‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 219 sur 230 · SECONDE QUESTION · texte numérisé non relu

SECONDE QUESTION

Quels sont les intérêts de la Fraoee , et quelle doit être sa oondulte relativement à la TurUe.

C'est une opinion assez générale parmi nous, que la Francs est tellement intéressée à l'existence de l'empire UirlL, qu'elle doit tout mettre en œuvre pour la maintenir. Cette opinion est presque devenue une maxime de notre gouvernement, et par là on la croirait fondée sur des principes réfléchis; mais en examinant les raisons dont on l'appuie, il m'a paru qu'elle n'était que TefTet d'une ancienne habitude; et si, d'un c6té, il me répugnait à penser que nos intérèto fussent contraires à ceux de l'humanite entière, j'ai eu, d'autre part, la satisfaction de trouver, par le raisonnement, que ce prétendu axiome n'était pas moitts contraire à la politique qu'à la morale.

Nos liaisons avec la Turiùe ont deux objets d'intérêt : par l'un, nous procurons à nos marchandises une consommation avantageuse, et c'est un intérêt de commerce : par l'autre, nous prétendons nous donner un appui contre un ennemi oonomun, et c'est un intérêt de sûreté. La chute de l'empire turk, ditK>n, porterait une atteinte funeste àœs deux intérêts : nous perdrions notre commerce dfi Levant, et la balance politique de l'Europe serait rompue à notre désavantage; je crois l'une et l'autre assertion en erreur : examinons d'abord l'intérêt politique.

Supposer que l'existence de l'empire turk soit nécessaire à notre sùrete et à l'équilibre politique de l'Europe, c'est supposer à cet empire des forces capables de concourir à ce double oljet; c'est supposer son étot intérieur et ses rapporte aux autres puissances tels qu'au siècle passé ; en un mol, c'est supposer les choses comme sous les règnes de François I"" et de Louis XIV , et réellement cette suppoMtion est la base de l'opinion actuelle. L'on voit toujours les Turks comme au temps de Kiouperli et de Barberonsse; et parce qu'alors ils avaient on vrai poids dans la balance, on s'opiniàtre à croire qu'ils le conservent toi]û<Mirs. Mais pour abréger les disputes, supposons à notre tour que l'empire turk n'ait point changé relativement à lui-même; du moins est-il certain qu'il a changé relativement aux autres Étete. Depuis le commencement du siècle, le systeme de l'Europe a subi une révolution complète : l'Espagne, jadis ennemie de la France, est devenue son alliée : la Suède, qui sous GusUve-Adolphe et Charles xn avait dans le Nord une si grande influence , l'a perdue : la Russie, qui n'en avait point, en apris une prépondérante : la Prusse, qui n'existait pas, est devenue un royaume : enfin les maisons de France et d'Autriche, si longtemps rivales, se sont rapprochées par les lions du

CONSIDÉRATIONS

sang: de là une combinaison de rapports, tonte difiÉrate de l'ancienne. Ce n'est {dus une balance àmgk eonne au temps de Chailes-Quint et de Louis XIV, où toBte rSirope était partagée en deux grandes Actkns, et oà la France tenait l'Allemagne en échec par la Suède (tpv h Turkie, pendant qu'dle-même combattait à fbroe é^k ]*Espagoe,rAnfi^eterre et la Hollande. AujourtThai l'Europe est divisée en trois ou quatre grands partis, dont lecinlérête sont tellement compliqués, qu'il est presque impoisible d'établir un équOibie : d'aborà, à roeddat, les afTaires d'Amérique occasionnent deux fiKtkns, où r« voit, d'un c6te, l'Espagne et la France; de l'autre, l'Angleterre, qui s'efforce d'attirer à elle la Hottaade. L'Altomagne et le Nord, étrangers à ce débat, restent spectalon neutres, comme Ta prouvé la dernière guem. loutre part, l'Allemagne et le Nord Ibiment aussi deux figues, l'une composée de la Prusse et de divers États gennash ques, pour s'opposer aux accroissements de fempereor; l'autre, de l'empereur et de rbnpératrice de Russie, qâ par leur alliance obtiennent, l'un la défensive de b première ligne , et tous les deux, l'offensive de h tvàk. L'Espagne et l'Angleterre sont, comme je l'ai dit, pnsqos étrangères à ces deux dernières lignes. La fnaot sak peut s'y croire hité^essée : mais dans le eu oft de s'a mêlerait, à quoi lui servirait la TurUe ? En supposant qoe, malgré U ctmsangnintté des maisons de Boutbon et d* Antriche, malgrénos ^iefs contre la Prusse, nous accédssikM» à la ligue Germanique, la Tuitie resterait nulle, pine que b Russie la tiendrait en échec, el pourrait encore eoott nir la Suède et inquiéter la Prusse. D'ailleurs, eu parcfl cas. Ton ne saurait supposer que PAngteletTe ue nisil l'occasion de se renger du coup que nous hd avoes porté en Amérique. 11 faut le reconnaître, et 3 est dangercoxde se le dissimuler, il n'y a |^s d'équilibre en Europe : à dite seulement de vingt ans, 0 s'est <^iéré dans nntériesrde plusieurs États des révolutions qui ont changé leurs nppvti externes. Quelques-uns qui étaient fidbles ont pris de h vigueur; d'autres qui étaient forts sont derenus bqp» sants. Prétendre rétabUr l'ancienne balance, est uo projet aussi peu sensé que le ftit cdui de la fixer. C'est au priadpe trivial, mais d'une pratique importante : pour les empires comme pour les individus, rien ne peraMe ao même étaL L'art du gouTeroement n'est donc pas de ssim toujours une même ligne, mais de varier sa mardieadoB les circonstances : or puisque dans Pélat pressât noos ne pouvons défendre la Turlâe,la prudence nous coÊttSk de céder ao temps, et de noos former un autre STStèoe : et il y a longtemps que l'on eftt dû y songer. Do nooRst que la Russie commença de s'élever, nous eussioBs dâ j voir notre alliée naturelle : sa religioa et ses maanooos présentaient des rapports bien {dus voisins que l'esprit 6oar tique et haineux de la Porte. Et comment, hors lecas d'osé extrême nécessité, a-t<Ni jamais pu s'adresser à un peuple barbare, pourqui tout étranger est un objet impur d'avenHo et de m^s f Conunent a-t-on pu consentir aai bumîli^ tionsdont on achète journellement son allIance.'TaiBeBeBt on exalte notre crédit à la Porte ; ce crédit nesoostnil bïb»tre ambassadeur ni nos nationaux à rinaolenoe ottonutt les exemples en sont habitnds, et quoique passés es pn-

SUR LA GUERRE DES TURKS

tique, ils n'en aont pas nK^tns honteux. Si Tainbassadeiu' Duircbe dans les rues de ConstanUnople,le moindre janissaire s'arroge le pas sur lui, comme pour lui signifier que le dernier des musulmans vaut mieux que le premier des infidèles. Les gardes mtoies qu'il entretient à sa porte restent fièrement assis quand il passe, et jamais on n'a pu abolir cet indécent usage : il a fallu les plus longues disputes pour sauver un pareil affront dans les audiences du vizir. Enfin, l'on régla qu'il entrerait en même temps que l'ambassadeur; mais qoand celui-ci sort, le vizir ne se lève point, et l'on n'imagine pas toutes les ruses qu'il emploie dans chaque visite pour l'humilier. Passons sur les dégoûts de la vie prisonnière que les ambassadeurs mènent à Constantinople : si du moins leur personne était en sûreté 1 mais les Turlis ne connaissent point le droit des gens, et ils l'ont souvent violé : témoin fambassadeur de France, ML de Sanci, qui, sur le soupçon d'avoir oonnivé à révasion d'un prisonnier, fut lui-même mis en prison, et y resta quatre mois; témoin M. de la Haie qui, portant la parole pour son père , ambassadeur de Louis XIY, fut, par ordre du vizh*, firappé si violemment au visage, qu'il en perdit deux dents : l'outrage ne se borna pas là , on le Jeta dans une prison si infecte, dit l'historien qui raconte ces faits * , que souvent les mauvaises vapeurs éteignaient la chandelle. On saisit aussi l'ambassadeur même, et on le tint également prisonnier deux mois, au bout desquels il n'obtint la liberté qu'avec des présents et de l'argent. Si ces excès n'ont pas ménagé des tètes aussi respectables , que l'on juge des traitements auxquels sont exposés les subalternes. Aussi a-t-on vu , en 1 769, deux de nos interprètes à Saîde recevoir une bastonnade de 500 coups, pour laquelle on paye encore à l'un d'eux une pension de 500 livres. En 1777 , M. Boriés, consul d'Alexandrie , fut tué d'un coup de pistolet dans le dos ; et peu auparavant , un hiterprèle de cette même échelle avait été enlevé et oondnit à Constantinople, où, malgré les réclamations de l'ambassadeur, il fut secrètement étranglé.

