LA VIE ET LES ECRITS DE C. F. VOLNEY
L« Mfe nunèae toat m tiibaaal de la raitoa laaqa'à la raiioa elle-mèma
Kaiit.
On a cherché à établir comme an axiome , que la rie d'an homme de lettres était tout entière dans ses écrits.
n me semble aa contraire que la biographie des écrivains doit être Tbistolre raisonnée de leurs diverses sensations et de la contradiction de leur conduite avec leurs principes avoués. Si l'on excepte les Éloges des savants par Fontenelle , d'Âlembert et Cuvier, presque toutes les notices de ce genre sont moins une analyse du génie et du caractère des hommes célèbres, qu'une Uste exacte de leurs ouvrages : cependant, par l'influence même que ces productions ont eue sur lear siècle, les détails sur la vie privée de leurs auteurs rentrent dans le domaine de l'histoire ; et l'histoire doit être moins la connaissance des faits, qu'une étude approfondie du cœur de l'homme. Les actions des héros qu'on se platt à mettre sous DOS yeux , ne sont-elles pas moins propres à atteindre ce but , que l'exemple des vices ou des vertus dans les hommes qui ont prétendu enseigner la sagesse? Dans les premiers , une action d'éclat n'est souvent que l'élan d'un esprit exalté, que l'exécation rapide d'un desseUi extraordinaire et spontané; dans les seconds , tout est le firuit d'une méditation soutenue : la vertu marque le but , la persévérance y conduit
Pourquoi donc s'être plat<St attaché à nous conserver le souvenir de toutes les sanglantes catastrophes , qu'à nous présenter une analyse sévère des moeurs et des sentiments des hommes remarquables ? Cest que l'homme aime les hnages fortes et animées; c'est qu'on peut l'émouvoir plus par la pn>f<Mide terreur des tableaux sanglants de l'hUtolre, que par les douces images des vertus privées.
L'étude de la vie des savants est digne de toute notre attention, n est à la fois curieux et instructif d'examiner comment ont supporté les malheurs de la vie, ceux qui ont ensfligDé les préceptes d'une philosophie impassible. Leur histoire est un tissu de contradictions singulières. Le èitoyen de Genève, qui consacre ses veilles au bonheur des enfants, abandonne froidement les siens ; ennemi déclaré des préjugés , il n'ose les braver; ce coeur sensible est sourd au cri de la nature , et cet esprit fort est sans cesse tourmenté par les fantômes bizarres de son imagination fiévreuse. Le plus grand génie de son siècle. Voltaire, qui porte des coups si audacieux au despotisme, sollicite etreçoit la clef de chambellan des mains de Frédéric Newton, qui voue sa vie à la recherche de la vérité, commenta TApocalypse. Le chancelier Bacon, le premier philosophe de l'Angleterre, fait un traité sur la Justice, et la vend au plus offrant. On pourrait multiplier les dtations ; ce ne seraient que de nouvelles preuves de Tim- ^«rfection de la nature de l'homme.
C^M>dant il est des savants qui. Joignant l'exemple au précepte, nront Jamais dévié des principes qu'ils ont enseignés. L'auteur des Ruines est de ce nombre ; il nous est doux d'avoir à tracer la vie du phUosophe éclairé, du législateur sage, et surtout de l'homme austère dont toute l'ambition fut d'être utUe, et qui ne voulut composer son bonheur que de nOée d'avoir bâté celui des hommes '.
' Qndqaesjoa» STant de moarir , M. de Voiaey vnii eommeacé fOUflT.
a Les registres publics > constatent que M. de Volney est « né le 3 février 1757 à Craon , petite ville du département de <c la Mayenne. Il reçut les prénoms de ConstanHthFrançois. a Son père déclara dès ce moment qu'il ne lui laisserait point « porter son nom de famille > , d'abord parce que ce nom n ridicule lui avait attiré mille désagréments dans sa Jeunesse , « et qu'ensuite il était commun à dix mAIes collatéraux dont « il ne voulait point qu'on le rendit solidaire sous ce rap^ « port. Il rappela Boisgirais, et c'est sous ce nom que le Jeune « Constantin-François a été connu dans les collèges.
ce Son père f Jacques-René Ckassehœi^f, devenu veuf deux a années après la naissance de son fils , le laissa aux mains « d'une servante de campagne et d'une vieille parente, pour n se livrer avec plus deliiierté à la profession d'avocat au tri* « bunal de Craon, d'où sa réputation s'étendit dans toute la R province.
a Pendant ses absences très-fréqaentes, l'enfant reçut les « Impressions de ses deux gouvernantes , dont l'une le gâtait , <c l'autre le grondait sans cesse; et toutes deux farcissaient « son esprit de pr^ugés de toute espèce , et surtout de la ter» « reur des revenants : Tenfant en resta frappé au point qu*à « l'Age de onze ans il n'osait rester seul la nuit. Sa santé sa « montra dès lors ce qu'elle Ait toujours , faible et délicate.
<i n n'avait encore que sept ans lorsque son père le mit à « un petit collège tenu à Anoenis par un prêtre bas breton , « qui passait pour faire de bons latinistes. Jeté là, faible, sans « appui, privé tout à coup de beaucoup de soins, l'enfant ff devint chagrin et sauvage. On le châtia; il devint plus farou- « che, ne travailla point , et resta le dernier de sa classe. Six « ou huit mois se passèrent ainsi ; enfin un de ses maîtres en « eut pitié , le caressa , le consola ; ce fut une métamorphose n en quinze Jours : Boisgirais s'appliqua si bien , qu'il se rap- « procha bientôt des premières places, qu'il ne quitta plus... »
Le régime de ce collège était fort mauvais, et la santé des enfants y était à peine soignée; le directeur était un homme brutal , qui ne pûrlait qu'en grondant et ne grondait qu'en frappant. Constantin souffrait d'autant plus , quMI pouvait à peine se plaindre. Jamais son père ne venait le voir , Jamais il n'avait paru avoir pour son fils cette sollicitude paternelle qui veille sur son enfant, lors même qu'elle est forcée de le confier à des soins étrangers. Doué d'une âme sensible et aimante , Constantin ne pouvait s'empêcher de remarquer que ses camarades n'avaient pas à déplorer la même indifférence de la part de leurs parents. Les réflexions continuelles qu'il faisait à ce si]^et, et les mauvais traitements qu'il éprouvait, le plongeaient dans une mélancolie qui devint habituelle , et qui contribua peut-être à diriger son esprit vers la méditation. Cependant son oncle maternel venait quelquefois le voir. Aussi affligé de l'abandon dans lequel on laissait cet enfant
rUftoIre de sa rie ; toat ce qai e«t marqué par dea (ulitometa , est eoplé svr des aotes écrites aa crajoa , et qol Aireat troBTècs parmi ses papiers.
' La chambre des pairs , l'Académie
NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
((ue sarpris de sa résignatkm et de sa douceur, il détermioa M.Cha&sebœuf à retireE son lils de ce collège pour le mettre à celui d^Angers.
Constantin avait alors douze ans : il sentait sa supérierilé sur tous ceux de son Age; et loin de s*en prévaloir et de se ralentir, il ne s'adonna au travail qu'avec plus d'ardeur, n parcourut toutes se& classes d'une manière assez brillantepour qu'on en gardât longtemps le souvenir dans ce collège-
Au bout de cinq années , le Jeune Constantin ayant iini ses études, brûlait du désir de se lancer dans le monde. Son père le fit revenir d'Angers; et ses oQCui>atioii8 ne lui permettant pas sans doute de s'occuper de son fils , il se hâta de le faire émanciper, de lui rendre compte du bien de sa mère, et de l'abandonner à lui-même.
A peine Agé de dix-sept ans, Constantin se trouva donc maitre absolu de ses actions et de onze cents livres de rente. Cette fortune n'était pas suffisante , il fallait prendre une profession; mais naturellement réfléchi, et voulant tout voir par lui-même avant de se fixer, Constantin se rendit à Paris.
Ce fut un théAtre séduisant et nouveau pour le Jeune homme, que cette ville immpnsft où il se trouvait pour la première fois; mais au lieu de se laisser entraîner par le tourbillon, (Constantin s'adonnait à l'étude : il passait presque tout son temps dans les bibliothèques publiques; il lisait avec avidité tous les auteurs anciens, Il se livrait surtout à une étude approfondie de riiistoire et de la philosophie.
