‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 218 sur 230 · PREMIÈRE QUESTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE QUESTION

Qoenei leroDt le> lultes prohables des démêlés des Rosses et desTurks?

Pour obteuir la solatU» de cette espèce de problème, nous dcYons procéder, à la manière des géomètreSi du connu à l'inconnu : or llssoe du choc des deux empires dépendant des forces qu'As y emploieront, nous devons prendre idée de ces forces, afin de tirer de leur comparaison le présage de l'événement que nous cherchons. A la Yérilé, nos résultats n'auront pas une certitude mathématique, parce que nous n'opérons pas sur des êtres fixes; mais dans le monde moral les probabilités suffisent; et quand les hypothèses sont fondées sur le cours le plus ordL uaire des penchants et des intérêts combinés avec le pouvoir, elles sont bien près de devenir des réalités. Commençons par l'empire ottoman.

Il n'y a pas plus d'un siècle que le nom des Turks en imposaitenoore k l'Europe, etdes fiUts éclatants justifiaient la terreur qu'il inspirait En moins de quatre cents ans l'on avait vu ce peuple venir de la Taitarie s'établir sur les bords de la Méditerranée, et le, par un cours continu de guerres et de victoires, dépouiller les saoœsseors de Gottstantm, d'abord de leuirs proTinces d'Asie; puis franehissant le Bosphore, les poursuivie dans leurs provtaices d'Europe, les menacer jusque dans leur capitale, les resserrer chaque Jour par de nouvelles conquêtes, terminer enfin par emporter Constantinople, et s'asseoir sur le ti^ne des Césars :delà, par un effort plus actif et plus ambitieux, onlesaTaitvu8,reporlantleursaimesdansrAsiey subjuguer les peuplades de l'Anadoli, envahir l'Arménie, r^usser le premier des sofis dans b Perse, conquérir en une campagne les pays des anciens Assyriens et Babyloniens, enlever aux MamkNiks la Syrie et l'Egypte, aux Arabes l'Yémen, chasser les chevaliers de Rhodes, lesTénitiens de Chypre; puis , rappelant toutes leurs forces vers l'Europe, attaquer Charles-Quint, et camper sous les murs de Vienne même; menacer l'Italie, ranger sous leur joug les Maures d'Afrique, et posséder enfin un empwe formé de l'une des plus grandes et des plus belles portions de la tant.

Tant de succès sans doute avaient droit d'en imposer à l'imegination, et l'on ne doit pas s'étonner qu'ils aient fait sur les peuples une impression qui subsiste encore. Mais les TuriKS de nos jours sont-Us ce que furent leurs aieux? Leur empire a«t-U conservé la même vigueur et les mêmes ressorts que du temps des Sélim et des SoUman ? Personne, je pense, s'il a suivi leur histoire depuis cent ans, n'osera soutenir cette opinion; cependant, sans que l'on s'oiaper- «oive, elle se perpétue: telle est la force des premières impressions, que l'on ne prononce point encore le nom des Turks, sans y jomdre l'idée de leur force première. Cette idée influe sur les jugements de ceux mêmes qui ont le moins de pr4ogés;etil ftut le dira, parmi nous c'est le peut nombre. Au cours secret de l'habitude se joint un motif d'intérêt produit par notre alliance et nos liaisons de commerce arec cet empire; et ce motif nous porte à ne voir les Turks que sous un jour Ikvorable : de le une partialité qd se bit sentir à chaque histant dans les relations de &tts qulnous parviennent sous l'inspectiott du gouvernement;

elle régnait surtout dans ces derniers lemps que, psr « prévention bizarre, un ministre s'efforçait d'étooffer tost ce qui pouvait déprécier à nos yeux les Ottomans. J'ai dit une prévention bizarre, parce qu'elle était sans foodeincBl et sans retour de leur part : j'iyoute une politique maUiabile, parce que les menaces et les embûdies de l'aalorile n'empêchent point la vérité de se faire jour, etqm ces diisiroulations trahies ne laissent après elles qu'ooe impm> sion lâcheuse d'improhité et de faiblesse. Loin de se vofltf ainsi l'objet de ses craintes, il est plus shnple de l'eovisager dans tonte son étendue. Souvent l'aspect du dangtr suggère les moyens de le prévenir ; et du moins, eo se resdant on compte exact de sa force ou de sa faiblesse, Ton peut se tracer un plan de conduite convenable auxcimostances où l'on se trouve.

En suivant ce principe avec les Ottomans, Fod doldésonnais reconnaître que leur empire offre tous les synptâmes de la décadence : l'origine en remonte aux denicRs années du siècle précédent; alors que leurs succès si kngtemps brillants et rapides , furent balancés et flétris par ceu des Sobieski et des Montecuculli, il sembla que la fortœ abandonna leurs armes, et par un cours communaux choses humaines , leur grandeur ayant atteint son faite , enUa dasi le période de sa destruction : les victoires ratées du priBtt Eugène, en aggravant leurs pertes, rendirent leur àidà plus prompt et plus sensible : il fkllut toute l'incapacité des généraux de Charles VI, dans la guerre de 1737, poor es suspendre le cours; mais comme l'hnpulsion était domiée, et qu'elle venait de mobiles Ultérieurs , elle r^arat dans les guerres de Perse, et les avantages de Thamas-Kooliba devinrent un nouTeau témoignage delà faiblesse des Toits: enfin la guerre des Russes, de 17fl9 k 1774, en a déToilè toute l'étendue. En voyant dans cette guerre des années iih nombrables se dissiper devant de petits corps, des floUes entières réduites en cendres , des provioces envahies etu» quises , l'alarme et l'épouvante jusque dans Consla&tinopie, l'Eurepe entière a senti que désormais l'empire tari n'étail plus qu'un vain fantôme, et que ce colosse , dissoos dut tous ses liens , n'attendait plus qu'un choc pour tomber es débris.

L'on peut considérer le traité de 1774 comme ravailcoureur de ce choc. En vam la Porte s'est iadigiiée de Varrogance des mfidèles ; il a Ikllu subv le joug de la violence qu'elle a si souvent imposé; il a fallu qu'elle cédât ai terrain considérable entre le Bog et le Dnieper, avec des ports dans la Crimée et le Kouban; il a Ihllo qu'elle absa» donnât les Tarlares alliés de son sang et de sa refigk», cl ce fut déjà les perdre que de les abandomier; il a lUh qu'elle reçût son ennemi sur la mer Noire, sm> cette ma d'où ses vaisseaux aperçoivent les mhmrets de CoBstaalinople; et poor comble d'aflfront, qu'elle cousenllt à ks voirpasseraux portes du sérail, pour aHer danslaMéditor* ranée s'enrichir de ses propres biens, reconnaître lespt- Tinoes pour les mieux attaquer, et acquérir des flbrees pev h mieux vaincre. Que pouvait-on attendre d'an éCat de choses où les intérêts étaient si violemment plies? Ceq«h suite des faits a développé ; c'est4-dire , que les Toiks m cédant qu'à regret , n'exécuteraient qu'à moitié; que la Russes, s'autorisent des droits acquis, exigeraieU stk

