UN POËTE EST UN MONDE
Murmure : — C'est Shakspeare et Macbeth ! — C'est Molière Et don Juan ! — C'est Dante et Béatrix! — Le lierre o'écarte, et les halliers, pareils à des griffons, Retirent leur épine, et les chênes profonds, Muets, laissent passer sous l'ombre de leurs dômes Ces grands esprits parlant avec ces grands fantômes
Dors! nous t'irons chercher! — Ce jour viendra peut èCro.' Car nous t'avons pour dieu sans t'avoir eu pour maître; Car notre œil s'est mouillé de ton destin fatal, Et, sous les trois couleurs comme sous l'oi-ifiamme, Nous ne nous pendons pas à cette corde inlâmc Qui t'arrache à ton piédestal.
Oh! va, nous te ferons de helles funérailles! Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles, Nous en ombragerons ton cercueil respecté. Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie, Et nous t'amènerons la jeune poésie Chantant la jeune liberté.
Ode à la Colonne. — Octobre 1830.
Après la dernière bataille, Quandi formidables et béants, Six cents canons sous la mitraille Eurent écrasé les géants ; Dans ces jours où caisson qui roule, Blessés, chevaux, fuyaient en foule, Où l'on vïV choir l'aigle indompté.
Et, dans le brait et' la fumée,
Sous récrouleiiient d'une armée, Plier Paris épouvanté ;
Quand la vieille garde fut morte, Trahi des uns, de tous quitté.
Le grand empereur, sans escorte, Rentra dans la grande cité.
Dans l'ancien palais Elysée Il s'arrêta, l'àme épuisée; Et, n'attendant plus de secours, Repoussant la guerre civile.
Avant de sortir de sa ville.
Triste, il la contempla trois jours.
Sa tête enfin était courbée.
Plus de triomphes! plus de cris!
Sa popularité tombée Couvrait sa gloire de débris.
Partout l'abandon et la haine!
Le soir, quelque passant à peine, S'arrêtant, mais sans approcher, Dans le palais cherchant le maître, A travers la haute fenêtre Regardait son ombre marcher.
Durant ces heures solennelles.
Tandis qu'il sondait son malheur,
LE RETOUR DE L EMl'ERELR. 29
L'œil des muettes sentinelles L'interrogeait avec douleur.
Soldats toujours prêts pour la lutte, Hélas ! ils comptaient de sa chute Chaque symptôme avant-coureur; Et, comme un jour qui se retire, Ils voyaient s'effacer l'empire Dans le regard de l'empereur!
Adieu ses légions sans nombre !
Adieu ses camps victorieux !
Il se sentait poussé vers l'ombre Par un souffle mystérieux.
La nuit, sa fièvre était sans trêves ; Il voyait flotter dans ses rêves Le spectre d'un rocher lointain.
Déjà, l'âme d'angoisses pleine, Il entrevoyait Sainte-Hélène Dans les brumes de son destin.
Le jour, en proie à la pensée,
L'œil fixé sur le sol sacré.
Le front sur la vitre glacée.
Il disait : « — Oh! je reviendrai!
Je reviendrai! toujours le même,
Seul, sans pourpre et sans diadème.
Sans bataillons et sans trésors ;
Je veux, proscrit, chassé, qu'importe?
Choisir, pour rentrer, cette porte, Cette porte par où je sors.
« Une nuit, dans une tempête,
Rapporté par un vent des cieux,
Avec des éclairs sur la tète.
Je surgirai, vivant, joyeux!
Mes vieux compagnons d'aventure
Dormiront dans la brume obscure.
Et tout à coup à l'orient
Ils verront luire, ô délivrance!
Mon œil rayonnant pour la France,
Pour l'Angleterre .flamboyant !
« J'apparaîtrai dans les ténèbres
A ce Paris qui m'adora ;
Le jour succède aux nuits funèbres.
Et mon peuple se lèvera'!
11 se lèvera plein de joie,
Pourvu que dans l'ombre il me voie
Chassant l'étranger, vil troupeau.
Pâle, la main de sang trempée.
Avec le 'tronçon d'une épée.
Avec le 'haillon d'un drapeau ! »
LE iRETOUR DE L'EMPEREUR. 31
Sire, vous reviendrez dans votre capitale, Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur, Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale. En habit d'empereur!
Par cette même porte, oii Dieu vous accompagne, Sire, vous reviendrez sur un sublime char, Glorieux, couronné, saint comme 'Charlemagne Et grand comme César!
