T ER VI L L E
Je l'adore.
Faut- il vous le jurer , vous le redire encore ? Je l'ai vue au couvent et l'aime pour jamais. A son premier regard je sentis que j'aimais. Un oncle me parlait d'Hortense, d'Emilie; Je repoussai cet oncle , et parlai de Julie : Ne m'en sachez pas gré , c'est qu'elle éclipse tout. Seule, seule à mes yeux, je la voyais partout. J'aime , j'ai quelque bien , un nom connu , je pense. Et puis, je n'ainais pas la dure extravagance De venir l'arracher à ces bras maternels ; Ne rhe supposez point des projets si cruels. Près de vous, trop heureux, dans Paris, l'un et l'autre, Vos goûts seront nos goiits; votre maison, la nôtre.
Voyant que la mère ne lui répond rien , il se précipite à ses pieds pour la fléchir. Dans ce moment, entre madame de Nozan, qui a appris le projet de marier sa nièce en province ; elle est furieuse contre cet enlèvement, et vient pour parler à la mère. En entrant elle aperçoit Terville aux pieds de madame de Melcour. Comme elle ignore la passion de Terville pour sa nièce , elle croit que cet hommage s'adresse à la mère. Terville, passionné, et croyant que ce qui est dans son cœur doit être connu de tout le monde , conjure la tante de prier pour lui. La tante s'indigne , et Terville court implorer le secours du heau-père. Madame de Nozan, restée seule avec
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madame de Melcour, se livre à tout son caractère , et dans le temps que la mère est secrètement humiliée de ce que la passion dont elle croyait être l'objet, s'adresse à sa fille, la tante lui reproche d'une manière vive et plaisante cette même passion qui n'est pas pour elle :
La découverte est bonne !
Ne vous figurez pas au moins qu'elle m'étonne. On veut plaire, on s'expose; on voit des étourdis Jeunes, entreprenants et, de plus, enhardis. Très-pathétiquement, à genoux, d'un air tendre. Ils viennent supplier qu'on daigne les entendre, Qu'on ait quelque pitié de leurs timides feux. Les étourdis font bien, oui, le tort n'est pas d'eux : On quête adroitement ces belles entreprises; Je n'entendis jamais, moi, de telles sottises.
MADAMK n F. MELCOUK.
Que veut dire ce bruit?
MADAME DE NOZAN.
Ce bruit?
M A n A M K n F, MELCOUR.
Qu'entendez- vous?
MADAME DE NOZAN.
J'entends que j'ai la clef de ses propos si doux,
De ses souris flatteurs, de ses coups-d'œil , des vôtres.
Et d'égards pour vous seule et d'oubli pour les autres ;
Car ils ne voient plus rien quand ils ont le cœur pris,
On ne voit qu'un objet. Ces tranquilles maris!
Non. . . . que j'ose penser. . . .
MADAME DE M E L C O tJ R .
Madame , ctes-vous folle ?
MADAME DE NOZAN.
Le traître! et pas un mot, une douce parole A ma charmante nièce ! Entie ces deux portraits , Monsieur n'était frappé que du vôtre; vos traits, Vos traits seuls le charmaient. Qu'il a su me déplaire!
MADAME DE M E L C O U R , //•è.V-îuVf /Wf /?/.
Et vous aviez raison.
MADAME DE NOZAN,« detïli-'Voi.T.
Vous qui seriez sa mère.
Le petit sot !
Au milieu de cette querelle, qui fait ime situation vraiment comique , survient le beaupère. Terville a été le trouver, et lui a déclaré sa passion pour Julie. Il presse , il sollicite , il la demande en mariage. La tante , en apprenant que c'est Julie que Terville aime, est transportée de joie. Alors elle fait sérieusement et naïvement de cruelles excuses à la mère. A l'air passionné de Terville , elle aurait bien dû voir qu'il s'agissait de sa nièce.
J'ai pensé, j'ai parlé, j'ai vu tout de travers. Maintenant à vos pieds je verrais l'univers , Je croirais l'univers amoureux de ma nièce, Et qu'on vous parle d'elle.
Toute cette scène d'excuses, qu'il faut voir dans la pièce , et qui est d'un dialogue très-coupé , est tout-à-fait originale et plaisante. Il est difficile de mettre mieux la jalousie et les prétentions secrètes de la mère en situation.
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]/acle est terminé par une scène éloquente et |)leine de chaleur entre M. et madame de Melcour. La mère emploie tout ce qu'elle a d'adresse et de ressources dans l'esprit, pour justifier l'exclusion qu'elle donne à Terville : elle lui fait un crime de son âge , de sa passion , de sa sensibdité même ; le beau-père répond à tout avec autant de raison que de force : c'est une lutte continuelle d'une passion secrète qui se déguise, et de tout ce que riionnèteté sensible et courageuse a de plus pressant.
Melcour finit par démasquer la mère à ses propres yeux , et lui annonce que le monde , qui est soupçonneux et frondeur, irait peut-être jusqu'à l'accuser d'être jalouse de sa fille ; la mère paraît mépriser de tels soupçons , et reste obstinée dans le projet d'établir sa fille hors de Paris. Madame de Nozan,qui arrive au moment que la mère sort, est an désespoir: dans luie scène très -courte , elle s'emporte tour -à- tour contre la mère, contre le beau-père, contre le provincial, contre tout le monde; elle ne peut concevoir cet excès de barbarie : ses fureuis sont à -la-fois comiques et tendres. Enfin elle prend la résolution d'aller chez tous les parents ; elle veut ameuter toute la famille. Elle sort en déplorant le malheur de sa nièce et le sien.
3t)6 SUR LA MÈRE JALOUSi:,
Acte III. Les deux amants éperdus et troublés paraissent ensemble. Julie a eu derrière le théâtre une conversation avec sa mère , qui lui a ordonné expressément d'épouser M. de Jersac. La mère lui a montré un mélange de sévérité et de tendresse; surtout elle lui a dit beaucoup de mal de Terville , et lui a défendu de le voir et de lui parler jamais. Julie , inquiète et tremblante d'être surprise, se reproche d'obéir si mal. Son amant la rassure. Madame de Nozan arrive. Elle a couru tout Paris, elle a crevé ses chevaux , mais elle n'a rien pu gagner auprès de tous ces parents, de toutes ces âmes de glace, qui s'embarrassent fort peu que sa charmante nièce soit sacrifiée. Dans son dépit mêlé de fureur , elle les peint tous d'une manière comique , et se venge, en leur donnant des ridicules, de leur froide indifférence pour sa nièce. Julie n'a plus de ressources , Terville est au désespoir. Madame de Nozan, plus agitée que jamais, parait vouloir tout abandonner ; elle veut quitter cet hôtel et renoncer pour jamais à Melcour , à sa femme, à toute cette famille qui lui devient odieuse, et qu'elle se promet bien de détester toute sa vie. Julie, abandonnée, sort en pleurant. Terville cherche à intéresser la tante : la tante a pris son parti; elle voit que Jersac est
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un liornme avare, et qui ne se marie que par intérêt. Elle veut l'aller trouver et lui dire :
Homme noir, Homme affreux , je sais bien , moi , ce qui t'intéresse : Tu cherches mon argent encor plus que ma nièce ; Ne compte pas toucher un denier de mon bien.
Eh! Julie est si belle! Il la prendra pour rien.