TROISIÈME SÉANCE
CootiniiAttoii da méine sujet. — Quatre classes principales dlitelorieiis avec des degrés d*a«torité divers : l* hisiorieDs actears; 2* liistorleos témoiiis; S" historiens aoditeors de témoins ; 4* historiens sur ool-dire ou traditions. — Altération inévitable des rédts passés de boache en bouche. — Absurdité des traditions des temps reculés, commune à tous les peuples. — Elle prend sa source dans la nature de Tentendement humain. —Caractère de l'histoire toujours relatif an degré d'ignorance ou de civilisation d*nn peuple. — Ga* ractère de Tbistoire chez les anciens et chez les peuples sans imprimerie. — Effets de llmprimerie sur l'histoire. — Changement qu'elle a produit dans les historiens modernes. — Disposition d'esprit la plus convenable à bien Ure l'histoire. —Ridicule de douter de tout, moins dangereux que de ne douter de ilen. — Être sobre de croyance.
rious avons vu que, pour apprécier la certitude des faits historiques , Ton devait peser , dans les narrateurs et dans les témoins ,
1** Les moyens d'instruction et d'information;
2^ L'étendue des facultés morales, qui sont la sagacité, le discernement;
3* Les intérêts et les affections d'où peuvent résulter trois espèces de partialités : celle de la contrainte , celle de la séduction , et celle des préjugés de naissance et d'éducation. Cette dernière, pour
être excusable, n'en est que plus puissante et plus pernicieuse, en ce qu'elle dérive et qu'elle s'autorise des passions même et des intérêts des nations entières, qui, dans leurs erreurs non moins opiniâtres et plus orgueilleuses que les individus, exercent' sur leurs membres le plus arbitraire et le plus accablant des despotismeSf celui des préjugés nationaux , soit civils , soit religieux.
Nous aurons plus d'une occasion de revenir sur ces diverses conditions de la valeur des témoignages. Aujourd'hui, continuant de développer la même question , nous allons examiner les divers degrés d'autorité qui résultent de leur éloignement plus ou moins grand, plus ou moins médiat des faits et des événements.
£n examinant les divers témoins ou narrateurs de l'histoire, on les voit se ranger en plusieurs classes graduelles et successives, qui ont plus ou moins de titres à notre croyance : la première est celle de l'historien acteur et auteur; et de ce genre sont la plupart des écrivains de mémoires personnels, d*actes civils, de voyages, etc. Les faits, en passant immédiatement d'eux à nous, n'ont subi que la moindre altération possible. Le récit a son plus grand degré d'authenticité; mais ensuite la croyance en est soumise à toutes les conditions morales d'intérêt, d'affection et de sagacité dont nous avons parlé, et son poids en reçoit des défalcations toujours assez nombreuses , parce que là se trouve agir au premier degré l'intérêt de la personnalité.
Aussi les écrivains autographes n'ont-ils droit à notre croyance qu'autant que leurs récits ont
1» De la vraisemblance; et il faut avouer qu'en quelques cas, ils portent avec eux un concours si naturel d'événements et de circonstances , une série si bien Hée de causes et d'effets, que notre confiance en est involontairement saisie , et y reconnaît, comme l'on dit, le cachet de la vérité, qui cependant est encore plus celui de la conscience;
3« Autant qu'ils sont appuyés par d'autres témoignages, également soumis à la lot des vraisemblances : d'où il suit que, même en leur plus haut degré de crédibilité, les récits historiques sont soumis à toutes les formalités judiciaires d'examen et d'audition de témoins , qu'une expérience longue et multipliée a introduites dans la jurisprudence des nations; que par conséquent, im seul écrivain, un seul témoignage, n'ont pas le droit de nous astreindre à les croire; et que c'est même une erreur de regarder comme constant un fait qui n'a qu'un seul témoignage, puisque, si l'on pouvait appeler plusieurs témoins,
il pourrait y survenir, il y surviendrait certainement contradiction ou modification. Ainsi Ton regarde vulgairement les Commentaires de César comme un morceau d'histoire qui, par la qualité de son auteur, et parce quMl n*a pas été contrarié , porte un caractère éminent de certitude. Cependant Suétone nous apprend qu'Àsiniua PoUUm avait observé dans ses Annales, qu'un grand nombre de faits cités par César n'étaient pas exactement tels qu'il les avait représentés, parce que très-souvent il avait été induit en erreur par les rapports de ses officiers; et PoUkm, que sa qualité d'homme consulaire et d'ami d'Horace et de Virgile rend un témoin de poids, indiquait que César avait eu des intérêts personnels de déguiser la vérité ^
La seconde classe est celle des témoins immédiats et présents à l'action , ne portant pas l'apparence d'un intérêt personnel , comme l'auteur acteur ; leur témoignage inspire, en général, une plus grande confiance, et prend un plus haut degré de crédibilité , toujours avec la condition des vraisemblances , t" selon le nombre de leurs témoignages; T selon la concordance de ces témoignages; 8*" selon les règles dominantes que nous avons établies de jugement sain , d'observation exacte , et d'impartialité. Or si l'expérience journalière de ce qui se passe autour de nous et sous nos yeux , prouve que l'opération de constater un fait, même notoire, avec évidence et précision, est une opération délicate et soumise k mille difficultés , il en résulte, pour quiconque étudie l'histoire , un conseil impérieux de ne pas admettre légèrement comme irrécusable, tout ce qui n'a pas subi l'épreuve rigoureuse des témoignages suffisants en qualité et en nombre.
La troisième classe est celle des auditeurs de témoins, c'est-à-dire, de ceux qui ont entendu les faits de la bouche du témoin ; ils en sont encore bien près , et là cependant s'introduit tout à coup une différenceextréme dans l'exactitude du récit et dans la précision des tableaux. Les témoins ont vu et entendu les faits, lairs sens en ont été frappés; mais en les peignant dans leur entendement, ils leur ont déjà imprimé , même contre leur gré , des modifications qui en ont altéré les formes ; et ces formes s'altèrent bien plus, lorsque, de cette première glace ondulante et mobile, ces faits sont réfléchis dans une seconde aussi variable. Là , devenu non plus un être fixe et positif, comme il l'était dans la nature, mais une image fantastique, le fait prend d'esprit en esprit, de bouche en bouche , toutes les altérations qu'introduisent l'omission , la confusion , l'addition des circonstances; il
« Suétone, Fie de Cétar, g 64.
LEÇONS DH1ST0IRE
est commenté , discuté , interprété, traduit ; toutes opérations qui altèrent sa pureté native, mais qoi exigent que nous fassions ici une distinction importante entre les deux moyens employés à le tnnsmettre : celui de la parole, et celui de l'écriture. Si le fait est transmis par l'écriture, son état est, dès ce moment, fixé, et il conserve d'une manière immuable le genre d'autorité qui dérive da eara^ tère de son narrateur. Il peut bien déjà être déflguré; mais tel qu'il est écrit , tel il demeure ; et si, comme il arrive , divers esprits lui donnent diverses acceptions, il n'en est pas moins vrai qu'ils sont obligés de se raccorder sur ce type sinon original, du moins positif; et tel est l'avantage que procure tonte pièce écrite , qu'elle transmet immédiatement , malgi^ les intervalles des temps et des lieux , Teiistence quelconque des faits ; elle rend présentie narrateur, elle le ressuscite , et à des milliers d'années de distance , elle fait converser tête à tête avec Cicércny Homère, ConfuHusy etc. Il ne s'agit plus que de constater que la pièce n'est point apoerjphe , et qu'elle est réellement leur ouvrage. Si la pièce est anonyme , elle perd un degré d'autheoticité , et son témoignage , par cela qu'il est masqué, est soumis à toutes les perquisitions d'une sévère critique , à tous les soupçons que £adt naître es toute occasion la clandestinité. Si la pièce a été traduite, elle ne perd rien de son authenticité; mais dans ce passage par une glace nouvelle, les foits s'éloignent encore d'un degré de leur origine; ils reçoivent des teintes plus faibles ou plus fortes, s^ )on rhabileté du traducteur ; mais du moins a-t-oa la. ressource de les vérifier et de les redresser.