A notre honte, ces outrages et beaucoup d'autres sont restés sans vengeance. On les a dissimulés par un système qui prouve que l'on ne connaît point le caractère des Turks : on a cru , par ces ménagements , les rendre plus traitables ; mais la modération qui , avec les hommes polis , a de bons effets, n'en a que de f&cheux avec les barbares : accoutumés à devoir tout à la violence, ils regardent la douceur comme un signe de faiblesse, et ne rendent à la complaisance que des mépris. Les Européens qui vont en Turkie ne lardent pas d'en faire la remarque : bientôt ils éprouvent que cet air affable, ces manières prévenantes qui, parmi nous, excitent la bienveillance, n'obtiennent des Turks que plus de hauteur : on ne leur en impose que par une contenance sévère, qui annonce un sentiment de force et de supériorité. C'est sur ce principe que notre gouvernement eût dû régler sa conduite avec les Turks ; et il devait y apporter d'autant plus de rigueur, que jamais leur alliance avec nous ne fut fondée sur une amitié sincère,

' Voyei V Histoire de Vétat de Pempire ottoman , par Paul Ricaut, secrétaire de l^ambassadeur d'Angleterre, c. 19. Ce livre est sans contredit le meilleur que Ton ait fait sur la Turkie.

mais bien sur cette politique perfide dont ils ont usé dans tous les temps : partout, pour détruire leurs ennemis, ils ont commencé par les désunû* et par s'en allier quelquesuns, pour avoir moins de forces à combattre. S'ils eussent subjugué l'Autriche, nous eussions vu à quoi eût abouti notre alliance. Le vizir Kiouperli le fît assez entendre à M. de la Haie. Cet ambassadeur lui ayant foit part des succès de Louis XTV contre les Espagnols dans la guerre de Flandre : Que m'importe, reprit fièrement le vizir, que le chien mange le porc, ou que le pore mange le chien, pourvtl que les affaires de mon maître prospèrent '; par où l'on voit clairement le mépris et la haine que les Turk^ portent également à tous les Européens.

D'Sfff^ ces dispositions, nous eussions dû, à notre tour, dédaigner une semblable alliance, et lui en substituer une plus conforme à nos mœurs. La Russie , comme je l'ai dit , réniiissait pour nous toutes les convenances : par sa position, elle remplissait le même objet politique que la Turkie, et elle le remplissait bien plus efficacement par sa puissance. Nous y trouvions une cour polie, passionnée pour nos usages et notre langue , et nous pouvions compter sur une considération distinguée et solide. Nous avons n^igé ces avantages; mais il est encore temps de les renouveler; la prudence nous le conseille; les circonstances même nous en font la loi. Puisqu'il est vrai que l'ancien équilibre est détruit, U Ûiut tendre à en former un nouveau; et, j'ose l'assurer, celui qui se prépare nous est favorable. En effet, dans le partage éventuel de la Turkie entre l'empereur et l'impératrice, il ne faut pas s'en laisser imposer par l'accroissement qu'en recevront leurs Étals, ni mesurer la force politique qu'ils en retireront par l'étendue géographique de leur acquisition. L'on peut s'assurer, au contraire, que, dans l'origine, leur conquête leur sera onéreuse, parce que le pays qu'ils prendront exigera des avances : ce ne sera que par la suite du temps qu'il produira ses avantages, et ce temps amènera d'autres rapports et d'autres circonstances. Du moment que la Russie et l'Autrtehe se trouveront limitrophes, l'intérêt qui les a unies les divisera, et leur jalousie réciproque rendra l'équilibre à l'Europe.

Déjà même l'on suppose que le partage pourra la faire naître au sujet de Constantinople. Il est certain que la possession de cette ville entraîne de tels avantages, que le parti qui l'obtiendra aura une prérogative marquée : si l'empereur la cède, il peut se croire lésé : si l'impératrice ne l'obtient, la conquête est inutile. Le canal de Constantinople étant la seule issue de la mer Noire vers la Méditerranée, sa possession est indispensable à la Russie, dont les plus belles provinces débouchent dans la mer Noire, par le Don et le Niéper : d'autre part, les États de l'empereur ont aussi leiu- issue naturelle sur cette mer; car le Danube, qui, par lui-même ou par les rivières qu'il reçoit, est la grande artère de la Hongrie et de l'Autriche; le Danube, dis-je, y prend son embouchure. 11 semble donc que

' Mahomet, disent les iDUsulmaos, a reçu de Dieu rempire de la terre , et quiconque n*esl pas son dUsclple , doit être son esclave. Quand les Turks veulent louer le roi de France , Ils disent : Cest un stijet soumis : et il n*y a pas trois ans que le style de la chancellerie de Maroc était : ^ Vi^fidèle qui gouverne la France.

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Tempereor ait le même iotérèt d'occuper le Bosphore : cependanl cette difficulté peut se résoudre par une considération importante, qui est que la* Méditerranée étant le théâtre de conunerce le plus riche et le plus avantageux , les États de Temperenr doiyent s'y porter par la route la plus courte et la moins dispendieuse : or le circuit par kl mer Noire ne remplit point cette double condition; et il est facile de l'obtenir, en joignant les eaux du Danube k celles de la Méditerranée, par un ou plusieurs canaux que Ton pratiquerait entre leurs rivières respectives, par exemple, entre le Brino et le Drin, ou la Bosna et la Narenta. A ce moyen, la Hongrie et rAutriche communiqueraient immédiatement à la Méditerranée, et l'empereur pourrait abandonner sans regret la navigation dangereuse et sauvage de la mer Noire.

Mais une seconde difficulté se présente. En donnant, d'un côté, à l'empereur, la Servie, TAlbanie, la Bosnie, et toute la côte turke du golfe Adriatique; d'autre part, à rimpératriœ, la Moldavie, la Yalakie, la Bulgarie et la Rooiélie, à qui, sans blesser les proportions, appartiendront la Grèce propre, la Morée et l'Archipel? Ce cas, je le sais, est épmeux , ainsi que beaucoup d'autres : les conjectures deviennent d'autant plus équivoques, que Joseph et Catherine savent donner à leurs intérêts plusieurs combinaisons : cependant il en est une qui me parait probable, en ce qu'eUe réunit des convenances communes a toute l'Europe. Dans cette combinaison , je suppose, 1 " que l'empereur ayant moins égard à l'étendue du terrain qu-'aux avantages réels qu'il en peut retirer, se txHnera aux provinces adjacentes au golfe Adriatique, y réunissant peut-être Raguse et les possessions de Venise, à qui l'on donnera quelque équivalent; en sorte qu'il possédera tout le terrain compris à l'ouest d'une ligne tirée par la hauteur de Yidin & Corfou; 2® que, par une indemnité de partage, il obtiendra un consentement et une garantie pour l'acquisition de la Bavière, qu'il ne perd pas de vue; 3° que, d'autre part, pour continuer de jouir de l'alliance importante de la Russie, il secondera le projet que l'on a de grandes raisons de supposer à Catherine Et, et qu'il la reconnaîtra impératrice de Constantinople , et restauratrice de l'empire grec; ce qifi convient d'autant plus, que presque tout le pays qu'elle possédera est peuplé de Grecs qui , par affinité de culte et de mœurs, ont autant d'inclination pour les Russes qu'ils ont d'aversion pour les Allemands. Or comme il est impossible que Constantinople et Pétersbourg obéissent au même maître, il arrivera que Constantmople deviendra le siège d'un État nouveau, qui pourra concourir au nouvel équilibre; et peut-être que, par un cas singulier, le trône ravi aux Constantin par les Ottomans repassera, de nos jours, des Ottomans à un Constantin.

