VIL M ON
Respectés , je le sais , du peuple , des bourgeois ; Mais dans un siècle vain , dans un monde frivole , Où la beauté du sexe est sa première idole, Où les femmes de plaire ont toutes la fureur, Voudraient de leur jeunesse éterniser la fleur, Disputent le terrain à l'âge qui s'avance, Et font contre le temps la |)lus belle défense;
OÙ leur coquettei'ie (on ne nous entend pas) Dure deux ou trois fois autant que leurs appas ; Mon ami, ce travers, sans doute fort bizarre, Quoique peu remarqué , n'est pourtant pas très-rare.
Melcour n'est point persuadé ; c'est demain la fête de sa femme; il compte lui faire un présent qui lui rendra toute sa gaieté et dissipera ces petits nuages. Ce présent est un tableau où il a fait peindre la mère à coté de la fille. L'idée est de Vilmon , et il l'a donnée à Melcour pour achever de l'éclaircir. Il sort pour aller presser le peintre , qui n'a point encore fini , et qui est attendu avec impatience.
Madame de Melcour paraît. Elle est fort étonnée que sa fille soit sortie sans sa mère ; elle témoigne son mécontentement , et exhale toute son humeur contre madame de Nozan, qui n'est occupée, dit-elle, qu'à lui gâter sa fille, en l'enivrant d'éloges.
La voit-elle inquiète , Un peu triste : Jurais -tu quelque peine secrète. Quelque chagrin? dis-moi : peut-être souffres-tu ? Le visage un peu pâle : Ah dieux! tout est perdu, A table, où poliment près de mademoiselle. Elle ne sert , ne voit , et ne regarde qu'elle : Mais tu ne manges point ! Ailleurs : Tu ne dis rien. Et la très-chère sœur qui parle bien , très-bien , Jour et nuit, ne voit pas qu'il faut savoir se taire, Qu'ime enfant qui se tait n'a rien de mieux à faire.
Quel i-ngoûmcnt d'ailleurs! quelle ivresse! et pourquoi?
Hier, je fais venir des étoffes pour moi ;
La voilà qui déroule et parcourt chaque pièce :
Ma sœur, ces quatre ou cinq iraient bien à ma nièce.
Souvent dans un accès, d'un air mystérieux,
Elle prend par la main une personne ou deux,
Et les mène en silence et tout droit devant elle :
Eh mais, admirez donc! vojez comme elle est belle!
On regarde, on sourit : excellente leçon!
MELCO UR.
Sa tante a quelque tort, elle a quelque raison. Votre fille est si bien !
MADAME DE MELCOUR.
Est-on mal à son âge ?
MELCOUR.
Quoi! les plus jolis traits, le plus joli visage! D'abord , vous m'avouerez qu'elle est d'une fiaîclieur !
MADAME DE MELCOUR.
Oui, fraîcheur de seize ans.
MELCOUR.
Le teint d'une blancheur!
MADAME DE MELCOUR.
Un peu fade; son front....
MELCOU R.
Va bien à sa figure ; Et quant aux yeux, ce sont les vôtres, je vous jure; Oui; tirez-vous de là.
MADAME DE MELCOUR.
Je conviens que les yeux, (Je n'y mets point d'humeur) sont ce qu'elle a de mieux.
M. de Melcour, dans toute cette scène , n'est occupé qu'à louer la fille et excuser la tante ; tout-
à-coup ils sont interrompus par l'arrivée de madame de Nozan et de Julie.
La tante paraît agitée, hors d'elle-même, et comme au sortir d'une aventure extraordinaire. Elle se précipite dans un fauteuil. Julie a un reste d'embarras et de trouble. M. et madame de Melcour sont alarmés et inquiets de ce qui a pu arriver. La tendresse maternelle se réveille dans le cœur de la mère. Elle interroge tour-à-tour sa belle-sœur et sa fille. Madame de Nozan lui annonce qu'elles arrivent des Tuileries.
J'ai peine à respirer : tout Paris était là ,
Tout Paris en extase ! il fallait voir cela.
Si vous saviez combien je vous ai désirée!
Ah ! que vous auriez vu votre fille admirée !
D'abord un , et puis deux , et puis vingt , et puis cent ,
Puis deux mille : c'était un tableau ravissant ;
Je ne l'embellis point et je ne sais pas feindre;
Pour vous dédommager, tâchez de vous le peindre.
Ils accouraient en foule, et pressés, coudoyés ,
Se serraient, se heurtaient, s'élevaient sur leurs pieds;
Les uns, causeurs bruyants; les autres, plus honnêtes.
Regardaient en silence , et par-dessus les tètes.
MADAME DE MELCOUR.
Madame assurément a lieu de triompher.... Vous exposiez ma fdle à se faire étouffer.
MADAME DE NOZAN.
Étouffer est fort bon! ÉtoiuTer ! je vous aime.
C'était le plus beau cercle ! ils se rangeaient d'eux-mème.
