‹ Œuvres complètes de ThomasChapitre 27 sur 34 · SUR L F. S É L O G E S · texte numérisé non relu

SUR L F. S É L O G E S

« qui n'useront pas de ton ame pour tout ce « qui est honnête et grand. »

Il exhorte cet empereur à ne néghger aucun des soins du gouvernement. « Il y a eu, hii dit- « il , des princes qui prenaient grand soin de « leur chevelure, mais qui ne comptaient pour « rien des villes entières tombées en ruine. Ils « s'occupaient de leur parure , et ils négligeaient « l'univers; peut-être même avaient-ils grand « soin de choisir leurs chevaux , mais point du « tout les hommes qu'ils destinaient aux places; « et, tandis qu'aux jeux du cirque ils n'auraient « pu souffrir de voir des cochers conduire un « char, ils abandonnaient à des hommes sans « choix les rênes de l'empire et la conduite des « nations. On brise une statue, on efface un « tableau qui ne ressemble point à son modèle : « le prince sera-t-il donc moins attentif à ceux « dont le devoir est de le représenter auprès des « peuples ? »

« L'influence de la vertu du prince , dit-il à « Théodose, ne se borne point à la terre. Marc- « Aurèle, voyant son armée prête à périr par la « soif, leva ses mains au ciel : O Dieu , dit-il , « je lève vers toi , qui donnes la vie , cette main « qui ne l'a jamais ôtée à personne. Dieu l'en- « tendit , et sauva son armée, w

Nous avons déjà vu que Valens était cruel ;

et comme tous les hommes il porta son caractère dans la religion. Trompé par les Ariens, il persécuta les catholiques avec fureur. On dit qu'un jour ayant reçu une députation de quatre-vingts prêtres qui venaient pour le fléchir, il les fit embarquer tous ensemble , et ordonna qu'on mît le feu au vaisseau, quand ils seraient en pleine mer. Un homme éloquent adoucit les fureurs de ce tigre. Thémiste osa parler de douceur à un fanatique , et d'humanité à un barbare; et, ce qui est plus étonnant, il réussit. La persécution cessa; et cet empereur assassin, ce barbare incendiaire , ce chrétien persécuteur d'autres chrétiens , publia un édit , par lequel il défendait qu'on employât désormais ni autorité, ni menaces pour faire changer personne de religion. Nous n'avons plus le discours de Thémiste, mais il nous reste celui où il félicite l'empereur de son changement : c'est l'ouvrage à la fois de l'éloquence et de la raison.

Ainsi cet homme vertueux parlait aux princes, sous prétexte de les louer. Il avait donc raison de dire à Constance : « Pour la première fois , ô « empereur , tu vas entendre un orateur libre « et vrai, même en te louant, un orateur qui « ne dira pas un mot dont son front ait à rou- « gir ; » et' plus bas : a Je vous atteste tous , o « vous qui marchez dans la même carrière que

Sun LKS HLOr. KS. 'J.S'J

« moi î si vous vous apercevez que je vous trom- ♦( pe , si le moindre mensonge se mêle à mes « paroles , élevez tous votre voix contre un lâche « orateur; repoussez-moi, chassez-moi du sanc- « tuaire de la sagesse , et ne permettez plus à u celui qui l'outrage, d'oser en donner des leçons; « mais si toutes les fois que je louerai , je dis la « vérité, ne regardez pas comme une vile flat- « terie ce qui est un juste éloge. L'éloge est un « tribut qu'on paie à la vertu. «

Dans un de ses derniers discours à Théodose , il s'interrompt tout à coup : « Tu vois, prince, « lui dit-il , que je ne suis pas venu ici pour le (( flatter : conviendrait-il à un philosophe en « cheveux blancs , qui a familièrement vécu avec « tant d'empereurs , aujourd'hui que le plus hu- « main de tous est sur le trône, de mendier sa u faveur par des bassesses ? quand la liberté est (( la moins dangereuse, irais-je choisir ce temps- « là pour me déshonorer par des mensonges ? »

On sent bien qu'il devait parler des connaissances et des lettres avec dignité; il fait voir qu'elles ont été chères à tous les princes qui ont été grands; il cite Aristote comblé de bienfaits par Philippe , Xénocrate par Alexandre , Aréus par Auguste, Dion par Trajan , Sextus par Marc- /\urèle : « Tu imites ces grands hommes, dit-il « à un empereur, la philosophie et les lettres

« marchent partout avec toi ; elles te suivent (( dans les camps ; par toi elles sont respectées « non-seulement du Grec et du Romain, mais « du barbare même; le Scythe épouvanté qui « est venu implorer ta clémence , a vu la philo- « Sophie près de toi , balançant le sort des peu- « pies, et décidant des trêves, de la paix que tu « accordes aux nations. Voyez les statues de « bronze élevées dans ces murs à la sagesse , les « privilèges qui lui sont accordés dans les villes, « les honneurs prodigués à ceux qui en sont dite gnes. La sagesse est la seule qui répande encore « plus d'éclat sur ceux qui l'honorent , que sur « ceux qui sont honorés ; car admirer la vertu ic dans les autres, c'est déjà une preuve de vertu. »