Cette combinaison est de toutes la plus désirable, et nous devons la favoriser, parce que, par elle, notre intérêt se retrouve d'accord avec celui de l'humanité; car si les trop grands États sont dangereux sous le rapport de 1» politique, ils sont encore plus pernicieux sous le rapport de la morale. Ce sont les grands États qui ont perdu les mœurs et la liberté des peuples ; c'est dans les grands États que s'est formé le pouvoir arbitraire qui tourmente et avilit

l'espèce humahie : alors qu'un seul homme a rÉmn%%m^ à des millions d'hommes dispersés sur un grand espace, il a profité de leurs intervalles pour semer entre eux la zizanie et la discorde; il a opposé leurs intérêts pour désunir leurs forces ; il les a armés les uns contre les autres , pour les asservir tous à sa volonté : alors les nations corrompues se sont partagées en satellites et en esclaves, et elles ont omtracté tous les vices de la servitude et de h tyrannie : alors un honune, fier de se voir l'arbitre de U fortune et de la vie de tant d'êtres, a méconnu sa propre nature, conçu un mépris insolent pour ses semUaMes, a l'orgueil a engendré la violence, U cruauté , l'oatrage : alon que U multitude est devenue le jouet des caprices d'an petit nombre, il n'y a plus eu ni esprit, ni intérêt publics; et le sort des nations s'est réglé par les fantaisies personnelles des despotes ; alors que quelques familles se sont approprié et partagé la terre, on a vu naître et se multiplier ces grandes révolutions, qui sans cesse chaneest aux nations leurs maîtres, sans changer leur servitude; les pays dont je viens de parier en oflrent d'iBStnicti£i exemples. Depuis qu'Alexandre imposa les fers de ses Macédoniens à la Grèce, quelle foule d'usarpatioiis n'a pas subies cette malheureuse contrée? Avec quelle âdli&é les moindres conquérants ne se la sont-ils pas suocessivement arrachée; et cependant n'est-ce pas ce même pays qui , jadis partagé entre vingt peuples, comptait dans on petit espace vingt États redoutables? N'est-ce pas ce pays dont une seule ville faisait échouer les efforts de l'Asie rassemblée sous les ordres d'un despote ' ? dont une antre ville, avec une poignée de soldats, faisait trembler le grand rai jusqu'au fond de la Perse ? N'est-ce pas ce pays oà Ton comptait à la fois, et Thèbes, et Corinthe, et Sparte, et Messène , et Athènes , et la ligue des Achéens ? Et cette Asie si décriée pour sa servilité et sa mollesse, eot aossi ses siècles d'activité et de vertu, avant qu'il s'y fût formé aucun grand empire. Longtemps dans cette Syrie, qui maintenant n'est qu'une faible prov'mce, l'on put compter dix États, dont chacun avait plus de force réelle que n'en a tout l'empire turk. Longtemps les petiU rois de Tyr et de Jérusalem balancèrent les efforts des grands potenlals deNiniveet de Babylone; mais depuis que les grands conquérants se montrèrent sur la terre, la vertu des peuples s'éclipsa ; diaque État , en perdant son trône, sembla perdre le foyer de sa vie : son existence devint d*autaat plus languissante, que ce centre de circulation s'éloigna davantage de ses membres. Ainsi les grands empires, si imposants par leurs dehors gigantesques , ne sont en effet que des masses sans vigueur, parce qu'il n'y a plus de proportion entre la machine et le ressort. C'est d*après ce principe qu'il faut évaluer l'agrandissement de rAutriche et delà Russie; plus leur domination s'étendra, plus elle perdra de son activité : ou si elle en conserve encore, la division de ses parties en sera plus prochaine : il arrivera de deux dioses l'une : ou ces puissances suivront, dans leur régime, un système de tyrannie, et par là même dies seront faibles; ou elles suivront un système favorable à l'espèce humaine, et nous n'aurons point à redouter leor force : dans tous les cas, c'est de notre intérieur, bia < Xerxès.

SUR LA GUERRE DES TURKS

plus que dfi celui des puissances étrangères, que nous deTODS tirer nos moyens de sûreté; et œ serait bien plus la honte du gouvernement que celle de la nation, si jamais Dous avions à redouter les Autrichiens ou les Russes.

Mais, disent nos politiques, nous devons nous opposer à Vinvasion de la Turkie, parce qu'il convient à notre corn- . merce que cet empire subsiste dans son état actuel, et que si Tempereur et Timpératrice s'y établissent, fls y introduiront des arts et une industrie qui rendront les nôtres inutiles.

Avant de répondre à cette difficulté, prenons d*abord quelque idée de ce commerce, et commençons par la manière dont il se fait

Après le commerce de la Chine et du Japon , il n'en est point qui soit embarrassé de plus d'entraves, et soumis à plus d^inconvénients, que le commerce des Européens en général, et des Français en particulier, danslaTurkie. D'abord, par une sorte de privilège exclusif, il est tout entier concentré dans la ville de Marseille : toutes les marchandises d'envoi et de retour sont obligées de se rendre à cette place , quelle que puisse être leur destination : ce n'est pas qu'il soit défendu aux autres ports de la Méditerranée et même de l'Océan d'expédier directement en Levai^; mais l'obligation imposée à leurs vaisseaux de venir rdâdier et de faire quarantaine à Marseille, détruit Teffet de cette permission. De toutes les raisons dont on étaye ce privilège, la Qoeilleure est la nécessité de se précautionner contre la peste. Ce fléau, devenu endémique dans le pays des musulmans, a contraint les États chrétiens adjacents à la Méditerranée, de soumettre leur navigation à des règlements fâcheux pour le conmierce, mais indispensables à la sûreté des peo|4es : par ces règlements , tout vaisseau venant de Turkie on de la Barbarie, est interdit de toute communication immédiate, et mis en séquestre, lui, son équipage et sa cargaison. C'est ce que l'on appelle faire quarantaine, par une dénomination tirée du nombre des jours crus nécessaires à purger le soupçon de contagion. D'ailleurs le temps varie depuis dix-huit jours jusqu'à plusieurs mois, selon des cas que déterminent les ordonnances. Afin que ce séquestre s'observât avec sûreté et commodité, l'on a formé dès espèces de parcs cnoeints de hautes murailles, où les voyageurs sont reçus dans un Taste édifice et les marchandises étalées sous des hangars, où l'air les purifie : c'est ce que l'on appdle lazarets, maisons de santé, ou I infirmeries. Or comme ces lazarets , outre la dépense de leur construction et de leur entretien , coûtent encore des soins et des précautions extraordinaires , chaque État en a restreint le nombre le plus qu'il a été possible, afin d'ouvrir moins de portes à un ennemi aussi dangereux que la peste. Par cette raison , Toulon et Marseille sont les seuls ports de France qui aient un lazaret; et comme celui de la première ville est affecté à la marine militaire, celui de la seconde est le seul qui resté au commerce. Les États de Languedoc ont proposé d'en établir un à Cette; mais Marseille a si bien Dût valoir l'exactitude et l'intelligence de son lazaret, si bien fait redouter l'inexpérience d'un nouveau, que l'on n'a rien osé entreprendre. Sans doute le motif de ce refus est louable, mais la. chose n'en est pas moins fâcheuse ; c'est un grave inconvénient que ce séquestre, qui

consume en fm» le négociant, et perd un temps précieux pour la marchandise ; c'est une précaution odieuse que celle qui interdit à l'homme depuis longtemps absent, fatigué de la mer et de pays barbares, qui lui mterdit sa terre natale et sa maison , qui le confine dans une wison sévère, où àla vérité on ne lui refuse pas lavuede ses parents et de ses amis , mais où , par une privation qui devient plus sensible, il les voit sans pouvoir jouir de leurs embrassements ; où, au lieu des bras tendus de ceux qui lui sont chers, il ne voit s'avancer à travers une double grille de fer, qu'une longue tenaille de fer qui reçoit ce qu'il veut faire passer, et avant dele remettre à la main qui l'attend, le plonge dans du vinaigre, cooune pour reprocher au voyageur d'être un être impur, capable de communiquer la mort à ceux qu'il aime davantage. Et d'où viennent tant d'entraves, sinon de cet empire que l'on veut conserver? Qui jamais avant les Ottomans avait oui parler sur la Méditerranée de lazarets et de peste ? C'est avec ces barbares que sont venus ces fléaux ; ce sont eux qui, par leur stupide fanatisme, perpétuent la contagion en renouvelant ses germes : ah I ne fût-ce que par ce motif, puissent périr leurs gouvernements ! puissent à leur place s'établir d'autres peuples, et que la terre et la mer soient aflhuicliies de leur esclavage t

C'est un esclavage encore que l'existence de nos négociants dans la Turkie. Isolés dans l'encemte de leurs kans, chaque instant leur rappelle qu'ils sont dans une ten-e étrangère et chez une nation ennemie. Marchent-ils dans les rues, ils lisent sur les visages ces sentiments d'aversion et de mépris que nous avons nous-mêmes pour les JuiCs. Paf le caractère sauvage des habitants, les douceurs de la société leur sont mterdites ; ils sont privés même de celle du climat, parce que le vice du gouvernement rend l'habitation de la campagne dangereuse. Ils restent donc dans leurs kans, où souvent un soupçon de peste, une alarme d'émeute les tient clos comme dans une prison , et l'étet des choses qui régnent dans cet intérieur n'est pas propre à y rendre la Tie agréable. D'abord les femmes en sont presque bannies par une loi qui ne permet qu'au consul seul d'y avoir la sienne, et qui lui eqjointde renvoyer en France quiconque se marierait ou serait déjà marié. L'intention de cette loi a pu être bonne ; les échelles n'étant le plus souvent composées que de jeunes facteurs et commis célibataires, l'on a touIu prévenir les dangers que courrait avec eux un homme marié : en outre, ces jeunes gens arrivant sans fortune, on a voulu les empêcher de s'arriérer en contractant des mariages nécessairement onéreux dans un pays où les femmes sont sans biens, et où Ton ne trouve le plus souvent à épouser que la fille du boulanger, do blanchisseur, ou de tout autre ouvrier de la nation. Aussi, pour abréger cette vie de crahite, avait-on, par une autre loi, limité les résidences à dix ans, supposant que si, dans cet espace, le facteur n'avait pas fait fortune, il ne la ferait jamais. Mais à quels abus n'a-t-on pas exposé les jeunes gens dans un pays où la police interdit toute ressource par les peines les plus terribles ? Au milieu de tant de privations, nos négociante prennent nécessairement des habitudes singulières, qui leur ont donné à Marseille, sous le wanàie Koadju S une réputetion spéciale d'indolence,

