CINQUIÈME SÉANCE
De Fart (te lire lliistoire; cet art n'est point à la portée des enfants : rhistoiie, sans enseignement, leur est plus dangereuse qu'utile. — De Part d^enselgner rhistoiie. — Vues de fauteur sur un cours d'études de Thistoire. — De Tart d*écrire lliistolre. — Examen des préceptes de Luden et de Bfably.
Nous avons vu que les faits historiques fournissent matière à trois genres d'utilité : l'une relative
aux particuliers, l'autre relative aux gouvernements et aux sociétés , et la troisième applicable aux sciences et aux arts. Mais parce que cette utilité quelconque ne s'offre point d'elle-même , ni sans le mélange d'inconvénients et de difficultés, parce que, pour être recueillie, elle exige des précautions et un art particulier; nous avons commencé l'examen des principes et des règles de cet art, et nous allons continuer aujourd'hui de les développer en les divisant en deux branches : art d'étudier l'histoire ; art de composer et d'écrire l'histoire.
Tai déjà indiqué que, sous aucun rapport, l'étude de l'histoire ne me paraissait convenir aux enfants, parce que les faits dont elle se compose exigent une expérience déjà acquise , et une maturité de jugement incompatible avec leur âge, que par conséquent elle devait être bannie des écoles primaires , avec d'autant plus de raison que la très* grande majorité des citoyens y est destinée aux métiers et aux arts, dont ils doivent tirer leur subsistance, etdont la pratique absorbant tout leur temps, leur fera oublier, et leur rendra absolument inutile toute notion purement savante et spéculative ; j'ajoute , qu'obligés de croire sur parole et sur autorité magistrale, ils y pourraient contracter des erreurs et des préjugés , dont l'influence s'étendrait sur toute leur vie. Il ne s'agit pas de savoir beaucoup, mais de savoir bien ; car le demi-savoir est un savoir faux, cent fois pire que l'ignorance. Ce qu'on peut se permettre d'histoire avec les enfants, et j'étends ce nom à tous les hommes simples et sans instruction , doit se réduire à la morale, c'est-à-dire aux préceptes de conduite à leur usage ; et parce que ces préceptes , tirés des faits et des exemples , deviennent plus saillants, l'on peut se permettre d'employer des anecdotes et des récits d'actions vertueuses, surtout si l'on en use sobrement ; car l'abondance est indigeste ; et, pour le dire en passant, un vice majeur de l'éducation française , est de vouloir trop dire et trop faire. On apprend aux hommes à parler; on devrait leur apprendre à se taire : la parole dissipe la pensée, la méditation l'accumule; le pariage né de l'étourderie engendre la discorde; le silence, enfant de la sagesse, est l'ami de la paix. Athènes éloquente ne fut qu'un peuple de brouillons ; Sparte silencieuse fut un peuple d'hommes posés et graves ; et ce fut sans doute pour avoir érigé le silence en vertu, que Pythagore reçut des deux Grèces le titre de sage.
Au-dessus des écoles primaires, et dans le second degré de l'instruction, l'esprit des jeunes gens, plus développé , devient plus capable de recevoir celle qui natt de l'histoire. Cependant, si
LEÇONS D'HISTOIRE
VOUS TOUS rappelez les impressions de notre jeune âge, vous vous ressouviendrez que, pendant longtemps, la partie qui, dans nos lectures, excita le plus notre intérêt, qui rattacha presque exclusivement, fut celle des combats et des anecdotes militaires. Vous observerez qu'en lisant Thistoire ancienne, par RoUin, ou Phistoire de France, par Velly, nous glissions rapidement, ou nous nous traînions languissamment sur les articles de moeurs, de lois, de politique, pour arriver aux sièges, aux batailles, ou aux aventures particulières; et dans ces aventures et dans les histoires personnelles, nous préférions ordinairement celles des guerriers à grands mouvements , à la vie paisible des législateurs et des philosophes, ce qui m'amène à deux réflexions : Tune, que Tétude de Thistoire ne devient que très-tardivement utile aux jeunes gens , à qui elle offre peu de points de contact; Fautre, que ne les touchant que par le côté moral , et surtout par celui des passions, il serait dangereux de les y livrer d'eux-mêmes et sans guide. L'on ne peut leur mettre en main que des histoires préparées ou choisies dans une intention : or, en un tel cas , estce bien l'histoire que l'on enseigne? sont-ce les faits tels qu'ils sont qu'on leur montre , ou n'est-oe pas plutôt les faits tels qu'on les voit , tels qu'on les veut faire voir > ? Et alors n'est-ce pas un roman et un mode d'éducation ? Sans doute, et je l'ai déjà dit, ce mode a des avantages, mais il peut avoir des inconvénients; car, de même que nos ancêtres du moyen âge se sont trompés en adoptant une morale qui contrarie tous les penchants de la nature au lieu de les diriger, de même il est à craindre que l'âge présent ne se trompe aussi en en iNrenaot une qui ne tend qu'à exalter les passions au lieu de les modérer; de manière que, passant d'un excès à l'autre, d'une crédulité aveugle à une incrédulité farouche, d'une apathie misanthropique à tine cupidité dévorante, d'une patience servile à un orgueil oppresseur et insociable, nous n'aurions fait que dianger de fanatisme, et quittant celui des Goths du neuvième siècle, nous retournerions à celui des enfants d'Odin, les Francs et les Celtes, nos premiers aïeux ; et tels seraient les effets de cette moderne doctrine , qui ne tend qu'à exalter les courages, qu'à les pousser au delà du but de défense et de conservation qu'indique la natuie; qui ne prêche que mœurs et vertus guerrières, comme n l'idée de la vertu, dont l'essence est de eowerrer, pouvait s'allier à l'idée de la guerre, dont l'essence
> Et en gfoéral, toute l'histoire n'esV^Ie pu les Mts teU que les a vus le narrateur, et n'est-ce pas le cas d*appUqiier ce mot de Fontenelle : VhitMrt eti le roman de Vesprit humain, et les romam sont TAsitoirv du emar?
