CHAPITRE XV
Le siècle nouveau.
A peine eut-il achevé ces mots, qu'un bruit immense s'éleva du côté de l'occident; et y tournant mes regards, j'aperçus à l'extrémité de la Méditerranée, dans le domaine de l'une des nations de l'Europe, un mouvement prodigieux; tel qu'au sein d'une vaste cité , lorsqu'une sédition violente éclate de toutes parts , on voit un peuple innombrable s'agiter et se répandre à flots dans les rues et les places publiques. Et mon oreille, frappée de cris poussés jusqu'auxcieux, distingua par intervalles cesphrases :
« Quel est donc ce prodige nouveau? quel est ce fléau cruel et mystérieux? Nous sonunes une nation
nombreuse , et nous manquons de bras ! nous avons un sol excellent, et nous manquons de denrées ! nous sommes actifs, laborieux, et nous vivons dans l'indigence! nous payons des tributs énormes, et l'on nous dit qu'ils ne suffisent pas ! nous sommes en paix au dehors, et nos personnes et nos biens ne sont pas en sûreté au dedans! Quel est donc l'ennemi caché qui nous dévore? >
Et des voix parties du sein de la multitude répondirent : « Élevezunétendarddistinctif autour duquel se rassemblent tous ceux qui , par d'utiles travaux « entretiennent et nourrissent la société , et vous connaîtrez l'ennemi qui vous ronge. »
Et l'étendard ayant été levé, cette nation se trouva tout à coup partagée en deux corps inégaux, et d'un aspect contrastant : l'un, innombrable et presque total, offrait, dans la pauvreté générale des vêtements et l'air maigi^ et hâlé des visages , les indices de la misère et du travail; l'autre, joeftïprotçie, fraction insensible , présentait , dans la richesse des habits chamarrés d'or et d'argent, et dans l'embonpoint des visages , les symptômes du loisir et de l'abondance.
Et considérant ces hommes plus attentivement, je reconnus que le grand corps était composé de laboureurs, d'artisans, de marchands, de toutes les professions laborieuses et studieuses utiles à la société , et que dans le petit groupe il ne se trouvait que des ministres du culte de tout grade (moines et prêtres), que des gens de finance ^ d'armoirie, de livrée, des chefs militaires et autres salariés du gouvernement.
Et ces deux corps en présence, front à front, s'étant considérés avec étonnement, je vis, d'un côté, naître la colère et l'indignation; de l'autre, un mouvement d'effroi ; et le grand corps dit dxxplus petit:
« Pourquoi êtes-vous séparés de nous? N'étesvous donc pas de notre nombre? »
« Non, répondit le groupe : vous êtes le peuple; nous autres, nous sommes un corps distinct, une classe privilégiée f qui avons nos lois, nos usages, nos droits à part. »
LB PBUPLB.
Et de quel travail viviez-vous dans notre société?
LES PBIYILBOIBS.
Nous ne sonunes pas faits pour travailler.