CHAPITRE XXL
De Thémiste, orateur de Constantinople, et des panégyriques qu'il composa en l'honneur de six empereurs.
Jl RESQUE tous les écrivains d'un pays et d'un siècle , poètes , orateurs , philosophes même , sont entraînés et formés par ce qui les entoure. La nature, dans chaque époque, imprime, pour ainsi dire , le même cachet à toutes les âmes. Les mêmes objets leur communiquent les mêmes idées, et souvent la même manière de les rendre. Tous se rassemblent. Des milliers d'hommes ne forment qu'un seul homme. Cependant, pour rompre cette ennuyeuse et vile uniformité , il paraît quelquefois, sur la terre, des êtres uniques et qui ne tiennent à rien. En bien , en mal, ils ont un caractère; ils sont eux. Ils passent à travers leur siècle , sans rien emprunter de sa couleur. Jetés hors des routes communes, la postérité les distingue de loin , comme ces arbres solitaires qui s'élèvent avec vigueur dans un espace désert. L'homme qui étudie la nature et l'observe, cherche, dans le mouvement général , ce qui leur a donné un mouvement par-
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ticulier, et ne le trouve pas. Tels, clans leur siècle et leur pays, ont été , parmi les historiens, Tacite; parmi les moralistes, Montaigne; parmi les philosophes , Bacon ; parmi les poètes , Corneille ; et , à la fin du règne de Louis XIV, ce Fontenelle, dont le genre d'esprit, qui n'était qu'à lui , a été si critiqué et si loué pendant quatre-vingts ans. Tel enfin parut, dans Constantinople, un orateur, que six empereurs honorèrent successivement; qui, panégyriste, ne parla jamais que pour dire aux princes les vérités les plus nobles; à qui l'admiration éleva des statues, sans que l'envie même osât murmurer ; et qui , malgré ses imperfections et ses défauts , eut un caractère fort supérieur à l'esprit général de son temps : c'est le philosophe Thémiste. Son père, philosophe lui-même, l'envoya de bonne heure dans un petit pays situé auprès du Pont-Euxin. C'est là que , sous un maître habile , il étudia la philosophie et l'éloquence. Ainsi , c'est au pied du Caucase , et dans l'ancienne patrie de Médée, que se forma l'orateur qui devait un jour étonner la Grèce. On voit que les arts ont habité presque tous les climats. Tout change. Ce pays , qui fait partie de la Géorgie , et qui instruisait autrefois des philosophes, n'est plus célèbre aujourd'hui, que par la beauté de ses femmes , qu'il envoie aux sérails
s lin LKS ÉLOGES. 2^)^)
(le Coiistaiilinople et d'Ispahaii. Tliémiste , encore jeune , composa des commentaires sur les ouvrages du précepteur d'Alexandre. Il parut grand , même en travaillant sur les idées d'un autre. Sa réputation se répandit bientôt dans l'Asie, et de l'Asie à Rome. Il fut quelque temps dans cette ville, qu'il étonna. On voulut l'y fixer; mais Rome n'était plus que la seconde ville du monde. II retourna à Byzance. Les philosophes voyageaient pour venir l'entendre ; les princes étaient curieux de le voir ; et les oracles , dans les temples, lui rendaient les mêmes hommages qu'aux rois: ils daignaient parler de lui. Quand les talents sont parvenus à un certain degré de célébrité , on peut bien s'avilir en les persécutant ; mais il n'y a plus de mérite à les protéger. Le prince est , pour ainsi dire , forcé par son siècle; la voix publique lui sert de loi; d'ailleurs il s'honore lui-même , et alors il n'y a presque que de l'orgueil à être juste. Ainsi Constance , quoique féroce et sans génie , éleva Thémiste au rang de sénateur. La lettre qu'il écrivit au sénat, est le plus beau monument de ce règne. «Un bienfait, dit-il, accordé à l'hom- « me vertiieux, est un bienfait pour l'État. In- « struit de la grande réputation du philosophe « Thémiste, j'ai cru qu'il était digne de l'em- « pereur et de vous de récompenser sa vertu ,
« en l'admettant dans ce Conseil auguste : et je « n'ai pas voulu seulement honorer Thémiste , « j'ai voulu aussi honorer le sénat , que j'ai cru ce digne de posséder un si grand homme. Vous a lui communiquerez de votre dignité , et il « répandra sur vous une partie de son éclat. «
Peu de temps après, Constance lui fit élever une statue de bronze. Julien le fit préfet de Constantinople. Valens voulut presque toujours l'avoir à sa cour, et se fit même accompagner par lui dans ses guerres contre les barbares. Gratien et Théodose le comblèrent de faveurs ; et ce dernier , prêt à partir pour l'Occident , lui confia son fils , en le priant de vouloir bien lui donner des leçons de sagesse et de grandeur. Tels étaient encore dans ces siècles, qui pourtant ne sont pas l'époque la plus brillante dans l'histoire de l'esprit humain , le respect et l'enthousiasme des princes pour les vrais philosophes. Il s'en faut beaucoup que notre Montesquieu, dont le nom est aujourd'hui si cher à l'Europe entière , et qui influe sur la législation, de Londres à Pétersbourg , ait reçu , de son vivant , la vingtième partie de ces honneurs.