est de détruire; qui appelle patriotisme une haine farouche de toute autre nation, comme si l'amour exclusif des siens n'était pas la vertu spéeîale des loups et des tigres ; comme si dans la société générale du genre humain il y avait une autre jnstiee, d'autres vertus pour les peuples que pour les individus ; comme si un peuple guerrier et eonquérant différait d'un individu perturbateur et oiéchaot, qui s'empare du bien de son voisin, parce qu'il est le plus fort; une doctrine enfin qui ne tend qu'à ramener l'Europe aux siècles et aux mœurs féroces des Cimbres et des Teutons; et cette doctrine est d'autant plus dangereuse que l'esprit de la jeunesse, ami du mouvement et porté à l'entbousiasne militaire, adopte avidement ses préceptes. Instituteurs de la nation, pesez bien un &it qui est sons vos yeux : si vous , si la génération actuelle élevée dans des mœurs douces, et qui, pour hochets de son enfance, ne connut que \espaiq)ées et lespeiUes chapelles; si cette génération a pris en si peu de temps un tel essor de mœurs sanguiuakes", que sera-ce de celle qui s'élève dans la rapioe et le carnage, et qui fait les jeux de son bas âge, des horreurs que nous inventons? Encore un pas, et l'on ressuscitera parmi nous les étranges effets de firénésie que la doctrine d*Odîn produisit jadis en ' Europe , et dont, au dixième siècle, Técole danoise du gouverneur de Jomsbourg offrit un exemple digne d'être cité; je le tire de Tun des meilleun ouvrages de ce sïède^YHUMre de Danemark^ par le professeur Mallet. Après avoir parlé, dans sea introduction « livre IV, de la passion que les Scandinaves, oomme tous les Celtes, avaient pour la ' guerre , après en avoir montré la cause dans leors lois, dans leur éducation et dans leur relîgfcMi, il raconte le fait suivant :
L'histoire nous apprend que ffaraid, roi de Danemark, qiû vivait dans le milieu du dixième siècle, avait fondé sur la côte de Pomérame une ville nommée Julm, on Jomsbowrg; qu'il y avait envoyé ime colonie déjeunes Danois, et en avait donné le gouvernement à un nonomé PeUnaioeko. Ce nouveau Lpcurgue avait ùlt de sa TÎHe une seconde Lacédémone: tout y était uniquement dirigé vers le but de former des soldats : il avait dé^ fendu , dit l'auteur de l'histoire de cette colonie , d*j prononcer seulement le nom de la peur, même éam les dangers les plus imminents. Jamais un citoyen de JitUn ne devait céder au nombre, quelque grand qu'il fût, mais se battre intrépidement, sans prendre
de
' Lorsque J*écrivai8 oed , en veutâae de Fan S , Je traverBer la France depids NI», et J*avaisTa les enfanU lanternant les chaU, soUloUnant les voWltes. d t imitant les tribunaox révolutionnaires.