SUR LA GUERRE DES TURKS

plus de hardiesse ; que les traités mal remplis amèneraient des explications, des extensions, et enfin de nouvelles guerres ; et telle a été la marche des affaires. Malgré les conventions de 1774, le passage des yaisseaux russes par le Bosphore a été un sujet renaissant de contestation et d*animosité. Par l'effet de cette animosité, la Porte a continué d'exdter les Tartares : par une suite de sa supériorité, la Russie a pris le parti de s'en déli?rer, et elle les a chassés de la Crimée : de là des griefs nouveaux et multipliés. Le peuple, indigné du meurtre et de Tasservissement des vrais croyants, a hautement murmuré : le divan, alarmé des conséquences de Tenvahissement de la Crimée, a frémi et menacé : arrêté par son impuissance, il a suscité sous main les barbares du Caucase. La Russie, usant d'une politique semblable, a opposé le souverain de Géorgie. Le divan a réclamé de prétendus droits; la Russie les a niés. L'hospodar de Moldavie , craignant le sort de Gîska ' , a passé chei les Russes : autre réclamation de la Porte, autre déni de la Russie. Enfin l'apparition de l'impératrice aux bords de la mer Noire a donné une dernière secousse aux esprits, et les Turks ont dédaré la guerre.

Qu'arrivera-t-il de ce nouvel incident? je le demande à quiconque se fait un tableau vrai de l'état des choses. Ces Russes que la Turkie provoque ne sont-ils pas les mêmes qui , dans la guerre de 1769, ont, avec des armées de 30 et 40,000 hommes, contenu, dissipé, battu des armées de 60 et de 100,000 hommes? qui ont assiégé et pris des villes fortifiées, défendues par des garnisons aussi nombreuses que les assiégeants? qui ont envahi deux grandes provinces, pénétré au delà du Danube, et malgré la diversion d'une révolte dangereuse et d'une peste meur^ trière, ont imposé à la Porte les lois qu'il leur a plu de dicter? Cea Turks, si ardents à déclarer la guerre, ne sontils pas les mêmes qui, par une ignorance absolue de l'art militaire, se sont attiré pendant six années la suite la plus continue d'échecs et de défaites? N'estHse pas eux dont les armées, composées de paysans et de vagabonds assemblés à la hâte, sont oonunandées par des chefs sans lumières, qui ne connaissent l'ordre et les principes ni des marches, ni des campements, ni des sièges, ni des batailles ? dont les guerriers, mus par le seul attrait du pillage, ne sont contenus par le fiiein d'aucune discipline, et tournent souvent leurs armes contre leurs chefii, et leur brigandage contre leur propre pays ? Oui, sans doute, ce sont les mêmes : donc, par les mêmes raisons, les Russes battront les Turks dans cette guerre, comme ils les ont battus dans la dernière.

Mais, nous dit-on, depuis la paix les Turks s'éclairent chaque jour : avertis de leur faiblesse, ils commencent d'y remédier; ils entretiennent des ingénieurs et des officiers français qui leur dressent des canonniers, leur exercent des soldats, leur fortifient des places; ils ont un renégat anglais qm depuis quelques années leur a fondu beaucoup de canons, de bombes et de mortiers; enfin, le vizir actuel, qui depuis son avènement se propose la guerre , n'a cessé d'en fiiire les préparatifs, et il n'est pas probable que tant de soins demeurent sans effet

■ Grégoire Glaka, d-^levant hospodar de Moldavie, que la Porte fit asaassioer , il y a quelques années , par un émissaire, à qui il avait donné rhospitalité.

Je l'avoue, cela n'est pas probable pour quiconque n'a pas vu les Turks pour quiconque juge du cours des choses en Turkie par ce qui se passe en France et à Paria £a-il permis de le dire ? Paris est le pays où il est le plus diffîdle de sefUre des idées justes en ce genre; les esprits y sont trop éteignes de oet entêtement de préjugés , de cette profondeur d'ignorance, de cette eonstanoe d'absurdité, qui font la base du caractère tnrk. 11 faut avoir vécu des années avec ce peuple» il faut avoir étudié à dessdn ses habitudes, en avoir même ressenti les effets et l'influence, pour prendre une juste idée de son moral, et en dresser un calcul probable : si , à ce titre , l'on me permet de dire mon sentiment, je pense que les changements allégués sont encore loin de se réaliser; je pense même que Ton s'exagère les soins et les moyens du gouvernement turk ; les objets moraux grossissent tocyours dans le lointain : il est bien vrai que nous avons des ingénieurs et des ofllders à Constantinopie; mais leur nombre y est trop borné pour y faire révolution, et leur manière d'y être est en- • core moins propre à la produire. L'on peut donc calculer ce qu'ils y feront, par ce qu'ils ont déjà lait dans la dernière guerre, et le public en a dans les mains on bon terme de comparaison. Quoi qu'en aient protesté les amateurs des Turks, il est constant que les Mémoires de Tott peignent l'esprit turk sous ses vraies couleurs. Je le dirai, sans vouloir troubler les mânes de deux ministres ' : à voir la conduite qu'ils ont tenue avec cette nation, on peut assurer qu'ils ne l'ont jamais connue; cela doit sembler étrange dans celui qui avait passé douse années en ambassade à la Porte : mais l'on passerait la vie entière dans un pays, si l'on se tient dos dans son paUis et que l'on ne fréquente que les gens de sa nation, l'on reviendra sans avoir pris de vraies connaissances : or c'est ne point connaître les hommes que d'employer, pour les chaAger, des moyens qui heurtent de front leurs pr^ugés et leurs habitudes, et tds sont ceux que l'on a tentés en Turkie : l'on avait affaire à un peuple fanatique, orgueilleux, ennemi de tout ce qui n'est pas lui-même : on lui a proposé pour modèle de réforme des usages qu'il hait : on lui a envoyé pour maîtres des hommes qu'il méprise. Quel respect wi vrai musulman peut^il avoir pour un infidèle? Comment peut-il recevoir des ordres d'un ennemi du Prophète? •— le rnuphti le permet, ei le vizir l'ordonne, — Le vizir est un apostat , et le rnuphti un traître. Il n'y a qu'une loi, et cetU loi dé/end l'allianct avec les injidèlef. Tel est le langage de la nation à notre égard : tel est même, quoi que Ton dise , l'esprit du gouvernement , parce que là, plus qu'ailleurs, le ffouvemement est l'homme qui gouverne, et que cet liomme est élevé dans les pi^ugés de sa nation. Aussi nos officiers ont essuyé et essuient encore mille contrariétés et mille désagréments : on ne les voit qu'avec murmure; on ne leur obéit que par contrainte : ils ont besoin de gardes pour commander, d'interprètes pour se iaire entendre; et cet appareil qui montre sans cesse l'étranger, reporte l'odieux de sa personne sur ses ordres et sur son ouvrage. Pour vaincre de si grands obstades il faudrait, de la part du divan , une sobversk» de prin-

Le duc de Choiseul et le comte de Vergennes.