Cependant son pète le pressait de prendre une profession , et paraissait désb«r qu'il se fit avocat; mais Constantin avait un éloignement marqué pour le barreau , comme s'il avait pressenti que cette profession, quoique très-honorable, était au-dessous de son génie créateur. U lui répugnait de se charger la mémoire de choses inutiles et qui ne lui paraissaient cfue des redites continuelles; l'étude des 1(Ab n'était en effet à cette époque qu'un immense dédale, qu'un mélange bizarre* de lois féodales , de coutumes , et d'arrêts rendus par les parlements. La médecine , plus positive , et qui tend par une suite d'expériences au bonheur de l'homme, convint davantage à son esprit observateur. 11 se plaisait à interroger la nature , à tâcher de pénétrer la profondeur de ses secrets, et de découvrir quelques rapports entre le moral et le physique de l'homme. Mais ce n'était pas vers ce seul iMit que se dirigeaient ses études : il continuait to^]ours ses recheiches savantes , ses lectures instructives; et passant ainsi dans le travail un temps que tous les Jeunes gens de son Age perdaient dans les plaisirs , il acquit un fonds immense de connaissances en tout genre.
U suivit ses cours pendant trois années ; ce fut dans cet intervalle qu'il composa un mémoire sur la chronologie d'Hérodote, qu'il adressa à l'Académie. Le professeur Larcher, avec lequel Constantin se trouvait en opposition, censura ce petit ouvrage avec amertume; notre Jeune savant soutint son opinion avec chaleur, et prouva dans la suite qu'il avait rait>on quant au fond de la question. Quelques fautes légères s'étaient, il est vrai , glissées dans son ouvrage; mais plus tard, instruit par de longues études, il eut le rare mérite de se redresser lui-même dans ses Recherche» nouvelUê »ur TAtstoire ancienne : quoi qu'il en soit, ce mémoire fit quelque sensation , et mit son auteur en rapport avec ce qull y avait alors de-plus célèbre k Paris.
Le iMuron d'Holbach surtout le devina, le prit en amitié, nt hii fit faire la connaissance de Franklin. Celui-ci le présenta à madame Helvétius, qui l'invitait souvent à sa maison de Passy, où se réunissaient alors nombre de gens de lettres et de savants distingués. Nul doute que la société de tous ces hommes célèbres, que Constantin fréquentait souvent, n'ait Iwaucoup contribué à développer les brillantes dispositions dont il était doué. II se dégoûta de plus en plus de toute espèce de profession : il aspirait, presque à son Insu, à quelque chose de plus élevé.
Jeune encore , il avait déjà vieilli dans la méditation , et son génie n'attendait que d'être livré à lui-même pour se développer et prendre un essor rapide. L'occasion ne tarda paa à se présenter; une modique sncoeadon hii échut > : il résolut d*en employer l'argent à entreprendre un long voyage. Comme tous
' A peu prt-g 6,000 fr
les grands hommes, il dédaigna les routes ftayées, et chntolt la plus inconnue et la plus périlleuse .* il projeta de panourir l'Egypte et la Syrie.
De tous les pays c'étaient les moins connus ; après dlmmenses recherches et de graves réflexions, Constantin résolut d'entreprendre de parvenir où tant d'autres avaient édKNié. Pour se préparer à ce périlleux voyage , il quitta Paris , et se rendit chez son oncle.
II ne se dissimulait ni les dangers ni les fatigues qui l'attendaient , mais aussi entrevoyait-il la gloire qu'il devait y acquérir, n mesura d'abord l'étendue de la earrièie » pour calculer, puis acquérir les forces qu'il lui fallait pour la parcourir.
Il s'exerçaità lacourse, entreprenait de faire à pied des voyages de plusieurs Jours ; il s'habituait à rester des Journées entières sans prendre de nourriture , à franchir de larges fossés , à escalader des murailles élevées , à régulariser son pas afin de pouvoir mesurer exactement un espace parle temps qu'il mettait à le parcourir. Tantôt il donnait en plein air, tantôt il s'élançait sur un cheval et le montait sans bride ni selle , à la manière des Arabes; se livrant ainsi à mille exercices pénibles et périlleux, mais propres à endurcir son corps à la fatigue. On ne savait à quoi attribuer son air farouche et sauvage; on taxait d'extravagance cette conduite extraordinaire, attribuant ainsi à la folie ce qui n'était que la fermentation du génie.
Après une année de ces épreuves diverses , il résolut de mettre son grand dessein à exécution. De peur de n'être pas approuvé, il crut devoir le cacher à son père, mais il se hAta d'en faire part à son onde. A peine lui eut-Il communiqué qu'il ne s'agissait rien moins que de visiter des pays presque inconnus aux habitants de l'Europe, et dont les langages sont si différents des nôtres , qu'effrayé de la hardiesse de ce projet , qu'il croyait impraticable, son digne ami ne négligea aucun moyen de l'en dissuader, mais en vain : Constantin ftit inébranlable, (t Ce qui distingue particulièrement un homme de « génie, a dit un écrivain < , c'est cette impulsion secrète qui « l'entraîne comme malgré lui vers lesoltlets d'étude et d'appH- « cation les plus propres à exercer l'activité de son Ame et Pé- « nergie de ses Sacultés intellectuelles. Cest une espèce dlns- « thict qu'aucune force ne peut dompter, et qui s'exalte au oonn traire par les obstacles qui s'opposent à son développement. »
Aussi Constantin, loin de se rebuter, n*en étalt-il que phu impatient d'entreprendre son voyage : U voyait d^àen Idée des pays nouveaux; déjà son ima^nation ardente Aranehissait l'espace, devançait le temps, et planait sur ces déserts où il devait Jeter les premiers fondements de sa gloire.
Cependant II désirait depuis longtemps de changer de nom ; celui que son père lui avait donné lui déplaisait. Il résolut d'en prendre un autre. Il faut croire qu'il avait pour cela de fortes raisons ; car son oncle l'approuva, s'occupa quelque temps de lui en chercher un convenable, et lui proposa enfin celui de Folney. Constantin le prit, et ce lût pour llmmortaliser.
Le Jour fixé pour le départ étant arrivé, le Jeune voyageur prit congé de ses amis , et s'arracha des bras de son oncle et de sa famille.
Un havre-sac contenant un peu de linge, et qu'il portait à la manière des soldats, une ceinture de cuir contenant six mille francs en or, un ftisU sur l'épaule; tel était l'équipage de Yofaiey. A peine fùt-ll à quelque distance d'Angers et au moment de le perdre de vue, qu'il s'arrêta malgré lut : set regards se fixèrent sur la ville, ses yeux ne pouvaient s'en détacher ; 11 abandonnait ce qu'il avait de plus cher , et peutêtre pour toujours. Ses larmes coulaient en abondance, il sentit chanceler son courage; mais bientôt rappelant toute «on énergie, il se hâta de s*élolgner.
n arriva bientôt à Marseille, où il s'cinbarqua sur un navire qui se trouvait prêt à mettre à la voile pour TOrleut.
A peine dél>arqué en Egypte, Volncy se rendit m Caire, où II passa quelques mois à observer les mœiw* et les coutumes d'un peuple si nouveau pour lui , mais sans perdre de vue toute l'étendue de la carrière qull voulait parcourir.
En méditant cette grande entreprise, l'Intrépide voyageur avait non-seulement pour but de s'instruire, mais encore de
> Sntrd , fltf du Thut.
DE C. F. VOLNEY
bht eeaer l*igDoranoe de ITarope sar des contrées qnl en ■ODt si volailles , et cependant aussi inoonnaes que si elles en étalent séparées par de vastes mers ou d'immenses espaces, n importait donc quil pài tout voir et tout entendre; il fallait pénétrer dans l*intérlenr des divers EUts, et il lui était Impotsible dele faire avec sûreté sans parler la langue aral>e, aussi commune à tous les peuples de l*Orient qu*elle est inconnue parmi nous. Pour surmonter ce nouvel obstacle, le Jeune voyageur eut le courage d^aller s*enfermer huit mois dwsles Dnues, dans un couvent arabe situé au milieu des montagnes du Liban.