Il n'en est pas ainsi de la transmission des faits par parole , c'est-à-dire de la tradition. Là se dé« ploient tous les caprices , toutes les divagations volontaires ou forcées de l'entendement; et jugez quelles doivent être les altérations des faits transmis de bouche en bouche, de génération en génération , lorsque nous voyons souvent dans une mène personne le récit des mêmes £iits varier selon lo époques , selon le changement des intérto et des affections. Aussi l'exactitude de la tradition est-elle en général décriée; et elle le devient d'autant plot qu'elle s'éloigne de sa source primitive à un plus grand intervalle de temps et de lieu. TTous en avons les preuves irrécusables sous nos propres yeux : que l'on aille dans les campagnes et même dans les villes , recueillir les traditions des anciens sur les événements du siècle de Louis XIV , et même des premières années de ce siècle (je suppose que l'on mette à part tous les moyens d'instruction provenant de pièces écrites ) , Ton verra quelle altéra-
LEÇONS D'HISTOIRE
Uon, quelle confusion se sont introduites , quelle difCérence s^établit de témoins à témoins , de conteurs à conteurs ! Nous en avons une preuve évidente dans l'histoire de la bataille de Fon/^no^, sur laquelle il y a quantité de variantes. Or si un tel état d*oubli, de confusion, d'altération, a lieu dans des temps d'ailleurs éclairés, au sein d'une nation déjà policée, et qui, par d'autres moyens, trouve le seeiet de le corriger et de s'en garantir , concluez ce qui dut arrivereliez les peuples où les arts étaientou sont dans l'enfance ou l'abâtardissement; chez qui le désordre régnait ou règne encore dans le système social, l'ignorance dans le système moral , l'indifférence dans tout ce qui excède les premiers besoins. Aussi le témoignage des voyageurs exacts nous présente-t-il encore en ce moment chez les peuples sauvages et même chez ceux que l'on appelle civilisés, la preuve de cette invraisemblance de récits; de cette absurdité de traditions dont nous parlons; et ces traditions sont nulles, à beaucoup d'égards , même dans le pays de l'Asie , où l'on en place plus particulièrement le foyer et la source ; la preuve s'en tire de l'ignorance où les naturels vivent des faits et des dates qui les intéressent le plus, puisque les Indieru, les Arabes, les Turks, les TVirioi'es, ne savent pas même rendre compte de leur âge, de l'année de leur naissance, ni de celle de leurs parents.
Cependant c*est par des traditions, c'est par des récits transmis de bouche en bouche, de générations en générations, qu'a dû commencer, qu'a nécessairement commencé l'histoire ; et cette nécessité est démontrée par les faits de la nature, encore subsistants, par la propre organisation de l'homme, par le mécanisme de la formation des sociétés.
En effet, de ce qu'il est prouvé que l'homme naît complètement ignorant et sans art ; que toutes ses idées sont le fruit de ses sensations , toutes ses connaissances l'acquisition de son expérience personnelle , et de l'expérience accumulée des générations antérieures; de ce qu'il est prouvé que l'écriture est un art extrêmement compliqué dans les principes de son invention; que la parole même est un autre art qui Va précédé, et qui seul a exigé une immense série de générations : l'on en conclut , avec certitude physique, que l'empire de la tradition s'est étendu sur toute la durée des siècles qui ont précédé l'invention de l'écriture ; j'ajoute même de récriture alphabétique ; car elle seule a su peindre toutes les nuances des faits, toutes les modifications des pensées; au lieu que les autres écritures qui peignent lesfigures , et non les sons, telles
. que les hiérog^fphes des Egyptiens, les nœuds ou qidppos des Péruviens, les tabkduxdes Mexicains, n'ont pu peindre que le canevas et le noyau des faits , et ont laissé dans le vague les circonstances et les liaisons. Or puisqu'il est démontré par les faits et le raisonnement , que tous ces arts d'écriture et de langage sont le résultat de l'état social, qui lui-même n'a été que le produit des circonstances et des besoins; il est évident que tout cet édifice de besoins , de circonstances , d'arts et d'état social , a précédé l'empire de l'histoire écrite.
Maintenant remarquez que la preuve inverse de ces faits physiques se trouve dans la nature même des premiers récits offerts par l'histoire. En effet , si , comme nous le disons , il est dans la constitution de l'entendement humain de ne pas toujours recevoir l'image des faits parfaitement semblable à ce qu'ils sont ; de les altérer d'autant plus qu'il est moins exercé et plus ignorant , qu'il en comprend moins les causes, les effets et toute l'action : il s'ensuit , par une conséquence directe^ que plus les peuples ont été grossiers , et les générations novices et barbares , plus leurs commencements d'histoire, c'est-à-dire leurs traditions, doivent être dâraisonnables, contraires à la véritable nature, au sain entendement. Or veuillez jeter un coup d'oeil sur toutes les histoires , et considérez s'il n'est pas vrai que toutes débutent par un état de choses tel que je vous le désigne; que leurs récits sont d'autant plus chimériques, représentent un état d'autant plus bizarre, qu'ils s'éloignent plus dans les temps anciens ; qu'ils tiennent plus à l'origine de la nation de qui ils proviennent; qu'au contraire, plus ils se rapprochent des temps connus, des siècles où les arts, la police, et tout le système moral ont fait des progrès , plus ces récits reprennent le caractère de la vraisemblance, et peignent un état de choses physique et moral analogue à celui que nous voyons : de manière que l'histoire de tous les peuples comparée , nous offre ce résultat général ; que ses tableaux sont d'autant plus éloignés de l'ordre de la nature et de la raison , que les peuples sont plus rapprochés de l'état sauvage , qui est pour tous l'état primitif; et qu'au contraire ses tableaux sont d'autant plus analogues à l'ordre que nous connaissons, que ces mêmes peuples s'éclairent, se policent, se civilisent : en sorte que lorsqu'ils arrivent aux siècles où se développent les sciences et les arts, on voit la foule des événements merveilleux, des prodiges et des monstres de tout genre, disparaître devant leur lumière, conune les fantômes, les larves et les spectres, dont les imaginations peureuses et malades
peuplent les ténèbres et le silence de la nuit, disparaissent devant Taube du jour et les rayons de l'aurore.
Posons donc cette maxime féconde en résultats dans rétude de Fhistoire :
« Que Ton peut calculer, avec une sorte de jus- « tesse, le degré de lumière et de civilisation d'un « peuple, par la nature même de ses récits histo- « riques; » ou bien en termes plus généraux :
« Que l'histoire prend le caractère des époques « et des temps où elle a été composée. »
Et ici se présente à notre examen la comparaison de deux grandes périodes où l'histoire a été composée avec des circonstances de moyens et de secours très-différents : je veux parler de la période des manuscrits, et de la période des imprimés. Vous savez que jusque vers la fin du quinzième siècle, il n'avait existé de livres et de monuments qu'écrits à la main , que ce fut seulement vers 1440 que parurent les premiers essais de Jean Guttemberg, d'immortelle mémoire, puis de ses associés Fusth et Scheffer, pour écrire avec des caractères, d'abord de bois , ensuite de métal , et par cet art simple et ingénieux obtenir instantanément un nombre infini de répétitions ou de copies d'un premier modèle ordonné. Cette heureuse innovation apporta dans le sujet que nous traitons, des changements qu'il est important de bien remarquer.
Lorsque les écrits , actes ou livres se traçaient tous à la main, la lenteur de ce pénible travail , les soins qu'il renouvelait sans cesse, les frais qu'il multipliait, en rendant les livres chers, les rendaient plus rares , plus difficiles à créer, plus faciles à anéantir. Un copiste produisait lentement un individu livre; l'imprimerie en produit rapidement une génération : il en résultait pour les compulsations, et par conséquent pour toute instruction , un concours rebutant de difficultés. Ne pouvant travailler que sur des originaux , et ces originaux n'existant qu'en petit nombre dans les dépôts publics et dans les mains de quelques particuliers, les uns jaloux, lesautres avares, le nombre des hommes qui pouvaient s'occuper d'écrire l'histoire était nécessairement très-borné; ils avaient moins de contradicteurs; ils pouvaient plus impunément ou négliger ou altérer ; le cercle des lecteurs étant très-étroit , ils avaient moins de juges , moins de censeurs; ce n'était point l'opinion publique, mais un esprit de faction ou de coterie qui prononçait ; et alors c'était bien moins le fonds des choses que le caractère de la personne, qui déterminait le jugement.