CONSIDÉRATIONS

cipes dont la sapposition est cbimérique. L'on a compté sur te crédit de notre cour ; mais a-t-on pris les moyens de rassurer et de le soutenir? Par exemple, en ces circonstances, peut-on exiger du C. de Choiseul beaucoup d'influence ? Les Turks doiyent-îls déférer aux avis d*uu ambassadeur qui , dans un ouvrage connu de toute l'Europe, a publié les yices de leur administration, et manifesté le vœu de voir renverser leur empire? Ce clioix, considéré sous ce rapport, foit-ii honneur à la prudence si vantée deM.deVeiigennes?

Voilà cependant les faits qui doivent servir de base aux conjectures, pour qu'elles soient raisonnables; et, je le demande, ces faits donnent-ils le droit de mieux espérer des Turks? Pour moi , dans tout ce qui continue de se passer, je ne vois que la mardie ordinaire de leur esprit, et la suite naturelle de leurs anciennes habitudes. Les refers de la dernière guerre les ont étonnés; mais ils n'en ont ni connu les causes, ni clierché les remèdes. Ils sont trop ^ orgueilleux pour s'avouer leur flûblesse; ils sont trop ignorants pour connaître l'ascendant du savoir : ils ont fait leurs conquêtes sans la tacUque des Francs; ils n'en ont pas besoin pour les conserver : leurs défaites ne sont point l'ouvrage de la force humaine, ce sont les châtiments célestes de leurs péchés; le destin les avait arrêtés , et rien ne pouvait les y soustraire. Pliant sous cette nécessité, le divan a fait la paix; mais le peuple a gardé sa présomptica et envemmé sa haine. Par ménagement pour le peuple et par son propre ressentiment, le divan a vonhi éluder, par adresse, la force qu'il n'avait pu maîtriser. Le cabinet de Pétersbonig a pris la même route, et la guerre a continué sous une antre forme. La Russie, qui a retiré des négociations plus d'avantages que des batailles, en a désiré la durée. Par la raison contraire, les Turks y faisant les mêmes pertes que dans les défaites, ont préféré les risques des combats, et ils ont repris les armes ; mais en changeant de carrière, ils n'apportent pas de plus grands moyens de succès. On a regardé la rupture du mois d'août comme un acte de vigueur calculé surles forces et les circonstances. Dans les probabilités , ce devait être l'effet d'un mouvement séditieux du peuple et de l'armée. Les troupes, lasses des fausses alertes qu'on leur donnait depuis deux ans, devaient se porter à un parti extrême : d'accord avec ces probabilités, les bits y ont joint la passion personnelle du vizir. Si ce ministre n'eût été guidé que par des motifo réfléchis, il n'eût point déclaré la guerre sur la fin de la campagne , parce que c'était s'ôter le temps d'agb, et donner à l'ennemi celui de se préparer. Maintenant que le mouvement est imprimé, il ne sera plus le maître de le dù^ger ni de le contenir. Il ne suffit pas d'avoir allumé la guerre; il faudra en alimenter rmoendle; il faudra soodoyer des années et des flottes, pourvoir à leurs besoins, réparer leurs pertes, fournir enfin, pendant plusieurs campagnes, à une ûnmense consommation d'hommes et d'aiigent; et l'empire turk at-il de si grandes ressources? Interrogeons à ce sujet les témoins oculaires qui depuis quelques années en ont visité diverses contrées. Nous avons plusieurs relations qui paraissent d'autant plus dignes de foi, que, sans la con-

nivence des voyageurs, les faits puisés en des liein ifi. vers ont la plus grande unanimité '. Par ces faits, il est démontré que l'empire turk n'a désormais aucun de c«s moyens politiques qui assurent la consbtanoe d'uD Étit au dedans, et sa puissance au dehors. Ses provinces nuoquent à la fois de population, de culture, d'arts et de commerce; et ce qui est le plus menaçant pour on État despo> tique, l'on n'y voit ni forteresses, m année, ni art luiiitaire : or quelle effrayante série de conséquences n'offre pas ce tableau? Sans population et sans culture, quel moyen de régénérer les finances et les armées ? Sans troupes et laai forteresses, quel moyen de repousser des inTa6ioos,de i^rimer des révoltes? Comment élever une poissaDce navale sans arts et sans commerce ? Comment enfin rniiédier à tant de maux sans lumières et sans connaissances? — Le sultan a de grands trésors : — ou peut les nier comme on les suppose, et quels qu'ils soient Us serait promptement dissipés. — 11 a de grands revenus : — ooi, environ 80 mêlions de livres difficiles à recouvrer; et conunent aurait-il davantage ? Quand des provinces coaum l'Egypte et la Syrie ne rendent que 2 ou 3 miilioiis, que rendront des pays sauvages comme la Macédotne el l'Albanie, ravagés comme la Grèce, ou déserts comme Chypre et l'Anadoii? — On a retiré de grandes soainies d'Egypte. — 11 est vrai que le capitan-pacha a fait passer, il y a six mois, quelques mille bourses , et que par capitulation avec Ismaèl et Hasan beks, il a dû lever enoore 5,000 bourses sur le Delta '; mais 4,000 resteront poar réparer les dommages du pays, et l'avarice du capitaoiacha ne rendra peut-être pas 10 millions au kazné. — Oo imposera de nouveaux tributs. — Mais les provinces uot obérées; le pillage des pachas, la vénalité des places, la désertion des gens riches , en ont fait couler tout l'argent à Constantinople. — On dépouillera les riches. — MaisTor se cachera; et comme les riches sont aussi les poissants, ils ne se dépouilleront pas eux-mêmes. Ainsi , dans on examen rigoureux, ces idées de grands moyens, fondées svr une vaste apparence et une antique renommée, s'évanouissent; et tout s'accorde, en dernier résultat, à rendre plos sensible la faiblesse de l'empire turk, et plus mstantes les mdnctions de sa ruine. Il est singulier qu'en ce moment le préjugé en soit accrédité dans tout l'empire. Tous les musulmans sont persuadés que leur puissance et leur religion vont finir : ils disent que les temps prédits sont veme, qu'ils doivent perdre l«irs conquêtes, et retourner en Asie s'établira Konié. Ces prophéties, fondées sur l'autoriléde Mahomet même et de plusieurs santons, pourraient donner lieu à plusieurs observations intéressantes à d'antres égards. Mais pour ne pomt m'écarter de rm» sujet, je me bornerai à remarquer qu'dies contribuerontà l'événement,

I Voyez le Fcyage pittoresque de la Grèce ^ pour erfk contrée, l'Archipel et la côte de l'Anadoii; leiMénuiRsée Tott, pour les environs de Coostantinople, et le roféfe en Syrie et en Egypte, pour les provinces du Midi. ( AJoota* y maintenant le Tableau de l'empire turk , traduit de Fangiais de Eaton , 2 vol. In-S"». An 7. Kote de PééitetÊr. •)

' La haute Egypte est concédée à Ibrahim et Mbiadlieàs, qui reviendront Incessamment an Kaire. ( Et cela est eOedl' vement arrivé. Note de Véditewr.)