Là, il se livra à Tétude avec son ardeur ordinaire, n eut d'autant plus de difficultés à vaincre, quil était privé du seeours des grammaires et des dictionnaires ; il lui fallait, pour ainsi dire, être son propre maître et se créer une méthode; Il sentit la nécessité et conçut le projet de faciliter un Jour aux Eoropéens Pétude des langues orientales.
n employait ses moments de loisir à converser avec les moines, à s'informer des mœurs des Àral)e8, des variations du climat et des diverses formes de gouvernement sous lesquelles gémissent les malheureux habitants de ces contrées dévastées. Là, comme en Europe, il ne vit que despotisme, que dllapidatioo des deniers du peuple; là, comme en Europe, 11 vit un petit nombre d'êtres privilégiés s'arroger insolemment le finit des sueurs du plus grand nombre, et comptant sur les armes de leurs soldats , n'opposer aux clameurs du peuple que la violence et l'atHis de leur force. Ces tristes observations augmentaient sa mélancolie liabituelle : trop profond pour ne pas soulever le voile de l'avenir , il ne prévoyait que trop les ■albeon qui devaient accabler une patrie qui lui était si efaère, et dont il ne s'était éloigné que pour bien mériter d'elle.
Gt ne fut qu'après qui! put converser en arabe avec (aci- Iilé,qn11 prit léeilement son essor : il lit ses adieux aux moines qui ravalent accueilli, et après s'être muni de lettres de neomnandation pour différents cheb de trilnis , il commença son voyage.
D prit an guide qui le oonduiait dans le désert auprès d'un chef anquel U étdt particulièrement adressé. Aussitôt qu'a lut arrivé près de lui ^ Yolney présenta une paire de pistolets à son llb, qui accepta ce présent avec reconnaissance. Dès que le chef eut lu la lettre que Yolney lui avait remise , il lui serra les mafna en lui disant : « Soto le bien venu; tu peux rester m avec nous le temps quli te plaira. Renvoie ton guide, nous « t'en servirons. Regarde cette tente comme la tienne, mon « fils comme ton frère, et tout ce qui est ici comme étant à ton « usage. » Yolney n'hésita pas à se fier à l'homme qui s'exprimait avec tant de fipanchise : il eut tout lien de voir combien lei Arabe* étalent fidèles à observer religieusement les lois de lliocpitalité, et combien ces hommes que nous nommons des baihares nous sont supérieurs à cet égard. U resta six sematoes an niiliea de cette famille errante, partageant leurs exercices et se conformant en tbat à leur manière de vivra.
Uiajovlachaf Ivl demanda si sa nation était loUi du désert; et lorsque Yolney eot tâché de lui donner une idée de la distance : « Mais ponrqool es-tn vcnn Id? lui dit-Il. — Pour voir « la terre et admirer les oeuvres de Dieu. — Ton pays est-il « bcan?— Ttès-beao.— Mais y a4-ll de l'eau dans ton pays?— m Abondamment; ta en rencontrerais plosieurs fois dans une «Journée.— Dyatantd*eaa,etTULiqoiTTB8! »
Lorsque ensuite Yolney leur parlait de la France, ils l'inierrompaient souvent pour témoigner leur surprise de ce qu'il avait quitté on pays où il trouvait tout en abondance, pour venir visiter ont contrée aride et brûlante. Nohre voyageur eûit désiré passer quelques mois parmi ces bons Arabes; mais U hri était impossible de se contenter comme eux de trois on viatr« dattes et d'une poignée de riz par Jour : il avait tellement à sooflrir de la Mm et de la soif, qu'il se senUit souvent défumc. n prit congé de ses hôtes, et reçut à son départ 4ea marques de Wur amitié. Le père et le fils le reconduWrent à one grande distance, et ne le quittèrent qu'après hivoir prié plusieurs fols de venir les revoir.
Allant de ville en ville , de tribu en tribu , demandant franchement one hospitalité qu'on ne lui refusait Jamais , Yohiey pansourot toute l'Egypte et la Syrie. D salua ces pyramides «wkMaks , œs mitfestueases ruhies de Palmyn disséminées
comme autant de rochers dans ces mers de sables , et c
les seules traces des nations puissantes qui peuplaient Jadis
ces plaines immenses, aqjourd'hui si arides.
Observateur impartial et sage, il ne portait Jamais de Jugements d'après les opinions d'autrui : 11 voulait voir par hiiméme; et il voyait too^rs Juste, parce que, sans passions et sans pr^ugés, il ne désirait et ne cherchait que U vérité.
Il employa trois années à faire ce grand voyage, ce qui parait un prodige lorsqu'on vient à songera la modique somme qu'il avait pour l'entreprendra, n ne l'y dépensa pas tout entière, car à son retour il possédait encore vingt-cinq louis. Quelle sagesse ne lui a-t-U pas fallu pour vivre et voyager trois années entières dans un pays ravagé , où tout se paye au poids de l'or ! Mais c'est que Yolney fréquentait peu la société des villes; il était presque continuellement en voyage, et II voyageait avec la simplicité d'un philosophe et l'austérité d'un Arabe. Toi]^ours à la recherche de la vérité, il avait renoncé à la trouver parmi les hommes; Il suivait avec avidité les races des temps anciens pour découvrir le sort des générations présentes. Occupé de hautes pensées, il aimait à errer au milieu des ruines , Il semblait se complaire au milieu des tombeaux. Là H s'abandonnait à des rêveries profondes. Assis sur les monuments presque en poussière des grandeun passées , il méditait sur la fragilité des grandeun présentes; il s'accoutumait à suivre les progrès de la destruction générale, à mesurer d'un œil tranquille cet horrible abtme où vont s'engouffrer les empires et les générations , où vont s'évanouir les chimères des hommes. Cest là quil apprit à mépriser ce quil appelait les matseriet hMmaintif quil puisa ces vérités sublimes qui brillent dans ses nombreux écrits, et cette rigidité de principes qui dirigea toqjours ses actions
Après un voyage de trois années, il revint en Eurcme, et signala son retour par la publication de son f^oyage en Egypte et en Syrie. Jamais livre n'obtint un succès plus mpide, plus brillant et mofais contesté. U valut à son Jeune auteur l'estime des gens instruits , l'admiration de ses concitoyens et une célébrité européenne : il en reçut des marques flatteuses.
Le baron de Grimm ayant présenté un exemplaire du Fm/age en Egypte à Catherine II , eut l'obligeante attention de le fain au nom de Yolney. Limpératrice fit offrir à l'auteur une trèsbelle médaille d'or; mais lorsque, quelques années après, Catherine eot prix parti contre la France, Yolney se hâta d'é^ crire à Grimm la lettre suivante, en lui renvoyant la médaille :
Parit, 4 dèessabr* 1791,
«Monsieur,
« La protection déclarée que S. H. l'impératrice des Russies accorde à des Français révoltés , les secours pécuniaires dont elle favorise les ennemis de ma patrie, ne me permettent plus de garder en mes mains le monument de générosité qu'elle y a déposé. Yous sentez que Je parle de la médailled'or qu'au mob de Janricr 1768 vous m'adressâtes de la part de sa miilesté. TantqueJ'ai pu voir dans ce don un témoignage d'estime et d'approliation des principes politiques que J'ai manifes tés. Je lui ai porté le respect qu'on doit à un noble emploi de la puissance; mais ai^ourd'hui que Je partage cet or avec des hommes perven et dénaturés, de quel œil pourral-Je l'envisager? Comment souffriral^e que mon nom se trouve inscrit sur le même registre que ceux des déprédateun de la France? Sans doute l'impératrice est trompée, sans doute la souveraine qui nous a donné l'exemple de consulter les philosophes pour dresser un code de lois , qui a reconnu pour base de ces k>ia YégaUté^i la liberté, qui a affranchi ses propres serls, et qui ne pouvant briser les liens de ceux de ses boyards , les a du mohis relâchés; sans doute Catherine H n'a point entendu épouser la querelle des champions iniques et absurdes de la barbarie superstitieuse et tyrannique des siècles passés ; sans doute, enfin, sa religion séduite n'a besoUi que d'un rayon pour s'éclairer; mais en attendant, un grand scandale de contradiction existe, et les esprits droits et Justes ne peuvent consentir à le partager : veuillez donc, monsieur, rendre à l'impératrice un bienfait dont Je ne puis plusm'honorer; veuillez lui dira que si Je Tobtins de son estime. Je le lui rends pour la conserver ; que les nouvelles lois de mon pays , qu'elle persécute, ne me permettent d'étra ni Ingrat ni lâche,
NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
«t qu'apivs tant da vœux pour une gloire utile à Inhumanité, U m*est douloureux de n^avoir que des illusions à regretter.
