M V 1) A M K DE N O Z A N
Qui j'épouse ? Mais.
Vilmoii recule d'étonnement. Elle continue et lui propose ses conditions. Elle s'indigne qu'on ose s'opposer à son projet , qu'on lui parle de l'amour qu'elle a pour sa nièce, comme si quelqu'un au monde aimait plus sa nièce qu'ellemême , comme si elle était obligée de l'aimer plus que sa mère. Elle déclare en pleurant , qu'elle les déshérite, et la mère et la fille et son cruel mari; enfin, impatientée et tourmentée de tant d'obstacles , elle dit nettement à Yilmon :
Monsieur me voulez-vous ?
Ne me voulez-vous point ?
Serai-je assez barbare?. . . .
MADAME DE NOUZAN.
Vous connaissez Dornet, ennuyeux, gauche, avare : Il est amoureux fou de huit cent mille francs; .le ne le puis souffrir ; balancez , je le prends ; Le sot, depuis dix ans, me conte sou martyre.
Vilmon sent qu'il ne faut pas brusquer ces caractères extrêmes, et consent ou paraît consentir. Madame de Nozan veut, de ce pas, courir chez un notaire. Au moment de sortir, elle s'arrête, tire des tablettes et un crayon , demande à Vilmon son nom de baptême , son Age , et avoue qu'elle a neuf ans plus que lui. Vilmon,
à part , s'applaudit de cette idée qui peut être heureuse. Madame de Nozau , de son côté, jouit d'avance des fureurs de sa belle-sœur. Dans ce moment elle paraît, lui demande si elle est enfin décidée. Oui , dit la tante , très-décidée : je me marie et donne mon bien à monsieur. Elle sort avec une révérence fi-oide. Madame de Melcour , effrayée , se tait. Jersac arrive. Il a rencontré la tante sur l'escalier, qui avait presque l'air, dit-il, de lui arracher les yeux. Madame de Melcour , troublée, le quitte, lui dit de ne pas s'effrayer , et sort pour courir après la tante. Jersac, étonné, ne sait tout ce que ce trouble et ce désordre veulent dire. Vilmon lui dit le mot de l'énigme; fille, rival , beau-père , tante , tout est contre lui , et madame de Nozan , qui ne peut consentir à se séparer de sa nièce , soustrait de la dot dix mille écus de rente. Cette nouvelle dérange un peu les calculs de Jersac. Tout-à-coup l'idée lui vient de se fixer à Paris pour tout concilier ; Vilmon, en paraissant le contredire, l'irrite, et le confirme malignement dans ce dessein. Jersac se fait d'avance un plan de vie délicieux. Pour mieux persuader la tante , il prétend se défaire tout de suite de sa charge, et va chez dix notaires. Il jouit déjà de l'agréable surprise qu'il ménage à tout le monde ; Vilmon rit aussi de son coté. Jersac sort. Matlame de Melcour , qui
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a couru vainement après madame de Nozan , et qui n'a pu la joindre, revient vers Vilmon,à qui elle reproche de consentir à un pareil mariage. Yilmon lui annonce que rien n'est encore perdu , que tout va se réparer, que Jersac se fixe à Paris; il ajoute avec une malignité lente et froide :
Les mœurs de la pio\incc avaient \otro suffrage, Et non pas le séjour; on les garde à son âge. L'heureux projet! madame; il remédie à tout: Il satisfait Melcour, votre siœur, votre goût; Il laisse à votre fille une tante , une mère; 11 ne vous prive point d'une fille si chère ; Il me rend votre estime , et j'en suis très-jaloux , Madame : en la perdant, je perdais plus que vous.
La mère est frappée de ce nouveau coup. Elle est sans cesse dans des situations pénibles et qui la tourmentent.
Avec quelle douceur cet homme m'assassine!