Et , quand nous avancions , le cercle reculait.
Julie exprime naïvement son embarras dans cette situation. Melcour partage la joie de la tante. La mère a un dépit concentré qu'elle cache, et qui éclate malgré elle. Madame de Nozan triomphe , est dans un état d'ivresse. Elle finit par une tirade charmante, pour répondre à la mère qui lui a dit :
.... Et ma fille est donc la fable de Paris !
MADAME DE NOZAN.
La fable ! En vérité vous êtes fort à plaindre.
( Elle se place entre M. et madame de Melcour, les prend par la main , et leur parle bas , en imitant les voix de plusieurs personnes qui interrogent et qui répondent.)
On disait ; Elle est bien. — Mais elle est faite à peindre; Quelle taille ! — Et ces yeux ! — Elle sort du couvent; Nous ne l'avions pas vue. — On ne voit pas souvent De ces figure s -là. — Quel air doux et modeste! Sa rougeur r embellit. — Elle sera céleste.
— Elle l'est. — Ce doit être un bon parti. — Très-bon.
— Seize ans.^ — Au plus. Et puis, on demandait son nom, Et quelqu'un vousnommait. — Cette dame? — Est sa tante , Qui lui laissera bien dix mille écus de rente. Baise-moi, mon enfant, tu les auras
En même temps elle se précipite sur sa nièce , qu'elle baise sur les deux joues. La mère, d'un ton sévère, dit à sa fille de rentrer, et de ne jamais sortir sans son ordre.
Le beau-père et la tante se regardent et pa-
raissent étonnés. Terville entre ; il a été témoin (le l'aventure des Tuileries , et a aidé madame de Nozan et Julie à regagner leur voiture. Il fait son compliment à la mère, qui lui répond d'un air sec et disirait.
Dans ce moment le peintre arrive. Il est précédé de deux laquais qui portent un tableau. Vilmon rentre aussi sur la scène , en ramenant Julie. Tous les personnages regardent à- la-fois ce tableau où madame de Melcour se reconnaît peinte à côté de sa fille. La tante y voyant sa nièce, veut la baiser. Terville, enchanté du portrait de son amante , va le louer ; mais Vilmon lui fait signe, et Terville loue le portrait de la mère tout haut, et tout bas celui de la fille. Melcour observe sa femme avec intérêt ; Vilmon observe tout avec malignité. La mère , au milieu de tous ces personnages, tourmentée en secret, a une colère retenue, et interrompt tour-à-tour la fille, la tante, le mari, Terville, Vilmon, le peintre lui-même, qui veut défendre son tableau, et lui demande la permission de l'exposer au premier salon. A ce mot de salon, elle perd toutà-fait patience, et dit au peintre d'un ton trèsbrusque :
Monsieiu-, ma fille et moi
Nous n'irons pas grossir cette foule imbécille
De portraits qui, places, pressés, rangés en file,
DE BARTHE. SSy
De leurs cadres dorés sortent de tontes parts, Et dès l'escalier même assiègent nos regards. Eh! messieurs, voulez-vous une solide gloire? Donnez dans vos salons de grands tableaux d'histoire , Non des tètes de femme et de marmots d'enfants.
Madame de Nozan soutient toujours son caractère ; mais , dit-elle à Melcour ,
Mais concevez-vous rien à cet orage-là?
Mais à quel âge donc veut-elle que ma nièce ?
Mais dites-moi, ma sœur, qu'avez-vous donc? Quoi ! Qu'est-ce?
Faut-il pour son portrait attendre soixante ans,
Qu'au lieu de cheveux blonds elle ait des cheveux blancs;
Qu'au lieu de ces couleurs fraîches et naturelles ,
Et de ces beaux sourcils et de ces dents si belles ,
De ce charmant visage enfin que je lui voi ,
Elle soit bien ridée et laide. . . . comme moi ?
Eh fi ! cela serait peut-être pittoresque ,
Mais , croyez-moi , fort triste.
Elle sort aussi étonnée qu'indignée. Melcour emmène le peintre; Vilmon et Terville se retirent, et Julie veut suivre sa tante. Sa mère l'arrête, a une courte scène avec elle, où elle lui reproche sa dissipation, sa parure, sa sortie avec sa tante, et surtout lui défend bien de croire qu'elle ressemble au portrait. Elle l'avertit que tout est flatté, les détails et V ensemble. Julie, à part, et presque en pleurant, ne dit qu'un mot : Terville du moins n entend pas ; mot plein de
naïveté , de grâce et de finesse. Cependant la douleur de la fille attendrit la mère, qui lui parle alors d'un ton plus doux. Julie rentre. M. de IMelcour , qui commence à être trop éclairci , revient ; il en est plus empressé à marier Julie. Il propose à la mère une liste de partis qui s'offrent pour sa fille: financier, militaire, homme de robe, homme de cour. La mère rejette tous les partis avec humeur, trouve d'excellentes raisons pour n'en admettre aucun , et annonce qu'elle a un parti tout prêt, qui convient beaucoup mieux à sa fille. Melcour ne peut presque plus douter que Vilmon n'ait dit vrai. Cette scène, qui termine l'acte , et qui développe encore le caractère de la mère, est pleine d'ailleurs de détails charmants et de vers agréables.
