LA COLÈRE DU BUONZH
Novembre a beau venir après juillet; rannée,
Cette dent qui mord tout, les respecte, indignée! \
L'ondée, en les rouillant, les conserve; leurs fronts 1
Se dressent immortels, plus fiers sous plus d'affronts;
Sur eux s'abattent neige, averse, givre, orage,
Et tout le tourbillon des bises, folle rage,
Et la grêle insultante et le soleil rongeur.
Et, sans qu'il leur en reste une ombre, une rougeur,
Tous les soufflets du temps, ils les ont sur la joue;
De sorte que le bronze éternise la boue.
Tel homme, à quelque crime effroyable rêvant,
Et qu'on flétrira mort, vous l'adorez vivant;
Vous le faites statue avant qu'il soit fantôme ;
Vous ne distinguez pas le géant de l'atome,
Vous ne distinguez pas le faux vainqueur du vrai;
Un jour Tacite, un jour Salluste et Mézeray
Diront : Ce scélérat a trahi la patrie!
Et traîneront sa gloire abjecte à la voirie.
Vous l'avez déclaré sublime en attendant.
Moi sur qui vous mettez plus d'un masque impudent.
J'ai l'instinct qui vous manque, hélas! et dans le reitre
Qui vous semble un héros, souvent je sens un traître.
Ah! fourmilière humaine! il vous importe peu Qu'un immonde stylite offense le ciel bleu. Faire de la statue une prostituée!
Votre prunelle, au jour de cave habituée.
N'a plus d'éclairs, sourit au mal, se plaît à voir L'ombre que du plateau d'un socle blanc ou noir Jette le courtisan, le fripon, le transfuge, Et l'aboiement du chien semble la voix d'un juge. Les seuls dogues grondants protestent vaguement.
L'histoire ne peut plus me croire. Un monument La déconcerte, ayant pour auréole un crime. Pourtant j'étais jadis l'avertisseur sublime; Je suis l'apothéose ou bien le châtiment. Mon immobilité vaut mon bouillonnement.
Ardent, je suis la lave, et, froid, je suis le bronze.
Quoi! pas m.eme un Néron! pas même un Louis onze! J'eusse rougi du maître, on me livre au laquais! Dans les noirs carrefours, dans les parcs, sur les quais, Je suis Dâve ou Frontin, et j'indigne Pétrone! Quoi! pas même un opprobre avec une couronne! Pas même une infamie ayant droit au laurier! Oui, c'est Dupin, Dupin qu'on prend dans son terrier. Et qu'on fait bronze! Il a son temple, il est au centre. Mort, il se tient droit, lui qui vécut à plat ventre ! Et lui, c'est moi! L'airain moule, incarne et subit Quiconque a retourné lestemetit son habit.
LA COLÈRE DU BROiNZE. 91
Oui, voyez, c'est bien lui, lourd fuyard, faux augure;
La honte le déforme, et je le transfigure!
Plus souillé qu'un haillon qu'on brocante au bazar,
J'en suis à regretter la face de César;
C'était du moins le monstre, à présent c'est le drôle.
Je ressuscite, ô lâche et misérable rôle, Tel affreux gueux, qui n'est pas même un empereur! Je me dresse, assombri, sous eê masque d'horreur, Dans le forum, oii nul, hélas! ne délibère. Honteux d'être Séjan, je me voudrais Tibère. 11 fut du moins auguste en même temps que vil. Si de face il fut singe, il fut dieu de profil. L'histoire le revêt d'une honte immortelle; Et son abjection sans bornes n'est pas telle Qu'on ne sente Troploug et Baroche au-dessous.
Oh! vous me sauverez de ce bagne, gros sous!
Vous me délivrerez. Le peuple sur la claie
Traînera la statue émiettée en monnaie,
Et je serai joyeux que Chodruc et Vadé
Me jettent aux ruisseaux, moi le bronze évadé.
0 penseur, deviens peuple ! 0 bronze, deviens cuivre!
Car c'est une façon superbe de revivre,
Et rien n'est plus sublime, et rien n'est plus charmant
Que de se disperser sur tous à tout moment,
Que d'être l'obole humble et de bienfaits remplie,
Le denier qui va, vient, court et se multiplie,
Et qui, chétif, obscur, trivial, triomphant, Donne au vieillard la vie et la joie à l'enfant. . On méprisait ce bronze, et ce cuivre on l'estime. Plutôt qu'être Troplong mieux vaut être un centime, Et, lorsqu'il fut Dupin aux yeux de tout Paris, L'airain s'en débarbouille avec du vert-de-gris.
Donc, j'attends. Quelque jour j'aurai cette revanche. Déjà le pavé tremble et le piédestal penche, Car tout a ses retours. Le reflux est de droit. Jamais le genre humain ne reste au même endroit. De la main du hasard l'homme parfois accepte On ne sait quels élus de la fortune inepte ; Il en fait des dieux; quitte, et je l'aime ainsi mieux, A faire des liards ensuite avec ces dieux !