dit-elle ; elle s'étonne de voir tant de têtes en l'air pour celle (Vun enfant. Dans ce moment elle éprouve elle-même un retour de tendresse pour sa fille; mais elle s'en défend, et tâche de se persuader que c'est pour son intérêt même, qu'elle veut l'éloigner. Tout-à-coup il lui vient un moyen, rervillc paraît, Terville effrayé, éperdu de la nouvelle (juil vient (ra|)preiKliv, (|ue son rival
J'J'i. SUR LA MÈRE JALOUSE,
se fixe à Paris. Il ne doute pas que la main de Julie ne soit à ce prix. La mère lui annonce qu'elle ne se départira point de son projet; qu'elle ne veut point établir sa fille dans Paris; que, si Jersac y demeure, Jersac n'est plus son gendre. Terville, à qui tous les lieux sont indifférents , pourvu qu'il y soit avec ce qu'il aime, a l'idée de se fixer en province pour obtenir son amante. La mère, qui la lui suggère avec adresse , paraît en même temps la combattre. Terville se décide avec transport ; il est prêt à prendre un état, une charge; tout- à-coup il se souvient que Jersac vend la sienne; il sort. M. de Melcour et madame de Nozan entrent. Madame de INozan a fait dresser son contrat de mariage avec Vilmon , et n'a plus qu'à le signer ; elle le tient à la main. Melcour en a fait dresser un autre , où la tante consent encore de donner tout son bien , pourvu que sa nièce épouse Terville. Ij3l mère est entre ces deux contrats qui la poursuivent, et qu'on lui présente à droite et à gauche. Julie , désolée , accourt pour la fléchir. La tante , en pleurant , s'indigne des larmes de la fille et de la dureté de la mère. Cependant Terville et Jersac entrent tous deux sur la scène, tous deux contents d'avoir signé un dédit, l'un pour vendre, l'autre pour acheter la charge , tous deux se croyant sûrs de la main de Julie ,
DE B\RTTIK. ^n'\
l'un en se fixant à Paris, l'autre en se fixant eti province ; tous deux enfin comptant pour le succès, l'iui sur la tante, l'autre sur la mère. C'est à madame de Meicour à prononcer ; elle va décider du sort de deux rivaux , du bonheur de la fille, du beau-père, de la tante. Terville, passionné , tâche d'intéresser tout le monde à son amour. Dans ce moment, Julie, éperdue et tremblante , implore la tendresse de sa mère , elle se jette à ses genoux , les baigne de ses pleurs et les embrasse. La mère ne peut résister à ce spectacle attendrissant; le sentiment qu'iuic faiblesse passagère avait étouffé ou suspendu dans son cœur, reprend tous ses droits; elle se reproche d'avoir pu exposer le bonheur de sa fille; elle la relève , l'embrasse , la donne à Terville, et leur dit de rester à jamais unis auprès d'elle. La tante, la fille, l'amant, le beau-père , tout est transporté de joie. Jersac seul paraît interdit ; il menace de plaider vingt ans, s'il le faut , pour ravoir sa charge. La tante lui crie qu'elle paiera le dédit, remercie sa belle-sœur , rend à Vilmon sa parole, et finit par ce vers charmant :
Vous voyez : rien ne peut résistor à ma nièce.
Réflexions sur la Mère jalouse.
On vient de voir l'analyse de cette pièce qui n'a pas été reçue sans doute comme elle devait l'être ; qu'on a beaucoup critiquée , que peu de gens ont entendue , .qui est remplie de beautés de tous les genres , et qu'on peut nommer une des meilleures comédies qui aient paru depuis long-temps.
Le caractère de la tante, ce mélange continuel d'étourderie et de bonté , de vivacité et de tendresse ; cette espèce d'oubli des conventions et de ramour-propre;cet abandon de soi-même qui fait qu'elle ne vit, ne pense et ne respire que dans une autre ; cette franchise qui tient à son imagination, qui l'emporte encore plus que son caractère; ses offenses, ses excuses, le besoin qu'elle a d'aimer , de gronder, de pardonner, enfin toutes ses passions qui sont en saillie et mêlées toujours d'une brusquerie piquante , sans jamais être voilées par cette circonspection froide et monotone dont la société fait un devoir, et que l'usage a si bien établie partout , tout cela ensemble forme un caractère de théâtre très - original et du plus grand effet : aussi a-t-il généralement réussi.
Le caractère de la mère a été beaucoup plus
DE BARTIIE. on^
critiqué. Les uns l'ont trouvé trop odieux ; les autres, |)as assez prononcé. Il serait difficile que ces deux critiques à la fois fussent justes : car, si le caractère est trop dur , les nuances n'en peuvent être faibles ; et , si les nuances sont trop adoucies, comment est - il odieux? Quoi qu'il en soit, il n'était guère possible de mettre autrement ce caractère en scène. S'il eût été plus fortement peint, il n'eut pas manqué de révolter. Il y a des vices qu'on n'aime point à voir de trop près, même sur le théâtre; on y supporte aisément tous ceux qui ne font que blesser les conventions, et, pour ainsi dire, la police de l'usage, ceux qui importunent et troublent la société plutôt qu'ils ne la détruisent, et sont plus contraires aux mœurs d'agrément qu'à la nature. 11 n'en est pas de même des vices qui blessent les premiers devoirs de l'humanité et de la morale. C'est pour cela , peutêtre, que les fils ingrats ne pourront jamais réussir sur le théâtre , quand ils seraient soutenus par toute la vigueur du génie comique. Ce sujet met continuellement les âmes honnêtes dans une situation pénible. Le caractère de la Mère Jalouse, traité dans toute sa force, produirait le même effet. Si la mère avait sacrifié sa fille, si elle l'eut rendue tont-à-fait malheureuse ; si, d'un bout de la pièce à l'antre , elle eût
fait couler ses larmes, c'eût été un monstre , elle eût révolté. Si même , sans porter les situations à l'extrême, elle eût laissé éclater ouvertement sa jalousie , elle eût encore blessé : elle eût paru d'un autre siècle, aujourd'hui surtout où les vices et les vertus se cachent; où Ton voile toujours de propos honnêtes , les sentiments qui le sont le moins ; où la société , portée au plus haut degré , et l'usage de se contraindre apprend si bien la nécessité de paraître différent de ce que l'on est. D'ailleurs, la jalousie d'une mère contre sa fille est une faiblesse secrète qui est au fond de son cœur, et qu'elle se dissimule peut-être à elle-même. Il fallait donc qu'elle eût de temps en temps des retours de tendresse ; il fallait encore que tout ce qu'elle dit , et ce que sa passion même lui inspire , eûl toujours une apparence de raison , de sorte qu'elle pût se tromper elle-même, sans pouvoir cependant tromper le spectateur.