SUR LA GUERRE DES TURKS

en y prëparanl les esprits, el en ôtant aux peuples le courage de résister k ce qa*ils appdient Vimmuable décret du sort.

Je ne prétends pas dire cependant que la perte de l'empire tnrk soit absolument inévitable , et qu'il fût moralement impossible de la conjurer. Les grands États » surtout ceux qui ont de riches domaines, sont rarement frappés de plaies incurables; mais pour y porter remède, il faut du temps et des lumières : du temps, parce que pour les oorps politiques comme pour les corps physiques, toutchangcment subit est dangereux; des lumières, parce que si Kart de gouvenier a une théorie simfde, il a une pratique compliquée. Lors donc que je forme de (&cheux présages sur la puissance des Turks , c'est par le défiiut de ces deux conditions; c'est surtout à raison de la seconde, c'est-àdire, du défout de lumières dans ceux qui gourement, que la chute de l'empire me parait assurée; et Je la juge d'autant plus infaillible, que ses causes sont intimement Kées à sa constitution, et qu'elle est une suite nécessaire du même mouyement qui a élevé sa grandeur. Donnons quelques développements à cette idée.

Lorsque les hordes turkes vinrent du KorasÂn s'établir dans l'Asie mineure, ce ne (ut pas sans difficulté qu'elles se maintinrent dans cette terre étrangère : poursuivies par les Mogols , jatousées par les Turkmans , inquiétées par les Grecs, elles vécurent longtemps environnées d'ennemis et de dangers. Dans des circonstances si difficiles, ce Ait itne nécessité à leurs chefs de déployer toutes leurs facultés morales et physiques; il y allait de leurs intérêts personnels, de la conservation de leur rang et de leur vie. Il fallut donc qu'ils acquissent les talents, qu'ils recherchassent les connaissances, qu'ils pratiquassent les vertus qui sont les vrais éléments du pouvoir. Ayant à gouverner des hommes séditieux, il fidlut leur inspirer la confiance par les lumières , l'attachement par la bienveillance , le respect par la dignité : il fallut, pour maintenir la disciplina , de la justice dans les châtiments ; pour exciter l'émulation , du discernement dans les récompenses; justifier enfin le droit de commander par la prééminence dans tous les genres, n fallut , pour déployer les forces de la nation à l'extérieur, en établir l'harmonie à l'intérieur, protéger Tagriculture pour nourrir les armées, punir les concussions pour éviter les révoltes, bien choisir ses agents pour bien exécuter ses entreprises ; en un mot, pratiquer dûis toutes ses parties la science des grands politiques et des grands capitaines; et tels en effet se montrèrent les premiers sultans des Turks : et si l'on remarque que depuis leur auteur Osman I jusqu'à Soliman 11, c'est-à-dire dans une série de douze princes, il n'en est pas un seul d'un caractère médiocre, l'on conviendra qu'un effet si constant n'est point dû au hasard, mais à cette nécessité de circonstances dont j'ai parié, à cet état habituel des guerres civiles et étrangères, où tout se décidant par la force , il faUail toujours être le plus fort pour être le premier. Par une application inverse de ce principe, lorsque cet état de choses a cessé, lorsque l'empire affermi par sa masse n'a plus eu besoin des talents de ses chefs pour se soutenir, ils ont dû cesser de les posséder, de les acquérir, et c'est ce que les faits

justifient. Depuis ce mémo Soliman II , qui , par ses règlements encore plus que par ses victoires , consolida la puissance tnrke, à peine de dix-sept sultans que l'on compte jusqu'à nos jours, en trouve-t-on deux qui no soient pas des hommes médiocres. Par opposition à leurs aïeux , l'his- Umto les montre tous ou crapuleux et insensés comme Amurat IV, ou amcdlls et pusiUanimes comme Soliman lil . La différence dans les positions explique très-bien ce contraste dans les caractères. Quand les sultans vivaient dans les camps, tenus en activité par un tourbillon immense d'affaires , par des projets de guerres et de conquêtes, par un enchahiement de succès et d'obstacles , par la surveillance même des compagnons de leurs travaux, leur esprit était vaste comme leur carrière , leurs passfcms nobles comme leurs intérêts, leur admmistration vigoureuse conune leur caractère. Quand au contraire ils se sont renfermés dans leur harem, engourdis par le désœuvrement, conduits à l'apathie par la satiété, à la dépravation par la flatterie d'une cour esclave, leur âme est devenue bornée^ comme leurs sensations, leurs penchants vils conune leurs habitudes , leur gouvernement videux comme eux-mêmes. Quand les sultans administraient par leurs propres mains , ils appliquaient un sentiment de personnalité aux afbires , qui les intéressait vivement à la prospérité de l'empire : quand ils ont eu pris des agents mercenaires, devenus étrangers à leure (^tentions ,'ils ont séparé leur intérêt de la chose publique. Dans le premier cas, les sultans, guidés par le besoin des affaires, n'en confiaient le maniement qu'à des hommes capables et versés, et toute l'administration était, comme son chef, vigilante et Instruite : dans le second, vA% par ces affections domestiques souvent obscures et viles, qui suivent l'humanité sur le trêne comme dans les cabanes, ils ont placé des favoris sans mérite, et l'incapacité du premier mobile s'est étendue à touto la machine du gouvernement.

Espérer maintenant que par un retour soudain ce gouvernement change sa marche et ses habitudes, c'est admettre une chimère démentie par l'expérience de tous les temps , et presque contraire à la nature humaûie. Pour concevoir le diessein d'une telle réforme, il faudrait pressentir le danger qui se prépare; et l'aveu^ement est le premier attribut de l'ignorance. Pour enréaliser le projet, il faudrait que le sultan l'entreprit lui-même; que rentrant dans la carrière de ses aïeux il quittât le repos du sérail pour le tumulte des camps, la sécurité du harem pour les dangers des batailles, les jouissances d'une vie tranquille pour les privations de la guerre ; qu'il changeât en un mot toutes ses habitudes pour en contracter d'opposées. Or si les habitudes de la mollesse sont si puissantes chez des particuliers isolés, que sera-ce chez des sultans en qui le penchant de la nature est fortifié par tout ce qui les entoure? à qui les vizits, les eunuques et les femmes conseillent sans cesse le repos et l'oisiveté, parce que moins les rois exercent par eux-mêmes leur pouvoir, plus ceux qui les approchent s'en attirent l'usage. Non, non , c'est en vain que l'on veut l'espérer; rioi ne changera cliez les Turks, ni l'esprit du gouvernement, ni le cours actuel des affoires : le sultan conti nuera de végéter dans scrn palais, les fienmies et les eunuques

de nouimer aux emploii; les vizkt de vendre à Tencan les gouvememenU et les places ; les psdias de piller les siûeU et d'appaarrir les proTînces; le diran de suivre ses maximes d*oi^eil et d'intoléraooe ; le peuple et les troupes de se livrer à leur fanatisme et de demander la guerre; les généraux delà foire sans Intelligenoe» et de perdre des batailles, jusqu'à ce que par unêdermère secousse, cet édifice inooliérent de puissance, privé de ses appuis et perdant son équilibre, s'écroule tout à coup en débris, et ajoute Texen^ d'une grande ruine à tous ceux qu'a déjà vus la terre.