Sur votre sceptre d'or, qu'aucun vainf[ueur ne foule. On verra 'resplendir votre aigle au bec vermeil, Et sur Totre manteau vos abeilles en foule Frissonner au soleil.
Paris sur ses cent tours allumera des phares ; Paris fera parler toutes ses grandes voix: ; Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares. Chanteront à la fois.
Joyeux comme iTenfant quand l'ailbe ■pe«x)mmenee, Ému comme le -prêtre au seuil du lieu sacré.
Sire, on verra vers vous venir un peuple immense, Tremblant, pâle, effaré;
Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte, Qu'embrase votre esprit, qu'enivre votre nom. Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte Au vieux Napoléon.
Une nouvelle armée, ardente d'espérance, Dont les exploits déjà sèmeront la terreur, Autour de votre char criera : Vive la France ! Et vive l'empereur!
En vous voyant passer, ô chef du grand empire ! Le peuple et les soldats tomberont à genoux. Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire Je suis content de vous !
Une acclamation douce, tendre et hautaine, Chant des coeurs, cri d'amour où l'extase se joint, Remphra la cité; mais, ô mon capitaine! Vous ne l'entendrez point.
De sombres grenadiers, vétérans qu'on admire. Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas ;
Ce spectacle sera touchant et beau; mais, sire, Vous ne le verrez pas.
Car, ô géant! couché dans une ombre profonde, Pendant qu'autour de vous, comme autour d'un ami, S'éveilleront Paris, et la France, et le monde, Vous serez endormi!
Vous serez endormi, figure auguste et fière. De ce morne sommeil, plein de rêves pesants, Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre, Dort depuis six cents ans.
L'épée au flanc, l'œil clos, la main encore émue Par le dernier baiser de Bertrand éperdu , Dans un lit où jamais le dormeur ne remue Vous serez étendu.
Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles. Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout, Et qui, touchés un soir par le vent des batailles. Se couchaient tout à coup.
Leur attitude grave, altière, armée encore, Ressemblait au sommeil, et non point au trépas ;
Mais la diaiie, hélas ! cette voix de l'aurore, Ne les réveillait pas.^
Si bien qiie, vous voyant glacé, dans son délire, Et tel qu'un dieu muet qui se laisse adorer, Ce peuple, ivre d'amour, venu pour vous sourire, Ne pourra que pleurer.
Sire, en ce moment-là, vous aurez pour royaume Tous les fronts, tous les cœurs qui battront sous le ciel; Les nations feront asseoir votre fantôme Au trône miiversel.
Les poètes divins, élite agenouillée, Vous proclameront grand, vénérable, immortel. Et de votre mémoire, injustement souillée, Redoreront l'auteL '
Les nuages auront passé dans votre gloire ; Rien ne troublera plus son rayonnement pur; Elle se posera sur toute notre histoire Comme un dôme d'azur.
Vous serez pour tout homme une âme grande et bonne^ Pour la France un proscrit magnanime et serein.
Sire, et pour Tétranger, sur la haute colonne, Un colosse d'airaiû.
V^ous cependant, — tandis qu'une pompe sacrée Mènera par la ville un cortège inouï, Et que tous croiront voir revivre à votre entrée Un monde évanoui;
Tandis qu'on entendra, près du dôme où des ombres Gardent tous les grands noms dont Paris se souvient, Rugir les vieux canons comme des dogues sombres Quand le maître revient ;
Tandis que votre nom, devant qui tout s'efface, Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau, — Vous sentirez ronger dans l'ombre votre face Par le ver du tombeau !
Sombres événements, hérauts aux noirs messages !
Masques dont le Seigneur connaît seul les visages, Que vous parlez parfois un langage effrayant!
Oh ! n'arrachez-vous pas au hvre de Dieu même Ces feuillets ténébreux, pleins d'un vague anathème, Que vous nous jetez en fuyant?
Rien n'est complet ; à tout il manque quelque chose ; L'homme a le pilori, l'ombre a l'apothéose. Ces héros sont trop grands ! un même sort les suit. Hélas ! tous les Césars et tous les Charlemagnes Ont deux versants, ainsi que les hautes montagnes; D'un côté le soleil, et de l'autre la nuit.
Et quel temps fut jamais plus grave et plus sévère ! Le Christ déraciné tremble sur le Calvaire. Oh ! que d'écroulements ! tout chancelle à la fois. Tout plie et rompt, les grands sous la charge des haines, Les rois sous le fardeau du sort, les lois humaines Sous le poids des divines lois !
Rien de ces noirs débris ne sort — que toi, pensée !
Poésie immortelle à tous les vents bercée !