^ Cest le terme appeUatif d\in négociant quelconque en Syrie et eo Egypte ; il est persan , et signifie vieillard , senior.

d'apftthie e( de hixe. Réonispar le besoin, ma» difisés par leurs intérêts, ik éprouvent les inconvénients attachés partout aux sociétés bornées. Cliiqne échelle est une coterie où régnent les dissensions, les jaîouaies, les haines d'autant plus vives qu'elles y sont sans distraction. Dans chaque échelle on peut compter trois fMstions habitueilement en guerre par la mauvaise répartition des pouvoirs entre les trois ordres qui les composent, et qui sont le consul, les négodanls et les interprètes. Le consul, magistrat nommé par le roi, use à ce titre d'un pouvoir presque absolu, et l'usage qu'il en fait excite souvent de justes plaintes : les négociants, qui se regardent avec raison comme la base de rétablissement, murmurent de ce qu'on ne les traite pas avec assez d'égards ou de ménagements. Les interprètes , laits pour seconder le consul et les négociants, élèvent de leur o6tédes prétentions d'autorité et d'indépendance. De là des contestations et des troubles qui ont quelquefois éclaté d'une manière lAclieuse. L'administration a essayé, à diverses époques, d'y porter remède; mais comme le fond est vicieux, elle n'a fait que pallier le mal en changeant les formes. L'ordonnance venue à U suite de l'inspection de 1777 n'a pas été plus heureuse que les autres : on peut même dire qu'à certains égards elle a augmenté les abus. Ainsi en autorisant les consuls à emprisonner , à mettre aux fers, à renvoyer en France tout homme delà nation, sans être comptable qu'au ministre, elle a érigé ces officiers en petits despotes, et d<yà Ton a éprouvé les inconvénients de ce nouvel ordre. L'offensé, a-t-on dit, aie droit de réclamer ; mais comment imaginer qu'un jeune facteur sans fortune , ou qu'un vieux négociant qui en a acquis avec peine, se compromette à poursuivre à huit cents lieues une justice toiyours lente, toujours mal vue du supérieur dont on inculpe la créature Pet cette hiérarchie nouvelle de consuls généraux, de consuls particuliers, de vioeoonsuls particuliers, d'élèves vice -consuls, quel autre motif a-t-elle eu que de multiplier les emplois pour placer plus de personnes ? Quelle contradiction, quand on parlait d'économie, de supprimer les réverbères d'un kan, et d'augmenter le h-aitement des consuls? Quelle nécessité de donner à de simples officiers de commerce un état qui leur lait rivaliser les commandants du pays ■ ? Et les interprètes, n'est-ce pas une méprise encore de les avov exclus des places de consulat, eux que la connaissance de la langue et des mœurs y rendait biiai plus propres que des hommes tirés sans préparation des bureaux ou du militaire de la France?

Avec ces accessoires, tous dérivés de la constitution de l'empire turk , peut-on soytenir que l'existence de cet empire soit avantageuse à notre commerce? Ne serait-il pas bien plus désirable qu'il s'établit dans le Levant une puissance qui rendit inutiles toutes ces entraves? D'ailleurs , quand nos politiques disent qu'i< est de noire intérêt gw la TurkU ti»bs%9te telle qu'elle eit, conçoivent-ils bien tous les sens que cette proposition enveloppe? savent^ils que, réduite à l'analyse, elle veut dire: 11 est de notre in-

' Il y ades consuls appointés jusqu'à 16 à 18 mille livres , et ils se plaignent de n*avoir pohit encore assez, parce qu'ils veulenl primer sur les négociants par la dépense comme par le rang.

CONSIDÉRATIONS

térét qu'une grande nation persiste dans rignonaacth bariMtfie, qui rendent nulles ses frcultés morales et phy» ques ; il est de noh« Intérêt que des peuples nombrein restent soumis à un gouvernement ennemi de l'espèce bo* maine ; il est de notre intérêt que vingt-cinq ou trente milliaDg d'hommes soient touimeotés par deux ou trois ceatmiBe brigands, qui se disent leurs maîtres; fl estde notre intérêt que le plus beau soi de l'univers continue d'être en fridK ou de ne rendre que ledixième de ses produits possibles, etc. Et peut-être réellement ne rejettent-ils pas ces oonséqnenceg, puisqu'ils sont les mêmes qui disent : Il est de notre intérêt que les Maures de Barbarie restent pirates, parce qoe cela fiivorise notre navigation; il est de notre intérêt que les nous de Guinée restent féroces et stupides, psreeqae cda procure des esclaves à nos Iles, etc. Ainsi, ce qoi est crime et scélératesse dans un particulier, sera vertn dans un gouvernement! amsi, une morale exéoiMe dans sn hidividu,seni kméedans une nation! Comme si les boanses avaient en masse d'antres rapports qu'en détail; coome si la justice de société à sodélé n'était pas la ni6neq« d'homme à homme. Mais avec les peuples comme avec les particuliers, quand l'mlérêtconseille,c'est en vain que l'on hivoqn^ l'équité et la raison : l'intérM ne se cooAit que par ses propres aimes, et l'on ne rend les booMw» honnêtes qu'en leur prouvant que leur miprobitéert constamment reflet de leur ignorance et la punition de lev cupidité.

Prétendrequel'état actuel derempiretwkestavantagBu à notre commerce, c'est se proposer ce double proUème • Si un empire peut se dévaster sang m détruire » et a Von peut faire longtemps un commerce riche mee m pays qui se ruine? 11 ne faut qu'un pen d'attenlkm on de bonne foi , pour voir qu'entre deux peuples qui trailat ensemble , l'intérêt suit les mêmes principes qu'entre de«i particuliers; si le dânteur se ruine, il est impossibie qne le créancier prospère. Un frit, parmi cent autres, proaren combien il nous est important que la Tuitie change di système. Avant la ruine de DAher, le petit peuple des littouàlis, qui vivait en paix sous laptotedion de ce prince, consommait annndiement 60 ballots de nos draps. Depi» que DjexzAr pacha les a subjugués, cette branche est entièrement éteinte. Il en arriva de même avec les Dni» et les Maronites, qui ont consoBuné jusqu'à 60 bsM, et qui maintenant sont réduits à moins de 30; et oed prouve , en passant, que notre gouvernement a liia nai entendu sesintérèts dans tous les derniers troubles deltgypte et de la Syrie. Si, au lieu de demeurer spedstev oisif des débats, il eût adroifeoient fhit rédamer sa praleetion parles princes tributaires, s'il Ait interrenu nédiileur dans leurs querdles avec les patihas, s*fl se fltt reaâa garant de leurs conventions aaprès de la Porte, il eêt acqui le plus grand crédit duisles États de ces petits princes, ei leurs sujets, devenus riches par la paix dont il ks cM fait jouir, auraient ouvert à noire commerce la plwfinndp carrière. Qu'airive-t-il dans l'état présent? que par h tyrannie des gouverneurs , les campagnes étant déf «iées, et les cultures dimmuées, les denrées sont plus mi««, rt nos retraits plus difficiles; téoMin les pertes de f& s»> liour 100 que nous essu3fnns sur ces retraits : que par le»

SUR LA GUERRE DES TURKS

avânies ioaiKMées sar les ouvriers, les marchandises de- Tîennenl trop chères ; témoin les toiles d'Egypte et les bourt d'Alep : que par le monopole qa*exercent les pachas , nous ne pouvons pas même profiter du bon prix de la denrée; témoin en Egypte le riz, le séné, le café, dont le prii naturd est doublé par des droits arbitraires ; témoin les cotons de Galilée et de PalesUne, que Djexzâr pacha , qui les accapare , surcharge de 10 piastres par quintal; témoin encore les cendres de Gaze, qui pourraient alimenter à vil prix les savonneries de Marseille , mais que Taga vend trop cher, quoique les Arabes les lui livrent presque pour rien : enfin , par Tinstabilité des fortunes et la ruine subite des naturels, souvent les créances de nos négociants sont frustrées , et toujours leurs recouvrements sont difficiles. Que si, au contraire, la Turkie était bien gouvernée, l'agriculture étant florissante, les denrées seraient abondantes, et nous aurions plus d'objets d'échanges ; si les sujets avaient une propriété sâre et hbre, il y aurait concurrence à nous vendre, et nous achèterions à meilleur marché : l'aisance étant plus générale , la consommation de nos marohandises serait plus grande; or, puisque l'esprit du gouvernement turk ne permet pas d'espérer une pareille révolution, l'on peut soutenir l'hi verse de la proposition avancée , et dire que l'état actuel de la Turkie, loin d'ètra favorable à notre commerce, lui est absolument contraire.