la fuite, même ^devant une multitude très -supérieure: la vue d'une mort présente n*eût pas même été une excuse pour lui. Il parait que ce législateur parvint en effet à détruire dans le plus grand nombre de ses élèves jusqu^au dernier reste de ce sentiment si profond et si naturel, qui nous £aiit redouter notre destruction : rien ne le prouve mieux qu'un trait de leur histoire qui mérite d'avoir place ici par sa singularité*
Quelques-uns d'entre eux ayant fait une irruptiondans les états d'un puissant seigneur norvégien, nommé Haqidn, furent vaincus, malgré l'opiniâtreté de leur résistance; et les plus distingués ayant été faits prisonniers, les vainqueurs les condamnèrent à mort, conformément à l'usage du temps; cette nouvelle, au lien de les affliger, fut pour eux un sujet de joie; le premier se contenta de dire, sans changer de visage , et sans donner le moindre signe d'effroi : Pourquoi ne m'arriveraU-ti pas la même chose qu'à mon péref il est mort y et je mourrcù. Un guerrier, nommé Tcn'cMU, qui leur tranchait la tête, ayant demandé ira second ce qu'il pensait, il répondit qu'il se souvenait trop bien des lois de Mn, pour prononcer quelque parole qui marquât la peur. A la même question , le troisième répondit qu'il se réjouissait de mourir avec sa gloire , et qu'il la préférait à ane vie infâme comme ceHe de ToTchUL Le quatrième fit une réponse plus longue et plus singulière : « Je souffre, dii-Uy la mort de « bon cœur, et cette heure m'est agréable; je te « prie seulement , ajouta-t-U en s'adressant à Tor- « cMy de me trancher la tête le plus prestement « qu'il sera possible , car c'est une question que « nous avons souvent agitée à Julin^ de savoir si « Ton conserve quelque sentiment après avoir été « décapité; c'est pourquoi je vais prendre ce cou-
• teau d'une main , et si , après avoir été décapité , « je le poirte contre toi y ce sera une marque que je « n'ai pas entièrement perdu le sentiment; si je
• le laisse tomber, ce sera une preuve du contraire ; « bâte* toi de décider cette question. » 7\>rchUl, ajoute l'historien, se hâta de kû trancher la tête, et leconteao tomba '. Le cinquième montra la même tranquillité, et mourut en raillant ses ennemis. Le sixième recommanda à Torehill de le frapper au visage : « Je me tiendrai , dtï-i/, immobile, tu ob- « serveras si je ferme seulement les yeux ; car nous « sommes hafbitués à Jomsbourg à ne pas remuer, » même quand on nous donne le coup de la mort; « nous nous sommes exercés à cela les uns les « autnes. • n mourut en tenant sa promesse , et en
' Cn paroles manquent dans l'édition in-i3 , qui est pleine de foules.
HISTOIRE
ft7Ô
présence de tous les spectateurs. Le septième était, ditrhistorien,unjeunehonuned'unegrande beauté, et à la fleur de l'âge; sa longue ehevelure blonde semblait de soie, et flottait en boucles sur ses épaules : Jïfrchill lui ayant demandé s'il redoutait la mort : « Je la reçois volontiers, dit-il, puisque « j'ai rempli le plus grand devoir de la vie, et que « j'ai vu mourir tous ceux à qui je ne puis survivre ; « je te prie .seulement qu'aucun esclave ne touche « mes cheveux, et que mon sang ne les salisse « point. •
Ce trait vous prouve quelle est la puissance des préceptes de l'éducation, dans un genre même aussi contraire à la nature) et il peut en même temps prouver l'abus qu'il serait possible de faire de l'histoire, puisqu'un tel exemple, il y a plusieurs mois ', n'eût pas manqué de servir à autoriser le fanatisme ; et tel est le danger qu'en effet je trouve à l'histoire, d'offrir presque éternellement des scènes de folie, de vice et de crime , et par conséquent des modèles et des eneonragements aux écarts les plus monstrueux.
£n vain dira-t-on que les maux qui en rësahent suffisent pour en détosmer. Il est en morale une vérité profonde à laquelle on ne fait poitfit assez d'attention; c'est que le epéâtacle du désordre et du vice laisse tot^ours dedangereuêés impressions ; qu'il sert moins à en détourner ^ qu'à y ùecoutumer par la vue, et à y enhaercKr par Texciise qœ fournit l'exemple. C'est lé même ffrécanisme physique qui U\t qu'un récit obscène jette le trouble dans l'âme laplus chaste, et qde le meilleur moyen de maintenir la vertu , c'est de ne (M^ lui pi'ésenter les images du vice '.
Dans le genre dont je parle ^ je dirai volontiers que les metlleufs Onvifages sont tes ttHAhn mauvais , et que le parti le plus sage serait d'attendre qoe leâ jeunes gens eussent déjà un jugemeAt à eux < et libre de rinfluence magisirale^ pour M introduire à la lecture de l'histoire; leur esprit neuf, mtfis non pas ignorant , n'en serait (fne plus propre à saisir de^ points de vue nouveaux , et à ne point fléchir devant les préjugés qn'hispîre une éducation rotrtrnière. SI j'tfvais à tracer un plan d'études en ce genre, après avoir requis ces conditions, vorci la marche qui me paraftrait la plus cônvenarUe.