Nous n'avons presque rien aujourd'hui des ouvrages philosophiques de Thémiste ; mais il . ™
nous reste une grande partie de ses harangues, U
ou panégyriques de princes. Ils sont au nombre "
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(le vingt. Il a donné à ce genre d'ouvrages un ton plein de dignité et de force, et qu'il n'avait point du tout avant lui. Je vais tâcher de faire connaître ces discours, beaucoup moins connus qu'ils ne méritent de l'être. Je choisirai dans tous les idées éparses sur les philosophes et sur les princes; car ce sont les deux objets dont il s'occupe sans cesse.
L'orateur cherche d'abord dans la divinité le modèle du prince. Il trouve que le principal caractère de Dieu est la bonté. « Ce n'est que « par intervalles et rarement , dit-il , que Dieu « lance le tonnere ; mais c'est tous les jours , et « sur le monde entier, qu'il verse sa lumière. « On ne peut donc lui ressembler sans être bienf( faisant. Croit-on , dit-il à Valentinien et à Va- « lens , croit-on que ce soit en montant à cheval « avec grâce , et en maniant les armes avec c< adresse , qu'un prince puisse imiter cet Etre « sublime ? Ce n'est pas même par le courage , « par la patience , par la force ; ce n'est pas « même par le mépris des voluptés ; aucune c( de ces vertus de l'homme ne convient à « Dieu : ces vertus tiennent à des faiblesses. Ce « qui nous élève, avilirait ce grand Être. Mais « ce qu'il y a de céleste et de divin , c'est d'art voir entre ses mains le bonheur des hommes, « et de faire ce bonheur. Princes, s'il nous arrive I 17
« (le vous donner le nom de dieu , c'est pour « vous faire souvenir de ce que vous devez être.
c( Je ris, dit l'orateur, quand je pense à ce « tyran qui, voulant persuader qu'il était dieu, « se faisait élever des statues et des temples ; et « l'insensé ne pensait pas même à faire du bien « aux hommes. Si le prince veut un culte , au « lieu de se faire consacrer une statue d'or ou « de bronze sur un autel, qu'il fasse lui-même « de son ame et le temple et l'autel , et , pour « ainsi dire , le simulacre saint de la divinité ; « nous l'adorerons alors. Pour ressembler à Dieu, « il ne suffit pas d'usurper ses honneurs, il faut « l'imiter.
« Le prince qui aime les hommes , dit-il ail- « leurs , aura toutes les vertus ; il domptera surce tout la colère, mal sans bornes dans un pouvoir « qui n'en a pas.
« Les tyrans, les pestes et les tremblements de « terre , sont faits pour détruire les hommes ; (c les princes, pour les conserver.
« J'ai perdu un jour ^ disait Titus, car je n'ai « fait aujourd'hui de bien à personne. Que dites- « vous , prince , s'écrie l'orateur ! non , le jour « où vous avez dit une parole qui doit être la « leçon éternelle des rois , ne peut être un jour « perdu. Jamais vous n'avez été plus grand , ni « plus utile à la terre.