, L'on ^uts que si l'empereur et l'impératrice s'établiasent dans la Turkie, ils y introduiront des arts et une industrie qui y rendront les nôtres inutiles , et qui détruiront par conséquent notro commerce.

Pour bien apprécier cette objection, il ihut remarquer que notro commerce avec la Turkie consiste en échanges, dans lesquels tout l'avantage est de notre c6té; car tandis que nous ne portons aux Turks que des objets prêts à consommer, nous retirons d'eux des denrées et des matières Unîtes , qui nous procurent le nouvel avantage de la maind'œuvre et de l'industrie ; par exemple , nous leur envoyons des draps, des bonnets, des étoffes de soie, des galons, du papier, du fer, de l'étain , du plomb , du mercure , du sucre , du café , de l'indigo , de la cochenille , des bois de temtnres, quekines Uqueurs, fhiito confiU, eau-de-vie, merceries et quincailleries : tous ol^ets qui , à l'exception des teintures et des métoux , laissent peu d'emploi à l'industrie : les Titfks, au contraire, nous rendent, dans leurs provinces d'Europe et d'Asie mineure, des cotons en laine ou filés, des laines de toute espèce , des poils et fils de dièvre et de chameau , des peaux crues ou préparées, des suifi^ du cuivre, de la cire, quelques tapis , couvertures et toiles : dans la Syrie, des cotons seulement avec des soies, quelques toiles, de la scammonée, des noix-galles : dans l'Egypte, des cotons, des gammes, du café, de l'encens, de la myrrhe, du safranon, du sel ammoniac, du tamarin, du séné, du natron, des cuirs crus, quelques plumes d'autruche, et beaucoup de grosses toiles de coton : dans la Barbarie enfin, des cotons, des laines, des cuirs crus ou préparés, de la cire, des plumes d'autruche, du blé, etc. La majeure partie de ces objets prête, comme l'onToit, à une industrie ultérieure. Afaisi, les cotons, les poils, les laines, les soies, tran^orlés chez nous, font subsister des milliers de familles employées à les ouvrer, et à en faire ces sia-

moises , ces mousselines , ces mouchoirs , ces camelots , ces vek>urs, qui versent tant d'argent dans les fobriques de Marseille , Rouen , Amiens , etc. Dans nos envois, l'article seul des draps forme la moitié des valeurs; dans ceux des Turks , les objets manufkcturés ne vont pas quelquefois au vingtième des denrées brutes; et même sur ces objets , comme sur les toiles d'Egypte, le bénéfice est considérable , à raison du bas prix de la main-d'œuvre; car ces toiles se vendent avantageusement dans nos tles pour le vêtement des nègres. Si donc les Turks acquéraient de l'industrie , s'ils travaillaient eux-mêoies leurs matières , ils pourraient se passer de nous ; nos fabriques seraient frustrées , et notre commerce serait détruit.

Cette objection est d'autant plus plausible, que la Turkie jouit d'un sol plus favorisé que le nôtre même; mais dans un calcul de probabilités, supposer tout pour le pis ou le mieux possible, c'est assurément abuser des conjectures. Les extrêmes en tout genre sont toigonrs les cas les plus rares; et grâce à rinoonséquence humaine, la moyenne proportionnelle du bien comme du mal est toujours la plus ordinaire : d'ailleurs ii fiiut avoir égard à divers accessoires pour évaluer raisonnablement les conséquences d'une révolution quelconque dans la Turkie.

1** n n'est pas vraisemblable que l'emphe turk soit tout à coup envahi en entier : la conquête ne peut s'étendre d'abord qu'à la portion d'Europe , à l'Archipel et à quelques rivages a4jacent5 de l'Anadoli. Les Ottomans repoussés dans les terres conserveront encore pendant du temps une grande partie de l'Asie mineure, et toute l'Arménie, le Diariiiekr, la Syrie et l'Egypte. Ainsi, en admettant une révolution dans le commerce, elle ne porterait pas sur toute sa masse, mais seulement sur les échelles d'Europe, et si l'on veut aussi même sur Smyme. Dans l'état présent, ces échelles forment un peu plus de la moitié du commerce total du Levant , comme en fait foi le tableau suivant , qui en est le résumé : mais dans le cas de l'invasion, eDes ne la formeraient plus, parce «fue le commerce de l'Asie minenre et de la Perse , qui maintenant se porte à Smyme, passerait à la ville d'Alep.

La valeur des marchandises portées de France en Levant, se monte comme il suit, savoir :

A Constantinople 4,000,000 liv.

*A Satonk^ue. 2,800,000

En Morée 250,000

En Candie 250,000

A Smyrne 6,000,000

En Syrie. 5,000,000

En Egypte 3,000,000

En Barbarie 1,500,000

Total 22,800,000 liv.

A quoi fl f^ut ijottter pour le cabotage , dit la caravane, . . 150,000

Et pour les objets portés en fraude des droits. 1,560,000

Total de l'exportation. . . 24,500,000 liv.

La Taleor des retourB du Levant ea France Be monte comme il suit , savoir :

De Constantinople. l»000,000 liv.

De Salonique 3,&00,000

De Morée 1,000,000

De Candie 1,000,000

De Smyrne v 8,000,000

De Syrie 6,000,000

D'Egypte. 3,500,000

De Barbarie 2,000,000

CONSIDÉRATIONS

Total de rimportation. . . 26,000,000 liv.

2<* Nous conserverons toujours un grand avantage sur une puissance quelconque établie en Turkie, à raison de nos denrées d'Amérique et de nos draps ; car si déjà nous avons anéanti la c<»kcurrenoe des Anglais, des Hollandais, des Vénitiens, sur ces articles qui sont la base du commerce du Levant, à plus forte raison remporterons-nous sur les Autrichiens et les Russes, qui n'ont point de colonies , et qui de longtemps, surtout les Russes, n'atteindront à la |)erfection de nos manufactures. Dira-t-on qu'enfin ils y parviendront : je l'accorde; mais, lors même qu'ils ne conquerraient pas la Turkie , comme ils en sont plus voisins que nous, nous ne pourrons jamais éviter qu'ils rivalisent avec succès notre commerce '.

a*" Il ne faut pas perdre de vue que les pays qu'occuperont l'impératrice et l'empereur, sont en grande partie déserts,et qu'ils vont le devenir encore davantage; or l'intérêt de tout gouvernement en pareil cas n'est pas tant de favoriser le commerce et les arts, que la culture de la terre , parce qu'elle seule contient et développe les éléments de la puissance et de la richesse d'un empire : de tous les artisans, le laboureur seul crée les objets de nos besoms : les autres ne font que donner des formes ; ils oo» somment sans rien produire : or puisque les vraies richesses sont les denrées qui servent à la nourriture , au vêtement, au logement ; puisque les hommes ne se multiplient qu'à raison de l'abondance de ces denrées , puisque la puissance d'un État se mesure sur le nombre de bras qu'il nourrit, le premier soin du gouvernement doit être tout entier pour l'art qui remplit le mieux ces objets. Dans ces encouragements, il doit suivre l'ordre que la nature ellemême a mis dans l'échelle denos besoins ; ainsi, puisque le* besoin de la nourriture est le plus pressant, il doit s'en occuper avant tout autre : viennent ensuite les soins du vêtement, puis ceux du logement, etc. Et ce n'est point assez de les avoir réalisés pour une partie du pays et des sujets; l'empire n'étant aux yeux du législateur qu'un même domaine, la nation n'étant qu'une même famille, il ne doit se départir de son système qu'après l'avoir complété pour l'empire et pour la nation. Tant qu'il reste des terres incultes, tout bras employé à d'autres travaux est dérobé au plus utile; tant qu'une famille manque du nécessaire, nul antre n'a droit d'avoir le superflu. Sans cette égalité générale, un empire, partie en friche et partie cultivé ; un peuple, partie riche et partie pauvre , partie barbare et partie policé, offrent un mélange choquant de luxe et de misère, et ressemblent à ces char-

' L'empereur 8*y prépare d^à, en attirant en ce moment à Vienne un grand nombre de nos fabricants.

latans ridicules qui portent du gskm et des bijou avec des haillons sales et des bas percés.

