‹ Œuvres complètes de Victor HugoChapitre 19 sur 46 · LE PRISONNIER · texte numérisé non relu

LE PRISONNIER

Si cet homme eût voulu, la France triomphait.

Il porte au cou ce noir carcan : ce qu'il a fait.

De la déroute affreuse il fut le vil ministre.

Sa conscience nue, indignée et sinistre,

Est près de lui, disant : L'abject sort du félon,

Ganelon de Judas et toi de Ganelon.

Sois le désespéré. Dors si tu peux, je veille. —

Il entend cette voix sans cesse à son oreille.

Morne, il n'a même plus cet espoir, un danger.

II faut qu'il reste, il faut qu'il vive, pour songer

Aux vieilles légions de France prisonnières,

Pour qu'il soit souffleté par toutes nos bannières

Frémissantes, la nuit, dans ses rêves hideux.

D'ailleurs nos aïeux morts n'auraient au milieu d'eux

Pas voulu de ce spectre, et leur grand souffle sombre,

Certe, eût chassé d'abîme en abîme cette ombre,

Et fouetté, ramené, repris, poussé, traîné

Ce fuyard à la fuite à jamais condamné !

Car, grâce à lui, l'on peut cracher sur notre gloire,

Car c'est par toi, maudit, que nos preux, notre histoire,

Nos régiments, de tant de victoires étoiles,

Que Wagram, Austerhtz, Lodi, s'en sont allés

En prison, sous les yeux de l'anglais et du russe,

Le dos zébré du plat du sabre de la Prusse !

Inexprimable deuil!

Donc cet homme est muré Au fond d'on ne sait quel mépris démesuré;

no LA LÉGENDE DES SIÈCLES.

Le regard effrayant du genre humain l'entoure.

Il est la trahison comme Cid la bravoure.

Sa complice, la Peur, sa sœur, la Lâcheté,

Le gardent. Ce rebut vivant» ce rejeté,

Sous l'exécration de tous, sur lui vomie.

Râle, et ne peut pas plus sortir de l'infamie

Que l'écume ne peut sortir de l'Océan.

L'opprobre, ayant horreur de lui, dirait : Va-t'en,

Les anges justiciers, secouant sur cette âme

Leur glaive où la lumière, hélas ! s'achève en flamme,

Crieraient : Sors d'ici! rentre au néant qui t'attend!

Qu'il ne pourrait ; aucune ouverture n'étant

Possible, ô ciéux profonds, hors d'une telle honte!

Cet homme est le Forçat ! Qu'il descende ou qu'il monte,

Que trouve4-il? En bas l'abjection; en haut

L'abjection. Son cœur est brûlé du fer chaud.

Le criminel, eût-il plus d'or qu'il n'en existe,

Ne corrompra jamais son crime, geôlier triste.

Deux verrous ont fermé sa porte pour jamais,

L'un qu'on nomme Strasbourg, l'autre qu'on nomme Metz.

Ah! cet mfâme a mis le pied sur la patrie.

Quand une âme ici-bas est à ce point flétrie,

Lorsqu'on l'a vue au fond des forfaits se vautrer,

L'honneur libre et vivant n'y peut pas plus rentrer

Que l'abeille ne vient sur une rose morte.

Ah ! le Spielberg est noir, la Bastille était forte,

Le Saint-Michel rempli de cages était haut,

Le vieux château Saint-Ange est un puissant cachot;

LE PRISONNIER. Ml

Mais aucun mur n'égale en épaisseur la honte.

Dieu tient ce prisonnier et lui demande compte.

Comment a-t-il changé notre armée en troupeau?

Qu'a-t-il fait des canons, des soldats, du drapeau.

Du clairon réveillant les camps, de l'espérance,

De nous tous, et combien a-t-il vendu la France?

Oh! quelle ombre de tels coupables ont sur eux!

Cave et forêt! rameaux croisés! murs douloureux!

Stigmate! abaissement! chute! dédains horribles!

Comment fuir de dessous ces branchages terribles ?

0 chiens, qu'avez-vous donc dans les dents? C'est son nom.

Il habite la faute, éternel cabanon.

Labyrinthe aux replis monstrueux et funèbres

Où les ténèbres sont derrière les ténèbres,

Geôle où Ton est captif tant qu'on est regardé.

Et qui donc maintenant dit qu'il s'est évadé?

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