Tel est le plan et la couleur générale de ce caractère. On convient que, présenté de cette façon, il est et doit être beaucoup moins saillant au théâtre, parce que toute son agitation est sourde et en dedans; mais le poète qui l'a senti, pour l'échauffer, l'a environné partout du caractère de la tante. C'est elle qui est chargée de faire sortir le caractère de la mère; qui la pour-
suit, la presse, la tourmente naïvement; et, avec sa bonté franche et brusque , fait l'ancienne fonction des furies auprès des coupables. Elle relève encore le caractère de la mère par son contraste, et par la bonne foi comique avec laquelle elle convient tout naturellement de sa laideur et de son âge.
On a fait une autre objection contre la mère; on a dit tout nettement que ce caractère n'était point dans la nature. Il ne faut point dissimuler que cette objection a été faite par des femmes. Ce ne peut être sûrement que des mères tendres et sensibles que les vices de la société n'ont pu corrompre , qui ont mis tout leur amourpropre dans leurs devoirs , leur bonheur dans la nature , et à qui tout sentiment qui n'est pas honnête est étranger ; ou des mères qui , bien sûres d'elles-mêmes et tranquilles avec raison sur leur beauté , ne peuvent que gagner et s'embellir auprès de leurs rivales.
D'autres, en convenant que le caractère existe, ont dit que dans la pièce il n'est pas fondé; que la coquetterie et le désir général de plaire ne suffit pas pour rendre une mère jalouse de sa fille; qu'il fallait donner à cette passion un objet , et l'exciter par une rivalité d'amant. Je crois encore cette critique fausse. Tous les jours une femme est jalouse sans autre intérêt que celui
de plaire; toute femme qui veut régner par la beauté, a une prétention exclusive. C'est une espèce de souveraineté qui n'admet point de partage. J'en demande pardon aux femmes : mais, dans ce genre, elles ressemblent un peu aux sultans, qui, même avant que l'on conspire, sont toujours importunés de se sentir des frères ou des rivaux. D'ailleurs, rendre la mère rivale de sa fille , c'eût été mettre au tliéâlre une aventure au lieu d'un caractère ; c'eût été vouloir refaire la Mère Coquette de Quinault, qui n'est véritablement qu'une pièce d'intrigue, quoiqu'on la mette au rang des pièces de caractère.
Je ne m'étendrai point sur les autres rôles de la pièce. Celui de Melcour est grave et honnête; c'est le tableau d'un beau-père vertueux. Il dit en raisons à la mère ce que la tante lui dit en brusqueries. Il protège la fille, il adoucit et rapproche les deux belles-sœurs : c'est la morale sensible placée entre les passions. Son caractère est surtout développé dans l'avant-dernière scène du second acte , une des plus belles de ce genre, et des plus éloquemment écrites qu'il y ait au théâtre. C'est là qu'on trouve ce vers si doux, en parlant des cœurs sensibles :
Et le peu de bonheur (jue l'on a nous vient d'eux.
Le rôle de la fille est peu de chose. Peut-être
DE BA.RTHK. 579
suffisait- il qu'elle fut intéressante et aimable ; et elle Test. Sa naïveté amuse, et son danger intéresse.
Le rôle de l'amant est ce qu'il doit être, vif et ardent. Son seul intérêt est celui de son amour : il n'a point de nuances particulières; mais tous les amants de Molière et de Térence sont les mêmes. Ils ont le caractère de leur passion, et cela suffit, l'ame n'en a presque jamais d'autre.
Le rôle de Jersac aurait pu être d'un comique plus marqué , mais il ne devait pas être plus ^ étendu; c'est un rôle subalterne et qui ne doit pas occuper plus d'espace.
Celui de Vilmon est nouveau; il a de l'agrément et de la finesse ; c'est lui spectateur de sang-froid , qui voit tout, n'est dupe de rien, juge les passions secrètes, et ne se sert jamais de sa pénétration, que pour des vues honnêtes.
Ainsi, la mère est tourmentée tout-à-la-fois par la passion de Terville, l'esprit de Vilmon, la raison de Melcour et la franchise de la tante: il n'y a pas jusqu'à la gaucherie de Jersac, qui ne tourne contre elle; tous les rôles sont disposés pour elle et frappent sur elle.