Au contraire, depuis l'imprimerie, les monu-
LEÇONS DHISTQIHE.
ments originaux une fois constatés, pouvant, par* la multiplication de leurs copies^ être soumis à l'examen , à la discussion d'un grand nombre de lecteurs, il n'a plus été possible ou du moins facile d'en atténuer, d'en dévier le sens, ni même d'en altérer le manuscrit, par l'extrême publicité des réclamations; et de ce côté la certitude historique a réellement acquis et gagné.
Il est vrai que chez les anciens, par cela même qu'un livre exigeait plusieurs années pour être composé, et davantage encore pour se répandre, sans que pour cela l'on pût dire qu'il fût divulgué, il était possible d'y déposer des vérités plus hardies, parce que le temps avait détruit ou éloigné les intéressés, et ainsi la clandestinité favorisait la véracité de l'historien; mais elle favorisait aussi sa partialité; s'il établissait des erreurs, il était moins facile de les réfuter ; il y avait moins de ressource à la réclamation : or ce même moyen de clandestinité étant également à la disposition des modernes, avec le moyen d'en combattre les inconvénients, l'avantage paraît être entièrement pour eux de ce côté.
Chez les anciens, la nature des circonstances dont je viens de parler, soit dans l'étude , soit dans la composition de l'histoire , la concentrait presque nécessairement dans un cercle étroit d'hommes riches, puisque les livres étaient très-coûteux, et d'hommes publics et de magistrats, puisqu'il fallait avoir manié les affaires pour connaître les faits ; et en effet nous aurons l'occasion fréquente d'observer que la plupart des historiens grecs et romains ont été des généraux, des magistrats, des hommes d'une fortune ou d'un rang distingué. Chez les Orientaux , c'étaient presque exclusiveoieot les prêtres, c'est-à-dire, la classe qui s'était attribué le plus puissant des monopoles, celui des lumières et de l'instruction. Et de là ce caractère d'élévation et de dignité dont on a fait de tous temps la remarque chez les historiens de l'antiquité, et qui fut le produit naturel et même nécessaire de l'édocation cultivée qu'ils avaient reçue.
Chez les modernes, l'imprimerie ayant multiplié et fjBicilité les moyens de lecture et de composition; cette composition même étant devenue un objet de commerce, une marchandise, il en est résulté pour les écrivains une hardiesse mereantiie, une confiance téméraire qui a trop souvent ravalé ce genre d'ouvrage, et profané la saintetéde sonbut.
Il est vrai que l'antiquité a eu aussi ses compilateurs et ses charlatans; mais la fatigue et Peunui de copier leurs ouvrages en ont délivré les âges suivants , et l'on peut dire à cet égard que les difficultés ont servi la science.
LEÇONS DHISTOIRE.
Mais d'autre part cet avantage des anciens se Eompense par un inconvénient grave, le soupçon fondé d*une partialité presque nécessitée, l» par i*esprit de personnalitédont les ramifications étaient d^autant plus étendues que Fécrivain acteur ou témoin avait eu plus de rapports d'intérêts et de passions dans la chose publique; 2* par l'esprit de Êiniille et de parenté qui , chez les anciens , et surtout dans la Grèce et dans l'Italie, constituait un esprit de action général et indélébile. Et remarquez qu'an ouvrage composé par l'individu d'une famille en devenait la commune propriété; qu'elle en épousait les opinions, par là même que l'auteur avait sucé ses propres préjugés. Ainsi un manuscrit de la famille des Fabius , des Scipions, se transmettait d'âge en âge et par héritage ; et si un manuscrit contradictoire existait dans une autre Ceimille, la plus puissante saisissait comme une rictoire l'occasion de l'anéantir : c'était en petit l'esprit des nations en grand; cet esprit d'égoîsme orgueilleux et intolérant, par lequel les Romains et les Grecs, ennemis de l'univers, ont anéanti les livres des autres peuples, et par lequel nous privant du plaidoyer de leurs parties adverses dans la cause célèbre de leurs rapines, ils nous ont rendus presque complices de leur tyrannie, par l'admiration éclatante, et par rémulation secrète que nous portons à leurs triomphes criminels.
Chez les modernes , au contraire, en vain un ouvrage historique s'environnerait-il des moyens de la clandestinité , du crédit de la richesse , du pouvoir de l'autorité, de l'esprit de faction ou de famille ; un seul jour , une seule réclamation suffisent à renverser un édifice de mensonge combiné pendant des années ; et tel est le service signalé que la liberté de la presse a rendu à la vérité , que le plus faible individu, s'il a les vertus et le talent de l'historien, pourrait censurer les erreurs des nations jusque sous leurs yeux, fronder même leurs préjugés malgré leur colère, si d'ailleurs il n'était pas vrai que ces erreurs, ces préjugés, cette colère que l'on attribue aux nations , n'appartiennent bien plus souvent qu'à leurs gouvernants.
Dans l'habitude où nous sommes de vivre sous rinlluence de l'imprimerie, nous ne sentons point assez fortement tout ce que la publicité qui en dérive nous procure d'avantages politiques et moraux ; il faut avoir vécu dans les pays oii n'existe point Tart libérateur de la presse, pour concevoir tous les efifets de sa privation, pour imaginer tout ce que la disette de livres et de papiers-nouvelles jette de confusion dans les récits , d'absurdités dans les ouï*dire, d'incertitude dans les opinions , d'obs-
tacles dans l'instruction, d'ignorance dans tous les esprits. L'histoire doit des bénédictions à celui qui le premier , dans Venise , s'avisa de donner à lire des bulletins de nouvelles, moyennant la petite pièce de monnaie appelée gazetta , dont ils ont retenu le nom ; et en ^et les gazettes sont des monuments instructifis et précieux jusque dans leurs écarts, puisqu'elles peignent l'esprit dominant du temps qui les a vues nattre , et que leurs contradictions présentent des bases fixes à la discussion des faits. Aussi lorsque l'on nous dit que dans leurs nouveaux établissements, les Anglo-Américains tracent d'abord un chemin, et portent une presse pour avoir un papiernouvelle, me paraît-il que dans cette double opération, ils atteignent le but, et font l'analyse de tout bon système social , puisque la sociéié n'est autre chose que la communication facile et Hbre des personnes , des pensées et des choses ; et que tout l'art du gouvernement se réduit à empêcher lesJroUemenls violents capables de la détruire. £t quand, par inverse à ce peuple déjà civilisé au berceau, les états de l'Asie arrivent à leur décrépitude sans avoir cessé d'être ignorants et barbares , sans doute c'est parce qu'ils n'ont eu ni imprimerie, ni chemin de terre ou d'eau : telle est la puissance de l'imprimerie, telle est son influence sur la cirilisation , c'est-à-dire sur le développement de toutes les facultés de l'homme dans le sens le plus utile à la société , que l'époque de son invention divise en deux systèmes distinctife et divers l'état politique et moral des peuples antérieurs et des peuples postérieurs à elle, ainsi que de leurs historiens ; et son existence caractérise à tel point les lumières , que pour s'infor*^ mer si un peuple est policé ou barbare , l'on peut se réduire à demander : A-t-il l'usage de l'imprimerie? a-t-il la liberté > de la presse?
Or si , comme il est vrai , l'état de l'antiquité à cet égard fut infiniment semblable à l'état actuel de l'Asie; si même chez les peuples regardés conune libres, les gouvernements eurent presque toujours un esprit mystérieux de corps et de faction, et des intérêts privilégiés qui les isolaient de la nation ; s'ils eurent en main les moyens d'empêcher ou de paralyser les écrits qui les auraient censurés, il en rejaillit un soupçon raisonnable de partialité, soit volontaire, soit forcée, sur les écrivains. Gomment Tite-Live, par exemple, aurait-il osé peindre dans tout son odieux la politique perverse de ce sénat romain, qui, pour distraire le peuple de ses demandes longtemps justes et mesurées, fomenta l'incendie des guerres qui pendant cinq cents ans dévorèrent les générations , et qui «
' Lt It6er(tf , et non la Uecnee.
après que les dépouilles du monde eurent été entassées dans Rome comme dans un antre , n'aboutirent qu'à offrir le spectacle de brigands enivrés de jouissances , et toujours insatiables , qui s'entr'égorgèrent pour le partage du butin? Parcourez Denys d'Halicarnasse , Polybe et Tacite lui-même, vous n'y citerez pas un de ces mouvements d'indignation que devait arracher le tableau de tant d'horreurs qu'ils nous ont transmises ; et malheur à l'historien qui n'a pas de ces mouvements t on malheur à son siècle, s'il se les refuse!