D'abord , j'exigerais que mes éftves eussent des notions préliminaires dans les science^ exactes, telles que les mathématiques, la physique, l'état du
» Avant thermidor de Tan 2.
» Les piètres Pont si bien senti , que , par œe eontraflidlon digne de lear système , ils ont toujours interdit à la Jewiesse , et en général an peuple, la lecture des Bibles, pleines de récits grossiers et atroces , et pourtant dictes par le Saint-Esprit.
LEÇONS D'HISTOIRE
ciel et du globe terrestre, c'est-à-dire qu'ils eussent Tesprit muni de moyens et de termes de comparaison, pour juger des faits qui leur seraient racontés : j'ai dit l'état du ciel et du globe terrestre, parce que , sans quelques idées d'astronomie , l'on ne conçoit rien en géographie, et que sans un aperçu de géograjjhie , Ton ne sait où placer les scènes de l'histoire, qui flottent dans l'esprit comme les nuages dans l'air. Je ne trouverais point nécessaire que mes élèves eussent approfondi les détails de ces deux sciences : l'histoire les leur fournira; et je ne demanderais point qu'ils fussent exempts de préjugés, soit en morale, soit en idées religieuses; il suffirait qu'ils ne fussent entêtés de rien, qu'ils eussent l'esprit ouvert à l'observation; et je ne doute pas que le spectacle varié de tous les contrastes de l'histoire ne redressât leurs idées en les étendaqt. Cest pour ne connaître que soi et les siens, qu'on est opiniâtre; c'est pour n'avoir vu que son clocher, qu'on est intolérant, parce que l'opiniâtreté et l'intolérance ne sont que les fruits d'un égoïsme ignorant; et que quand on a vu beaucoup d'hommes, quand on a comparé beaucoup d'opinions, l'on s'aperçoit que chaque homme a son prix , que chaque opinion a ses raisons, et l'on émousse les angles tranchants d'une vanité neuve, pour rouler doucement dans le torrent de la société. Ce fruit de sagesse et d'utilité que l'on recueille des voyages, l'histoire le procure aussi; car l'histoire est un voyage qui se fait avec cet agrément, que sans péril ni fatigue, et sans changer de place, on parcourt l'univers des temps et des lieux. Or, de même qu'un voyageur ne commence pas par s'aller placer en ballon dans les terres australes, ni dans les pays inaccessibles et inconnus , pour prendre de là sa course vers la terre habitée; de même, si j'en suis cru de mes élèves en histoire, ils ne se jetteront point d'abord dans la nuit de l'antiquité ni dans les siècles incommensurables , pour de là tomber , sans savoir comment, dans des âges contigus au nôtre, qui n'ont aucune ressemblance avec les premiers : ils éviteront donc tous ces livres d'histoire qui d'un seul bond vous transportent à l'origine du monde, qui vous en calculent l'époquecommedu jour d'hier, et qui vous déclarent que là il n'y a point à raisonner, et que là il faut croire sans contester. Or comme les contestations sont une mauvaise chose , et que cependant le raisonnement est une boussole que l'on ne peut quitter, il faut laisser ces habitants des antipodes dans leur pôle austral ; et imitant les navigateurs prudents, partir d'abord de chez nous , voguer terre à terre , et n'avancer qu'à mesure que le pays nous devient connu. Je serais
donc d'avis que l'on étudiât d'abord l'histoire du pays où l'on est né, où l'on doit vivre, et où l'on peut acquérir la preuve matérielle des faits, et voir les objets de comparaison. Et cependant je ne prétendrais pas blâmer une méthode qui commencerait par un pays étranger , car cet aspect d'un ordre de choses , de coutumes , de mœurs qui ne sont pas les nôtres, a un effet puissant pour rompre le cours de nos préjugés , et pour nous faire voir nousmêmes sous un jour nouveau, qui produit en nous le désintéressement et l'impartialité : l'unique condition que je tienne pour indispensable, est que ce soit une histoire de temps et de pays bien connus, et possible à vérifier. Que ce soit Thistoire d'Espagne, d'Angleterre , de Turkie ou de Perse, tout est égal , avec cette seule différence qu*il parait que jusqu'ici nos meilleures histoires ont été faites sur les pays d'Europe , parce que ce sont eux que nous connaissons le mieux. D'abord nos élèves prendraient une idée générale d'un pays et d'une nation donnés, dans l'écrivain le plus estimé qui en a traité. Par là , ils acquerraient une première échelle de temps , à laquelle tout viendrait , et tout devrait se rapporter. S'ils voulaient approfondir les détails , ils auraient déjà trouvé dans ce pre* mier ouvrage l'indication des originaux, et ils pourraient les consulter et les compulser : ils le devraient même sur les articles où leur auteur aurait témoîgné de l'incertitude et de l'embarras. D'une p^^ mière nation ou d'une première période coniioe, ils passeraient à une voisine qui les aurait plus intéressés, qui aurait le plus de connexion avec des points nécessaires à éclaircir ou à développer. Ainsi , de proche en proche, ils prendraient une connaissance suffisante de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique