‹ Œuvres complètes de Victor HugoChapitre 11 sur 46 · LA COLERE DU BRONZE · texte numérisé non relu

LA COLERE DU BRONZE

Et voilà donc l'emploi que vous faites, vivants,

De moi l'airain, vous cendre éparse aux quatre vents!

Ainsi la certitude est morte! Ainsi la rue Offre en exemple un fourbe à la foule accourue. Et les passants diront du plus vil des bourreaux. D'un voleur, d'un goujat: Ce doit être un héros! La statue est un lâche abus de conliance!

Et l'on verra le peuple, ému, plein de croyance, Ayant foi dans le bronze infaillible et serein. Découvrir sou grand front pour un faquin d'airain!

Vous allumez la braise et vous creusez le moule ;

Mon bloc fumant se gonfle et tombe, s'enfle et croule;

Vous fouillez mon flot rouge avec des crocs de fer

Comme font des satans remuant un enfer;

Vous attisez avec le zinc incendiaire

Mon cratère où bascule et s'épand la chaudière,

Et tout mon dur métal devient une eau de feu.

Et j 'écume, et je dis : Hommes, faites-moi dieu!

J'y consens. Et je brûle avec furie et joie.

Faites. Dans mon tourment mon triomphe flamboie.

Quiconque voit ma pourpre auguste est ébloui.

Le noir moule béant, sous la terre enfoui,

S'ouvre à moi comme un gouffre obscur au fond d'un antre,

Et ma voix sombre gronde et crie : Oui, c'est bien, j'entre,

Je serai Washington!... — Je sors, je suis Morny!

Ah! sous le ciel sacré, sous l'azur infini.

Soyez maudits! Rugir dans la fournaise ardente,

Moi le bronze! pour qui? Pour Gutenberg? Pour Dante?

Pour Thrasybule? Non. Pour Billault, pour Dupiu!

J'attends Léonidas, on me jette Scapin.

Mais de quoi donc sont faits les hommes? C'est à croire

Que l'ordure est pour vous ressemblante à la gloire;

Que votre âme est troublée au point de ne plus voir;

LA COLKRE DU Î^RONZE.

Et que le bien, le mal, le crime, le devoir,

Bavard, Judas, Barbes le preux, Georg-ey l'impie,

Flottent confusément sous votre myopie!

Vous hissez sur un faîte abject le faciès

De Fould, ou le profil abruti de Sieyès,

Et vous avez le goût de regarder sans cesse

En haut, bien au-dessus de vos fronts, la bassesse.

Savez- vous que je suis le métal souverain?

Que j'ai mis sur Corinthe un quadrige d'airain,

Et que mes dieux, mes rois, mes victoires ailées,

Font de l'ombre sur vous du haut des Propylées?

Savez-vous qu'autrefois j'étais sacré? J'avais

L'impossibilité d'être vil et mauvais;

Et c'est pourquoi, vivants, je valais mieux que rhommci:

Je connaissais Athène et j'ignorais Sodome.

Les grecs disaient de moi : Le bronze est un héros.

J'étais Jupiter, Mars, Pallas, Diane, Éros;

On me voyait durer autant qu'un vers d'Eschyle ;

Et j'étais pour les grecs la chair du grand Achille.

Ces populaces, foule aux yeux pleins de clarté.

Honoraient ma noirceur et ma virginité;

Les portefaix de Sparte et les marchandes d'herbes

Ne me regardaient point sans devenir superbes.

Et j'élais à tel point lame de la cité

Que les petits enf<iuts bégayaient : Liberté!

Aujourd'hui, sur un socle, en vos places publiques

Pour qui le ciel n'a plus que des rayons obliques,

Vous mettez la statue énorme d'un pasquin

Qui devient un colosse et reste un mannequin,

D'un chenapan, d'un gueux qui prend un air d'archonte

Et qui se drape avec orgueil dans de la honte.

C'est de l'opprobre altier et qui se tient debout.

On monte au Panthéon par le trou de l'égout.

Les voilà tous, Magnan, puis Delangle, Espinasse,

Puis Troplong, ce qui rampe avec ce qui menace,

Spectres hideux qu'entoure, en plein air, au soleil,

Le brouhaha des voix inutiles, pareil

A l'agitation du vent dans les branchages.

Et je suis le complice! Et les bardes, les sages,

Les vaillants, les martyrs à mourir acharnés,

Les grands hommes que j'ai (ant de fois incarnés.

Ne m'ont pas défendu de cette ignominie

D'être pantin après avoir été génie!

Vous condamnez l'airain aux avilissements.

Comme vous, je trahis et, comme vous, je mens.

Je trahis la vertu, je trahis la durée;

Je trahis la colore, âpre muse azurée.

Qui rend et fait justice, et n'a pas d'autre soin;

Et devant Jtivénal je suis un faux témoin.

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