Ainsi, pour s'en aller en toute liberté.
Au gré de l'air qui soufQe ou de l'eau qui s'épanche,
Teinte à peine de sang, la plume chaste et blanche
Tombe de l'oiseau mort et du nid dévasté.
Sainte-Hélène ! — leçon ! chute ! exemple ! agonie ! L'Angleterre, à la haine épuisant son génie, Se mit à dévorer ce grand homme en plein jour; Et l'univers revit ce spectacle homérique : La chaîne, le rocher brûlé du ciel d'Afrique, Et le titan — et le vautour!
Cependant ces tourments, cette auguste infortune, Cette rage punique, implacable rancune.
Faisant saigner d'en bas le grand crucifié, Ces affronts qui tombaient sur toute âme hautaine, Comme un vase profond où coule une fontaine, EmpUssaient lentement le monde de pitié.
Pitié des nobles cœurs! cri de toute la terre! Qui t'irritaient dans l'ombre, ô geôlier d'Angleterre ! Car l'admiration, de son feu souverain.
Endurcit l'homme vil, amoUit la grande âme. Hélas ! où pleure un brave, un lâche rit. La flamme Sèche la fange et fond l'airain.
Lui, pourtant, restait fier comme un roi chez son hôte.
Ou l'entendait parler dans son île à voix haute.
Il rêvait; il dictait d'illustres testaments;
Il repoussait l'oubli dont l'exil s'enveloppe ;
Et, quand son œil parfois se tournait vers l'Europe,
Il en venait encor de grands rayonnements.
Un jour, — Lanne assoupi tressaillit sous son dôme; Les quatre aigles pensifs de la place Vendôme Frémirent en voyant passer un noir corbeau. On regarda; la nuit était sur Sainte-Hélène. Un guichetier anglais sous son impure haleine Avait éteint le grand flambeau.
Vingt ans il a dormi dans cette île lointaine !
Dans les monts, près d'un saule, au bord d'une fontaine.
Sans affront, sans honneur; Vingt ans il a dormi sous une dalle obscure, Seul avec l'océan, seul avec la nature,
Seul avec vous, Seigneur!
Là, dans la soJitude, après tant de tempêtes. Tandis que son esprit remait dans nos têtes,
Que l'Europe indignée exécrait sa prison, Et que les rois, tremblant jusque dans leurs entrailles, Voyaient le tourbillon de toutes ses batailles Gronder confusément encore à l'horizon.
Durant les nuits, à l'heure où l'àme dans l'espace N'entend que l'eau qui fuit, le cormoran qui passe,
Le flot des flots heurté, L'air balayant les monts que la nuée encombre, Et ce que dit tout bas à l'éternité sombre
La sombre immensité;
Quand la forêt frissonne au front de la colline ; Quand le ciel lentement vers l'océan s'incline; Lorsque, brisant sa vague aux nocturnes rayons, La mer, où vont plongeant des étoiles sans nombre,
Semble écumer dans l'ombre Au choc étincelant des constellations ;
Dans ces heures de paix, les déserts, les vallées, Les vents, les bois, les monts, les sphères étoilées,
Chantant un divin chœur, Couvrant d'oubli sa tombe aux bruits humains murée. Ensemble accomplissaient la fonction sacrée
De calmer ce grand cœur.
40 LA LÉGEiNDE DES SIÈCLES.
Jadis, quand vous vouliez conquérir une ville, Ratisbonne ou Madrid, Varsovie ou Séville, Vienne l'austère, ou Naple au soleil radieux, Vous fronciez le sourcil, ô figure idéale! Alors tout était dit. La garde impériale
Faisait trois pas comme les dieux.
Vos batailles, ô roi! comme des mains fatales. L'une après l'autre, ont pris toutes les capitales ; Il suffit d'Iéna pour entrer à Berlin, D'Arcole pour entrer à Mantoue, ô grand homme! Lodi mène à Milan, Marengo mène à Rome, La Moskova mène au Kremlin!
Paris coûte plus cher! c'est la cité sacrée! C'est la conquête ardue, âpre, démesurée! Le but éblouissant des suprêmes efforts! Pour entrer dans Paris, la ville de mémoire, Sire, il faut revenir de la sombre victoire
Qu'on remporte au pays des morts !
Il faut avoir forcé toute haine à se taire, Rallié tout grand cœur et tout grand caractère, S'être fait de l'Europe et l'àme et le milieu, Et, debout dans la gloire ainsi que dans un temple, Être pour l'univers, qui de loin vous contemple, Plus qu'un fantôme et presque un dieu !