et du nouveau monde ; car, suivant toujours mon principe de ne procéder que du connu à l'inconnu, et du voisin à l'éloigné, je ne voudrais pas qu'ils vemontasscnt dans les temps reculés , avant d'avoir une idée eooH plète de l'état présent ; cette idée acquise, nous noos embarquerions pour l'antiquité, mais avec prudence, et gagnant d'échelle en échelle, de peurde nous perdre sur une mer privée de rivages et d'étoiles : arrivés aux confins extrêmes des temps historiques, et là trouvant quelques époques certaines, nous nous j placerions comme sur des promontoires, et noos tâcherions d'apercevoir, dans l'océan téoébreoi de l'antiquité, quelques-uns de ces points saillants, qui, tels que des îles, surnagent aux flots des événements. Sans quitter terre, nous essayerions de connaître par divers rapports, comme par des triasgies, la distance de quelques-uns, et elle deriendrait pour nous une base chronologique qui seni-
LEÇONS D'HISTOIRE
rait à mesurer la distance des autres. Tant que nous verrions de tels points certains, et que nous pourrions en mesurer Tintervalle, nous avancerions, le fiJ à la main; mais alors que nous ne verrions plus que des brouillards et des nuages, et que les faiseurs de cosmogonies et de mythologies viendraient pour nous conduire aux pays des prodiges et des fées, nous retournerions sur nos pas, car ordinairement ces guides imposent pour condition de mettre un bandeau sur les yeux , et alors on ne sait où Ton va; de plus, ils se disputent entre eux à qui vous aura, et il faut éviter les querelles : ce serait payer trop cher un peu de science , que de Tacheter au prix de la paix. A la vérité , mes élèves reviendraient Tesprit plein de doutes sur la chronologie des Assyriens et des Égyptiens ; ils ne seraient pas sdrs de savoir, à cent ans près , l'époque de la guerre de Troie , et seraient même très-portés à douter, et de Texistence humaine de tous les demi-dieux , et du déluge de Deucalion, et du vaisseau des Argonautes, et des cent quinze ansde règne deFohi le Chinois, et de tous les prodiges indiens, chaldéens, arabes, plus ressemblants aux Mille et me NvUs qu'à l'histoire ; mais pour se consoler, ils auraient acquis des idées saines sur une période d'environ trois mille ans, qui est tout ce que nous connaissons de véritablement historique; et en compulsant leurs notes et tous les extraits de lecture qu'ils auraient soigneusement faits, ils auraient acquis les moyens de retirer de l'histoire toute l'utilité dont elle est susceptible.
Je sens que Ton me dira qu'un tel plan d'études exige des années pour son exécution , et qu'il est capable d'absorber le temps et les facultés d'un individu; que par conséquent il ne peut convenir qu'à un petit nombre d'hommes, qui, soit par leurs moyens personnels , soit par ceux que leur fournirait là société, pourraient y consacrer tout leur temps et toutes leurs facultés. Je conviens de la vérité de cette observation , et j'en conviens d'autant plus aisément qu*eile est mon propre résultat. Plus je considère la nature de l'histoire, moins je la trouve propre à devenir le sujet d'études vulgaires et répandues dans toutes les classes. Je conçois comment et pourquoi tous les citoyens doivent être instruits dans l'art de lire, d'écrire, de compter, de dessiner ; comment et pourquoi l'on doit leur donner des notions des mathématiques , qui calculent les corps; de la géométrie, qui les mesure; de la physique, qui rend sensibles leurs qualités; de la médecine élémentaire , qui nous apprend à conduire notre propre machine, à maintenir notre santé; de la géographie même, qui nous fait con-
naître le coin de l'univers où nous sommes placés , où il nous faut vivre. Dans toutes ces notions, je vois bien des besoins usuels , pratiques , communs à tous les temps de la vie , à tous les instants du Jour, à tous les états de la société; j'y vois des objets d'autant plus utiles , que sans cesse présents à l'homme, sans cesse agissants sur lui, il ne peut ni se soustraire à leurs lois par sa volonté , ni éluder leur puissance par des raisonnements et par des sophismes ; le fait est là; il est sous son doigt , il le touche, il ne peut le nier; mais dans l'histoire, dans ce tableau fantastique de faits évanouis dont Une reste que l'ombre, quelle est la nécessité de connaître ces formes fugaces , qui ont péri , qui ne renaîtront plus? Qu'importe au laboureur, à l'artisan, au marchand, au négociant, qu'il ait existé un Alexandre , un Attila , un Tamerlan, un empire d'Assyrie, un royaume de Bactriane, une république de Carthage, de Sparte ou de Rome? Qu*ont de commun ces fantômes avec son existence? qu'ajoutent-ils de nécessaire à sa conduite , d'utile à son bonheur ? En serait-il moins sain , moins content , pour ignorer qu'il ait vécu de grands philosophes, même de grands législateurs, appelés Pythagore , Socrate, Zoroastre, Confîicius, Mahomet? Les hommes sont passés, les maximes