De toutes ces considérations , je conclus que dans l'étude de l'histoire , le point précis de la vérité est délicat à saisir, difficile à poser, et que la certitude que nous pouvons nous permettre, a besoin, pour être raisonnable , d'un calcul de probabilités, qu'à juste titre l'on a classé au rang des sciences les plus importantes qui vous seront démontrées dans l'école normale. Si j'ai insisté sur ce premier article, c'est parce que j'ai senti son importance, non point abstraite et spéculative, mais usuelle et applicable à tout le cours de la vie : la yie est pour chacun de nous son histoire personnelle, où le jour d'hier devient la matière du récit d'aujourd'hui et de la résolution de demain. Si , comme il est vrai, le bonheur dépend de ces résolutions, et si ces résolutions dépendent de l'exactitude des récits, c'est donc une affaire importante que la disposition d'esprit propre à les bien juger; et trois alternatives se présentent dans cette opération : tout crabre^ ne rien croire, ou croire avec poids et meswre. Entre ces trois partis, chacun choisit selon son goût, je devrais dire selon ses habitudes et son tempérament, car le tempérament gou venie la foule des hommes plus qu'ils ne s'en aperçoivent euxmêmes. Quelques-uns, mais en très-petit nombre, arrivent à force d'abstraction à douter même du rapport de leurs sens ; et tel fut , dit-on , Pyrrhon , dont la célérité en ce genre d'erreur a servi à la désigner sous le nom de PyrrhanUme. Mais si Pyrrhon , qui doutait de son existence au point de se voir submerger sans. pâlir, et qui regardait la mort et la vie comme si égales et si équivoques , qu'i/ nt eetuaUpas, disait-il, /a?<fe de pouvoir choisir; si , dis-je , Pyrrhon a reçu des Grecs le nom de philosophe, il reçoit des philosophes celui d'insensé , et des médecins celui de malade : la saine médecine apprend en effet que cette apathie et ce travers d'esprit sont le produit physique d'un genre nerveux obtus ou usé, soit par les excès d'une vie trop contemplative, dénuée de sensations, soit par les excès de toutes les passions , qui ne laissent que la cendre d'une sensibilité consumée.
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Si douter de tout est la maladie cbrooique , rare et seulement ridicule , des tempéraments et des esprits faibles; par inverse, ne douter de rien est une maladie beaucoup plus dangereuse en cequVIie est du genre des fièvres ardentes , propres aux tempéraments énergiques, chez qui, acquérant {bt l'exemple une intensité contagieuse > elle finit pu exciter les convulsions de l'enthousiasme et la etnésie du fEinatisme. Telles sont les périodes du progrès de cette maladie de l'esprit, dérivant de la nature, et de celle du cœur humain, qu'une opinioa ayant d'abord été admise par paresse, par n^i* gencede l'examiner, l'on s'y attache, l'ons'entkat ctfrtotn par habitude; on la défend par amour-propre, par opiniâtreté ; et de la défense passant à l'attaque, bientôt l'on veut imposer sa croyance par cette estime de soi appelée orgueil, et par ce désir de domination qui , dans l'exercice du pouvoir , aperçoit le libre contentement de toutes ses passions. Il y a cette remarque singulière à faire sur le imtisme et le pyrrhoniame, qu'étant l'un et Pautn deux termes extrêmes, diamétralement opposés,iii ont néanmoins une source commune, Vipanmui avec cette seule difiGérence que le pyrrhonitme est l'ignorance faible qui ne juge jamais; et que le/snaUsme est Vignorance robuste qui juge toujosn, qui a tout |ugé.
Entre ces excès il est un ternie moyen ,eelai d'asseoir son jugemoit lorsqu'on a pesé et eximiDéles raisons qui le déterminent , de le tenir en suspe» tant qu'il n'ya pas de motif suffisant à le poser, et de mesurer son degré de croyance et de eotitide sur les degrés de preuves et d'évidence dootchaipK fait est accompagné. Si c'est là ce qu'on neniiBe scepticisme, selon la valeur du mot qui sigmie examiner, tàter autour d'un objet aeee défaisee, et si l'on me demande , comme l'a fait un defoes dans notre dernière conférence , si mon desseisest de vous conduire au scepticisme, je dirai d^abonl qu'en vous présentant mes réflexions, je ne pr£dM pas une doctrine; mais que si j'avais à en i^Mer 0^1 ee serait la doctrineducbsife tel que je le peins, et je croirais servir en ce point, comme en tout antre, b causeréuniedela liberté et de la philosophie, poisqœ le caractère spécial de la philosophie est délaisser à chacun la faculté de juger selon la mesure de u sensation et de sa eonviction ; je prêcherais kdoiài examinateur, parce que l'histoireentière m'a appris que la certitude est la doctrine de terreur w A mensonge, et l'arme constante de la tyrannie. U plus célèbre des imposteurs et le phis audadeoides tyrans , a commencé son livre par ces mots : // s'i a point de doute dans ce Hvre : U comAât énH
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celidqui marche aveuglémejU, cekd qui reç<Ht sans discussion ma parole qtd sauve le simple et confond le savant* ; par ce seul début l'homme est dépouillé du libre usage de sa volonté, de ses sens ; il est dé- Toué à Tesclavage; mais en récompense, d'esclave qa*il se £aiit , le vrai croyant devient ministre du prophète , et recevant de Mahomet le sabre et le Qoran , il devient prophète à son tour , et dit : Il n'y a point de doute en ce livre ; y croire ^ c'est-à-dire, penser comme moi, ou la mort : doctrine commode , il faut Tavoner , puisqu'elle dispense celui qui la prêche des peines de l'étude : elle a même cet avantage que, tandis que l'homme douteur calcule, examine, le croyant fonatique exécute et agit : le premier apercevant plusieurs routes à la fois , est obligé de s'arrêter pour examiner où elles le conduisent ; lesecond ne voyant que celle qui est devant lui , n'hésite pas. Il la suit, semblable à ces animaux opiniâtres dont on circonscrit la vue par des cuirs cousus à leurs brides pour les empêcher de s'écarter à droite ou à gauche, et surtout pour les empêcher de voir le fouet qui les morigène; mais malheur au conduc* teur s'ils viennent à se mutiner; car, dans leur fureur déjà demi-aveugles, ils poussent toujours devant eux, et finissent par le jeter avec eux dans les précipices.
Tel est, messieurs, le sort que prépare la certUude présomptueuse à Vignorance crédule; par inverse, l'avantage qui résulte du doute circons* pect et observateur est tel , que réservant toujours dans Fesprit une place pour de nouvelles preuves , il le tient sans cesse disposé à redresser un premier jugement, à en confesser Terreur. De manière que si , comme il iaaai s'y attendre , soit dans cette matière, soit dans toute autre, je venais à en énoncer quelqu'une, les principes que je professe me laisseraient la ressource, ou me donneraient le courage de dire avec le philosophe ancien : Je suis homme y et rien de l'homme ne m'est étranger,
La prochaine séance étant destinée à une conférence, je vous invite , messieurs , à rechercher et à rassembler les meilleures observations qui ont été faites sur le sujet que j'ai traité aujourd'hui : malheureusement éparses dans une foule de livres , elles y sont noyées de questions futiles ou paradoxales. Presque tous les auteurs qui ont traité de la certitude historique, en ont traité avec cette partialité de préjugés dont je vous ai parlé; et ils ont exagéré cette certitude et son importance, parce que c'est sur elle que presque tous les systèmes religieux ont eu l'imprudence de fonder les questions de dogme, au lieu de les fonder sur des faits na-
' Yoyei le i*' chapitre du Qoron, Tenet i«' et aoivante.
turels, capables de procurer l'évidence; il serait à désirer que quelqu'un traitât de nouveau et méthodiquement ce sujet, il rendrait un véritable service non-seulement aux lettres, mais encore aux sciences morales et politiques.
QUATRIÈME SÉAISCE.
Résamé du va^ précédent — QoéUe atillté peat-on rettier de rhfstoire? — Division de cette utilité en trois genres : I* atillté des bons eiemptes, trop compensée par les mavh ▼ais; T transmission des ol^ets d*arts et de sciences; 3" résultats poliUques des effets des lois, et de la nature des gouTemements sur le sort des peuples.... — L'histoire ne convient qu*à tressa de personnes sous ce dernier rapport ; eUe ne convient à la Jeunesse, et à la plupart des classes de la société, que sous le premier. — Les romans bien faits sont piéfénbles.