Ce n'est donc que lorsque la culture a attdnt son comble qu'il est permis de «l^toomer les bras saperflos vers les arts d'agrément et de luxe. Alors le fonds étant acquis. Ton peut s'occupera donner des formes : alorsanssi, paru naturelle, s'opère un changement dans le goût et les i d'une nation. Jusque4à l'on n'aimait que la quantité; Too commence de goûter la qualité : bientôt la dâicsiBsse prend la place del'abondance : bientôt au bcraf entier do repu d'Achille, succèdent les petits plate d'Alctbiade; à la bm pesante et roide, l'étoffe chaude et légère ;an logis nistiqBe, aux meubles grossiers, une maison élégante et on ameublement recherehé; alors, par ordre soccessif et par gradation, naissent les ans des antres les arte utfles , les ails agréables , les beaux-arts : alora paraissent les fobricnte de toute espèce, ies négociants, les architectes, lea scnlpteun, les peintres, les musiciens , les orateurs , les poêles. Avaat cet état de plénitude, Toubir prodmre ces arts, c'est Iroobler l'ordre de la nature; c'est demander k la jeanesse lei firuite de l'âge TiriL Les peuples sont comme les enftnU; on les énerve par des jouissances préoocesau oioral comme au physique, et pour quelques fleurs éphémères, on les jette dans on marasme incurable. Fante d'observer cette marche, la plupart des Étate avortent on font des pra^ plus lente qu'ils ne le devraient Les ehefe des natioBS sont trop pressés de jouir : à peine le sol qui ks eotoiire est-il défriché, que déjà ils veulent avoir un foslect oae puissance : déjà, par les conseils avides de leurs parasites, ils Teuient élever des palais somptueux , des Janlias suspendus, des villes, des manufoctures , on conmeroe, mt marine; ils transforment les cultivateurs en soidato, en matelote, en maçons, en musiciens, en gens de livrée. Lesdiamps se désertent, la onltore diminue; les denrées manquent, les revenus baissent, l'État s'obère, et Toa est étonné de voir un corps qui promettait une grande force, dépérir tout à coup ou Tégéîer tristement dans vm langueur funeste.

Mais l'onpereur et l'impératrwe sont trop édaîrés sw les vrais principes du gouvernement pour se livrer à ces illusions dangereuses; devenus maîtres de ces eontrées célèbres , ils ne se laisseront pomt séduire par TappAt d'une fausse gloire; et parce qu'ils posséderont les cbamps de b Grèce et de l'Ionie, ils ne croiront pas pouvoir tout à coup en relever les ruines, ni ressusciter le génie des anciens âges : ils savent de qndles ciroonstanoes politiques Telat moral que nous admirons fut accompagné; ito savent qu'alors la Grèce produisait les Phidias et les Praxitèle, les Pûidare et les Sophocle, les Thucydide et les Platon; abrs le petit territoire de Sparte nourrissait quarante mille bmilles libres; les arides coteaux de l'Attiqoe < verte d'oliviers, les champs de Thèbes de i mot, la terre regorgeait de population et de cnhnre. Pev rallumtf le flambeau du génie et des arte, il ftnt lu redonner les mêmes alimente : les arte n'étant que la pcintive et l'imitetion des riches scènes de Fétet social de la nature, on ne les excite qu'autant qu'on les cnviraone de leurs modèles; et ce n'est pas encore assez que le peintre et le poète éprouvent des sensations, il faut qu'Os ks

SUR LA GUERRE DES TURKS

nmmiaiûqueiit , et qu'on les lenr rende ; il faut qu*ttn peuple poli, assemblé au théâtre d'Athènes ou au cirque Olympique, soutienne leur ardeur par ses éloges, épure leur goût par sa censure ; et tous ces éléments du génie sont à reproduire dans la Grèce : il faudra repeupler ses campagnes désertes, rendre l'abondance à ses Tilles ruinées, policer son peuple abâtardi, créer en lui jusqu'au sentiment; car le sentiment ne naissant que de la comparaison de beaucoup d'objets déjà connus, il est faible on nul dans les boomies ignorants et grossiers : aussi peut-on observer dan^ notre propre France que les chefs-d'œuvre de nos arts, présentés aux esprits vulgaires, n'excitant point en eux ces émotions profondes qui sont ie signe distinctif des es- ' prits cultivés. Enfin, pour ressusciter les Grecs anciens, il faudra rendre des mœurs aux Grecs modernes , devenus la race la plus vile et la plus corrompue de l'univers; et la vie agricole seule opérera ce prodige; elle les corrigera de lenr inertie par l'esprit de propriété; des vices de leur oisiveté par des occupations attachantes; ne leur bigoterie par l'éloignement de leurs prêtres; de leur lâcheté par la cessation de la tyrannie; enfin de leur improbité par l'abandon de la vie mercantile et la retraite des villes. Ainsi les véritables intérêts des puissances nouvelles, loin de contrarier notre commerce, lui seront favorables. En tournant toute leur activité vers la culture, elles procureront à leurs sujets plus de moyens d'acheter, à nous plus de moyens de vendre : leurs denrées plus abondantes noos deviendront moins coûteuses ; nos objets d'industrie par eux-mêmes seront à meilleur prix que s'ils les fabriquaient de leurs mains; car il est de fait que des mains exercées travaillent avec plus d'économie de temps et de matières, que des mains novices.

Mais, pourra-t-on dire encore, cela même supposé, notre commerce n'en recevra pas moins une atteinte funeste , en ce que les nouvelles puissances ne nous accorderont point des privilèges aussi étendus que la Porte : eUes nous traiteront pour le moins à l'égal de leurs siyets, et nous serons forcés de partager avec eux l'exploitation de leur commerce.

J'avoue qu*après la Porte nous ne trouverons point de gouvernement qui, nous préférant à ses propres sujets, ne nous impose que 3 pour 100 de douanes, pendant qu'il exige d'eux 10 pour 100. J'avoue que l'impâ-atrice et l'empereur ne souffriront point, comme le sultan, que nous assu jettissions chez nous leurs sigets au droit extraordinaire de 20 pour 100, droit qui, donnant à nos nationaux sur eux on avantage immoise S concentre dans nos mains l'exploitation de tout le commerce. Mais cette prérogative avantageuse à quelques particuliers, l'est-elle à la masse du commerce lui-même? la concurrence des étrangers à son exploitation est-elle un mal pour la nation , comme le prétendent les intéressés au commerce du Levant ? C'est ce que nient les personnes instruites en matière de commerce, et c'est ce dont le gouvernement lui-même ne parait pas bien persuadé : car après avoir souffert par liabitude l'existence de ce régime, on l'a vu , dans ces dernières années , l'abroger par des raisonnements plausibles , et par l'ordonnance venue à la suite de l'inspection de 1777, permettre aux étrangers

> Les Français ne payent que 2 0 pour loo.

VOLNEY

quelconques de concourir avec nos -nationaux à l'exploita* tion du commerce du Levant : seulement il crut devoir réserver les draps; et pour favoriser notre navigation, il spécifia que l'on ne pourrait faire les transports que sur nos bâtiments : il est vrai que depuis cette époque il a révoqué cette permission; mais on a droit de croire qu'il a bien moins cédé à sa conviction qu'aux plaintes et aux instances des résidants en Levant; car tandis qu'il a rejeté les étrangers du commerce de la Méditerranée, il les a admis avec plus d'extension à celui des Antilles et de tout l'Océan. 11 est vrai aussi que les négociants de Marseille prétendent que le commerce de la Turkie est d'une espèce particulière; mais cette proposition, comme toutes celles dont ils l'appuient, a trop le caractère d'un intérêt local , et l'on pourrait lui opposer leur propre mémoire contre le privilège de la compagnie des Indes. Toute la question se rédoit à savoir s'il nous est plus avantageux de faire le commerce d'une manière dispendieuse que d'une manière économique; et il sera difficile de prouver que le régime de nos échelles ne soit pas le cas de la première alternative.

Notre commerce en Levant , disent les négociants, nous oblige à établir des comptoirs , à cautionner et soudoyer des Hscteurs, à entretenir des consuls et des interprètes, à subir des avanies, des pillages, des pertes occasionnées par les marchandises pestiférées ; et tous ces accessoires nous constituent en de grands (irais. Si l'on permet aux étrangers, et particulièrement aux naturels de Turkie, d'expédier sans notre entremise, nous ne pourrons soutenir leur concurrence ; car le Turk , l'Arménien , le Grec , vivant dans leur propre pays , connaissant la langue, pénétrant dans les campagnes, fréquentant tous les marchés, ont des ressources qu'il nous est impossible d'égaler. En outre, ils n'ont ni frais de comptoirs, ni entretien de facteur, ni dépenses de consulat : enfin ils portent dans leur nourriture , leur vêtement, leurs transports, une pardmonie qui seule leur donne sur nous un avantage immense.