« O mes amis! dit-il ailleurs, pardonnez-moi, « si le désir que l'empereur témoigne de m'en- '( tendre, m'inspire peut-être un noble orgueil; a il se lasse de vaincre , mais il ne peut se lasser « d'entendre le langage de la vérité , et il per- « mettra plutôt au guerrier de cesser de com- « battre , qu'au philosophe de se taire. »

Dans un discours à Théodose , il rappelle le jour où cet empereur , prêt à partir pour l'Occident, lui confia son fils en présence du sénat et du peuple. Dans ce moment, l'orateur se peint vieux, accablé d'infirmités et de faiblesse, courbé sous le poids des ans , mais ranimant ses forces

SUR r.i:.s T', LOCiES. 269

l.uigiiissaiitos, pour former ce prince destiné à conimancler un jour au monde : « Viens mon « fils , dit-il , viens sur les genoux d'un faible « vieillard , recevoir les leçons que la sagesse « destine aux princes; ce sont celles que reçurent « Antonin , Numa , Marc-Aurèle et Titus. A ma « voix se joindront , pour te former , celle de « Platon et celle du précepteur d'Alexandre ; à « l'école des sages , deviens le bienfaiteur du « monde. »

Je finirai cet extrait, déjà peut-être trop long, en citant encore un morceau où Thémiste implore la grâce d'un philosophe, dont le crime était d'avoir été le favori de Julien; il ne le nomme pas, mais c'était probablement Maxime. En effet , Maxime avait eu trop de pouvoir , pour qu'on ne l'accusât point d'en avoir abusé. Valens, qui ne manqua jamais une occasion d'être cruel , sous prétexte d'être juste , l'avait fait traîner dans les prisons, où il souffrit tous les tourments que notre justice barbare ne compte pour rien, parce que ces tourments ne sont point la mort. Dans le même temps, Procope se révolta; bientôt maître de Constantinople et de presque tout l'Orient, il offrit au philosophe dans les fers, sa liberté, ses biens et des honneurs, s'il voulait se déclarer pour lui : le philosophe refusa; Thémiste ne manqua pas de faire valoir

à l'empereur ces refus généreux; il le compare à Socrate : « Condamné, dépouillé de ses biens, « accablé sous les chaînes, oji ne l'a pas même c( entendu se plaindre ; que dis-je 1 il a dédai- « gné , dans cet état , les bienfaits de l'usurpateur « qui voulait le protéger. La colère de son prince c( lui a paru préférable à l'humanité d'un rebelle; « et, pouvant être heureux et libre en devenant « coupable, il a mieux aimé rester vertueux et a attendre la mort. Prince , s'écrie l'orateur , « puisqu'il a rejeté la clémence du tyran, il a a droit a la tienne. » Il l'invite à conserver les semences et les restes épars des connaissances et des lettres : « Ce sont elles qui font la gloire (c d'un siècle et d'un empire; c'est donc à elles « qu'il faut confier le souvenir immortel de ton u nom. » Alors il lui fait observer que, tant qu'il y aura des hommes sur la terre , il y en aura qui cultiveront la philosophie et les arts; ce sont eux qui font la renommée : ils se transmettent de siècle en siècle les noms de leurs bienfaiteurs , et ces noms sont immortels comme leur reconnaissance.

En effet , on peut dire , d'après l'orateur grec , que la philosophie et les lettres ne meurent pas. Cette espèce d'activité , qui porte les hommes à connaître et à s'instruire , subsistera toujours malgré les fureurs politiques, malgré l'ignorance

SlJli LIS KLOGKS. l'J l

intéressée et puissante: c'est un mouvement imprimé par la nature, et que rien ne peut arrêter. Toujours l'histoire jugera les peuples et les princes; toujours la vérité éloquente et sage parlera aux liommes de leurs devoirs, et affermira les âmes nobles, en faisant rougir celles qui ne le sont pas. Les malheurs des guerres, les grandes révolutions peuvent retarder les progrès des lettres, sans les anéantir; ce ne sont que des secousses qui les transportent ailleurs , comme ces germes de plantes que les orages enlèvent , et qu'ils vont disperser sur les champs éloignés, où elles se reproduisent. Constantinople a passé sous la domination des Turcs, et Thémiste, qui écrivait, il y a quatorze cents ans, sur les bords de la mer Noire , est ignoré de cette partie du monde , qui fut sa patrie ; mais il trouve des admirateurs dans les villes qui , de son temps , n'étaient que des bourgades à demi-barbares. Ainsi , les hommes célèbres de ce siècle le seront dans les siècles suivants; on parlera d'eux comme nous parlons de ceux qui les ont précédés ; leur gloire même n'étant plus exposée à l'envie en deviendra plus pure; car il vient un temps où les ennemis et les rivaux ne sont plus. Alors toutes les cabales , toutes ces petites haines , tous ces enthousiasmes d'un jour , toutes ces décisions si graves de gens importants, ou qui

croient l'être , ces luttes des sociétés qui se corabaltent, ces chocs des petites réputations contre les grandes , ces fureurs , tantôt si atroces et tantôt si puériles, appuyées quelquefois par le crédit qui se cache, et toujours parla malignité orgueilleuse , qui ne manque jamais d'applaudir à l'audace qui humilie le talent : tout cela disparaît. La postérité ne voit que les ouvrages ; la poussière que la foule des mouvements contraires a élevée , s'abaisse et tombe , et la pyramide reste.

ttOd^O^®®

SUR LFS l<: LOGES. QLl.^

Page 1