Il faut, soleil du siècle, en éclipser les astres ; Il faut, héros accru même par les désastres, Dépasser Lafayette, effacer Mirabeau, Sortir du fond des mers où l'autre ciel commence, Et mêler la grandeur de l'océan immense A la majesté du tombeau!
Oh! t'abaisser n'est pas facile, France, sommet des nations!
Toi que l'idée a pour asile.
Mère des révolutions!
Aux choses dont tu fais le moule Tout l'univers travaille en foule; Ta chaleur dans ses veines coule; Il t' obéit avec orgueil ;
Il marche, il forge, il tente, il fonde; Toi, Lu penses, grave et féconde... — La France est la tête du monde, Cyclope dont Paris est l'œil !
Te détruire? — audace insensée!
Crime ! folie ! impiété !
Ce serait ôter la pensée
A la future humanité !
Ce serait aveugler les races !
Car, dajis le chemin que tu traces.
Dans le cercle où tu les embrasses.
Tous les peuples doivent s'unir;
L'esprit des temps à ta voix change ;
Tout ce qui naît sous' toi se range! —
Qui donc ferait ce rêve étrange
De décapiter l'avenir?
Te bâillonner? — Rois! Dieu lui-même Pourra vous le prouver bientôt, Ce siècle est mi profond problème Dont la France seule a le mot.
Ce siècle est debout sur la rive.
D'une voix terrible ou plaintive, Questionnant quiconque arrive, Tribuns, penseurs, — ou rois, hélas!
Il propose à tous, dès l'aurore, L'énigme inexpliquée encore,
Et, comme le sphinx, il dévore Celui qui ne le comprend pas
T'insulter? — mais, s'il se rencontre Des rois pour courir ce danger, Vois donc les choses que Dieu montre A ceux qui voudraient t'outrager!
Vois, sous l'arche oîi sont nos histoires, Wagram les mains de poudre noires, Ulm, Essliug, Eylau, cent victoires, Défiler au bruit du tambour!
Dieu, quand l'Europe te croit morte, Prend l'empereur et te l'apporte, Et fait repasser sous ta porte, Toute ta gloire en un seul jour!
T'insulter! t'insulter! ma mère!
Mais n'avons-nous pas tous, ô cielî Parmi nos livres, près d'Homère, Quelque vieux sabre paternel?
Nos pères sont morts, France aimée Mais de leur foule ranimée Peut-être on ferait urne ai'mée Comme on en fait un Panthéon !
Prêts à surgir au bruit des bombes.
Prêts à se lever si tu tombes, Peut-être sont-ils dans leurs tombes Entiers comme Napoléon!
Toi, héros de ces funérailles, Roi! génie! empereur! martyr!
Les temps sont clos; dans nos murailles Rentre pour ne plus en sortir !
Rentre aussi dans ta gloire entière, Toi qui mêlais d'une main fière.
Dans l'airain de ton œuvre altière.
Tous les peuples, tous les métaux; Toi qui, dans ta force profonde, Oubliant que la foudre gronde, Voulais donner ta forme au monde Comme Alexandre au mont Athos !
Tu voulais, versant notre sève Aux peuples trop lents à mûrir, Faire conquérir par le glaive Ce que l'esprit doit conquérir.
Sur Dieu même prenant l'avance.
Tu prétendais, vaste espérance'
Remplacer Rome par la France Régnant du Tage à la Neva ; Mais de tels projets Dieu se venge.
Duel effrayant! guerre étrange!
Jacob ne luttait qu'avec l'ange, Tu luttais avec Jéhovah !
Nul homme en ta marche hardie N'a vaincu ton bras calme et fort; A Moscou, ce fut l'incendie ; A Waterloo, ce fut le sort.
Que t'importe que l'Angleterre Fasse parler un bloc de pierre Dans ce coin fameux de la terre Où Dieu brisa Napoléon, Et, sans qu'elle-même ose y croire, Fasse attester devant l'histoire Le mensonge d'une victoire Par le fantôme d'un lion?
Oh! qu'il tremble, au vent qui s'élève, Sur son piédestal incertain.
Ce lion chancelant qui rêve.
Debout dans le champ du destin !
Nous repasserons dans sa plaine!
Laisse-le donc conter sa haine Et répandre son ombre vaine Sur tes braves ensevelis'.
Quelque jour, — et je l'attends d'elle! Ton aigle, à nos drapeaux fidèle, l.e soufflettera d'un coup d'aile En s'en allant vers Austerlitz!
LE i5 DECEMBRE 1840