« C. F. VOINBY. »
Le soecès brillant qu*obtlnt le Foyage en Egypte et en Syrie ne fut pas de ces succès éphémères qui ne sont dus qu^aux circonstances ou à la faveur du moment. Parmi les nombreux témoignages qui vinrent attester Texactitude des récits et la Justesse des observations , le plus remarquable sans doute est celui que rendit le général Bertbier dans la Relation de la camgne d'Egypte : « Les aperçus politiques sur les ressources de « TÊgypte, dit-il , la description de ses monuments , riiistoire « des moeurs et des usages des diverses nations qui Thabltent, <i ont été traités par le citoyen Yolney avec une vérité et une » profondeur qui n*ont rien laissé à ^Jouter aux observateurs n qui sont venus après lui. Son ouvrage était le guide des Fran- « çais en Egypte ; c^est le seul qui ne les ait Jamais trompés. »
Quelques mois après la publication de son Voyage, Yolney fut nommé pour remplir les fonctions difticUes et importantes de directeur général de l'agriculture et du commerce en Corse ; il se disposait à se rendre dans cette iie , lorsqu'un événement inattendu vint y mettre obstacle.
La France, fatiguée d'un joug imposé par de mauvaises institutions, venait de le briser. Le cri de liberté avait fait tressaillir tous les cœurs français, et fait trembler tous les trônes. De toutes parts les lumières se réunissaient en un seul faisceau pour dissiper les ténèbres de Tignorance. Le peuple venait de nommer ses mandataires , et Yolney fut appelé à siéger parmi les législateurs de la patrie.
Sur une observation que fit Goupil de Préfeln, il s'empressa de donner sa démission de la place qu'il tenait du gouvernement, ne regardant pas, disail-U, un emploi salarié comme compatible avec l'indépendante dignité de mandataire du peuple.
Il prit part à toutes les délibérations importantes, et lidèle à son manoat, il se montra toi^ours un des plus fermes soutiens des libertés publiques.
Malouet ayant proposé < de se réunir en comité secret , afin de ne point discuter devant des étrangers : « Des étrangers ! « s'écria Yolney , en est-U parmi nous? L'honneur que vous « avez reçu d'eux lorsqu'ils vous ont nommés députés , vous n fait-il oubUer qu'ils sont vos frères et vos concitoyens? « N'ont-ils pas le plus grand intérêt à avobr les yeux fixés sur « vous? Oubliez-vous qiie vous n'êtes que leurs représentants, « leurs fondés de pouvoirs ? et prétendez-vous vous soustraire M à leurs regards lorsque vous leur devez compte de toutes vos
« démarches et de toutes vos pensées? Ah ! plutôt, que la
n présence de nos concitoyens nous inspire, nous anime! a elle n'iyoutera rien au courage de l'homme qui aime sa paît trie et qui veut la servir, mais elle fera rougir le perfide et « le l&che que le s^i)our de la cour ou la pusillanimité aurait n d^à pu corrompre. »
n fût un des premiers à provoquer Torganlsatlon des gardes nationales, celles des communes et des départements, et fut nommé secrétaire dès la première année.
Il prit part aux nombreux débats qui s'élevèrent lorsqu'on agita la proposition d*acoorder au roi l'exercice du droit de paix et de guerre*.
« Les nations, dit-il, ne sont pas créées pour la gloire des N rois, et vous n'avez vu dans les trophées que de sanglants « fardeaux pour les peuples
« Jusqu'à ce Jour l'Europe a présenté un spectacle affligeant « de grandeur apparente et de misère réelle : on n'y comptait « que des nudsons de princes et des intérêts de familles; les « nations n'y avaient qu'une existence accessoire et précaire. « On possédait un empire comme des troupeaux ; pour les mefi nus plaisirs d'une fête, on minait une contrée; pour les pao- « tes de quelques individus, on privait un pays de ses ayante tages naturels. La paix du monde dépendait d'une pleurésie, 1 d'une chute de cheval ; llnde et l'Amérique étaient plongées « dans les calamités de la guerre pour la mort d'un enfant, et « les rois se disputant son héritage, vidaient leur querelle « par le duel des nations. »
■ Moaitevr du al mal 17S9.
* MoBitear da so nal «790
n finit par proposer un décret remarquable qui te temanaît par ces mots :
« La nation française s'Interdit dès ce moment d'entreprai- « dre aucune guerre tendante à accroître son territoire. »
Cette proposition fait honneur au patriotisme éclairé de Yolney , et l'assemblée se hâta d'en consacrer le principe dans la loi qui intervint. Ce fut cette même année que, sur la proposition de Mirabeau, on s'occupa de la vente des domaines nationaux ; Yolney publia dans le Moniteur quelques réflexions où U pose ces principes :
« La puissance d'un £tat est en raison de sa population ; la « population est en raison de l'abondance ; ral)ondance est en « raison de l'activité de la culture , et celles:! en raison de l'in- « térét personnel et direct, c'est-à-dire, de l'esprit de propriété : « d'où U suit que plus le cultivateur se rapproche de l'état n passif de mercenaire, moins il a d'industrie et d'activité; « au contraire, plus U est près de la condition de propriÉtaire «I lU)re et plénier, plus U développe les forces et les produits n de la terre et la richesse générale de l'État. »
En suivant ce raisonnement si Juste et si péremptoire, on arrive naturellement à cette conséquence , qu'un État est d'au tant plus puissant qu'il compte un plus grand nombre de propriétaires, c'est-à-dire, une plus grande division de propriétés.
Jamais aucune assemblée législative n'avait offert une plus belle réunion d'orateurs célèbres. Dans les discussions importantes, ils se pressaient en foule à la tribune; tous brûlaient du désir de soutenir la cause de la liberté, mais de cette Uberté sage et limitée, premier droit des peuples.
Tout le monde connaît ce mouvement oratoire de Mirabeau dans une discussion relative au clergé : Je vois d'ici la /<s
nélre d'où la main iacrilége d'un de nos rois, etc mais
peu de personnes savent à qui ce mouvement oratoire fut emprunté. Ybigt députés assiégeaient les degrés de la tribune nationale. « Yoos aussi! dit Mirabeau à Yohiey, qui tenait un « discours à la main. — Je ne vous retarderai pas longtenups. R — Montrez-moi ce que vous avez à dire.... Cela est beau , su-
ff blime mais ce n'est pas avec une voix faible , une pbyslo-
R nomie calme , qu'on tire parti de ces choses-là; donnez4es- « moi. » Mirabeau fondit dans son discours le passage relatif à Charles IX, et en tira un des plus grands effets qu'ait Jamais produits l'éloquence.
C'était peu pour le représentant du peuple de se dévouer tout entier aux intérêts de son pays, il sacrifiait encore ses veUles à l'instruction de ses concitoyens.
Amant passionné de la liberté, ennemi déclaré de tout pouvoir absolu, Yolney reconnut qu'ti n'y avait que la raison qui pût terrasser le despotisme militaire et religieux. Dans le cours de ses longs voyages, i\ avait toujours vu la tyrannie croître en raison directe de l'ignorance. U avait parcouru ces brûlantes contrées, asUe des premiers chrétiens, et maintenant patrie des enfants de Mahomet. 11 avait suivi avec tei^ reur les traces profondes de^ maux enfantés par un fanatisme aveugle; il avait vu les peuples d'autant plus ignorants qu'ils étaient plus religieux, d'autant plus esclaves et victimes de pr^ttgés absuitles qu'ils étaient plus attachés à la foi mensongère de leurs aïeux. Il avait vu les hommes plus ou moins plongés dans d'épaisses ténèbres; ti conçut le hardi prqjet de les éclairer du flambeau de la saine philosophie. C'était s'imposer la tâche de saper Jusque dans sa base le monstrueux édifice des pr^ugés et des superstitions; U fallait pulvériser les traditions absurdes, les prophéties mensongères, réfuter toutes les sahites fables, et parler enfin aux hommes le langage de la raison. Il médita longtemps ce si^et important, et publia < le fruit de ses réflexions sous le titre de Âuines, ou Méditation sur Us révolutions des empires.
Dans ce bel ouvrage ' , « U nous ramène à l'état primitif de « l'homme , à sa condition nécessaire dans l'ordre général de m l'univers; U redierehe l'origine des sodéléa civiles et les « causes de leurs formations, remonte Jusqu'aux principes « de l'élévation des peuples et de leur abaissement, développe n les obstacles qui peuvent s'opposer à l'amélioration de
« En 179t.