Tel a été en effet et tel sera sans doute le sort de tous les empires, non par la nécessité occulte de ce fatalisme qu'allèguent les orateurs et les poètes , mais par la constitution du CGBur de l'homme et le cours naturel de ses pencbants : interrogei l'histoire de tous les peuples qui ont fondé de grandes puissances ; suives la marche de leur élévation, de leurs progrès et de leur chute, et vous verres que dans leurs mceurs et leur fortune tous parcourent les mêmes phases, et sont régis par les mêmes mobfles que les taidividus des sociétés. Ainsi que des particuliers parvenus, ces peuples d'abord obscurs et pauvres s'agitent dans leur détresse, s'exdtent par leurs privations, s'encouragent par leurs succès , s'histruisent par leurs Tantes , et arrivent enfin, par adresse ou par violence, an faite des grandeurs et de la fortune*. Hais onl41s atlebit les jouissances où aspirent tous les hommes, bientôt la satiété remplace les désirs; bientét, foute d'alhnenU, leur activité cesse, leurs chefs sedégotttent des affaires qui les fotiguent, ils s'ennuient des sohis qui ont élevé leur fortune, ils les abandonnent à des mains mercenaires, qui n'ayant point d'intérêt direct, malversent et dissipent, jusqu'à ce que les mêmes circonstances qui les ont enrichis suscitent de nouveaux parvenus qui les supplantent à leur tour. Tel est le cours naturel des choses : être privé et désirer, se tourmenter pour obtenir, se rassasier et languir, voilà le cerdeautourduquelsans cesse monte et descend l'hiquiétude humaine ; nous avons vu que les Turàs en ont parcouru la plus grande partie : voyons à quel pomt se trouvent placés leurs adversanres les Russes.

il n'y a pas encoreun siècle révolu que le nom des Russes était presque ignoré parmi nous. L'on savait , par les récits vagues de quelques voyageurs, qu'au ddà des limites de la Pologne, dans les forêts et les glaces du nord, existait un vaste emphe dont le siège était à Moskou. Mais ce que l'on apprenait de son climat odieux, de son régime despotique , de ses peuples barbares , ne donnait pas de hantes Idées de sa puissance ; et l'Europe , fière de la politesse de ses cours et de la civilisation de ses peuples , dédaignant de compter les tsars au rang de ses rois, rejetait les Moscovites panni les autres barbares de l'Asie.

Cependantle cours insensible et graduel des événements préparait un nouvd ordre de choses. Divisée longtemps, comme la France, en plusieurs États; déchirée longtemps perdes guerres étrangères ou civiles; la Russie, enfin ras^ semblée sous une même puissance, n'avait plus qu'un même faitérêt, et ses forces, dvigées par une seule volonté , commençaient à devenir bnposantes : l'art de les em-« ployer manquait encore, mais Ton en soupçonnait Texis

CONSIDÉRATIONS

tence : des guerres avec la Pologne et la Suède avaim foit sentir la supériorité des arts de l'OceideDt, eC depuis deux règnes, on tentait de les mtroduire dans Tempiic. Les tsars Michd et Alexis avaient appelé à leur cour des artistes etdes militaires d'Allemagne, de HoUande, d'Italie; et déjà l'on voyait à Moskou des fondeurs de canoos, des fobricanto de poudre, des ingénieurs, des oaieien,des byoutiers et des imprimeurs d'Europe.

A cetteépoqoe, si l'on efit tenté de forawr des dmjeetmres sur la vie future de cet empire, l'on eftt dit que par son éloignemeut de l'Europe , U aurait peu d'influenoe sur notre système; que par la position de sa capitale au sein des terres, son caMnet n'entretiendrait pas dee relations bien vives avec les nôtres; que par la difficulté de ses mers il ne formerait jamais une puissance maritime; que par l'état civil de la nation et le partage des hommes en serfo et en maîtres, il n'aurait jamais d'énergie ; que par la concentration des richesses en un petit nombce de mains, toute l'activité #e porterait vers les arts frivoles; qu'en un mot cet emphre, par la nature de son gouvernement et les mœurs de son peuple , serait purement un empire asiatique, dont l'existence hniterait celle de l'indostan et de la Turkie. L'événement a trompé ces coijectores ; mais pour mettre l'art en défout, il a foUu le conooars des foils les plus extraordinaires; il a follu que le hasard portât sv le trône un prince qui n'y était pas destiné : fl a faUu que le hasard conduisit près de lui un homme obscur qui Id donnât la passion des mœurs et des arts de TEorope; a a fallu que ce prince, malgré les vices de son éducation et le poison du ixiuvoir arbitraire, conservât la plus grande énergie de caractère; en un mot, il a foJlu l'exlslenee et le règne de Pierre T' ; et l'on conviendra que si kê prcbabilités'ne sont jamais trompées que par de semblables événements, elles ne se trouveront pas souvent en défont

Quand on se rend compte de ce qui s'est passé depuis quatre-vingts ans en Russie, l'on s'aperçoit que le lîgne du tsar l>ierre 1*' a réellement été pour cet empire l'époque d'une existence nouvelle, et qu'il a commencé pour lui une période qui nuuxhe en sens inverse de l'eoipire tmk, c'estrà-dire que pendant que la puissance et les foms de l'un vont décroissant, les forces et la puissance de l'antre vont croissant chaque jour. L'on en peut suivre les progrès dans toutes les parties de leur constitutioii. Au commencement du siècle, les Russes n'avaient point d'état militaire; dès 1709, ils battaient les Suédois à Pultava , et en 1750, dans la guerre de Prusse, ils acquéraient jusque par leurft défaites la réputation des secondes troupes de l'Europe. Dans le même intervalle, la mfliee dei Turks s'abâtardissait, et le sultan Mahmoud énervait les janissaires, qu'il craignait , en les dispersant dans tout l'empire , et en faisant noyer leur élite. Au coaunencement du siècle, les Russes n'avaient pour toute marine que des chaloupes sur leurs lacs : maintenant ils ont des vaiiseaux de tout rang sur toutes leurs mers : les Turfcs, restés au même point qu'il y a cent ans, savent encore à peine se servir de la boussole. Depuis le commencement du siècle, le gouvernement russe a beaucoup travaillé à amâiorer son régime intéiieur; il a accru ses revenus, sa populatiott, son commerce. Pendant le même espace , les Tuits ont

SUR LA GUERRE DES TURKSr.