Voilà pour la partie des caractères qui, lous a peu près, sont bien conçus, et dont plusieurs sont exécutés supérieurement. Nous ne dirons
58o SUR LA MÈKE JALOUSE,
pas tout-à-fait de même de la marche et de l'ensemble de la pièce : en général, l'action n'est point assez rapide; les scènes ne s'appellent pas toujours les unes les autres ; peut-être manquentelles quelquefois d'union dans leur ensemble: de là naît un effet assez singulier ; chaque scène , prise à part , a de la chaleur, et cette chaleur ne se communique pas toujours au total de l'ouvrage.
Dans le premier acte , après la scène des Tuileries, qui est charmante et du plus grand effet, celle du tableau en fait moins ; elle annonce ^ trop et ne donne pas assez : il ne faut frapper les yeux qu'en proportion de ce qu'on a à dire à l'ame. Les autres scènes ont le défaut de ne pas entamer l'action assez vite; mais toutes rachètent ce défaut par une foule de jolis vers et des détails piquants.
La première moitié du second acte n'a pas non plus une marche assez pressée, l'action se fait attendre ; mais depuis l'entrée de la tante sur la scène jusqu'à la fin, on est très-vivement et très-agréablement occupé par des choses ou comiques ou fortes.
Toute la première moitié du troisième acte jusqu'à la sortie de la tante, est d'un excellent comique , et l'on n'y désire ni plus de mouvement, ni plus d'action. T^a scène surtout du ma-
DE BARTHE. 58l
riage de la tante avec Yilmon est aussi imprévue qu'exécutée d'une manière originale et vive; elle excite toujours les plus grands applaudissements : mais le reste de ce troisième acte a trop de mouvement et d'embarras; il y a trop de fils tendus; la vente et l'achat subit de cette charge n'est pas nécessaire et manque un peu de vraisemblance. Enfin , c'est sûrement la partie de la pièce la moins heureuse; mais la pièce entière n'en est pas moins un ouvrage du plus grand mérite , l'ouvrage d'un homme de beaucoup d'esprit , d'un excellent écrivain , et d'un bon poète comique.
Je ne dirai rien du dialogue, ni du style; il n'y a qu'une voix sur ces deux objets. Le style est un modèle en ce genre , et le dialogue a un caractère de finesse, de précision et de vérité, que n'a eu peut-être aucun des poètes comiques qui ont suivi Molière.
Il serait peut-être curieux maintenant d'examiner ce qui a pu diminuer le succès d'un ouvrage aussi estimable presque partout, et en quelques endroits si supérieur. Ses défauts ne suffisent pas ; il faut qu'il y ait eu quelque cause un peu différente. Oserait-on risquer là-dessus une conjecture? On a remarqué, en général, que c'étaient les femmes qui étaient les moins disposées à louer cet ouvrage. Par une espère
582 SUR LA Mi<:RE JALOUSE,
de confédération tacite , elles sont convenues de ne point autoriser une pareille pièce ; il est impossible qu'elles aient voulu protéger par intérêt la faiblesse qui est jouée dans cette comédie. Ce genre de ridicule ou de vice n'est pas assez ofénéral; et, dans Paris même, les mères tendres et sensibles sont sûrement en beaucoup plus grand nombre que les mères jalouses; mais , d'après quelques vers ( malheureusement trèsagréables) répandus dans la pièce, la plupart des femmes se sont imaginé que l'auteur, en leur laissant le désir de plaire pour toute leur vie , leur interdisait la beauté à trente-deux ans : elles auraient pu pardonner à l'ouvrage beaucoup de défauts ; elles n'ont pu sans doute pardonner une telle erreur. Trop de femmes étaient intéressées dans loffense, et trop d'ailleurs étaient en droit de réfuter cette calomnie. Ainsi la pièce entière a été punie par elles du crime de quelques vers. On a accusé la partie de déclamer contre ses juges, et le procès n'en a pas été mieux jugé. A Paris, surtout, cette moitié du Public entraîne l'autre; et . parce qu'une tante passionnée et folle a dit une impertinence à .sa belle-sœur, on a résolu de faire justice àla-fois et de l'auteur et de la pièce.
Peut-être même, dans l'injuste accueil qu'on a fait d'abord à cet ouvrage, est-il entré encore
DF D.VllTHE. 583
d'autres raisons. Nous ne sommes point assez accoutumés, sur notre théâtre, à voir des vices ou des ridicules de femmes. Tous nos poètes comiques ont eu pour elles le respect de la nation. Molière a mis en scène les précieuses et les femmes savantes ; mais , dans l'une de ces pièces, il n'a fait que jouer un travers de l'esprit, un reste d'affectation que le bon goût et surtout la cour de Louis XIV commençait à proscrire; dans l'autre, un ridicule que les femmes, même entre elles, ne se pardonnent pas, et que le goût général de la nation autorise le moins. C'était immoler dans Paris une quinzaine de femmes à toutes les autres, dont l'ignorance aimable était blessée en secret par des prétentions qu'elles n'avaient ni ne pouvaient avoir. Ainsi Molière , dans cette pièce, suivait le goût général des femmes, au lieu de le combattre. La coquette du Misanthrope ne pouvait guère plus les offenser. Elles pardonnaient tout parce qu'elles voyaient une femme enchaîner quatre hommes à la fois. Elles voyaient surtout avec un secret orgueil le fier et dur Misanthrope soumis à la beauté , et se débattant inutilement dans ses chaînes qu'il ne peut rompre. JMolière, dans presque toutes ses autres pièces, a toujours flatté les femmes en prêchant leur liberté, et dévouant au ridicule les maris , les pères ou les tuteurs tyrans.