> Pastorct, Oiiconrt d« réception à l' Académie.
DE C. F. VOLNEY
■ rhomme. » Eo pliikMophe habile, en profond oonnaisMor da oœur humain , U ne se borne pas à émettre des préceptes arides : U sait captiver l*attentlon et s'attacher à rendre attrayante Tanstère vérité ; 11 anime ses tableanx. Tout à coup U dévoile à nos regards one Immense carrière, il représente à nos jeax étonnés une assemblée générale de tons lespeapks. Tdates les passions, toutes les sectes religieuses sont en ptéseoce ; c'est un combat terrible de la vérité contre Terreur. 0 dépouille d\me main hardie le fanatisme de son masque hypocrite; 11 brise les fers honteux forgés par des hommes sacrilèges; U les montre tOQtfours guidés par un vil intérêt, établissant leurs jouissances égoïstes sur le malheur des humains, et s*appliquant exclusivement & les maintenir dans une ignorance profonde. Il leur fait apparaftre la liberté comme une déesse vengeresse; et comme la tête de Méduse, son nom seul frappe d*efEroi tous les oppresseurs, et réveille Tespoir dans le cœur des opprimés. Le premier élan des peuples éclairés est pour la vengeance; mais le sage législateur calme leur fureur , r^rime leur impétuosité , en leur apprenant jiua la liherté n'existe que par l&JuUéee, ne s'obtient que par la mumiMêion aux 2oû, et ne se conserve que par Vob$erv<Uio» de «et detfoin.
Dès 1790, il avait pressenti les conséquences terribles qu'auraient sur nos colonies les principes et surtout la conduite de quelques soi-disant amis des noirs. U conçut que ce pourrait être une entreprise d'un grand avantage iMiblic et privé , d'établir dans la Méditerranée la culture des productions du tropique; et parce que plusieurs plages de la Corse sont asseac chaudes pour nourrir en pleine terre des orangers de vingt pieds de hauteur, des bananiers, des dattiers, et qu» des échantillons de coton avaient d^à réussi, il conçut le projet d'y cultiver et de susciter par son exemple ce genre d'industrie.
Yolney se rendit en Corse en 1793, et y acheta le domaine de la Confina, près d'AJaodo : 11 y Ht faire à ses frais des essais dispendieux ; et bientôt des productions nouvelles vinrent attester que la France, plus que tout autre pays, pourrait prétendie à l'indépendance commeroiale, puisque ééik si riche de ses propres produits, elle pourrait encore offrir ceux du nouveau monde. Mais ce n'était pas seulement vers ramélloratlon de l'agriculture que se dirigeaient les efforts de Yolney : il méditait sur la Corse un ouvrage dont la perfection aurait sans doute égalé l'importance, si nous en jugeons toutefois par les fragments qu'il en a laissés.
Us troubles que Pascal Paoli suscita en Corse, forcèrent Volney d'interrompre ses travaux et de quitter cette lie. Le domaine delà Confina, que l'auteur des Ruines appelait ses PetUa Inde», fut mis k l'encan par ce même Paoli, qui lui avait donné tant de fois l'assurance d'une sincère amitié.
Ccst pendant ce voyage en Corse qu'il fit la connaissance du jeune Bonaparte, qui n'était encore qu'officier d'artiUerie. Le jugement qu'il émit dès lors est un de ceux qui démontrent le plus à quel haut degré il portait le génie de l'obeervatioo. Quelques années après, ayant appris en Amérique que le commandement de l'armée dltalie venait de lui être confié : « Pour peu que les circonstances le secondent, dit-il en prén sence de plusieurs réfugiés français , ce sera la tête de César « sur les épaules d'Alexandre. »
Cependant la liberté avait dégénéré en licence; l'anarchie versait sur la France ses poisons destructeurs. Vokiey, qui ne pouvait plus défendre à la tribune les principes de la justice et de l'humanité, les proclamait dans des écrits pleins d'énergie et de patriotisme, et ne craignit pas de braver les hommes de 93 : tantôt il les accablait sous le poids de l'évidence, et leur reprochait hardiment leurs forfaits Journaliers; tantôt, maniant l'arme acérée du sarcasme, il s'écriait :
« Modernes Lycurgues, vous parlez de pain et de fer : le « frr des piques ne produit que du sang ; c*est le tst des char- « raes qni produit du pain ! »
Cen était trtyp sans doute pour ne pas subir le sort de tout homme vertueux, de tout patriote éclairé : Volney lût dénoncé comme royalitU, et chargé de fers; sa détention dura dix moto, et U ne dut sa liberté qu'aux événements du 9 ther^ midor.
Enfin l'horizon s'édalrdt après l'orage, et un gouvemeiKnt nouveau parut vouloir mettre tous ses efforts à obte-
nir le titre de gouvernement réparateur. On donna une forle impulsion à l'instruction publique; une école nouvelle fui établie en France, et les professeurs en furent choisis parmi les savants les plus illustres.
L'auteur des Ruines, appelé à hi chaire d'histoire, accepta cette charge pénible, mais qui portait avec elle une bien douce récompense pour lui, puisqu'elle lui offrait les moyens d'être utUe. Tout en enseignant l'hlstoiie , U voulait chercher à diminuer l'hifluence journalière qu'elle exerce sur les actions et les opinions des hommes; il la regardait ajuste titra comme l'une des sources les plus fécondes de leurs pr^ugés et de leurs erreurs : c'est en effet de l'histohre que dérivent la presque totalité des ophiions religieuses et la phipart des maximes et des principes politiques souvent si erronés et si dangereux qui dirigent les gouvernements, les consolident quelquefois, et ne les renversent que trop souvent II chercha & combattre ce respect pour l'histoire, passé en dogme dans le système d'éducation de l'Europe, et s'attacha d'autant plus à l'ébranler , qu'éclairé par des recherches savantes , Il lyôutalt moins de fol à ces raconteurs des temps passés, qui écrivaient souvent sur des ouKdire et toujours poussés par leurs passions. Conunent en effet croirons-nous à la véracité des anciens historiens , lorsque nous voyons sans cesse les événements d'hier dénaturés ai^ourd'hui?
Dans ses leçons à l'école normale, Volney se livra à des considérations générales, mais approfondies, et qui n'était'nt à ses yeux que des éléments préparatoires aux cours qu'il se proposait de faire. La suppression de cette école di^jà célèbro vint interrompra ses travaux.
Libra alors, mais fatigué des secousses journalières d'une politique orageuse, tourmenté du désir d'être utile lors même qu'on lui en ôtait les moyens, Vohiey sentit renaître en tuL cette passion qui dans sa jeunesse l'avait conduit en Ëgypt*) et en Syrie. L'Amérique devenue libre marchait tk pas da géant vers la chiilsation : c'était sans doute un si^et digne de ses observations; mais en entreprenant ce nouveau voyage, il était agité de sentiments bien différents de ceux qui l'avaienf jadis conduit en Orient.
« En 1785 , nous dit-il luinnême , il était parti de Marseille « (I de plein gré, avec cette alacrité, cette confiance en autrui « et en soi qu'Inspire la jeunesse; il quittait gaiement un pays « d'abondance et de paix , pour aller vivre dans un pays de « barbarie et de misère, sans autre motif que d'employer le «t temps d'une jeunesse inquiète et active à se procurer des « connaissances d'un genre neuf, et à embellir par elles le « reste de sa vie d'une auréole de considération et d'estime.
« En 1796, au contraire, lorsqu'il s'embarquait au m\re, « c'était avec le dégoût et l'indifférence que donnent le spoc- <c tacle et l'expérience de rii\|ustlce et de la persécution. Trist; « du passé, soucieux de l'avenir, il allait avec défiance cWt « un peuple libre, voir si un ami sincère de cette liberté pro- M fanée trouverait pour sa vieillesse un asile de paix, dont n l'Europe ne lui offrait plus l'espérance. »
Mais à peine arrivé en Amérique, après une longue et pénible traversée, loin de se livrer à un repos nécessaire et qu'il semblait y être venu chercher, Volney, toujours avide d'instruction, ne put résister à la vue du vaste champ d'observations qui s'ouvrait devant lui. U s'était depuis longtemps persuadé de cette vérité, qu'il n'est rien de si difficile que de parler avec justesse du système général d'un pays ou d'une nation , et qu'on ne peut le fairequ'en observant et voyant par soi-même . Il se mit donc en devoir d'explorer cette nouvelle contrée, comme douze années auparavant U avait traversé les pays d'Orient, c'est-à-dire, presque toiijours à pied et sans guide. Ce fût ainsi quil parcourut successivement toutes les parties des ÊtatB-Cnls, étudiant le cUmat, les lois, les habitants, les mœurs, etlisant dans le grand llvrede la nature les divers changements opérés par la force toute-puissante des siècles.