restent, et ce sont les maximes qui importent et qu'il faut juger, sans égard au moule qui les produisit, et que sans doute pour nous Instruire la nature elle-même a brisé : elle n'a pas brisé les modèles ; et si la maxime intéresse l'existence réelle , il faut la confronter aux faits naturels; leur identité ou leur dissonance décidera de l'erreur ou de la vérité. Mais, je le répète, je ne conçois point la nécessité de connaître tant de faits qui ne sont plus , et j'aperçois plus d'un inconvénient à en faire le sujet d'une occupation générale et classique; c'en est un que d'y employer un temps, et d'y consumer uneattention qui seraient bien plus utilement appliqués à des sciences exactes et de premier besoin; c'en est un autre que cette difficulté de constater la vérité et la certitude des faits, difficulté qui ouvre la porte aux débats, aux chicanes d'argumentation ; qui , à la démonstration palpable des sens , substitue des sentin^ents vagues de conscience intime et de persuasion; raisons de ceux qui ne raisonnent point , et qui s'appliquant à l'erreur comme à la vérité, ne sont que l'expression de l'amour-propre, toujours prêt à s'exaspérer par la moindre contradiction , et à engendrer l'esprit de parti , l'enthousiasme et le fanatisme. C'est encore un inconvénient de l'histoire de n'être utile que par des résultats dont les éléments sont si compliqués, si mobiles, si capables d'induire en erreur,
LEÇONS D'HISTOIRE
que l'on u*a presque jamais une certitude complète de s*en trouver exempt. Aussi persisté-je à regarder rhistoire, non point comme une science, parce que ce nom ne me parait applicable qu^à des connaissances démontrables, telles que celles des mathématiques, de la physique, de la géographie, mais comme un art systématique de calculs qui ne sont que probables , tel qu'est Fart de la médecine : or quoiqu^il soit vrai que dans le corps humain les éléments aient des propriétés fixes, et que leurs combinaisons ai^pt un jeu déterminé et constant, cependant , parce que ces combinaisons sont nombreuses et variables, qu'elles ne se manifestent aux sens que par leurs effets, il en résulte pour l'art de guérir un état vague et conjectural, qui forme sa difiiculté, et Télève au-dessus de la sphère de nos connaissances vulgaires. De même en histoire, quoiqu'il soit certain que des faits ont produit de tels événements et de telles conséquences , cependant , comme l'état positif de ces faits, comme leurs rapports et leurs réactions ne sont pas déterminés ou connus, il en résulte une possibilité d'erreur, qui rend leurs applications , leur comparaison à d'autres faits une opération délicate, qui exige des esprits très-exercés dans ce genre d'étude, et doués d'une grande finesse de tact. Il est vrai que dans cette dernière considération , je désigne particulièrement l'utilité politique de l'histoire, et j'avoue qu'à mes yeux cette utilité est son propre et unique but; la morale individuelle, le perfectionnement des sciences et des arts, ne me paraissent que des épisodes et des accessoires; l'objet principal , l'art fondamental , c'est l'application de l'histoire au gouvernement, à la législation, à toute l'économie politique des sociétés ; de manière que j'appellerais volontiers l'histoire la science physiologique des gouvernements, parce qu'en effet elle apprend à connaître, par la comparaison des états passés , la marche des corps politiques , futurs et présents , les symptômes de leurs maladies, les indications de leur santé, les pronostics de leurs agitations et de leurs crises, enfin les Kmèdes que l'on y peut apporter. Sans doute ce fut pour avoir senti sa difficulté sous ce point de vue immense , que chez les anciens l'étude de l'histoire était particulièrement affectée aux hommes qui se destinaient aux affaires publiques; que chez eux , comme chez les modernes , les meilleurs historiens furent, ce que l'on appelle, des hommes d'état ; et que dans un empire célèbre pour plus d'un genre d'institutions sages , à la Chine , l'on a, depuis des siècles , formé un collège spécial d'historiens. Les Chinois ont pensé, non sans raison , que le soin de recueillir et de transmettre les
faits qui constituent la vie d'un gouvernement â d'une nation, ne devait point être abandonné au hasard ni aux caprices des particuliers ; ils ont senti qu'écrire l'histoire était une magistrature qui pouvait exercer la plus grande influence sur la conduite des nations et de leurs gouvernements ; en conséquence , ils ont voulu que des hommes , choisis pour leurs lumières et pour leurs vertus, fussent diargés de recueillir les événements 4^ chaque r^e, et d'en jeter les notes , sans se communiqué , dans des boîtes scellées, qui ne sont ouvertes qu'à la mort du prince ou de sa dynastie. Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir cette institution; il nie suffit d'indiquer combien elle appuie l'idée élevée que je me fais de l'histoire. Je viens à l'art de la composer.