Voilà précisément, répondrai-je, pourquoi il faut les employer; car il est de fait et de principe que plus le commerce se traite avec économie, plus il acquiert d'étendue et d'activité. Moins la denrée est chèro, plus grande est la consommation, et par contre-coup plus grande est la produotH>n et la culture : entre le producteur et le consommateur, le négociant est une main accessoire qui n'a de droit qu'an salaire de son temps. Ce salace accroissant le prix de la denrée, elle devient d'autant plus chère, et la consommation d'autantmoindre , que le salaire l'élève davantage. L'intérêt d'une nation est donc d'employer les mains les inoins dispendieuses : et notre régime actuel est l'mverse de ce principe. D'abord nous payons ces frais de consulat , de comptoir, de factorerie mentionnés par les négociants. En second lieu, il est connu que les facteurs en Levant ne traitent point le commerce par eux-mêmes, mais qu'ils emploioit en sous-ordre ces mêmes Grecs et Arméniens que l'on exclut; en sorte qu'il s'introduit une troisième main pour les achats et les ventes : on se plaint même à Marseille de la négligence, de l'inaction et des dépenses de ces facteurs. Leurs mqjeurs leur reprodient de prendre les mœurs turkes, de passer les jours à (ùmer la pipe , d'entretenir des dievaux et des valets, d'avoir des pelisses et des garde-robes, etc.

Ils disent , arec nifion , qu'ils payent tout oela ; mais comme eux-mêmes se payent sur la denrée , c'est nous , consommateurs et producteurs, qui supportons toutes ces dianses. Tous ces frais rendiérissent d'autant nos draps, les Turks en acliètent moins , et nos fabriques ont moins d*emploi. On nous rend d'autant moins de coton ; il nous dey ient plus cher : nous en consommons moins, et nos manufactures languissent Que si nous nous servions du Grec et de l'Arménien sans l'intermède de nos négociants et de leurs fiicteurs, la denrée serait moins chère, parce que ces étrangers vivant d'olives et de fromage, leur salaire serait moins fort : et encore parce que la tirant de la première main, ils se contenteraient d*un moindre bénéfice. Par la même raison ils achèteraient plus de nos marchandises , et le débit en serait plus grand , parce que fréquentant les foires et les marchés, ils étendraient davantage les ventes.

Mais, lyoutent les négociants, si les étrangers deviennent les agents de notre conunerce, le bénéfice que font maintenant les nationaux sera perdu pour TÉtat; il oe recevra plus les fortunes que nos facteurs lui font rentrer chaque année. Le Juif, le Grec, l'Arménien, après s*étre enrichis k nos dépens, retourneront dans leur pays, nos fonds sortiront de France , etc.

Je réponds qu'en admettant les étrangers à notre oooh luerce, ils n*en deviennent point les agents nécessaires : s'ils y trouvent des bénéfices capables de les y attacher, rien n'empêche les nationaux de les leur disputer; il s'agit seulement d'émuler avec eux d'activité et d'économie, et nous aurons to^jours deux grands avantages : car pendant ^ue le Turk, le Grec, l'Arménien payeront 10 pour 100 en Turkie, et resteront exposés aux avanies et aux ruines totales , nos Français continueront de jouir de leur sécurité , et de ne payer que 3 pour 100.

En second lieu, les fortunes que nos négociants en Levant font entrer chaque année dans l'État, ne sont pas un objet aussi considérable que l'on pourrait le croire. De 80 maisons françaises que l'on compte dans les échelles , il ne se retire pas plus de 5 négociants, année commune, et l'on ne peut pas porter à plus de 50,000 livres la fortune de chacun d'eux : ce n'est donc en total qu'un fonds de 350,000 livres, ou, si l'on veut, 100,000 écus par an, dont une partie même a été prise sur la France. Or la plus légère augmentation dans le commerce compensera cette suppression : en outre, si les étrangers étaient admis en France, la consommation qu'ils y feraient tournerait à notre profit : au lieu que dans Vétat présent, celle des 80 maisons établies en Levant tourne au profit de la Turkie ; et à ne la porter qu'à 10,000 livres par maison, c'est un fonds de 800,000 livres.

Enfin, si le gpuveâhement admettait une tolérance de cultes que la politique et la raison prescrivent, que la religkmmême ordonne, ces mêmes Arméniens, Grecs et Juifs qui aiyourd'bui sont des étrangers, demain deviendraient dies siijets. Qui peut douter que si ces hommes trouvaient dans un pays non-seulement la sûreté de personne et de propriété, et la liberté de conscience, mais encore une vie remplie de jouissances, et la considâration que donne la fbrtune; qui peut douter, dis-je, qu'ils n'en préférassent le séjour à celui de la Turkie, où ils éprou-

GONSIDÉRATIONS

vent la tyrannie perpétndle du gwtteiuenieat et de Tofinion? Voyes ce qui arriva k Livoume et à Trieste; par la tolérance de l'empereur et du gnnd-dnc, une foula et Juif^, d'Arméniens, de Grecs, y ont émigré depuis quelques années; l'on a vu en 1984 le grand douanier de l'igypie y sauver une fortune de plnsieurB nûllioBi, et est exemple aura des suites. De là ont résulté entre ces ports et le Levant des relations phis intimes dont s'alarme d^k Blarseille. Voules-vous détruire cette ooncnirence? oa^ro votre port de Marseille; accueillei-y les étrangère , el dans dnq ans Livoume et Trieste seront déserta. Les &ita en sont garants. Déjà dans le court espace qu'a duré le r6> gûne libre, malgré la guerre et la défiance des eqirits, tout le coounerce de la Méditerranée avait pris son ooors vers nous. Déiià les étrangers abandonnaient les Taisseaox hollandais et ragusais pour se servir des nôtres : l'industrie s'éveillait en Barbarie, en Egypte, en Asie, et quoi qu'en aient dit les résidants aux échelles, la masse des échanges augmentait : rétablisses la liberté, et tous reprendrei vos avantages; ils sont tels, que leur poids livré à luimême entraînera toiqoure vere tous la balance : par sa position géographique , Marseille est l'entrepôt le plus naturel de la Méditerranée; son port est excellent ; et ce qui le rend plus précieux, placé sur la frontière d'un pays vaste et riche en denrées, il offre à la coninmmalkMi les débouchés les plus étendus , les plus actifs, et devient k marché le mieux assorti, où par ^conséquent les acheteun et les Tendeura se rendront toiyoura de pféTérenee. Que dirait-on d'un marchand qui, ayant le ma^ssin le mieux assorti dans tous les genres, le tiendrait soigneusement fermé, et se contenterait d'envoyer des colporteurs dehora? il est constant que ses agents également payés, soit qu'ils perdent, soit qu'ils gagnent , porteront moins d'activité à vendre ; que les acheteun à qui l'on offrira la marchandise mettront moins d'empressement à la prendre; que les assortiments leur plairont moins; qu'en tout ce marchand aura moins de débit : que si au contraire fl ouvrait son magashi à tout le monde, s'il exposait ses marchandises à tous les regards, la^rue en provoquerait le désir; en achèterait non-seulement ce que l'on demandait, mais en> core ce d<mt on n'avait pas l'idée; et le marchand en fiûsant de moindres bénéfices sur chaque oljet, davantage sur la niasse : voilà la leçon de noire t puisque nous avons le plus riche magasin, nous d'y attirer tout le monde : les étrangera, qui ne sont point accoutumés à tant de jouissances, s'y livreront avec passMML Le Grec, l'Arménien, le Juif, laisseront à notre mdustrie le bénéfice de leur propre denrée ; ils s'habltoeraal parmi nous, et Marseille doublera de p<^ulatiott, de oommeroe, et prendra sa place au premier rang de la Méditerranée. Par là nous économiserons les dépenses des consulats, des drogmans et de ces élèves delà langue dont on perd à grands fhds la jeunesse dans un collège de Paria : nous abolirons le régime tracassier des échelles; nooa relèverons l'émulatwn de nos fisbricanu, qui , par leur âé> pendance des négociants et la négligence des inapectevs, détériorent depuis quelques années la qualité de leois draps : enfin nous détruirons toute concurrence des Européens, et nous tromperons le piège qu'ils nooa prépa-

SUR LA GUERRE DES TUBKS

rent» cb noas présentanl le pavilkm de la Porte, que nom ne ponrroos renier de traiter à égalité.