Regnard n'a peint en ridicules de femmes , que celui des coquettes surannées. On peut les attaquer sans péril , parce que ce ne sont plus elles qui jugent; et, quand elles le voudraient, ce sont des souveraines qui ont perdu leur empire. Encore remarque-t-on que ces rôles , même pour la partie de l'exécution , sont toujours chargés au théâtre, comme si on voulait persuader aux femmes intéressées, que ces sortes de rôles ne sont d'aucun pays, ni d'aucun siècle.
Dufresni n'a que deux pièces où il ait peint des vices de femmes : l'une est l'Esprit de Contradiction , espèce de travers qui n'a rien d'humiliant , et un peu plus fâcheux pour nous que pour elles; l'autre, beaucoup moins connue, est la Joueuse^ comédie qui n'est jamais représentée et qui ne pourrait l'être; elle inspirerait du dégoût aux hommes, et révolterait les femmes. Au théâtre, comme dans le monde, une passion ou un vice qui développe les grâces ou la beauté, se fait toujours pardonner; une passion ou LUI vice qui les éteint , ne peut réussir.
Destouches, dans vingt comédies, n'en a que deux où il ait essayé de porter sur les femmes un comique un peu fort; l'une est V Ambitieux, où une certaine Doua Béatrix , indiscrète autant par caractère que par vanité, publie tout à l'oreille, et fait tout échouer : la pièce ne put
réussir ; le rôle de la femme surtout fut tiouvé impertinent et mauvais : on décida que le caractère de la Femme indiscrète n'était point dans la nature. L'autre est la Belle Orgueilleuse^ ou VEnfant Gâté, petite comédie en un acte, où l'on voit une mère qui a deux filles , follement idolâtre de l'une, et tyran de l'autre. La pièce ne prit point, et est aujourd'hui profondément inconnue. On peut encore remarquer dans le Dissipateur quelle est la délicatesse du public français sur les rôles de femmes ; car la veuve , qui est très-honnéte, et qui n'a d'autre but que de sauver le Dissipateur en l'éclairant, paraissant néanmoins, dans les quatre premiers actes, vouloir le ruiner pour s'enrichir de ses dépouilles , on a de la peine à supporter ce rôle, et il blesse secrètement, quoiqu'on sache dans le fond à quoi s'en tenir ; tant nous avons besoin au théâtre de trouver de la perfection et des vertus aux femmes , ou du moins de ne rien voir qui suppose qu'elles n'en aient pas!
Boissy , dans son théâtre , n'a peint ni hommes, ni femmes, ni vices, ni ridicules; il a fait des ouvrages dialogues sur des modes d'un jour, qui, le lendemain, n'étaient plus. Heureusement pour lui, il a deviné un caractère, et rencontré im plan qui fait que son nom est encore cité(i).
(i) L'HomiDc «lu jour ou Ic-s Dehors lioinpeiiis.
Mais on voit qu'il n'a pas même pensé à mettre au théâtre un vice ou un ridicule de femme. Toutes ses pièces sont des madrigaux ou des vaudevilles.
La Chaussée en est encore plus loin que tous les autres. On peut dire dans le sens contraire, que c'est véritablement le poète comique des femmes , si cependant il est comique. Ses plans, ses sujets, ses intrigues, ses romans, tout dans ses pièces est subordonné aux femmes ; elles y régnent, elles y instruisent, elles rassemblent autour d'elles tout l'intérêt; elles y sont toutes vertueuses et tendres , naïves avec grâce , ou d'une sensibilité courageuse, intéressantes par les malheurs comme par l'amour; enfin, des modèles de mérite comme de beauté. La Chaussée, dans son théâtre, a pris les idées ou vraies ou de convention de l'ancienne chevalerie sur les femmes, et les a fondues non point avec nos mœurs, que ces idées auraient contredites, mais avec nos usages; et, par ce même langage, il a persuadé aisément à toutes les femmes, que c'était leur propre tableau qu'il leur présentait. Racine et Corneille même avaient livré la tragédie aux femmes ; La Chaussée leur a livré la comédie , et c'est depuis ce temps-là qu'elles se sont accoutumées à regarder le théâtre comme leur empire.