Deux écrivains distinguésont traité spéctalement de la manière d'écrire l'histoire : le premier, Locien , né à Samosate, sous le règne de Trayan, a divisé son traité en Critique et en préceptes; dans la première partie, il persifle, avec cette gaieté piquante qui lai est propre, le mauvais goût d'un essaim d'historiens que la guerre de Marc-AurèSe contre les Parthes fit subitement éclore, dit-il, et vit pénr comme un essaim depapillons après unarage. Parmi les défautsqu'ii leurreproche, l'on remarque surtout l'ampouluredu style, l'affectation des grands mots , la surcharge des épithètes , et par une suite naturelle de ce défaut de goût , la chute dans l'exon contraire, l'emploi d'expressions triviales, les détails bas et dégoûtants , lemensonge hardi , la lâche flatterie ; de manière que l'épidémie dont furvnt attaqués sur la fin du second siècle les écrivains romains, eut les mêmes symptômes que celles doat l'Europe moderne a montré des exemples presque chez chaque peuple.
Dans la seconde partie, Lucien expose les qualités et les devoirs d'un bon historien: H veut qu*il soit doué de sagacité; qu'il ait le sentiment des convenances; qu'il sache penser et rendre ses penSé»; qu'il soit versé dans les affaires politiques et militaires ; qu'il soit libre de crainte et d'ambition , ina^ cessible à la séduction ou à la menace; qu^il dise la vérité sans faiblesse et sans amertume; qu'il soit juste sans dureté, censeur sans âcreté et sans calomnie; qu'il n'ait ni esprit de parti, ni même esprit national ; je le veux, dit-il, citoyen du monde, sans maître , sans loi , sans égard pour ropinioo de son temps, et n'écrivant que pour l'estimedes hommes sensés , et pour le suffrage de la postérité.
Quant au style , Lucien reconunande qu*îl soit facile, pur, clair, proportionné au sujet; habituellement simple comme narratif, quelquefois uoble.
LEÇONS D'HISTOIRE
agrandi, presque poétique , comme les scènes quMl peint , rarement oratoire , Jamais déclamateur. Que les réflexions soient courtes; que la matière soit bien distribuée, les témoignages bien scrutés, bien pesés, pour distinguer le bon du mauvais aloi; en un mot, que l'esprit de Thistorien, dit-il , soit une glace fidèle où soient réfléchis, sans altération, les faits; s'il rapporte un fait merveilleux, qu'il Texpose nûment, sans affirmer ni nier, pour ne point se rendre responsable; qu'en un mot, il n'ait pour but que la vérité; pour mobile que le désir d'être utile; pour récompense que l'estime, toute stérile qu'elle puisse être, des gens de bien et de la postérité; tel est le précis des quatre-vingtquatorze pages du traité de Lucien, traduit par Massieu.