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(c De ce sentiment d'humanité naît , dans le u prince, le devoir d'adoucir la sévérité de la loi; « car le juge rigide condamne souvent celui que c( la loi absoudrait , si elle pouvait prononcer : c( le juge alors est esclave. Il décide d'après les « mots et la lettre, exerçant, pour ainsi dire, « une injustice juste. Il n'en est pas de même « du prince : il est la loi qui parle et qui respire, « et non pas cette loi muette et sourde repré- « sentée par des caractères immobiles. Aussi , « dit-il à Théodose , nous étions accoutumés à K voir l'or retourner du trésor public à ceux à « qui on Tavait injustement enlevé ; mais nous « venons de voir plus : nous avons vu des hom- « mes menés par la loi aux portes de la mort, « ramenés à la vie par le prince ; car, de tous nos « empereurs , tu es celui qui respecte le plus la « loi ; mais tu sais que, par respect pour la loi « même , il faut quelquefois s'en écarter. »
Et, dans le même discours, faisant allusion à la fable célèbre des deux tonneaux d'Homère : « Sous ton empire , nous connaissons le tonneau ce du bien , d'où s'épanchent la félicité , la ri- (( chesse et la vie. Il est près du trône , et ta main « y puise sans cesse : mais nous ne voyons point « celui des gémissements, des larmes et du sang: « il n'y en a point d'où se verse la terreur ; ou , (c si ce tonneau fatal existe, il est fermé de toutes
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« parts. L'espérance est sortie, et vole sur Vem- « pire , les maux sont enchaînés. »
On sait qu'au commencement du règne de Valens , Procope se révolta , et prit la pourpre. Il se prétendait de la famille des Constantins ; mais ce droit n'était rien sans la victoire ; il fut vaincu. Yalens, qui d'abord avait été lâche, fut ensuite cruel ; c'est l'ordinaire. Il fit couler le sang des ennemis , avec cette fureur que les caractères atroces nomment justice ; l'orateur , en le louant d'une humanité qu'il n'avait pas , tâche au moins de lui inspirer les sentiments qu'il devait avoir. Dans un discours tout entier, il lui parle de clémence. « Avant Socrate , on « disait : Faisons du bien à qui nous aime, et du « mal à qui nous hait. Socrate a changé ce prête cepte , et a dit : Faisons du bien à nos amis , et « ne faisons point de mal à nos ennemis. » Il rapporte l'exemple de tous les grands hommes qui ont pardonné , ou à des ennemis , ou à des assassins , ou à des ingrats. Il vante ce pouvoir magique qu'ont les princes , de changer les âmes par leurs bienfaits. « Il ne tient qu'à eux , dit-il, de « déraciner la haine et d'apprivoiser la fureur. »
Dans un autre discours adressé au même prince, après la cinquième année de son règne, on trouve un long morceau sur les finances ; il respire cette philosophie pleine d'humanité , qui
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devrait être celle de tous les rois. « On ne peut « être humain, dit l'orateur, sans être libéral; « mais la libéralité du prince ne consiste pas à « donner beaucoup ; il ne peut pas donner aux '( uns, sans accabler les autres. Celui qui est c( si magnifique , n'est pas loin d'être injuste ; « il prive des milliers de pauvres du nécessaire, « pour enrichir des riches , c'est-à-dire , pour « verser quelques gouttes inutiles dans des fleu- « ves. Le prince donne d'autant plus , qu'il « exige moins. » Et , s'adressant à son empereur : « Avant toi, dit-il, les charges publiques aug- « mentaient tous les ans ; chaque année ajoutait « au poids de l'année qui avait précédé. C'est « toi , prince , qui as arrêté cette maladie de « l'État. Sais-tu pourquoi tu as mis cet ordre « dans les finances de l'empire? c'est que tu avais (c gouverné ta maison avant de gouverner le c( monde. ïu n'as pas besoin d'apprendre d'un (( autre ce qu'il en coûte de sueurs et de peines c( au laboureur; tu connais la hardiesse de l'ex- « acteur , l'adresse du commis , l'avarice du sol- « dat. Instruit de ces détails, tu es monté sur le « trône; c'est pourquoi, comme si ce vaste émet pire n'était qu'une famille , tu vois d'un coup « d'œil quels sont tes revenus , quelles sont tes « dépenses , ce qui manque , ce qui reste ; les « opérations qui sont faciles , celles qui ne le