Jusqu'ici nous nous sonunes occupés de la certitude de l'histoire, et nos recherches à cet égard peuvent se résumer dans les propositions suivantes :
1° Que les faits historiques , c'est-à-dire les faits racontés , ne nous parvenant que par l'intermède des sens d*autrui, ne peuvent avoir ce degré d'évidence, ni nous procurer cette conviction qui naissent du témoignage de nos propres sens.
^ Que si , comme il est vrai , nos propres sens peuvent nous induire en erreur, et si leur témoignage a quelquefois besoin d'examen, il serait inconséquent et attentatoire à notre liberté , à notre propriété d'opinions, d'attribuer aux sensations d'autrui une autorité plus forte qu'aux nôtres.
3<* Que, par conséquent, les faits historiques ne peuvent jamais atteindre aux deux premiers degrés de notre certitude , qui sont la sensation physique, et le souvenir de cette sensation; qu'ils se placent seulement au troisième degré, qui est celui de l'analogie, ou comparaison des sensations d'autrui aux nôtres; et que là, leur certitude se distribue en diverses classes, décroissantes selon le plus ou le moins de vraisemblance des faits, selon le nombre et les facultés morales des témoins, et selon la distance qu'établit entre le fait et soa narrateur, le passage d'une main à l'autre. Les mathématiques étant parvenues à soumettre toutes ces conditions à des i^es précises , et à en former une branche particulière de connaissances sous le nom de calcul des prchabiHUs, c'est à elles que nous remettons le soin de compléter vos idées sur la question de la certitude de l'histoire.
Venons maintenant à la question de l'utilité, et la traitant selon qu'elle est posée dans le pro« gramme, considérons quelle utilité sociale et pratique l'on doit se proposer, soit dans l'étude, soit
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dans l^enseignement de l'histoire; Je sens bien que cette manière de présenter la question n*est point la plus méthodique, puisqu'elle suppose le fait principal déjà établi et prouvé; mais elle est la plus économique de temps, par conséquent , elle-même la plus utile, en ce qu'elle abrège beaucoup la discussion ; car si je parviens à spécifier le genre d'utilité que l'on peut retirer de l'histoire, j'aurai prouvé que cette utilité existe; au lieu que si j'eusse mis en question l'existence de cette utilité, il eût d'abord fallu faire la distinction de Thistoire , telle qu'on Ta traitée, ou telle qu'elle pourrait l'être ; puis la distinction entre tels et tels livres d'histoire; et peut-être eussé-je été embarrassé de prouver quelle utilité résulte de quelques-uns, même des plus accrédités, et des plus influents que l'on eût pu me citer; et par là j'eusse donné lieu d'élever et de soutenir une thèse assez piquante , savoir si l* histoire rCa pas été plus nuisible qu'iMe, n'a pas causé plus de mal que de bien, soit aux nations, soit aux particuliers, parles idées fausses, parles notions erronées, par les préjugés de toute espèce qu'elle a transmis et comme consacrés; et cette thèse aurait eu sur la nôtre l'avantage de s'emparer de nos propres faits, pour prouver que Vutilité n'a pas même été le but ni l'objet primitif de l'histoire; que le premier mobile des traditions grossières, de qui elle est née , fut d'une part dans les raconteurs, ce besoin mécanique qu'éprouvent tous les hommes de répéter leurs sensations, d'en retentir comme un instrument retentit de ses sons; d'en rappeler l'image, quand la réalité est absente ou perdue : besoin qui , par cette raison, est la passion spéciale de la vieillesse qui ne jouit plus, et constitue l'unique genre de conversation des gens qui ne pensent point; que, d'autre part, dans les auditeurs, ce mobile fat la curiosité, second besotn aussi naturel que nous éprouvons de multiplier nos sensations; de suppléer par des images aux réalités r besoin qui fait de toute narration un spectacle , si j'ose le dire, de lanterne magique, pour lequel les hommes les plus raisonnables n'ont pas moins de goût que les enfants ; cette thèse nous rappellerait que les premiers tableaux de l'histoire, composés sans art et sans goût , ont été recueillis sans discernement et sans but; qu'elle ne fat d'abord qu'un ramas confas d'événements incohérents et surtout merveilleux, par là même excitant davantage l'attention ; que ce ne fat qu'après avoir été fixés par l'écriture, et être déjà devenus nombreux, que les faits, plus exacts et plus naturels, donnèrent lieu à des réflexions et à des compa-
raisons , dont les résultats furent applicables à des situations ressemblantes; et qu'enfin oe n'est que dans des temps modernes, et presque seulement depuis un siècle, que l'histoire a pris ce caractère de philosophie, qui dans la série des événements, cherche un ordre généalogique de causes et d'effets, pour en déduire une théorie de règles et de principes propres à diriger les particuliers et ks peuples vers le but de leur conservation ou de leur perfection.
Mais en ouvrant la carrière à de semblables questions, j'aurais craint de trop donner lieu à envisager l'histoire sous le rapport de ses inconvéoients et de ses défauts ; et puisqu'une critique trop approfondie peut quelquefois être prise pour de la satire; puisque rinstruction a un caractère si saint , qu'elle ne doit pas se permettre même les jeux du paradoxe, j'ai dû en écarter jusqu'aux apparences, et j'ai dû me borner à la considération d'une utilité déjà existante, ou du moins d'une utilité possible à trouver. Je dis donc qu'en étudiant l'histoire avec rintention et le désir d'en retirer une utilité pratique, il m'a paru en voir naître trois espèces :
L'une applicable aux individus, et je la nomme uiiUté morale;
L'autre applicable aux sciences et aux arts, je l'appelle utmté scientifique;
La troisième, applicable aux peuples et à leuis gouvernements, je l'appelle utiUté poUUque.
En effet, si l'on analyse les faits dont se compose l'histoire, on les voit se diviser, comme d'euxmêmes, en trois classes : l'une de faits individuels, ou actions des particuliers; l'autre de faits publics, ou d'ordre social et de gouvernement; et la troisième de faits d'arts et de sciences, ou d'opérations de l'esprit.
Relativement à la première classe, chacun a pu remarquer que, lorsque l'on se livre à la lecture de l'histoire, et que l'on y cherche, soit Tamusement qui naît de la variété mobile des tableaux; soit les connaissances qui naissent de l'expérience des temps antérieurs, il arrive constamment qoe l'on se fait l'application des actions individuelles qui sont racontées; que l'on s'identifie en quelque sorte aux personnages, et que l'on exerce son juge^ ment ou sa sensibilité sur tout ce qui leur arrive, pour en déduire des conséquences qui influent sur notre propre conduite. Ainsi, en lisant les feiits de la Grèce et de l'Italie, il n'est point de lecteur qui n'attache un intérêt particulier à certains hommes qui y figurent; qui ne suive avec attention b vie privée ou publique d'Aristide ou de Tbémistode, de Socrate ou d'Alcibiade, de Sci[»ion ou deCatilina,
LEÇONS D'HISTOIRE
de Cicéron ou de César, et qui , de la comparaison (le leur conduite et de leur destinée, ne retire des réflexions, des préceptes qui influent sur ses propres actions; et ce genre dMnfluenoe, et , si j*ose le dire , de préceptorat de l'histoire , a surtout lieu dans la partie appelée biographique, ou description de la vie des hommes, soit publics, soit particuliers, dont Plutarque et Cornélius Nepos nous offrent des exemples dans leurs Hommes illustres; mais il faut convenir que, dans cette partie^ l'histoire est soumise à plus d'une difficulté, et que d'abord on peut l'accuser de se rapprocher souvent du roman; car on sent que rien n'est plus difficile que de constater avec certitude et de retracer avec vérité les actions et le caractère d'un homme quelconque. Pour obtenir cet effet, il faudrait l'avoir habituellenient suivi , étudié , connu , même avoir été lié assez intimement avec lui ; et dans toute liaison , Ton sait combien il est difficile qu'il ne soit pas survenu, qu'il ne se soit pas mêlé des passions d'amitié ou de haine, qui dès lors altèrent l'impartialité; aassi les ouvrages de ce genre ne sonMls presque jamais que des panégyriques ou des satires ; et cette assertion trouverait au besoin ses preuves et son appui dans bien des mémoires de nos jours, dont nous pouvons parler comme témoins bien informés sur plusieurs articles. En général, les histoires individuelles ne sauraient avoir d'exactitude et de vérité qu'autant qu'un homme écrirait lui-même sa vie, et récrirait avec conscience et fidélité. Or si Ton considère les conditions nécessaires à cet effet , on les trouve difficiles à réunir, et presque contradictoires; car si c'est un homme immoral et méchant, comment consentira-t-il à publier sa honte, et quel motif aura- 1 -on de lui croire la probité qu'exige cet acte ? Si c'est un homme très-vertueux, comment s'exposera-Ml aux Inculpations d'orgueil et de mensonge que ne manqueront pas de lui adresser le vice et l'envie.^ Si l'on a des faiblesses vulgaires, ces faiblesses n'excluent-elles pas le courage nécessaire à les révéler? Quand on cherche tous les motifs que les hommes peuvent avoir de publier leur vie, on les voit se réduire, ou à l'amour propre blessé qui défend l'existence physique ou morale contre les attaques de la malveillance et de la calomnie : et ce cas est le plus légitime et le plus raisonnable : ou à l'amour-propre ambitieux de gloire et de considération , qui veut manifester les titres auxquels il en est ou s'en croit digne. TeHe est la puissance de ce sentiment de vanité, que, se repliant sous toutes les formes, il se cache même sous ces actes d'humilité religieuse et cénobitique , oii iaveu des erreurs passées est l'éloge indirect et ta-
cite de la sagesse présente, et où l'effort que sup* pose cet aveu devient un moyen nécessaire et intéressant d'obtenir pardon, grâce ou récompense, ainsi que nous en voyons un exemple saillant dans les Confessions de l'évéque ÂtigusUn : il était réservé à notre siècle de nous en montrer un autre où l'amour-propre s'immolerait lui-même, uniquement par l'orgueil d'exécuter une entreprise qtd n'eut jamais de modèle y de montrer à ses semUablés un homme qui ne ressemble à aucun d*eux, et qui étant unique en son genre, se dit pourtant l'homme de la nature * ; comme si le sort eût voulu qu'une Vie passée dans le paradoxe, se terminât par l'idée contradictoire d'arriver à l'admiration , et presque au culte *, par le tableau d'une suite ddntinue d'illusions d'esprit et d'égarements de cœur.