Le second écrivain, Mably , a donné à son ouvrage la forme du dialogue, et l'a divisé en deux entretiens. On est d'abord assez surpris de voir trois interlocuteurs grecs parler de la guerre des insurgents contre les Anglais; Lucien eût raillé ce mélange, mais le sévère Mably n'entend pas raillerie.' Dans le premier entretien , il parle des différents genres d'histoire, et d'abord des histoires universelles, et de leurs études préliminaires. Dans le second , il traite des histoires particulières, de leur objet, et de quelques observations communes à tous les genres. En ouvrant le premier, l'on trouve pour précepte qu'il faut être né historien; l'on est étonné d'une semblable phrase dans le frère de Condillac; mais Condillac, aimable et doux , analysait; Mably, roide et âpre , jugeait et tranchait. Il veut ensuite , avec plus de raison , que ses disciples aient étudié id politique, dont il distingue deux espèces : l'une fondée sur les lois que la nature a établies, pour procurer aux hommes le bonheur, c'est-à-dire celle qui est le véritable droit naturel ; l'autre, ouvrage des hommes , droit variable et conventionnel , produit des passions, de l'injustice, de la force, dont il te résulte que de faux biens et de grands revers. La première donnera à l'historien des idées saines de la justice, des rapports des hommes, des moyens de les rendre heureux ; la seconde lui fera connaître la marche habituelle des affaires humaines; il apprendra à calculer leurs mouvements, à prévoir les effets, et à éviter les revers : dans ces préceptes et dans quelques autres semblables , Mably est plus développé, plus instructif que Lucien; mais il est fâcheux qu'il n'en ait imité ni Tordre ni la clarté, ni surtout la gaieté. Tout son ouvrage respire une morosité sombre et mécontente; aucun moderne ne trouve grâce devant lui : il n'y a de parfait que les anciens; il se passionne pour eux, et cependant
il préfère Grotins, dans son HiMioire des Pays-Bas, à Tacite. Tacite, diMl, n'a tiré aucune leçon du règne de Tibère : son pinceau est fort , son instruction nulle ; à sa manière de peindre la conduite des Romains envers les peuples diu barbares . l'on a de justes raisons de douter de sa philosophie. Mably ne voit, ne connaît de beau, d'admirable, que l'Histoire romaine de Tite-Live, qu'une juste critique a droit d'appeler un roman; et comme il en a eu l'aperçu, il voudrait en retrancher une foule de morceaux qui le chagrinent. Il aime les harangues que les acteurs de l'histoire n'ont jamais faites ; il vante Bossuet pour avoir présenté un grand tableau dramatique , et il maltraite Voltaire jusqu'à la grossièreté, pour avoir dit que l'histoire n'était qu'un roman probable , bon seulement quand il peut devenir utile.L'on ne peut le dissimuler, l'ouvragede Mably, diffus et redondant, écrit sans style, sans méthode, n'est point digne de l'auteur des Observations sur V Histoire de France : il n'a point cette concision didactique qui devait être son principal mérite, et qui, à la vérité, manque aussi à Lucien. Les cent quatre-vingts pages de Mahly se réduiraient facilement à vingt bonnes pages de préceptes : l'on gagnerait huit neuvièmes de temps, et l'on s'épargnerait tout le chagrin de sa bilieuse satire. Ne lui en faisons cependant pas un crime, puisqu'elle faisait son tourment. On ne naît pas historien, mais on naît gai ou morose, et malheureusement la culture des lettres , la vie sédentaire , les études opiniâtres , les travaux d'esprit , ne sont propres qu'à épaissir la bile , qu'à obstruer les entrailles , qu'à troubler les fonctions de l'estomac, sièges immuables de toute gaieté et de tout chagrin. On blâme les gens de lettres, on devrait les plaindre : on leur reproche des passions, elles font leur talent , et l'on en recueille les fruits : ils n'ont qu'on tort, celui de s'occuper plus des autres que d'eux-mêmes; d'avoir jusqu'à ce jour trop négligé la connaissance physique de leur corps , de cette machine animée par laquelle ils vivent ; et d'avoir méconnu les lois de la physiologie et de la diététique, sciences fondamentales de nos affections. Cette étude conviendrait surtout aux écrivains d^histoires personnelles, et leur donnerait un genre d'utilité aussi important que nouveau ; car si un observateur, à la fois moraliste et physiologiste , étudiait les rapports qui existent entre les dispositions de son corps et les situations de son esprit; s'il examinait avec soin, à quels jours, à quelles heures il a de l'activité dans la pensée, ou de la langueur, de la chaleur dans le sentiment, ou de la roideur et de la dureté, de la verve ou de l'abattement , il s'apercevrait que ces phases ordinal-
rement périodîqnes de Tesprit , correspondent à des phases également périodiques du corps, à des digestions lentes ou faciles , bonnes ou mauvaises, à des aliments doux ou acres , stimulants ou calmants , dont certaines liqueurs en particulier, telles que le vin et le café, offrent des exemples frappants ; à des transpirations arrêtées ou précipitées : il se convaincrait , en un mot , que le Jeu bien ou mal réglé de la machine corporelle est le puissant régulateur du jeu de Torgane pensant; que, par conséquent, ce qu'on appelle vice d'esprit ou de capactère, n'est bien souvent que vice de tempérament ou de fonctions , qui , pour être corrigé , n'aurait besoin que d'un bon régime; et il résulterait d'un tel travail, bien fait et bien présenté, cette utilité, que nous montrant dans des habitudes physiques la cause de bien des vices et de bien des vertus , il nous fournirait des règles précieuses de conduite, applicables selon les tempéraments, et qu'il nous porterait à un esprit d'indulgence , qui , dans ces hommes que l'on appelle acariâtres et intolérants , ne nous ferait voûr ordinairement que des hommes malades ou mal constitués, qu'il £aut envoyer aux eaux minérales.