'( sont pas. Seul de tous les princes , tu n'as pas « mis ceux qui manient les deniers de l'État «■ au-dessus de ceux qui le défendent. Celui qui « préside aux finances ne marche pas avec plus « de pompe que celui qui commande les armées. « Chargés de l'emploi d'Aristide, ils sont forcés « d'avoir sa justice. Ton œil perçant sait décou- « vrir et rendre inutiles les profondeurs de cet « art funeste et caché. . . . Non , désormais je ne « craindrai pas les ennemis domestiques plus « que les barbares mêmes. Je ne verrai plus la c< moisson enlevée de dessus les sillons, avant « même qu'elle entre chez le laboureur. D'im- « pitoyables créanciers ne veilleront plus sur les « travaux du vendangeur, et l'habitant des « champs ne passera plus un hiver triste et dé- « sole auprès de ses greniers déserts. C'est alors « que je jouirai de la proie enlevée sur les bar- « bares , quand le ravisseur domestique ne vien- « dra plus faire sa proie de mon bien. Prince , « continue l'orateur, ma voix, dans ce moment, « représente la voix du monde entier. Tu nous « as remis une partie des tributs , et , pour dé- « dommagement, nous te rendons un tribut de « reconnaissance et de tendresse ; c'est le plus « digne du prince. Au lieu des moissons et des « fruits de la terre qu'on nous arrachait , reçois « des fruits qui ne se flétriront pas : ce sont
« ceux de la gloire ; c'est elle qui sans cesse re- « nouvelle l'empire d'Auguste , qui empêche « Trajan de vieillir , qui tous les jours ressuscite « Marc-Aurèle. Crois- tu, malgré leurs victoires, « que leurs noms fussent aussi célèbres , si , <' terribles aux barbares , ils n'eussent été bien- « faisants envers leurs sujets? etc. »
L'orateur veut étendre ce sentiment d'humanité dans le prince, des sujets de l'Etat, aux ennemis mêmes de l'État. « Celui, dit-il à Ya- « lens , qui dans la guerre poursuit avec achar- K nement, et veut détruire, ne se montre que « le roi d'une nation ; celui qui , après avoir c( vaincu , pardonne , se montre le père et le « souverain de tous les hommes. Cyrus n'aimait « que les Perses; Auguste, les Romains; Alexan- « dre, les Grecs; aucun n'aimait les hommes, (( aucun n'était vraiment roi. Pour l'être, il faut, tf comme Dieu , n'exclure ni aucun peuple , ni « aucun homme de sa providence. »
Valens irrité refusait la paix aux barbares ; c'est le philosophe qui fléchit l'empereur : l'éloquence donna la paix au monde. « Je fis voir « au prince , dit l'orateur , que c'est en sauvant « et non en égorgeant les hommes , que l'on « ressemble aux dieux. Quand on a remporté la « victoire sur des lions , des léopards et des « tigres , on compte tous ceux dont on a fait
« couler le sang dans les forêts : quand on a « vaincu des hommes, il faut compter tous ceux « qu'on a sauvés ; encore n'extermine-t-on pas « entièrement les bétes féroces , on en laisse « subsister la race dans les déserts ; et une na- « tion d'hommes ( qu'on les appelle barbares, « ils n'en sont pas moins des hommes), une na- « tion tout entière , soinnise et tremblante à « ses pieds , il eût donc fallu l'exterminer et la « détruire? non. J'admire et j'appelle grand celui « qui la conserve. Le destructeur de Carthage c( fut nommé l'Africain. Un autre s'appela Macé- « donien , parce qu'il avait fait de la Macédoine « un vaste désert; mais toi , prince , je veux que « tu tires ton nom de la nation que tu as saute vée ; ainsi nous nommons les dieux , des pays « qu'ils protègent. »
Outre l'humanité et la clémence qui sont les premiers devoirs , l'orateur parcourt toutes les autres qualités du prince. Il dit à Constance : « L'athlète des jeux olympiques , jaloux de vain- <c cre, et veillant sur lui-même, s'interdit tous les « plaisirs qui pourraient l'énerver ; et le prince « qui est , pour ainsi dire , l'athlète de l'uni- « vers , ira-t-il se livrer à de lâches voluptés ? »
Il félicite Valens de ce qu'il veut s'instruire. « Puisque tu as ce désir , lui dit-il , si les hom- « mes ne sont heureux, ce sera la faute de ceux