Acte II. Les deux amants paraissent, et Vilmon au milieu d'eux. Julie est inquiète et troublée, Terville désespéré, Vilmon rêveur. Julie annonce que sa mère veut la marier à un homme de province. Terville implore à grands cris les secours de Vilmon ; il veut s'aller jeter aux genoux de la mère , aux genoux de la tante , aux pieds de Melcour; il reproche à Vilmon de lui avoir fait garder le silence jusqu'alors. Vilmon calme son impétuosité et ses fureurs, l'arrête, lui promet de parler et de disposer la mère. Les deux amants, à ses côtés, lui parlent tour-à-
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loiir et en dialogue pressé, pour le conjurer d'embrasser leurs intérêts. La scène est pleine de désordre et de chaleur, et la fin a le ton et la vérité des scènes d'amants de Molière. La mère paraît , les deux amants s'enfuient : Vilmon sourit de leur fuite. La mère entre, accompagnée de Jersac, qu'elle présente à Vilmon. «Vous venez de me rendre mi service important , ditelle, et je vous dois mon gendre. » Vilmon qui avait connu Jersac à Bayonne, qui, par hasard, l'avait fait connaître à la mère, est fort étonné d'avoir pu contribuer à un pareil mariage. Jersac, se son côté, le remercie, fait le détail de ses biens , de ses terres , de ses maisons de campagne , de ville, et cite à chaque instant Vilmon pour témoin , qui , embarrassé de sa situation , répond toujours d'un air distrait. A la fin le provincial se met à célébrer les charmes de la fille.
Nous espérons dans peu vous appeler grand'mère. De ses petits-enfants on est, je erois, bien fièrc!
VILMON.
Plus que des siens, dit-on.
JERSAC.
On vous en enverra , Et vous les gâterez autant qu'il vous jilaira.
La mère souffre , et Vilmon appuie malignement. Resté seul avec la mère, il montre son étonnement d'un pareil choix , et désavoue In
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part qu'on veut lui donner dans ce mariage. Tl invite la mère à faire plutôt un choix dans Paris. La mère, toujours attentive à cacher sa faiblesse et le véritable motif qui l'anime , fait une satire affreuse des mœurs de Paris, et le plus bel éloge des mœurs de la province :
MADAME DE MELCOUR.
Dans Paris! pour y voir Mille travers, des fats blasés dès leur jeunesse, Ne pouvant rien aimer , pas même une maîtresse , Des sottises de mode, un tas déjeunes fous, Très-prodigues amants, très-volages époux, Enfin , un luxe affreux , les plus folles dépenses , Des enfants renommés par cent extravagances , En proie aux usuriers , ruinés dès vingt ans , Et calculant déjà les jours de leurs parents. Avouez : cet air-ci, pour une jeune femme
V^I LMON.
Contagieux?
MADAME DE MELCOUR.
Mortel.
En province, madame.
On n'est pas plus farouche.
MADAME DE MELCOUR.
Un fat est moms couru ; On y rougit du vice, et non de la vertu , Nos puérilités n'y tournent pas les têtes; Au lieu de pai'lerbals, souliers , proverbes , fêtes. On pense à ses devoirs, on vit chez soi, content ; Peut-être un agréable est là moins important :
En revanche on y voit des époux et des pères , Plus de bonheur, et moins de riens et de misères.
Vilmon propose Terville. La mère convient que ce serait pour sa fille un parti très-avantageux , elle fait même , de Terville , le portrait le plus brillant; mais elle ajoute qu'il a une autre passion dans le cœur. Vilmon , à travers le silence affecté de la mère , et ce qu'elle paraît avouer, voit clairement que madame de Melcour, trompée par les soins qui lui ont été rendus, croit avoir enflammé ce jeune -homme. Il est plus embarrassé que jamais, toute sa finesse tourne contre lui; il fait, sans le vouloir, un mariage auquel il ne pensait pas , et il ne peut en faire un qu'il désire. Terville paraît; il y aurait trop de danger à différer; il faut absolument qu'il se déclare. Vilmon, en sortant, lui dit un mot à l'oreille pour l'engager à parler. Terville, timide tout-à-la-fois et par sa passion et par le danger où il est, veut enfin rompre son secret avec la mère ; la mère, trompée, croit que Terville lui parle d'elle-même, et reçoit ses propos avec une gaieté qui le désespère. Il ne .s'aperçoit pas de l'erreur , et continuant toujours, prononce enfin le nom de Julie, et demande sa main. La mère est frappée comme d'un coup de foudre.