Ceci nous mène à une seconde considération de notre sujet, qui est qu'en admettant la véracité dans de tels récits , il serait possible que par là même l'histoire fût inférieure en utilité au roman; et ce cas arriverait , si des aventures véritables offraient le spectacle immoral de la vertu plus malheureuse que le vice , puisque l'on n'estime dans les aventures supposées, que l'art qui présente le vice comme plus éloigné du bonheur que la vertu ; si donc il existait un livre où un homme regardé comme vertueux, et presque érigé en patron de secte , se fût peint comme très-malheureux ; si cet homme , confessant sa vie, citait de lui un grand nombre de traits d'avilissement, d'infidélité, d'ingratitude; s'il nous donnait de lui l'idée d'un caractère chagrin, orgueilleux , jaloux; si, non content de relever ses
* Yoyei le début des Confanom de J. J. Roaaaeaa ; H n'est peut-être aucun Uvre où tant d'orgueO ait été rassemblé dans aussi peu de Ugnes que dans les dix premières.
* Il y a cette différence caractéristique entre Rousseau et VolUire considérés comme chefs d'opinions, que si vous attaquez Voltaire devant ses partisans, ils le défendent sans chaleur, par raisonnements et par plaisanterie, et vous regar^ dent tout au plus comme un homme de mauvais goût Mais si vous attaquez Rousseau devant les siens, vous leur causez une espèce d*horreur religieuse, et ils vous considèrent comme un scélérat. Ayant moi4néme dans ma Jeunesse éprouvé ces impressions, lorsque J'en al recherché la cause , U m'a paru que Voltaire , parlant à l'esprit plutôt qu'au cœur , à la pensée plutôt qu'au sentiment, n'échauffait l'àme d'aucune passion; et parce qu'il s'occupait plutôt de coml>attre l'opinion d'autrui que d'établir la sienne, U produisait l'habitude du doute plutôt que ceUe de l'affirmation , ce qui mène à la tolérance. Rousseau , au contraire, s'adresse au cceur plutôt qu'à l'esprit, aux affections plutôt qu'au raisonnement; il exalte l'amour de la vertu et de la vérité ( sans les définir ) , par l'amour des femmes , si capable de faire Ulusion ; et parce qu'U a une forte persuasion de sa droiture, il suspecte en autrui d'abord l'opinton , et puis l'intention : situation d'esprit d'où résulte immédiatement l'aversion quand on est faible, et l'intolé^ rance persécutrice lorsque Ton est fort. U est remarquable que parmi les hommes qui, dans ces derniers temps, ont le plus déployé ce dernier caractère, le grand nombre étaU ou se disait disciples et admb*ateurs de J. J. Rousseau.
fautes , qui lui appartiennent , il relevait celles d'aittrtd ,quinehd appartiennent pas ; si cet liomme , d'ailleurs doué de talent comme orateur et comme écrivain, avait acquis une autorité conune philosophe; s'il n'avait usé de Tun et de l'autre que pour panégyriser l'ignorance, détracter l'état social, ramener les hommes à la vie sauvage; et si une doctrine renouvelée d'Omar * s'était masquée de son nom et de ses principes pour prêcher l'inutilité des sciences et des arts , pour proscrire tout talent , toute richesse, et par conséquent tout travail qui les crée, peut-être serait-il difficile dans cette trop véridique histoire, de trouver un coin d'utilité; peut-être conviendrait-on que c'est apprendre à trop haut prix, que dans un individu organisé d'une certaine manière , la sensibilité poussée à l'excès peut dégénérer en aliénation d'esprit >, et l'on regretterait sans doute que l'auteur à^ÉnUley après avoir tant parlé de la nature, n'ait pas imité sa sagesse, qui , montrant au dehors toutes les formes qui flattent nos sens , a caché dans nos entrailles, et couvert de voiles épais tout ce qui menaçait de choquer notre délicatesse. Ma conclusion sur cet article est que l'utilité morale que l'on peut retirer de l'histoire n'est point une utilité spontanée qui s'ofitre d'elle-même ; mais qu'elle est le produit d'un art soumis à des principes et à des règles dont nous traiterons à l'occasion des écoles primaires.
Le second genre d'utilité, celui qui est rdatif aux sciences et aux arts, a une sphère beaucoup plus variée, beaucoup plus étendue, et sujette à bien moins d'inconvénients que celui dont nous venons de parler. L'histoire, étudiée sous ce point de vue, est une mine féconde où chaque particulier peut chercher et prendre à son gré des matériaux convenables à la science, ou à l'art qu'il affectionne, qu'il cultive ou veut cultiver : les recherches de ce genre ont le précieux avantage de jeter toujours une véritable lumière sur l'objet que Ton traite, soit par la confrontation des divers procédés ou méthodes, employés à des époques différentes chez des peuples divers; soit par la vue des erreurs commises, et par la contradiction même des expériences, qu'il est toujours possible de répéter; soit enfin par la seule connaissance de la* marche qu'a suivie l'esprit humain , tant dans l'invention que dans les progrès de l'art ou de la science; marche qui indique par analogie celle à suivre pour les perfectionner.
' Frutermti 4m la mort, cffiSt-Inlire, pense comme mai ou iefr tee ; oe qui est littéraieiiMnt la piofessIOD de 161 d\m «Mlhomiian,
> L'on sait qaeRoQMMa eit mort dam eet état, leoda évident par MB demiert éerlta.