Le grand WasUngton , le libérateur des États-Unis , le guerrier patriote qui avait préféré la liberté de son pays à de vains honneurs , Washington ne pouvait voir avec indifférence l'auteur des Ruines /aussi le reçut-Il avec distinction, et lui donnat-il publiquement des marques d'estime et de confiance.
n n'en fut pas de même de J. Adams , qui exerçait alors les premières fonctions de la république. Vulney, toujours siA-
NOTICE SUR LA VIE ET LES ECRITS
oèrc, avait crlUqué franchement un livre que le préildent avait IMibllé quelque temps avant d*«tre élevé à la magistrature quinquennale. On attribua généralement à une petite rancune d'auteur une persécution Injuste et absurde que Yolney eut à essuyer, n fut accusé d'être l'agent secret d'un gouvernement dont la hache n'avait cessé de frapper des hommes qui , comme lui, étaient les amis sincères d'une liberté raisonnable. On prétendit quil avait voulu livrer la Louisiantf an Directoire; tandis qu'il avait publié ouvertement que, suivant lui, l'invasion de cette provinceétait un faux calcul pioUtique.
Ce fut dans ce même temps quil fiit en butte aux attaques du docteur Priestley , aussi célèbre par ses talents que remarquable par une manie de catéchiser que l'incendie de sa maison à Londres n'avait pu guérir. Le physicien anglais n'avait pu lire de sang-froid quelques pages des Ruines sur les dl* verses croyances des peuples. Pour s'être placé entre deux sectes égdement extrêmes, il se croyait modâé, quoiqu'il prosp crivlt,avectoutelaviolencedeshommeslesplusexagérés, quiconque ne reconnaissait pas avec lui la divinité des Écritures , et ne niait pas celle de Jésus-Christ Priestley, peu^étre Jaloux de la réputation de yolney,ne négligea aucun moyen de l'engager dans une controverse suivie , voulant sans doute profiter de la célébrité du idiilosophe flrançals pour mieux établir la sienne : le sage voyageur n'opposa d'abord aux attaques souvent grossières du savant angïab que le plus imperturbable silence; mais enfin , pressé vivement par des diatribes où il était traité d'ignorant et de Hottentot, Vohiey dut se décider à répondre , et ce fut pour dire qu'il ne répondrait plus. Dans cette réponse peu connue ' , Il n'opposa aux grossièretés de son adversaire qu'une fkolde hronie, tempérée par l'urbanité française et soutenue par le langage de la raison ; il y refusa défaire sa profession de foi, « parce que, disait-Il, soit sous l'aspect n politique, soit sous l'aspect religieux, l'esprit de doute se « Ue aux Idées de liberté, de vérité, de génie, et l'esprit de « certitude aux Idées de tyrannie, d*abrutlssement et d*igno- « rance.»
Ce concours de persécutions dégoûtait Yolney de son séjour aux États-Unis , lorsque ayant reçu la nouvelle de la mort de son père, il fit ses adieux à la terre de la liberté, pour venir saluer le sol de la patrie.
A peine arrivé en France * , son premier soin fût de renoncer à la succession de son père en faveur de sa belle-mère, pour laquelle il avait to«dours en les sentiments d^m fils, parce qu'elle lui avait montré dans plusieurs occasions la sollicitude d'une mère.
Yolney avait signalé son retour d'Egypte par la publication de son Yoyage; on s'attendait généralement à voir paraître la relation de celui qu'il venait de faire en Amérique : cette espérance ftit en partie déçue.
A l'époque de l'attamchissementdes £tat»-Unis, cette belle contrée attirait l'attention générale ; chacun, fasciné par l'enthousiasme de la liberté, y voyait un pays naissant, mais d^à riche à son aurore de tous les fruits de Tége mûr. C'était, suivant la plupart, le modèle de tout gouvernement; mais suivant Yohiey, ce n'était qu'une séduisante chimère. Il avait tout vu en homme Impartial; il était revenu riche de remarques neuves , d'observations savantes : il conçut le plan d'un grand ouvrage où 11 aurait observé la crise de l'indépendance dans toutes ses phases, où il aurait traité successivement des diverses opinions qui partagent les Américains, de la politique de leur nouveau gouvernement, de l'extension probable des États, malgré leur division sur quelques points ; enfin il aurait cherché à faire sentir l'erreur romanesque des écrivains modernes , qui appellent peuple neuf et vierge une réunion d'habitants de la vieille Europe , Allemands , Hollandais et surtout Anglais des trois royaumes. Biais cet important ouvrage, dont cependant plusieurs parties étaient achevées, demandait un grand travail et surtout beaucoup de temps dont les affaires pubUques et privées ne lui permirent pas de disposer ; et d'ailleurs ses opinions différant sur beaucoup de points de celles des publidstes américains, peut-être fut-il aussi arrêté par la crainte trop fondée de se faire de nouveaux
■ f^oyea page 9K * En Jaln 1798.
ennemis, n se détermina donc à ne publier que te TaUtau du climat et du toi de$ Étatê-Uni».
Le yoyage en Egypte et en Syrie avait eu un si brillant suoces, que ce ne fut qu'avec défiance que Yolney publia te résultat des observations qu'U avait faites en Amérique. .Ce dernier ouvrage fut aussi bien accueilli que le premier. L'autour y embrasse d'un coup d'œil ces vastes régions hérissées de montagnes inaccessibles et couvertes d'immenses forêts; il en trace te plan topographique d'une main hardie; il analyse avec sagacité les variations du cUmat Sa définition pittoresque des vents est surtout remarquable. « D n'a pas songé « à les personnifier, et cependant, a dit un écrivain >, jh pren- « nent dans ses descriptions animées une sorte de forme et « de stature hom^iques. Ce sont des puissances : les Iteuves « et le continent sont leur empire; Us commandent aux nua- « ges, et les nuages, comme un corps d'armée, se ralUent sous « leurs ordres. Les montagnes, les plaines, les forêts dem viennent te théâtre bruyant des combats. L'exposition des « marches, des contrMnarches de ces tumultueux courants « d'air , qui se brisent les uns contre les autres dans des chocs « épouvantables, ou qui se précipitent entre les monts à pic « avec une impétuosité retentissante; tout ce désordre de « l'atmosphère produit un effet qui saisit à te fois l'Ame et « les sens, et tes fait tressaillir d'émotions nouvelles devant « ces nouveaux o^ets de surprise et de terreur. »
Dans cet ouvrage, comme dans son Foyage en Egypte et en Syrie, Yolney ne se borne pas à une simple description des pays qu'il parcourt : il se livre à des considérations élevées; l'utilité des hommes est toujours le but de ses recherches. L*étude qu'il avait faite de la médecine lui donnait un grand avantage sur tous les voyageurs qui l'avaient précédé ; il était plus à même de Juger du climat, d'analyser te salubrité de l'air : 11 nous retrace les effets de te peste , de la fièvre Jaune; U en recherche les diverses causes, et s'il ne nous indique pas des moyens de guérir ces terribles épidémies , du moins nous apprend4l comment on pourrait les prévenir.
Différent des autres voyageurs , Yolney ne nous entretient Jamate de ses aventures personnelles ; Il évite avec soin de se mettre en scène, et ne parie même pas des dangers qu'U a courus. Ce n'est cependant qu'exposé à des périls de toute espèce quil a pu voyager dans les pays ravagés de l'Orient el dans les sombres forête de l'Amérique, n avait d'autant plut à craindre te cruauté des hommes et les attaques des bêtes féroces, qu'il négligeait de prendre les précautions les plut simples qu*Uidique la prudence ; aussi n'échappa-t-ll plusieurs fois que par miracle. En traversant une des forête des Étets- Unte, Il s'endormit au pied d'un chêne; à son réveil, U secoue son manteau, et reste pétrifié à la vue d'un serpent à sonnettes. L'affireux reptile, troublé dans son repos, s'élance et disparaît parmi les arbres; on n'entendait plus le bruit de ses écailles, avant que Yolney, glacé de terreur, eût songé à s'enfuir.