leurs déprédations , et par la Ténalité pubttqne de toutes Itè plaees» Mahmoud a porté le dernier coup k leur OGostitutioD. Depuis le oommeneement du sièdei la Russie a accru ses possessions de la Livonle, deTIngrie, de l'Estonie, et depuis quinze ans seulement, d*une partie de la Pologne, d'un vaste terrain entre le Dnieper et le Bog, et enfin de la Crimée. La Turlde, il est vrai , n'a encore rien perdu en apparence ; mais peut-on compter poar de Vraies possessions l'Egypte, le pays de Bagdad , la Moldavie, la Grèce, et tant de districts soumis à des rebelles? Maintenant, supposer que les deux empires s'arrêtent tout à coup dans leur marche réciproque, c'est mal connaître les lois du mouvement : dans l'ordre moral comme dans Tordre physique, lorsqu'une fois an corps s'est mis en mouvement, il lui devient d'autant phis difficile de s'arrêter, qu'A a une plus grande masse. L'impulsion éoianét et réquilifare rompu , Ton ne peut plus assigner le terme de la course. La Russie est d'autant plus dans ce cas, que son activité , accrue par de longs obstacles , trouve maintenant pour se déployer une plus vaste carrière. En effet , le tsar Pierre l'ayant d'abord dirigée contre les Étato du Nord, il a follii, pour latter avec eux, qu'elle développât tons ses moyens et en perfectionnât l'usage. L'on a voulu censurer cette marche du tsar, et l'on a dit qu'il eût mieux ftit de se tourner vers la Turkie : mais peut-être que les goûts personnels de Pierre I*' ont eu l'effet d'une politique profonde; peut-être qu'avec ses Russes indisciplinés fl n'eût pu vahïcre les Turks encore non énervés : au lieu qu'en transportant le théâtre de son activité sur la Baltique, il a monté tous les ressorts de son empire au ton des Étato de l'Eure^. Aujourd'hui que l'équilibre s'est établi de ce côté, et que la Russie y voit des obstecles d'agrandissement, elle revient vers un empire barbare avec tous les moyens des empires pcdicés, et elle a droit de s'en promettre des succès d'autant plus grands que, par cette déri- ▼ation, elle a repris la vraie route où l'appdait la nature, et que lui ont tracée dès longtemps ses pr^ugéset ses habitudes

En effet, l'on peut observer que depuis que la Russie formée en corps d'empùe a pu porter ses regards hors de ses firontières, l'essor le plus constant de son ambition s'est dirigé vers les contrées méridionales , vers la Turkie et la Perse. A remonter jusqu'au quinzième siècle , à peine trouve-t-on deux règnes qui n'aient pas produit de ce côté quelques entreprises. Que prouvent ces habitudes communes à des générations diverses , shion des mobiles inhérents à l'espèce? et ces mobiles ne sont pas équivoques : car sans parler de l'instigation de la religion , qui souvent n'est que le masque des penchants, fl suffit de comparer les objets de jouissances qu'offre chacun des deux empves. Dans l'un c'est du goudron, du caviar* , du poisson salé et ftuné, de la bière, des boissons de lait et de grains fermentes , des chanvres , des lins , un del rigoureux , une terre rebelle, et par conséquent une vie de travail et de peine. Dans l'autre , avec tous les moyens d'obtenir les mêmes produits ( les fourrures exceptées ) , dans l'autre, dis-Je, c'est le luxe des objets les plus attrayants : ce sont des vins exquis, des parfums vduptaeux , du café , des firuits

' Espèces d'œuft de poisson préparés

de toute espèce, des soies, des cotons délicate, un climat admirable, et une vie de repos et d'abondance. Quels avantages d'une part ! de l'autre quelles privations 1 et quels mobiles puissante pour la oqiidité armée, que cette foule de jouissîmoes offertesà tous les sens ! en vain une morale misanthropique s'est efforcée d'en rompre le charme : les jouissances des sens ont gouverné et gouverneront toujours les hommes. C'est pour les vins de l'Italie que les Gaulois firandUrent trois fois les Alpes; c'est pour la table des Romatos que les Barbares accoururent du Mord ; c'est pour les vêtemento de sote et pour les femmes des Grecs que les Arabes sortirent de leurs déserte : et n'est-ce pas pour le poivre et le café que les Européens traversent l'Océan et se font des guerres sanglantes? Ce sera pour tous ces objete réunis que les Russes envahiront l'Asie : et que l'on juge de la sensation qu'ont dû éprouver dans te dernière guerre leurs armées transportées dans te Moldavie, l'Archipel et la Grèce ! Quel ravissement pour leurs officiers et leurs soidate de boire les vins de Tâiédos , de Chto, de Moréel de piller sur les diamps de bataille et dans les camps forcés, des cafetans de soie brodés d'argent et d'or, des châles de cachemire, des ceintures de mousseUne, des poignards damasqufaiés, des pdisses et des pipes I qnd plaisir de rapporter dans sa patrie ces trophées de son courage, de les montrer à ses parente, à ses amis , à ses rivaux ! de vanter les pays que l'on a vus, ces vins dont on a bu, et ces aventares merveilleuses dont on a éte le témom 1 ftlaintenant qu'une nouvelle guerre se déclare, et que la plupart des acteurs de la dernière vivent encore, tous les motifs vont se réunir pour donner plus de force aux passions : ce sera pour les jeunes gens l'émutetion et te nouveauté : pour les vétérans, des souvenirs embellis par l'absence; pour les offiders, l'espoir des commandemente et te multiplication des pteces ; enfin, pour ceux qui gouvernent, des projete enivrante d'agrandissement et de gloire : et quel projet, en effet, plus capable d'enflammer Timagmation , que cdui de reconquérir te Grèce et l'Asie, de chasser de ces bdles contrées de barbares conquérante, d'indignes maîtres! d'établir le siège d'un empire nouveau dans te plus heureux site de te terre I de compter parmi ses domames les pays les plus célèbres, et de régner à la fois sur Byzance et sur Babylone, sur Athènes et sur Ecbatanes , sur Jérusalem et sur Tyr et Pahnyre! quelle plus noble ambition que cello d'aflranchb* des peuples noinbreux du joug du fanatisme et de la tyrannie ! de rappeler les sdences et les arte dans leur terre natale ! d'ouvrir une nouveUe carrière à la législation, au commerce, à l'industrie, et d'effkcer, s'il est possible, te gloire de Tanden Orient par la gteire de l'Orient ressusdté! Et peut-être n'est-ce pomt 8Ui^>oser des vues étrangères au gouTcmement russe. Plus on rapproche les fiiito et les cfainnstances , plus on aperçoit les traces d'un plan formé avec réflexion et suivi avec constance, surtout depuis la dernière guerre. D'abord l'on a demandé l'usage de te mer Noire, puis l'entrée de la Méditerranée ; l'on a exigé l'abandon des Tartares, puis l'on s'est emparé do te Crimée; Ton protège aujourd'hui les Géorgiens et les Moldaves; le premier traité les soustraira à la Porte. L'on atthe des Grecs àPétersbourg, et on leur fonde des coilégcs :