LEÇONS D'HISTOIRE
Cest à de telles recherches que nous derons des découvertes nombreuses, tantôt nourdles, tantôt seulement renouvelées, mais qui méritât toujours à leurs auteurs des remereîments : c'est par elles que la médecine nous a procuré des méthodes , des remèdes ; la chirurgie , des instnimats; la mécanique, des outils, des madiines; l'archit»ture, des décorations, des ameublements. Il sofiit à désirer que ce dernier art s'occupât d'aa gare de construction devenu le besoin le phis proaiit de notre situation , la construction des salles d'assemblées , soit délibérantes , soit professantes. Kovices à cet égard, nous n'avons encore obteon depuis cinq ans que les essais les plus imparfrits, que les tâtonnements les plus vicieux; je n'estends pas néanmoins y comprendre le vaisseanw nous sommes rassemblés *, qui, quoiquetrop petit pour nous, à qui il ne fut point destiné, remplit très-bien d'ailleurs le but de son institution; mais je désigne ces salles où l'on voit l'ignorance de toutes les règles de l'art; où le local n'a aoeiiDe proportion avec le nombre des délibérants qu'Odoit contenir ; où ces délibérants sont disséminés suruoe vaste surface , quand tout invite , quand tout impose la loi de les resserrer dans le plus petit espaee; où ki lois de l'acoustique sont tdlement mécoDones, q« l'on a donné aux vaisseaux des formes carrées et harUmques^ quand la forme dreolaire se préseotait conune la plus simple et la seule propre aox effets d'audition demanda ; où , par ce double vice de trop d'étendue et de figure carrée, il faut des voix de Stentor pour être entendu, et par conséqueotoà toute voix faible est exclue de fait, est privée de son droit de conseil et d'influence ; encore qu'aae voix faible et une poitrine Mie soient souvent)» résultats de l'étude et de l'application, et par nite les signes présumés de l'instruction ; tandis qo'aee voix trop éclatante, et de forts poumons, soat ordinairement l'indice d'un tempérament puisant, qui ne s'accommode guère de la viesédataire du cabinet, et qui invite , ou phitôt qui entraîne malgré s<m à cultiver ses passions plot^ que sa raison : j'entends ces salles enfin où, par la nécessité de faire du bruit pour être eotoidB, l'on provoque le bruit qui empêche d'entendre; de manière que par une séria de conséqucaces étroitement liées , la ooDStmetion du vaisseau favorisant et même nécessitant le tumulte, et k tumulte empêchant la régularité et le calme de b délibération, il arrive que les lois qui d^Modat de cette délibération, et que le sort d'un peopk
> L'amphiUiéàtre de diimle au Jardin dci planles sorlaraedeSetne.
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qui dépend de ces lois ^ dépendent réellement de la disposition physique d'une salle. Il est donc d'une véritable importance de s'occuper activement de recherches à cet égard , et nous avons tout à gagner, en consultant, sur cette matière, l'histoire et les monuments de la Grèce et de Tltalie ; nous apprendrons de leurs anciens peuples, qui avaient une expérience longue et multipliée des grandes assemblées, sur quels principes étaient bâtis ces cirques et eesamphitiiéâtres, dans lesquels 60,000 âmes entendaient commodément la voix d'un acteur, ainsi que l'empereur Joseph U en fit l'épreuve , il y a quelques années, dans l'amphithéâtre restauré de Vérone. Nous connaîtrons l'usage de ces conques qu'ils pratiquaient dans certaines parties des murailles ; de ces vases d'airain qui gonflaient les sons dans l'immense cirque de Caraealla, de ces bassins à fond de cuve, soit en métal, soit en brique, dont le moderne opéra de Rome a fait un usage si heureux , que dans une salle plus grande qu'aucune des nôtres, un orchestre de onze instruments seulement, pro* duît autant d'effet que nos cinquante instruments de l'Opéra ; noos imiterons ces vomitoires qui facilitent l'entrée et la sortie Individuelles, et même rëvaeuation totale du vaisseau, sans bruit et sans confusion ; enfin nous pourrons rechercher tout ce que Tart des anciens a imaginé en ce genre , pour en faire des applications immédiates , on des modifications heureuses ^
* Ce nyi est si important, qae le lecteur ne trouvera pas UMuiTais qœ J^insèn Id les résultats de mes obserraUons sor les différentes salles où Je me suis troavé.
L'otjet principal, même unique, d'une salle déUbérante, est que las disentants se parient avec aisance, s'entendent avec clarté; déooratton, oonstmction , règles de Part, tout doit être subordonne à ce point final. Poar Tobtenir, il faat :
l« Que les délibérants soient rapprochés les uns des autres , dans le plUB polit espaee concUiaUe avec la salobiité et la commodité; sans cette condition, ceux qui ont des voix failles sont dépouillés de fait de leur droit de voter, et 11 B*établit une gf iirucrsl» de powmont qui n'est pas Vqm des moins dange-
V Que les délibérants siègent dans Tordre le plus propre à niettre en évidence tous leurs mouvements ; car , sans respect publie, U n'y a point de dignité individuelle; ces deux premières oondiUons établissent la forme circulaire et amphltbéàtrale;
3* Que les rangs des déHbérants forment une masse eontlnoe, sans division matérielle qui en fasse des quartiers distincts ; car ces divisions matérielles favorisent et même fomentait des dtvIslonB morales de parti et de fscUon ;
4® Que le parquet de la salle soit interdit à toute autre personne qu*aux secrétaires et aux buisslers ; rien ne trouble plus la déHbéfation , que d'aller et venir dans ce parquet ;
ft* Que les issues d*entrée et de sortie soient nombreuses. Indépendantes les unes des autres, de manière que la salle paisse s'évacuer ou se remplir rapidement et sans confusion ;
e* Que l'anditolre soit ptaMsé de raanièie à ne gêner en rien les délU)éranU.
Comme cette dernière condlUon pourrait sembler un problème, Toid le plan que J'ai calculé sur ces diverses données ,
Le troisième genre d*utilité que Ton peut retirer de rhîstoire , celui que j'appelle d*utilité politique ou sociale, consiste à recueillir et à méditer tous les faits relatifs à l'organisation des sociétés, au mécanisme des gouvernements, pour en induire des résultats généraux ou particuliers , propres à servir de termes de comparaison, et de règles de conduite en des cas analogues ou semblables ; sous ce rapport , rhistoire , prise dans son universalité, est un immense recueil d'expériences morales et sociales , que le genre humain fait involontairement et très-dispendieusement sur lui-même ; dans lesquelles chaque peuple, offrant des combinaisons
et qu'il n'apparUent qu'à des architectes de rectlller dans TexécuUon.
Je trace une salle en fer à cheval , on formant un peu plus que le deml-cercIe ; Je lui donne une aire suffisante à placer cinq cents délibérants au plus; car des assemblées plus nombreuses sont des cohuêê, et peut-être trois cents sont-ils un nombre préférable, rélève cinq ou six rangs de gradins en amphithéâtre dont le rayon est de trente-six à quarante pieds an plus : dans chacun de ces rangs, Je pratfque une foule d'issues dites vomitoires, pour entrer et sortir. Autour du parquet, règne une balustrade qui l'interdit au dernier gradin. A l'un des bouts du demi-oerele , et hors (|es rangs , est le siège du président ; derrière lui , hors du cercle , est un appartement à son usage , par où il entre et sort : devant lui sont les secrétaires; à l'autre bout en face , aussi hors des rangs , est la tribone de lecture, destinée seulement à lire les lois et les rapports; chaque membre devant parler sans quitter sa place : cette tribune et le siège du président ne se regardent pas , mais sont un peu tournés vis4hvis le fond de l'amphlthéétre. Audessus des rangs, en retraite dans le mur, sont des tribunes où siègent les preneurs de notes , dits Journalistes , qui , dans un gouvernement républicain, me paraissant des magistrats très-influents, sont élus partie par le peuple, partte par le gouvernement : enfin. J'admets quelques tribunes grillées pour les ami>assadeurs et pour divers magistrats.
La ToAte de cette salle est non pas ronde, mais aplatie et calculée pour des effets suffisants d'auditton : nombre de ehâssls y sont pratiqués pour rafraîchir Fair de la salle , et pour y Jeter de la lumière. Aucune fenêtre latérale , aucune colonne ne rompt l'unité de Fenoeinte. S'il y a trop d'écho , l'on tend des draperies. Le long des murs sont des thermomètres pour mesurer et tenir à un même degré ta chaleur des poêles souterrains en hiver , et des conduits d'air en été ; oeUe partie est sous llnspectton de trob médedns ; car la santé des délibérants est un des éléments des bonnes lois.