Pendant ce voyage, on avait créé en France ce corps littéraire qui sut en peu d'années se placer au premier rang des sociétés savantes de l'Europe. L'illustre voyageur fut appelé à siéger à l'Académie : cet honneur lui avait été décerné pendant son absence; il y acquit de nouveaux droite en publtent les observations qu'il avait faites aux ÉUts-Unte.
Trote années s'étaient écoulées députe quil avait quitté la France, et les orages politiques n'étaient pas apateés : les factions s'agitaient encore et dominaient tour à tour. Yolney ne voulut pas reparaître sur te scène politique, et chercha dans l'étude des consolations contre les peines que lui causaient les malheurs de sa patrte.
A peu près vers cette époque , il vit arriver chez lui le général Bonaparte, qu'U n'avait pas vu députe i^nsieurs années , et que le mouvement des partte avait fait priver de son grade. « Me voite sans emploi, dlt41 à Yolney; Jo me oonsoto « de ne plus servir un pays que se dteptent les tecUons. Je ne « pute lester ofalf ; Je veux chercher du service ailleurs. Yous «c connaissez te Tuiquie ; vous y avez sans doute conservé des « relations; Je viens vous demander des renseignemente, et
> Uya, Di«eonn de rAcsdémit.
DE C. F. VOLNEY
mloiit &n lettres de recommandation pour ce peyi : mes aerrieet dans ParttUerie penvent m'y rendFe tièMitile. C^t parce que Je connais ce pays , répondit Yolney , <|ne Je ne TOUS conseiOerai jamais de tous y rendre. Le premier reproche qv'on voos y fera , sera d'être chrétien : il sera bien in- Joste sans doute, mais enfin on vous le fera, et iitwsen souffrirez. Tous allez me dire peut-être que vous vous ferez musulman : faible ressource, la tache originelle vous restera toq|oaffs; plus vous développerez de talents, plus vous aurez à souffrir de pefsécutlons. — Eh bien, n'y songeons plus. Uni en Russie; on y accueille les Français. Catherine vous a donné des marques de considénKion; vous avez des corn^ondanees avec ce pays, vousy avez des amis. —Le renvoi de ma médaille a détruit toutes «s relatloBs. D'aiHeurs les Français qu'on accueille aujourd'hui en Russie, ne sont paseeiiz qui appartiennent à votre ophiion. Groyez-mol , renoncez à votre projet; c'est en France que vos talents ttoaveroBt le plus de chances favorables : plus les ItecHons se sneoèdent rapidement dans un pays , moins une destitution yestdnrable. - raitouttentépourétreréhitégré; tienne m'a réussi. — Le gouvernement va prendre une nouvelle foeme, et Laréveillèreliépeaux y aura sans doute de lloflnenee : c'est mon compatriote, Il AU antrefcris mon coUègne; J'ai llett de croire que ma reoommandatk» ne eera pas sans effet auprès de lui. Je vais rinviter à d^euner pour de* main : trouvez-vous-y, nous ne serons que nous trois. » Le d^fenncreutlleuen eCfet; la ooovcnatlon de Bonaparte frappa Larévelllère, d^ prévenu par Vobiey. Le d^té pràcnta le lendemain legénéralà son ooOègne Barras, qui le ftt réintégrer.
Une Uaiaoo InUme ne tarda pas à s^étabttr entre le vertueux dloycn qui voulait par-deseus tout la liberté de son pays, et l'homme extraordinaire qui devait l'asservir; mais Vohiey, toujours modéré dans sa conduite et ses opfaiions politiques, était loin d'approuver la pétulante activité de Bonaparte.
Vers la fin de 1799, Vohiey, convataiea que la liberté al* lait périr tous les coups de l'anarchie, seconda le 18 brumaire de tous ses efforts. Le surlendemain de cette Journée, Bonaparte hii envoya en présent un supertw attelage qu'il ifAiia; quelques semataies après, Il lui fit offlr^ par un de sa aides de camp le mhilstère de l'hitérieur. « Dites an pre- « mier consul, répondit Tolney , qify est beaucoup trop bon « cocher pour que Je puisse m'attder à son char, n voudra « k conduire trop vile, et un seul cheval rétif pourrait fsÉie « aller chacun de son côté le cocher, le char et les chevaox. » Malgré cette hidépendanoe decamelère, que le consul Butait pas accoutumé à trouverdau ceux qui rentooralent, Yolney conttaMia prés de denx ans à étn admto dans son taithnSté; Il ne tarda pas à s'aperwvoir cependant que l'austérité de son langage eommençait à déplâtre, et qu^on voulait surtout en écarter cette familiarité qu'on avait accoeUlieJusqutaiorB. Un Jour que, dans une discussion importante et secrète, le côté avantageux d'une mesure avait été trop vanté, et l'hitérét de rhumanité beaucoup trop négligé : « Cest encore de la « eerveUe qu'il y a là ! » s'écria Yolney en mettant la main sur le oceur du premier consul.
On a cru généralement que leur rupture avait éclaté à l'occasion de l'influence que le premier consul se préparait à tendre au clergé, n est certain que Yolney lui fit quelques obser^ valions sur la nécessité d'une extrême circonspection dans cette mesure; mais si oes observations fuient reçues firaidement, on peut assurer que le consul dissimula une partie du mécontentement qu'elles lui hispiraient Les débats furent beaoooi^ plus vifs sur l'expédiUon de Saint-Domingue. Yolney, qui avait été appelé à la discuter dans un conseil privé , s'y offiOBa de tout son pouvoir. D représenta avec force tous les obêtades qu'on aurait à surmonter et tout ce qull y aurait encore à crahidre, en supposant qu'on parvint à s'emparer de rOe. « Admettons, i^ta-t-il, que les nègres, libres « deiRda douze ans, veuillent bien rentrer dans la servitude, « que Touasaint-Louvertnre vous tende les bras, que votre m armée s'acclimate sans danger, que votre colonie reprenne « mm ancienne activité ; eh bien ! même dans ces suppositions « qui me semblent contraires aux notions du plus simple bon ■ sens, vous commettrez la plus grave des fautes. Pensez-vous
« que les Aurais, ai^ourd'hui seuls [ « ne vous feront pas bientôt une nouvelle guerre pour s'«i„ « parer de cette oolonle 7 Est-ce donc pour eux que vous vou> « lez faire tant de sacrifices? Qu*est-oe qu'un domaine qui « n\ittn point à ses maîtres de communication directe pour « l'exploiter, et encore moins pour la défendre ? » Quelques mois après, les désastres de Saint-Doaslngue furent connus : des amis de oour ne manquèrent pas de répéter an premier consul les propos que Yolney avait tenus contre cette expédition , dont il avait si clairement prédit les suites ; et , suivant l'usage, ces propos furent commentés et envenimés.
Mais ce qui romi^t pour toqlours toute communication cntieenx, ee ftit la conduite que Unt le philosophe au moment de ravéaement à l'empire. Yohiey avait concouru au I6 brumaire, dans l'espoir que la France en recudlierait une paix durable et un gouvernement constitutionnel. Le Utrs pompeux de Sénat conservatenr avait fasdné ks yeux de la nation, et Yohiey , comme tant d'autres , crut y voir un autel sur lequi4 on alimenterait le feu de la liberté. Il ne vit dans les sénateurs que les mandataires de la nation, chargés de conserver le dépôt sacré des pactes qui établiraient un Juste équilibre entre les droits des peuples et ceux des souvendns. n fut aussi iatté que surpris d'èUm appelé àalégex sur la chaire curule. Il accepta cette dignité, parce qu'U la considérait moins comme une récompense honorifique , que conune une charge importante, et dont les devoirs étalent beaux à remplir. Son Illusion dura peu. U ne dissimula pas Àquelqnes ands intimes sa craints de voir le sénat devenir «n tastniment d'oppression pour la liberté Indlvldoelle comme pour la liberté publique , et dès Ion II crut devoir à sa réputation l'obligation d'un grand acte. An moment même nu l'on proclamait l'empire , U envoya an nouvel empereur et au sénat cette démission qui fit tant de bruit en France et en Europe. L'empereur en tut vivenent irrité; mais taqjours maître de lulHonéme quand il n'était pas pris au dépourvu. Il sut contenir sa ooièfe; et le lendemain, apercevant Yolney parmi les sénateuie qui étalent venus en corps lui rendre hommage et prêter serment de fidélité, il perce la foule , le thne à l'écart, et reprenant son ancien ton affectueux i « Qu'aves-vous fait, Yolney? lui dit-Il; est- « ce le signal de la résistance que vous avez voulu donner? « Pensez^vous que cette démission toit acceptée? Si, comme « vous le dites, vous désires vous retirer dans le Midi, vos « congés seront prolongés tant que vous voudrei. » Qudques Jours après, le sémt décréU qu'U n*aooq[>teralt la démission d'aucun de set membres.