CONSIDÉRATIONS

ToD impose des noms grecs aux en&nts du grand-duc, nés tous depuis la guerre ' ; on leur enseigne la langue grecque ; rimpératrice fait des traités avec Tempereur, un voyage jusqu'à la mer Noire ; Ton grave sur un arc à Clierson : C'est ici le chemin qui conduit à Byzance , etc. Oui, tout annonce le projet formé de marclier à cette capitale; et tout présage une heureuse issue à ce projet : tout, dans la balance des intérêts et des moyens, est à l'avantage des Russes contre les Turks. Laissons à part ces comparaisons de population et de terrain, usitées par les politiques modernes : l'étendue géograpliique n'est point un avantage, et les hommes ne se calculeut pas cooune des machines : on suppose à la Turkie des armées de trois et quatre cent mille bonmies; mais d'abord ces assertions populaires se soutiennent mal; témoin ces corps de 100 et 160,000 hommes que les gazettes , pendant tout le cours de novembre, ont établis sur le Danube et près à'Odjakqf, et qui se sont trouvés être de 10 à 12,000. D'ailleurs quelle force réelle auraient même 100,000 bonmies, si cette multitude est mal armée, et fait la guerre sans art, sans ordre et sans disciplme ? Nous croirions-nous bien en sûreté si, à 100,000 soldats de l'empereur, nous opposions im demi-million de paysans et d'artisans enrôlés à la hÂte? Tels sont cependant les soldats turks. La Russie, au contraû-e, a dans le moindre calcul 160,000 hommes de troupes régulières égales à celles de Prusse, et au moins 100,000 hommes de troupes légères. La plupart des soldats turks n*ont jamais vu le feu; le grand nombre des soldats russes a fait plusieurs campagnes : l'infanterie turke est absolument nulle ; l'infanterie russe est la meilleure de l'Europe. La cavalerie turke est excellente, mais seulement pour l'escarmouche; la cavalerie russe, par sa tactique , conserve U supériorité. Les Turks ont une attaque très-impétueuse; mais une fois rebutés, ils ne se rallient plus; les Russes ont la défense la plus opiniâtre, et conservent leur ordre même dans leur défaite. Le soldat turk est fanatique, mais le russe l'est aussi. L'officier russe est médiocre, mais l'oflicier turk est entièrement nul. Le grand vizir, général actuel, ci-devant marchand de riz en Egypte, élevé par le crédit du capitan-paclia, n'a jamais conduit d'armée; la plupart des généraux russes ont gagné des batailles : en marine, les Turks ont l'avantage du nombre sur la mer Noû« : mais quoique les Russes soient de faibles marins, ils ont un avantage immense par l'art La Turkie ne soutiendra la guerre qu'en épuisant ses provinces d'hommes et d'argent : l'impératriœ, après l'avoû* faite dnq années, a aboli à la paix un grand nombre d'anciens impôts. Le divan n'a que de la présomption et de la morgue; depuis vingt ans, le cabinet de Samt-Pétersbburg passe pour l'un des plus déliés de l'Europe : enfin les Russes font la guerre pour acquérir, les Turks pour ne pas perdre : si ceux-ci sont vainqueurs , ils n'iront pas à Moscou ; si ceux-là gagnent deux batailles, ils iront à Constantinople, et les Turks seront chassés d'Europe.

A ces idées de la puissance de la Russie l'on oppose que son gouvernement despotique, oonmie celui des Turks, est encore mal afTermi; que le peuple, toujours serf, reste

* Alexandre, Constantin, Hélène^

engourdi dans une barbarie profonde; qoedans les c libres il y a peu de lumières et pohit de mondité; que malgré le soin que l'impératrice s'est donné pour U casa» tion d'un code , pour la réforme des lois , pour radminîstntioo de la justice, pour l'éducation et l'instructioo {HibUque; que malgré ces soins, dis-je , b civilisation est peu avancée; que la nation même se refuse à y faire de« progrès, et que l'on ne peut attendre d'un tel pays ni éneiigie réelle, ni constance dans l'entreprise dont il s'agit, etc.

Nous avons si peu de bonnes observations sur l'état politique et civil de la Russie, qu'il est difficile de déterminer jusqu'à quel point ces reproches sont foodés : mais d< peur de tomber dans l'inconvénient de la partialité , admettons-les tels qu'ils se présentent : accordons que les Russes sont, coumie l'on dit, des barbares; mais œ sont précisément les barbares qui sont les plus propres au projet de conquête dont je parle. Ce ne furent point les plus policés des Grecs qui conquirent l'Asie; ce furent les grossien montagnards de la Macédoûie : quand les Perses de Cynis renversèrent les empires policés des Babyloniens, des Lydiens, des Égyptiens, c'étaient des sauvages couverts de peaux de bêtes féroces ; et ces Romams vainqueurs de l'Italie et de Cartilage, croit-on qu'ils fussent si loin d'être un peuple barbare? Et ces Huns, ces Mogols, œs Arabes, destructeurs de tant d'empires civilisés , étaient-ils des peuples polis ? Les mots abusent : mais avec l'analyse , les idées deviennent claires , et les raisons palpables. Pour conquérir, un art suffît, l'art de la guerre ; et par son but, comme par ses moyens, cet art est moins celui de l'hoaune policé que de l'homme sauvage. La guerre veut des hoowies avides et endurcis : on n'attaque pomt sans besoins ; on ne vainc point sans fatigue, et tels sont les barbares. Guerriers par l'effet de la pauvreté, robustes par l'habitude de la misère, ils ont sur les peuples civilisés l'avantage du pauvre sur te riche : le pauvre est fort, parce que sa détresse exerce àês forces; le riche est faible, parce que sa richesse l'énervé. Pour faire la guerre, il faut, dit-on, qu'un peuple soit ri che : oui, pour la ODÛre à la manière des peuples riches chez qui l'on veut dans les camps toutes les aisances des villes. Mais chez un peuple pauvre, où l'on vit de peu, où chaque homme naît soldat , la guerre se lait sans beaucoup de frais; elle s'&limente par elle-même, et Texemple des anciens conquérants prouve, à cet égard» l'erreur des idées financières de l'Europe. Pour conquérir, il n'est pas même besom d'esprit public, de lumières ni de oaœurs dans une nation ; il suffit que les chefs soient inteUigents et qu'ils aient une bonne .armée; or la meilleure est celle dont les soldats sobres et robustes joignent à l'audace contre l'ennemi l'obéissance la plus passive à leurs commandants, où tous les mouvements s'exécutent sans délai par une seule volonté , c'est-À-dire , où existe le régime despotique. Lors donc que cet état a lieu chez les Russes, Us n'en sont que plus propres au projet de conquérir. En effet, par son autorité absolue, le prmoe disposant de toute la nation, fl peut en employer toutes les forces de la manière la plus convenable à ses vues : d'autre part, à titre de serf, le peuple élevé dans la misère et la soumission a les deoi premières qualités de l'excellent soldat, la frugalité et l'obéissance; il y joint une industrie précieuse à la guene,