I)K BARTHK. 58*^
On voit donc qu'une pièce nouvelle dont elles sont l'objet, et où l'on a voulu peindre une faiblesse ou un vice , dont le plus ejrand nombre d'entre elles est sans doute exempt, mais cpie plusieurs cachent avec soin , et que d'autres oui laissé éclater , a du être regardée comme une espèce de révolte. Qui sait même si les honmies ne devaient pas prendre un peu parti pour elles.' Pour faire sortir le caractère de la mère jalouse , il fallait mettre les situations en contraste avec le caractère; il fallait donc qu'elle fut humiliée; et cependant il fallait qu'elle fût jeune, qu'elle eut encore de la beauté et des grâces. Mais devaut des spectateurs français , ses grâces et sa beauté devaient naturellement obtenir pardon pour sa faiblesse. Par une suite de la galanterie nationale, les hommes mêmes, en voyant une femme humiliée, devaient souffrir, et une partie des spectateurs, la protéger en secret contre le poète.
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur l'intérêt de sensibilité qu'on a demandé dans cet ouvrage, sorte d'intérêt qui n'est point du tout du genre de la vraie comédie, et auquel nous sommes trop accoutumés peut-être par nos drames, par notre nouvelle musique, et par la touruurc pathétique que des hommes d'un grand talent ont doiuiée aux opéras comiques moder-
lies; ce serait encore le lieu, peut-être, de parler de ce bon ton qu'on exige tant aujourd'hui dans les comédies , comme s'il y avait ou devait y avoir pour les ouvrages un autre bon ton que le bon goût; comme si le Misanthrope^ le Tartufe^ V Avare ^ Turcaret, la Métromanie ^ étaient écrits dans le bon ton ; comme si ce bon ton , qui consiste à tout affaiblir , à tout nuancer , qui oblige à se tenir sur la réserve, à ne rien prononcer fortement et à compter toujours avec les petites passions , les amours-propres, les conventions, les préjugés et les usages de tout ce qui nous environne , n'était pas meurtrier du vrai talent comique , et entièrement opposé à l'expression forte et vigoureuse des caractères et des mœurs; mais ces deux objets demanderaient de la discussion, et nous avons déjà passé les bornes ordinaires d'un extrait. Nous oserons assurer, en finissant, que cette comédie, malgré les critiques justes ou injustes qu'elle a essuyées, doit rester et restera au théâtre. Elle est infiniment supérieure à la plupart des pièces en trois actes , que nous avons. Il est seulement à souhaiter qu'il se trouve toujours deux aussi bonnes actrices pour jouer les deux grands rôles de femmes. Si le talent de l'actrice pleine d'esprit et de finesse (i), qui a joué la mère, n'est pas aussi
(i) Madame Préville.
DE BARTHE. 58c)
applaudi au théâtre que celui de la tante (i), c'est que le spectateur , en applaudissant la mère, craindrait, pour ainsi dire, de paraître se rendre complice de la faiblesse qu'elle cache. Il y a toujours une espèce de sentiment moral qui conduit les battements de mains ; et le rôle du Tartufe aurait beau être joué , pour la partie de l'art , de la manière du monde la plus parfaite , on rira , mais on n'applaudira jamais Préville même.
Au reste , nous sommes bien aise d'annoncer que, depuis les représentations de Paris, la comédie de la Mère Jalouse a été représentée à la cour avec un succès général. Le Public doit désirer qu'un auteur, qui s'annonce avec tant de talent, continue cette carrière, et ait le courage de lui donner de nouveaux plaisirs.
(i) Madame Drouin.
DE Mademoiselle MONNET.
esdeescee
Ljes Contes Orientaux ont de l'attrait pour le grand nombre des lecteurs. I^es ouvrages de ce genre, qui sont originaux et qui ont été traduits de l'arabe, nous attachent par une peinture vraie, et la seule peut-être que nous ayons, des mœurs de l'Orient. Nous aimons jusqu'au merveilleux qui y est répandu ; car le plus grand besoin de l'homme est d'être arraché à lui-même par des objets nouveaux. Il en cherche hors des bornes même de la nature qu'il connaît; et son orgueil est en secret flatté de voir des fées et des génies s'occuper de son sort, et travailler même à ses malheurs. Une autre source d'intérêt dans ces contes , ce sont les révolutions rapides et les changements extrêmes qui arrivent tout-à-coup dans le sort des personnages ; effet naturel du despotisme , qui, d'un clin d'œil , élève ou abaisse tout. Enfin une sorte d'amour inconnue dans nos climats, ce tableau voluptueux et terrible des sérails de l'Orient, où les
objets les plus enchanteurs sont sous la garde éternelle des tyrans et des poignards , où la jalousie est toujours teinte de sang, et où l'homme est jaloux par orgueil quand il ne l'est point par amour; cette peinture intéresse également parmi nous les deux sexes. Les femmes surtout , sentent mieux par le contraste, la douceur d'une liberté dont elles jouissent si bien , et le prix de cette souveraineté que leur donnent ici les mœurs et l'usage.
Aussi le succès des véritables romans orientaux en a fait naître parmi nous beaucoup d'autres composés d'après ces modèles.
Ceux de madame d'Aulnoy , de mademoiselle de La Force , et de la comtesse de Murât, sont connus. Toutes trois ont employé le merveilleux de la féerie pour embellir ([uelques leçons de morale; et madame de Murât surtout, a jeté dans les siens la grâce naturelle d'un esprit délicat et facile.
