DE MADEMOISELLE MONNET
Dalimeck, pour les mieux servir, et leur procurer une vie plus douce. Il se reud dans Alep. Un marchand dont Dalimeck avait été la bienfaitrice, le reçoit chez lui; et, touché de ses vertus, de son aimable jeunesse, l'associe à son commerce et à sa fortune. Bientôt il revole avec ses richesses vers la solitude où il naquit, où il a laissé tout ce qu'il aime. Il revoit Zulima , mais c'est pour l'unir à son frère, et partager avec eux tous ses trésors. Ces deux amants sont enfin l'un à l'autre. Dalimeck oublie ses malheurs passés. L'amour, l'amitié, la vertu, la douce bienfaisance répandent la félicité dans ce désert. Nourzivam voit tous les heureux qu'il a faits , et il l'est lui-même.
Telle est la marche de ce conte, intéressant surtout par le sentiment plein de douceur et de charmes qui y règne, et par le caractère aimable de tous les personnages. On voudrait vivre avec eux, et partager leur bonheur. Il n'y en a aucun qui n'ait des vertus. Ce n'est point là sans doute un tableau bien fidèle de la société ; mais ceux qui sont fatigués de la vue des ridicules et des vices, peuvent aimer quelquefois à s'entourer de plus douces images; les romans sont alors une espèce d'asyle où l'on se réfugie au moins pour quelques instants. On préfère d'aimables illusions à une vérité cruelle.
6oO SUR LES CONTES ORIENTAUX
D'ailleurs, la peinture des vices ne fait souvent que nous rassurer sur les nôtres ; celle des vertus peut élever et adoucir nos âmes. Enfin c'est à celui qui peint la vertu , à lui ôter l'air et le caractère romanesques par la vérité du sentiment qu'il y joint; et c'est un nouveau mérite qu'on ne disputera point à l'auteur de ces contes.
Le second est intitulé : La femme bien corrigée. Son but est de nous apprendre à ne pas condamner trop vite , et à nous défier dans nos jugements, de nos premières apparences. Il respire d'un bout à l'autre une morale indulgente et douce.
Aladabak, homme riche et vieux de Bagdad, qui au milieu de tous ses plaisirs , a le malheur de n'en plus goûter aucun, a cru ranimer ses sens et son ame flétrie, en achetant avec son or une belle esclave géorgienne. La belle esclave ne peut l'aimer. Son maître croit la surprendre avec un amant déguisé , et la poignarde. Cette aventure tragique est le fondement du conte. Il s'agit de savoir si Zirzile ( c'est le nom de l'esclave) était coupable, et de guérir de sa prévention la jeune Fatmé, qui avait condamné l'infortunée géorgienne, avec beaucoup de rigueur. Une idée ingénieuse et piquante, c'est que l'époux de Fatmé , qui est le sage du conte, et qui blâme beaucoup la légèreté de Fatmé,
DE MADEMOISELLE MONNET. 6u I
dans ses jugements , est lui-même prêt à se laisser séduire, par de fausses apparences, sur la fidélité de sa femme. Il est comme celui qui s'emporte en prêchant la douceur. Sa raison et ses principes sont en contradiction avec son caractère. A la fin tout est éclairci. Le sage qui prêchait la raison , revient de son trouble; et Fatmé elle-même , qui ne se piquait point d'indulgence pour les femmes , apprend , à ses propres dépens, qu'il ne faut pas toujours juger sur les apparences.
Ce conte est noué avec art ; il a plus d'action, plus de marche et d'intérêt , que l'autre; et il est également remarquable par inie foide de détails heureux. Je ne citerai que la fin d'une description de la Géorgie. « C'est le climat le plus doux , « le plus tempéré de la fertile Asie ; mais la na- « ture en souriant y déploie en vain sa magni- M ficence. Le despotisme que d'éternels soup- « çons agitent au sein de la mollesse, et que « sa propre terreur rend cruel , désole ces belles « contrées; là, tous les hommes naissent escla- « ves. Les femmes, dont le sort est d'être en « tous lieux plus malheureuses que leurs tyrans, « y sont à-la-fois esclaves du prince, de leurs « pères, de leurs maris, et victimes des mœurs. « Que je te plains, 6 Zirzile ! l'avarice va mettre « un prix à tes charmes !j)
6o2 SLR LES CONTES DE M'^" MONNET.
On voit que ces contes sont écrits avec le plus grand soin. Le sentiment, la grâce, l'imagination des détails, l'harmonie et la richesse du style , l'art de peindre , en font le principal caractère. Ce qui y manque peut-être, c'est une certaine rapidité dans le récit; mais le genre oriental exclut cette vivacité française, qui fait le prix de plusieurs contes très-agréables dans notre langue. Les mœurs et le caractère des Orientaux sont, en général, beaucoup plus tranquilles que les nôtres. Presque tous leurs mouvements sont calmes. Ainsi, ce qu'on serait tenté de prendre ici pour un défaut, ce n'est peutêtre qu'une vérité de plus dans l'imitation
Ces deux essais annoncent dans mademoiselle Monnet un talent distingué pour écrire, qu'elle peut perfectionner encore en le cultivant. Nous osons l'inviter à se livrer à un genre où elle est sûre d'avoir des succès; et son sexe, qu'elle honorera par ses talents, pourra lui devoir encore des amusements et des leçons utiles.