras est un mot prosaïque, qui ne me paraît point convenir à une poésie noble.