Le célèbre Hamilton s'est exercé dans le même genre. Le but de ses contes paraît avoir été beaucoup moins d'instruire, que d'amuser. Il semble même que ce soit une espèce de parodie de ce genre , faite par un homme d'esprit , qui se moque lui-même de son ouvrage , k peu près comme Michel Cervantes fit Don Quichotte, pour tourner en ridicule les romans de chevale-
rie ; mais l'auteur français n'a pas aussi bien réussi que l'espagnol. Dans Hamilton, le fond des contes est extrêmement bizarre. Les détails seuls et les peintures décèlent son talent , et appartiennent encore au fameux peintre du chevalier de Grammont.
L'auteur de V Esprit des Lois annonça son génie à l'Europe par les Lettres Persanes, dont une partie est un véritable roman oriental en lettres , et dont l'autre est destinée à peindre nos mœurs , nos ridicules et nos vices , souvent avec le ton, la manière et le style de l'Orient. C'est le premier ouvrage où le style oriental ait été appliqué à une peinture forte des mœurs et à des vérités philosophiques aussi neuves que profondes. Cet assemblage nous plaît ; quoiqu'il ne soit peut-être point dans la nature, et que le génie qui pense comme Montesquieu , soit aussi éloigné des figures et des images de l'Orient, que le génie oriental l'est de cette pensée mâle et profonde qui caractérise les grands écrivains de l'Occident.
M. de Voltaire, qui a voulu de toutes ces sortes de gloire, comme un souverain à qui sa volonté suffit pour goûter de tous les plaisirs , a fait aussi des romans orientaux. Zadig,Babouc, et la princesse de Babylone sont de ce genre. Dans tous les trois, il s'est permis le merveilleux;
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mais les deux premiers offrent un merveilleux sage, et qui tient à rallégorie. C'est le merveilleux d'un philosophe. Dans le troisième, il a usé plus librement de ses droits de conteur. On sait qu'il a tracé, avec autant de légèreté que de grâce, les mœurs de Paris dans celles de Babylone et de Persépolis. A l'égard du style, il offre plutôt de temps en temps des formules orientales, qu'il n'a le ton et la couleur générale de l'Orient ; mais on pardonne aisément à M. de Voltaire de n'avoir pas toujours adopté dans ses jolis contes un autre style au lieu du sien.
Les fables de Sadi,qui ne sont point de Sadi , mais de M. de Saint-Lambert , sont un des meilleurs ouvrages de ce genre. La philosophie en est excellente , et quelquefois très-fine, toujours présentée d'une manière piquante. Le ton en est véritablement asiatique, mais cependant ménagé pour nous avec art , comme les femmes françaises, en adoptant quelquefois une mode étrangère, savent y mêler le goût qui leur est naturel. Personne peut-être n'a mieux imité les formes du style oriental , le choix d'images et la tournure des maximes, qui lui est propre, l'union fréquente des idées religieuses et des idées morales , enfin une certaine gravité majestueuse qui tient à-la-fois à la simplicité des mœurs et à la 4 38
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pompe de l'imagination, deux caractères dominants des Orientaux,
Les nouveaux contes que l'on annonce ici , et qui sont de la main d'une femme , n'ont ni merveilleux , ni féerie ; ils sont orientaux par le style, par les mœurs et par le lieu de la scène; on y retrouve partout ces nuances d'une sensibilité délicate, dont les femmes, presque seules, ont le secret. Les détails n'y sont pas seulement indiqués. Ils sont peints. Chaque situation offre un tableau. La poésie, qui, dans d'autres ouvrages de prose , pourrait paraître une espèce de luxe , s'assortit parfaitement ici avec le ton oriental, parce que ce ton n'est lui-même que la poésie naturelle d'un peuple à qui la chaleur du climat , et un ciel doux et voluptueux , donne plus de sensations que d'idées , et qui exprime presque toutes ses idées par des images.
Ces deux contes ont, chacun, un but moral, vers lequel tous les événements se rapportent. Le premier est intitulé : les Aventures de Dalimeck , ou la Bienfaisance,
Dalimeck , après avoir possédé de grands biens, veuve à la fleur de son âge, se retire à la campagne pour vivre dans la solitude et la retraite avec Zulima, sa fille, âgée de 12 ans, et un fils plus jeune encore , l'image de l'époux qu'elle regrette. L'éducation de ces enfants ai-
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mables, leurs vertus naissantes, les soins industrieux de la mère pour ne laisser approcher d'eux que des objets qui puissent les instruire, les travaux comme les plaisirs innocents de la campagne, si propres à faire naître et à entretenir des idées douces dans ce premier âge, les prix qu'elle charge ses enfants eux-mêmes de distribuer à la vertu, les secours donnés à hi vieillesse, l'hospitalité exercée envers les voyageurs, tout cela forme une suite de tableaux touchants et dessinés avec grâce; c'est quelquefois l'iieureux pinceau de Gessner dans ses idylles, et une partie du charme qu'il sait répandre sur ses peintures. Dalimeck a un caractère doux et céleste, et une sagesse calme qui inspire une admiration mêlée de tendresse. Ses enfants croissent autour d'elle pour l'imiter. Déjà ils montrent cette espèce d'empressement inquiet d'un naturel heureux, qui s'essaie à faire le bien, et qui met dans ses vertus toute l'ardeur de son âge, parce que ses vertus sont ses plaisirs.