Jusqu'ici Ton ne volt point d'auditoire, et cependant J'en veux un avec la condition commode de le faire plus ou moins nombreux , selon qu'on le voudra : pour cet effet J'adapte à l'ouverture du demi-cerde ci-dessus, un autre-demi cerele plus petit, ou plus grand, ou égal , qui représente une saUe de spectacle sans galeries. Ln délibérants se trouvent à son égard comme dans un théâtre élevé qui domine d'assez haut le parterre. Ces deux salles sont séparées par un passage et une balustrade, presque comme l'orchestre, pour s'opposer, au besoin , à tout mouvement L'on entre par ce passage pour se présenter à la barre située entre le président et la tribune de lecture : enfin une cloison latérale mobile vient , dans les cas de délibération secrète, isoler en un clin d'oeil les délil>érants , sans déplacer la masse des spectateurs. D y a tout Ueu de croire qu'un tel édifice ne coûterait pas 100,000 francs, parce qui! exclut toute espèce de luxe; mais dùt-il coûter le double , sa construction est la chose la plus praticable , même dans nos circonstances; car sans toucher au trésor public, une souscription de IS à 15 f^. par mois , de la part de chaque membre des conseils , remplirait l'objet qu'Us désirent également, sans être une charge onéreuse sur leur traitement.
variées d'événements, de passions de causes et d'effets, développe, aux yeux de Tobservateur attentif, tous les ressorts et tout le mécanisme delà nature humaine : de manière que si Ton avait un tableau exact du jeu réciproque de toutes les parties de chaque machine sociale, c'est-à-dire, des habitudes, des mœurs, des opinions, des lois, du régime intérieur et extérieur de chaque nation, il serait possible d'établir une théorie générale de l'art de composer ces machines morales, et de poser des principes fixes et déterminés de législation , d'économie politique, et de gouvernement. Il n'est pas besoin de faire sentir toute l'utilitéd'un pareil trayail. Malheureusement il est soumis à beaucoup de difficultés; d'abdrd , parce que la plupart des histoires , surtout les anciennes, n'offrent que des matériaux incomplets ou vicieux; ensuite, parce que l'usage que l'on peut en faire, les raisonnements dont ils sont le sujet, ne sont justes qu'autant que les faits sont représentés exactement ; et nous avons vu combien l'exactitude et la précision sont épineuses à obtenir, surtout dans les faits privés et préliminaires : or il est remarquable que dans l'histoire, ce ne sont pas tant les faits majeurs et marquants qui sont instructif , que les faits accessoires , et que les circonstances qui les ont préparés ou produits ; car ce n'est qu'en connaissant ces circonstances préparatoires , que l'on peut parvenir à éviter ou à obtenir de semblables résultats : ainsi dans une bataille, ce n'est pas son issue qui est instructiTC , ce sont les divers mouvements qui en ont décidé le sort, et qui, quoique moins saillants, sont pourtant les causes, tandis que l'événement n'est que l'effet '. Telle est l'importance de ces notions de détail, que sans elles , le terme de comparaison se trouve vicieux , n'a plus d'analogie avec l'objet auquel on veut en faire l'application; et cette faute, si grave dans ses conséquences , est pourtant habituelle et presque générale en histoire : on accepte des faits sans discussion; on les combine «ans rapports certains; on dresse des hypothèses qui manquent de fondement; on en fait des applications qui manquent de justesse; et de là, des erreurs d'administration et de gouvernement , faussement imitatives, qui entraînent quelquefois les plus grands malheurs. C'est donc un art, et un art profond , que d'étudier l'histoire sous ce grand point de vue; et si, comme il
' Ainsi encore les détails des négodaUons, de qui dépendent les grands événements de la j^x et de la guerre , sont de toos les faits hlstorigues les plus instructifs , puisque Ton y voit k nu tout le Jeu des intrigues et des passions; et ces faits seront toujours les moins connus, parce qui! n*est peut-être aucun de leurs agents qui osdt en rendre un compte exact, pour son propre honneur ou son intérêt.
LEÇONS D'HISTOIRE
est vrai, l'utilité qui en peut résulter est du genre le plus vaste, l'art qui la procure est du genre le plus élevé; c'est la partie transcendante, et s'il m'est permis de le dire , ce sont les hantet matkémaUques de l'histoire.
Ces diverses considérations , loin de faire digression à mon sujet, m'ont, au contraire, préparé me solution facile de la plupart des questions qui y sont relatives. Demande-t-on si renseignement de l'histoire peut s'appliquer aux écoles primaires? n est bien évident que ces écoles étant eompoMs d'enfants, dont rintelligence n'est point eneoiedéreloppée, qui n'ont aucune idée, aucun moyen déjuger des âdts de l'ordre soeial , ce genre de connaissances ne leur convient point; qu'U n'est pro|»t qu'à leur donner des préjugés, des idées fanseset erronées , qu'à en faire des babillards et des perroquets , ainsi que l'a prouvé, depuis deux siéda,k système vicieux de l'éducation dans tonte FEarope. Qu'entendions-nous dans notre jeunesse à eeUe Histoire de Tite-Live, ou de Salluste, à èes Commataires de César, à ces Annales de Tacite, que Toa nous forçait d'expliquer? Quel fruit, quelle leçoe en avons-nous tirés? D'habiles instituteunaraleot si bien senti ce vice, que malgré leur désir d^introduiredans l'éducation la lecture des livres hébreux , ils n'osèrent jamais le tenter, et furent oUigéi de leur donner la forme du roman connu sons le nom d' Histoire du peuple de Dieu, d'ailleurs, si b majeure partie des enfants des écoles primaires est destinée à la pratique des arts et métiers, qni ésorberont tout leur temps pour fournir à leur sabsistance , pourquoi leur donner des notions quils ne pourront cultiver, qu'il leur sera indispensable d'oublier, et qui ne leur laisseront qu'une préteotionde faux saToir , pire que l'ignorance ?Lesécoies primaires rejettent donc l'histoire sous son graad rapport politique ; elles l'admettraient daTaotage sous le rapport des arts , parce qu'il en est plusievs qui se rapprochent de l'intelligence du jeune S^i et que le tableau de leur origine et de leurs progrès pourrait leur insinuer l'esprit d'analyse; maïs ii faudrait composer en ce genre des ouvrages eiprès. et le fruit que l'on en obtiendrait, n'en vandiait peut-être ni le soin ni les frais.
Le seul genre d'histoire qui me paraisse eonnnir aux enfants , est le genre biographique, ou ce lui des vies d'hommes privés ou publics; l'expérieott a prouvé que cette sorte de lecture, pratiquée dans les veillées , au sein des familles , produisait un effet puissant sur ces jeunes cerveaux, et excitait en eux ce désir d'imitation, qui est un attribut pfarsique de notre nature , et qui détermine le plus nos
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actions. Ce sont souvent des traits reçus dans de telles lectures , qui ont décidé de la vocation et des penchants de toute la vie; et ces traits sont d'autant plus efficaces qu*ils sont moins préparés par Tart , et que Tenfant , qui fait une réflexion et porte un jugement, a plus le sentiment de sa liberté, en ne se croyant ni dominé ni influencé par une autorité supérieure. Nos anciens Tavaient bien senti, lorsque, pour accréditer leurs opinions dogmatiques, ils imaginèrent ce genre d'ouvrage que Ton appelle Fie des Saints. Il ne £&ut pas croire que toutes ces compositions soient dépourvues de mérite et de talent ; plusieurs sont £siites avec beaucoup d*art , et une grande connaissance du cœur humain : et la preuve en est qu'elles ont fréquemment rempli leurobjet, celui d'imprimer aux âmes un mouvement dans le sens et la direction qu'elles avaient en vue. A mesure que les esprits se sont dégagés des idées du genre religieux, on a passé aux ouyrages du genre philosophique et politique; et les Hommes iitustres de Plutarque et de Cornélius Nepos ont obtenu la préférence sur les Martyrs et les Saints Pères du désert : et du moins ne pourra-t-on nier que ces modèles, quoique dits profanes , ne soient plus à l'usage des hommes vivant en société ; mais encore ont-ils l'inconvénient de nous éloigner de nos mœurs, et de donner lieu à des comparaisons vicieuses , et capables d'induire en de graves erreurs. Il faudrait que ces modèles fussent pris chez nous , dans nos mœurs , et s'ils n'existaient pas , il faudrait les créer; car c'est surtout ici le cas d'appliquer le principe que j'ai avancé, que le roman peut être supérieur à l'histoire en utilité. Il est à désirer que le gouvernement encourage des livres élémentaires de ce genre ; et comme ils appartiennent moins à l'histoire qu'à la morale , je me bornerai à rappeler à leurs compositeurs deux préceptes fondamentaux de l'art , dont ils ne doivent point s'écarter : concision et clarté. La multitude des mots fatigue les enfants, les rend babillards; les traits concis les frappent , les rendent penseurs; et ce sont moins les réflexions qu'on leur fait, que celles qu'ils se font) qui leur profitent.