Forcé de reprendre sa di^ilté de sénateur, et décoré du titre de comte, Yolney, désirant ne plus paraître sur la scène poUtlque, se retira k la campagne, où il reprit ses travaux historiques et philologiques. Il s'y adonna partieuliêreaient à rétnde des langiiM de l'Asie, fl attribuait à notre ignorance abeolne des langues orientaies , cet ékHgnement qui existe et se mahitient opinifttrément depuis tant de slèeies entra les Aalatiqnes et les Européens. En effet, quN» supposa que l'usage de ces langues devienne tout à coup commun et familier, et cette ligne tranchante de contrastes s'efface en peu de temps; les relations commerciales n'étant plus entravées par la dlificulté de s'entendre , deviendraient plus f^uentes , plus directes; et bientôt s'établirait un nivellement de connaissances , qui amènerait insensiblement un rapprochement de moeurs, d'usages et d'ophiions.
Yolney nous dit lui-même que le but qu'il s'est proposé en publiant son premier ouvrage intitulé Simpli/kation des langues orientales, ftatde faire un premier pas fondamental qui put en fadliter l'étude ; mais ce premier pas parut d'une telle importance k k Société asiatique séant à Calcutta, qu'elle s'empressa de compter Yobiey au nombre de ses membres. Cet hommage flatteur de la seule société savante qui pût Juger du mérite de son ouvrage, encouragea Yolney à donner plus d'étendue au premier plan qu'il s'était tracé ; et il osa entreprendre de résoudre un problème réputé Jusqu'à présent insoluble, celui d'un alphabet universel au moyen duquel on pût écrire fadlemeot toutes les langues.
£ni803 , le gouvernement français fit entreprendre le grand et magnifique ouvrage de la Description de l'Egypte ; on devait y Joindre une carie géographique sur laquelle on vou.-
ji NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE C. F. VOLNEY.
lait tracer la double nomenclalare arabe et française : au premier coup d*œll la chose fut Jugée impraticable k cause de la différence des prononciations. Yoloey fut invité à faire rapplication de son système ; mais il n'y consentit qu'à condition qu'il serait préalablement examiné par un comité de savants; ne voulant pas, disait-il, hasarder riionneor d'un monument public pour une petite vanité personnelle. On nomma une commission de douze membres , et le nouveau système de transcription européenne fut admis à une grande minorité.
Ce nouveau sneoès fut une douce récompense de ses ailles travaux. Il continua de diriger ses recherches vers cette nouvelle branche de savoir, et publia successivement plusieurs autres écriU , où il continua de présenter des développements nouveaux & sa première idée philanthropique deooncourir à rapprocher tous les peuples; nous avons de lui VHélfrtu timplifié, Y Alphabet européen, on Rapport tur lei vocabulaires comparés du profesteur Pallas, et un Discours sur Vétude philosopMque des langues,
La suppression de l'école normale avait mis fin aux cours d'histoire queVolney avait ouverts d'une manières! brillante; mais elle n'avait pas interrompu ses nombreuses et profondes recherches sur les anciens historiens. Dès I78I , il avait soumis à l'Académie un essai sur la chronologie de ces premiers peuples dont il avait été observer les monuments et les traces dans les pays qu'ils avaient habités. En I8ii, il publia ses Nouvelles recherches sur VhUtoire ancienne. Il y interroge tour à tour les plus anciennes traditions, les combat les unes par les autres , et par un système continuel de comparaison, il parvient à dégager les faits des nombreuses fables qui les dénaturaient, peu d'historiens résistent à cette espèce d'enquête Juridique; c'est dans leur propre arsenal qu'il va chercher des armes pour les. combattre, et il le fait d'une manière victorieuse. Il s'attache surtout à résoudre le grand problème assyrien, et le résout à l'honneur d'Hérodote, qui est démontré l'auteur le plus profonde! le plus exact des anciens. Cet ouvrage , firuit d'un travail immense et preuve d'une érudition profonde, eût suffi pour la gloire de Vohiey.
L'étude opiniâtre à laquelle 11 se livrait sans cesse abrégea ses Jours. Sa santé, qui avait toujours été délicate, devint languissante, et bientôt 11 sentit approcher sa fin; elle fut digne de sa vie.
« Je connais l'habitude de votre profession, dit-il à son mé- « dedn trois Jours avant de mourir; mais Je ne veux pas que « vous traitiez mon imagination comme celle des autres ma- « lades. Je ne crains pas la mort Dites-mol franchement ce R que vous pensez de mon état, parce que J'ai des dispositions « à faire. » Le docteur paraissant hésiter : « J'en sais assez, « reprit Yoloey; faites venir un notaire. >»
U dicta son testament avec le plus grand calme; et n'abandonnant pas à son dernier moment l'idée qui n'avait cessé de l'occuper pendant vingt-dnq ans, et craignant sans doute que set essais ne fussent interrompus après lut, il consacm
une somme de vingt-quatre mille francs pour fonder un prix annuel de douze cents francs pour le meilteur ouvrage sur l'étude philosophique des langues.
Yolney mourut le 26 avril I820; les regrets de toute la France se sont mêlés aux larmes d'une épouse, modèle de son sexe, dont la bienfaisance fait oublier aux pauvres la perte de leur protecteur, et dont les vertus rappellent les qualités de celui dont elle sut embellir la vie.
Parvenu aux honneurs et à une brillante fortune, et ne les devant qu'à ses talents supérieurs, Yolney n'en faisait usage que pour rendre heureux tous ceux qui l'entouraient U se plaisait surtout à encourager et à secourir des hommes de lettres indigents. Le malheureux pouvait réclamer l'aj^ui de ce citoyen vertueux , qui ne résistait Jamais au plaisir d'être utile.
Dans sa carrière politique, il se montra toujours ami sincère d'une liberté raisonnable, et ne dévia Jamais de ses principes de Justice et de modération. Un de ses amis le félicitait un Jour sur sa lettre à Catherine : « Et moi. Je m'en suis re- «penti, dit-il aussitôt avec une sincérité philosophique. « Si, au lieu d'Irriter ceux des rois qui avaient montré des « dispositions favorables à la philosophie, nous eussions « maintenu ces dispositions par une politique plus sage et « une conduite plus modérée, la liberté n'eût pas éprouvé « tant d'obstacles, ni coûté tant de sang. »
La modestie et la simplicité de son caractère et de ses mœurs ne l'abandonnèrent Jamais, et les honneurs dont il fut revêtu ne l'éblouirent pas un instant « Je suis toujours « le même, écrivait -il à un de ses Intimes amis; ou peu « comme Jean la Fontaine, prenant le temps comme il vient « et le monde comme il va ; pas encore bien accoutumé à m'ena tendre appeler monsieur le comte, mais cela viendra avec a les bons exemples. J'ai pourtant mes armes, et mon cachet a dontje vous régale : deux colonnes asiatiques ruinées, d'or, n bases de ma noblesse, surmontées d'une hirondelle emblé- « matique ( fond d'argent ) , oiseau voyageur, maisjtdèle , qui « chaque année vient sur ma cheminée chanter printemps et ic Uberté. »
On a souvent reproché à Yolney un caractère morose et une sorte de disposition mlsanthropique, dont il avait montré des germes dans les premières années de sa vie. Ce reproche , il faut l'avouer, n'a pas toujours été sans fondement; ces dispositions furent quelquefois l'effet d'une santé trop languissante; peut-être aussi doit -on les attribuer h cette étude profonde quil avait faite du cœur humain , dans le cours de sa vie politique. « Malheur, a dit un sage, malheur à « l'homme sensible qui a osé déchirer le voile de la société, « et refuse de se livrer à cette illusion théAtrale si nécessaire « à notre repos ! son âme se trouve en viedans le sein du néant ; « c'est le plus cruel de tous les supplices » Yolney déchira le voile.
Adolphe B0SSA1V6B.
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