SUR LA GUERRE DES TURKS

celle de pourvoir à tous les besoins de sa subsistance, de son ?£tement, de son logement; car le soldat russe est à la fois boulanger, tailleur, charpentier, etc. On reproche au gouvernement de n'avoir pas aboli le servage : mais peutêtre ne conçoit-on pas assez en théorie tonte la difficulté d'une telle opération dans la pratique. L'impératrice a affranchi tous les serfs de ses domaines ' : mais a-t-elle pu , a-t-eUe dû affranchir ceux qui ne dépendaient point d'elle ? Cet affranchissement même» s'il était subit, serait-il sans inconvénient de la part des nouveaux afTranchis ? C'est une Térité affligeante, mais constatée par tes faits, que l'esclavage dégrade les hommes au point de leur 6ter l'amour de la liberté et l'esprit d'en faire usage. Pour les y rendre, il faut les y préparer, comme l'on prépare des yeux malades k receroir la lumière : il faut , avant de les abandonner à leurs fiwœs, leur en enseigner l'usage; et les esclaves doivent apprendre à être libres comme les enfants à marcher. L'on s'étonne que les Russes n'aient pas fait de plus grands progrès dans la civilisation ; mais , à proprement parler, elle n'a commencé pour eux que depuis vingt-cinq années : Jusque-là le gouvernement n'avait créé que des soldats ; ce n'est que sous ce règne qu'il a produit des lois ; et si ce n'est que par les lois qu'un pays se civilise, ce n'est que par le temps que les lois fructifient Les révolutions morales des empires ne peuvent être subites; il faut du temps pour transmettre des mouvements nouveaux aux membres lointains de ces vastes corps; et peut-être le caractère d'une bonne adDAÎnistration est-il moins de faire beaucoup, que de faire avec prudence et sûreté. En général, les institutions nouvelles ne produisent leurs effets qu'à la génération sui- Yante : les vieillards et les honunes faits leur résistent : les adolescents balancent encore; il n'y a que les enfants qui les mettent en pratique. On suppose qu'il peut encore naître dans le gouvernement russe des révolutions qui troubleront sa marche : mais si celles qui sont arrivées depuis la mort du tsar Pierre V ne l'ont pas détruite, il n'est pas probable qu'aujourd'hui, que la succession a pris de la consistance, rien eu arrête le cours; c'est d'ailleurs une raison de plus d'occuper l'armée, afin que son activité ne s'exerce pas sur les affaires intérieures. Ainsi tout concourt à pousser l'empire russe dans la carrière que nous loi apercevons, et tout lui promet des accroissements aussi assurés que tranquilles.

Un seul obstacle pourrait arrêter ces accroissements, la résistance qu'opposeraient les États de l'Europe à l'invasion de la Turkie; mais de ce côté même les probabilités sont favorables; car en calculant l'action de ces États sur la combinaison de leurs intérêts, de leurs moyens et du caractère de leurs gouvernements , la balance se présente à l'avantage de la Russie : en effet, qu'importe aux États éloignés une révolution qui ne menace ni leur sûreté politique, ni leur commerce? Qu'importe, par exemple, à l'Espagne que le trône de Byzance soit occupe par un Ottoman ou par un Russe.' Il est vrai que la cour de Madrid a manifesté des intentions hostiles à la Russie, en s'engageant, par un traité récent avec la Porte , à interdire le passage de Gibraltar à toute flotte armée contre la Turkie. Mais il est à croire que

• Voyez Coxe, Voyage en Rusfie, tome II.

ces dispositions suggérées par une cour étrangère resteront sans effet. Il serait imprudent à l'Espagne, qui n'a aucun coauneroe à conserver, de prendre fait et cause pour celui d'une autre puissance , surtout quand à cet égard elle a de justes sujets de se plamdre de la jalousie de cette même puissance. On peut en dire autant de l'Angleterre : malgré l'envie qu'elle porte à l'accroissement de tout État , les progrès de la Russie ne lui causent pas assez d'ombrage pour y opposer une résistance efficace : peut-être même que l'Angleterre a plus d'une raison d'être mdifférente à la chute de la Turkie; car désormais qu'elle n'y conserve presque plus de comptoirs, elle doit attendre d'une révolution plus d'avantages que de pertes; et c'en serait déjà un pour elle que d'y trouver la ruine d^ notre commerce. La France seule, à raison de son commerce et de ses liaisons politiques avec la Turkie, a de grands motifs de s'mtéresser à sa destmée : mais dans la révolution supposée, ses intérêts seraient-ils aussi lésés qu'on le pense? Peut-il lui convenir, dans les circonstances où elle se trouve, de se mêlor de cette querelle? Ne pouvant agir que par mer, aura-t-eUe une action efficace dans une guerre dont l'effort se fera sur le contment? Les ÉtaU du Nord, c'est-àdire, la Suède, le Danemark, la Pologne, à raison de leur voisinage et de l'intérêt de leur sûreté, ont plus de droits de s'alarmer. Mais quelle résistance peuvent-ils opposer? Que peut même la Prusse sans le secours de l'Autriche? Disons-le : c'est là qu'est le noeud de toute cette affaire. L'empereur y est arbitre; et par malheur pour les Turks, il se trouve partie ; car en même temps que les intérêts et les habitudes de sa nation le rendent l'ennemi de la Porte, ses projets personnels le rendent l'allié de la Russie. Cette alliance lui est si importante , qu'il fera même des sacrifices pour la conserver : sans elle il serait inférieur à ses ennemis naturels, la Suède, la Prusse, la ligue Germanique et la France : par elle, il prend sur ses rivaux un tel ascendant, qu'il n'en peut rien redouter. Yis-à-vis de la Turkie , il y trouve les avantages multipliés de se venger des pertes de Charles YI, de recouvrer Belgrade, et d'obtenir des terrains qui ont pour lui la plus grande convenance. D suffit de jeter un coup d'œil sur la positi<m géographique des États de l'empereur, pour concevoir l'Intérêt qu'il doit mettre à s'approprier les provinces turkes qui le séparent de la Méditerranée. Par cette acquisition , il procurerait à ses vastes domaines un débouché qui leui manque ; et bientôt les accroissements qu'en recevrait l'Autriche dans son agriculture, son commerce et son industrie, rélèveraient au rang des grandes puissances maritimes. Les soins dont l'empereur favorise les ports de Trieste, de Fiume et de Zeng , prouvent assez que ces vues ne lui sont pas étrangères; et ce qui s'est passé à l'égard de la Pologne autorise à penser que les cours de Tienne et de Pétcrsboui-g pourront s'entendre encore une fois pour un l)artage. L'alliance de ces deux cours livre avec d'autant plus de certitude la Turkie à leur discrétion, que désormais elles n'ont plus à craindre la seule ligue qui pût les arrêter, celle de la Prusse avec la France. Il est très-probable que du vivant du feu roi cette ligue eût eu lieu; car Frédéric sentait depuis longtemps que nous étions ses alliés naturels, oonune il devait être le nôtre : mais

le prince régnant a embraesé on eyalème eontraiie» el raffidre de Hollande et ion union arec l'Angletene ont éleTé entie lui et noua des barrières que l'honneur même nous défend de ûanchir. D'ailleurs^ lorsque cette ligue serait possible, lorsque nous pourrions armer toute TEurope, nos mttfrêts avec la Turkie sont-ils assez grands, les Inconvénients de son invasion sont-ils assez graves, pour que nous devions prendre le parti désastreux de la guerre? C'est œ dont l'examen va faire l'objet de ma seconde partie.

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