Un tremblement de terre renverse , en une nuit, et la fortune et la maison de Dalimeck , et presque toutes ses espérances. Son fils luimême périt. Un esclave vertueux et reconnaissant sauve Dalimeck et la jeune Zulima. Elles échappent à la mort, et sont conduites à quelque distance dans une cabane de bergers. Zulima
y trouve un asyle avec sa mère. On a vu jusqu'à présent la richesse pleine d'humanité. Ici succède un autre tableau : celui de la pauvreté bienfaisante, tableau que la société peut-être offre plus souvent que l'autre , et qui a quelque chose de plus attendrissant et de plus doux. Dalimeck, qui a prodigué, toute sa vie, des secours aux malheureux, en reçoit maitenant de la bonne Fatime, à qui appartient cette cabane, et qui partage avec elle le lait de ses brebis. Fatime est veuve, et mère de deux fils, Nourzivam et Barhem, qui tous deux sortent de l'enfance. Les deux frères n'ont pu voir Zulima, et tant de charmes qui leur étaient inconnus, sans éprouver un sentiment aussi nouveau pour eux. Le trait qui les frappe tous deux à-la-fois, cette inquiétude vague, ce trouble intéressant dont ils ignorent la cause , la première émotion de Zulima elle-même, et le choix que son cœur a fait sans le savoir, sont décrits avec un intérêt et une naïveté pleins de charmes. Barhem, le plus jeune des deux, est celui qui est préféré. On le peint allant au lever de l'aurore assembler des fleurs, dépouiller les orangers de leurs fruits pour en faire une offrande à l'Amour. « Il en « charge la corbeille que ses mains ont tissue, « vole à la cabane où repose Zulima , et, penché « sur sa porte, osant à peine respirer, il écoute,
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« il attend en silence le moment de son réveil. u Le moindre bruit le déconcerte et le trouble. « Il craint, il désire, il espère, il jouit déjà du « bonheur qui l'attend. Le bruit augmente , et « son émotion redouble. Il arrange de nou-
« veau la corbeille qu'il vient d'arranger Zu-
« lima paraît plus fraîche , plus vermeille à son
« lever, que la rose cueillie avant le jour
« Barhem s'avance timidement, et, le cœur « agité, la main tremblante, attache aux bras « de sa jeune maîtresse des guirlandes noui< velles; et sur les charmes qui embellissent « ses dons, il prend autant de baisers qu'il a « posé de fleurs. Zulima rougit , et n'ose regarder « Barhem, qui craint d'arrêter ses yeux sur « Zulima. Heureux enfants! heureux âge! jours « de l'innocence et de l'amour! etc.»
Nourzivam, qui aime aussi Zulima, voit trop que ce n'est pas lui qui est aimé. Son cœur est aussi vertueux que tendre ; mais sa vertu ne le défend pas de la jalousie et du trouble qu'elle entraîne : il est malheureux. « Tout m'afflige ; « je ne me reconnais plus, dit-il; la présence
« de Barhem, de mon frère, m'importune
« Zulima! il a trop deviné, c'est une enc/ian- « teresse.... Elle a tout charmé dans ces lieux, « moi, mon frère, et jusqu'aux choses inani- « mées qui l'approchent. Un soir, j'osai dans
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« l'ombre toucher sa robe flottante; il en sortit, « je crois, des dards et des flammes. Je ne les « vis pas, mais je me sentis blesser. Je restai « long-temps à la même place , les sens troublés, « le cœur brûlant ; j'avais peine à respirer. Hier <c encore , au sortir du bois, je découvris dans la « campagne les murs qui recèlent Zulima, et je « tressaillis; je les aperçus de loin, malgré la « profonde nuit qui cachait à mes yeux juste qu'aux arbres que je touchais de la main, « jusqu'au bloc de pierre où je vins me heur- « ter. N'est-ce pas encore par enchantement « que la feuille morte du bambou qui couvre « la cabane de Zulima , flatte et attire davantage « mes regards , que l'acacia chargé de fleurs que « j'aimais tant à contempler?.... Quel pouvoir « inconnu réside dans cette porte que mes « mains ont construite de branches entrelacées , « et que mes mains ne peuvent plus toucher « qu'en tremblant? etc.»
Il veut vaincre son amour. Son amour se nourrit par les efforts mêmes qu'il fait pour le combattre ; mais toujours généreux dans la jalousie même qui le tourmente, il se consacre aux plus pénibles travaux pour celle qu'il aime, pour ce frère qui lui est préféré, et qu'il ne peut haïr , même en enviant son bonheur. Enfin il prend le parti de s'éloigner de Zulima, de