Un aeul parti est aTantageux; on lenl parti obTie à tons les inranTéoients, eoDTlent à tons les cas, c'est de laisser le commerce iibre, et d'accueillir tout ce qui se présente à Morseflle. Le gouTemement vient de lerer le pins grand obstade, en prenant enfin le parti si politique et si sage de tolérer les divers cultes. Qu'après cela, les Autrichiens et les Russes conquièrent on ne conquièrent pas, les deux cas nous sont égsïnL S'ils s'établissent en Turlde, nous profilerons du bien qu'Hi y feront naître : s'ils ne s'y éta* blisseot pas, nous liorons le commerce avec eux dans la mer Noire et la Méditerranée; et nous devons h cet égud seconder les eflbrts de la Russie pour rendre le Bosphore libre; car fl est de notre intérêt plus que d'aucune autre nation de l'Europe d'attirer tout le commerce de cet cm* pire sur la Méditerranée, puisque cette navigation est h Dotro porte, et que nos rivaux en sont éloignés. Et tout est en notro faveur dans ce projet, puisque les plus riches productions du liord sont voisines de cette mer. Ces bois de marine si recherdiés et qui deviennent si rares dans notre France, croissent sur le Dnieper et sur le Don; et il serait bien plus sim|te de les flotter par ces fleuves dans la mer Noiro, que de les faire remonter par des détours immenses jusqu'à la Baltique et au port de Riga, où la navigation est interrompue par les glaces pendant six mois de l'année.

Il ne me reste phis à traiter que de quelques projets prélentés au gouvemeoMnt. Dq>uis que les bruits d'invasion et de partage ont commencé de se répandre, depuis que l'opinion publique en a même regardé le plan comme arrété entre l'empereur et l'impératrice , quelques personnes parmi nous, considérant à la fois la difficulté de nous op« poser à cet événement, et les dommages qu'il pourrait noua apporter, ont proposé d'obvier à tous les inconvénients en accédant nous-mêmes h la ligue; et puisque nous ne pouvions empêcher nos voisfais de s'agrandir, de foire servir leur puissance et leur ambition à notre propre avantage. En conséquence il a été présenté an conseil divers mémoires tendant k prouver, d'un cêté, l'utilité, la nécessité même de prendre part à la conquête; de l'autre, k diriger le gouTemement dans le choix du pays qu'A doit s'approprier. Sur ce second chef, les avis ne sont pas d'accord : les uns Teulent que l'on s'empare de la Blorée et ^ Candie; les antres conseillent Candieseule, ou IHe deChypre; d'antres enfin FÊgypte. De ces projets et de beancoup d'autres que l'on pourrait feire, un seul, par Fédat et la soUdllé de set avantages , mérite d'être discuté , je ve«x dire le pn^et coDcemtfit rÉgypIe.

Le cas arrivant, a4<m dit ou tL-Um dû dire, que l'empereur et llmpéretrice se partagent la Tnrkie d'Europe, un seul objet peut indemniser la France, un seul objet est digne de son ambition, la possession de l'Egypte : sous quelque rapport que Ton envisage ce pays, nul autre ne peut entrer avec hii en parallèle d'avantages. L'Egypte est le sol le plus fécond de la terre, le plus facile à cultiver, le plus certain dans ses récoltes ; l'abondance n'y dépend pas , comme en Morée et dans l'Ile de Candie, de phiies sujettes à manquer; Pair n'y est pas malsain comme en

Chypre , et la dépopulation n'y règne pas comme dans ces trois contrées. L'Egypte, par son étendue, est égale an cinquième de la France, et par la richesse de son sd elle peut régaler; elle réunit toutes les productions de l'Europe et de l'Asie, le blé , le riz, le coton, le lin, l'indigo, le sucre, le safranon, etc.; et avec die seule nous pourrions perdre in^nément toutes nos colonies; elle est à la por« tée de la France, et dix jours condufront nos flottes de Toulon à Alexandrie; eDe est mal défendue, ftdle à con* quérir et à conserver. Ce n'est pohit assez de tous ces avantages qui lui sont propres; sa possession en donne d'accessoires qui ne sont pas moins importants. Par l'Egypte nous toucherons à llade; nous en d^verons tout le commerce dans la mer Rouge, nous rétablirons l'ancienne dreulation par Sues, et nous ferons déserter la route du cap de Bonne-Espérance. Par les caravanes d'Abyssinie, nous attirerons à nous toutes les richesses de l'Afrique mtérieure, la poudre d'or, les dents d'éléphant , les gommes, les esclaves : les esclaves seuls feront un article immense ; car tandis qu'à la cête de Guinée ils nous coûtent 800 liv. la tête, nous ne les payerons au Kaire que 150 liv. e^nous en rassasierons nos lies. En favorisant le pèlerinage de la Mekke, nous jouirons de tout le commerce de la Barbarie jusqu'au Sénégal , et notre colonie on la France elle-même deviendra l'entrepôt de l'Europe et de l'univere.

11 faut l'avouer, ce tableau, qui n'a rien d'exagéré, est bien capable de séduire, et peu s'en faut qu'en le traçant le OQBurne s'y biisse entraîner :maisla prudence doit guider même la cupidité; et avant de courir aux amorces de la fbrtune, il convient de peser les obstacles qui en séparent , et les inconvénients qui y sont attachés.

Us sont grands et noinbreux, ces inconvénients et ces obstacles. D'abord, pour nous approprier l'ÉgypIe, il faudra soutenir froés guerres : la première, de la part de la Ikirkie; car la rdigfion ne pennet pas au sultan de livrer à des infidèles ni les possessions ni les personnes des vrais croyants : la seconde, de la part des Anglais; car l'on ne supposera pas que cette nation égoïste et envieuse nous voie tranquillement faire une acquisition qui nous donnerait sur elle tant de prépcmdéranee, et qui détruirait sous peu toute sa puissance dans l'Inde; la troisième enfin, de la part des naturels de l'Egypte , et celle-là, qooiqu'ea apparence la moins redoutable, serait en rf/et la plus dangereuse. L'on ne compte de gens de guerre que 6 ou 8»000 Mamlouks; mais si des Francs, si des ennemis de Dieu et du Prophète osaienty débarquer, Turfcs, iirater, paysans, tout s'armerait contre eux; le fanatisme tiendnil lien d'art et de conrage, et le fanatisme est toijoun un ennemi dangereux; il règne encore dans toute sa ferveur en Egypte; le nom des Francs y est en horreur, et ils ne s'y étabUraientquejMr la dépopulation. Mais je suppose les Mamlouks exterminés et le peuple soumis , nous n'aurons encore vainen que les moindres obstacles ; il fhndra gouverner ces hoDHnes, et nous ne connaissons ni leur langue, ni leun mœurs, ni leun usages : il arrivera des malentendus qui causeront àdiaque histantdu trouble et du désordre. Le caractère des deux nations, opposé en tout, deviendra réciproquement antipathique : nos soldaU scandaliseront le peuple par leur ivrognerie, le révolteront

CONSIDERATIONS

|Mir leur insolence envers les femmes; cet article seul aura les suites les plus graves. Nos officiers mâme porteront avec eux ce ton léger, exclusif, méprisant, qui nous rend insupportables aux étrangers, et ils aliéneront tous les cœurs. Ce seront des querelles et des séditions renaissantes : on châtiera, on s'envenimera, on versera le sang, et il nous arrivera ce qui est arrivé aux Espagnols dans TAmérique , aux Anglais dans le Bengale , aux Hollandais dans les Moluques, aux Russes dans ies Kouriles ; nous exterminerons la nation : nous avons beaucoup vanté notre douceur, notre humanité; les ciromstances font les hommes, et à la place de nos voisins nous eussions été tiarbares comme eux. V homme fort est dur et méchant, et l'expérience a prouvé sur nous-mêmes que notre joug n'é^ tait pas moins pesant qu'un autre. Ainsi TÉgypte n'aura fait que changer de Mamlouks , et nous ne l'aurons conquise que pour la dévaster : mais alors même il nous restera un ennemi vengeur à combattre , le cbmat. Des faits nombreux ont constaté que les pays chauds nous sont funestes : nous n'avons pu nous soutenir dans le Milanais et la Sidlc^, nos établissements dans l'Inde et les Antilles nous dévorent : que sera-ce de l'Egypte? Nous y porterons notra intempérance et notre gourmandise ; nous y boirons des liqueurs; nous y mangerons beaucoup de viande; en un mot, nous Tondrons y vivre comme en France; car c'est un des caractères de notre nation, qu'avec beaucoup d'inconstance dans ses goûts, elle est très-opiniâtre dans ses usages. Les fièvres ardentes, malignes, putrides, les pleurésies, les dyssenteries, nous tueront par milliers : année commune, l'on pourra compter sur l'extinction d'un tiers de l'armée, c*est-èrdire, de 8 à 10,000 hommes; car pour garder l'Egypte, fl faudra au moms 25,000 hommes. A ce besoin de recruter nos troupes , joignez les émigrations qui se feront pour le commerce et la culture, et jugez de la dépopulation qui en résultera parmi nous ; et cela pour quels avantages ? Pour enridiir quelques individus à qui la faveur y donnera des commandements ; qui n'useront de leur pouvoir que pour y amasser des fortunes scandaleuses; qui même avec de bonnes intentions ne pourront suivre aucun plan d'administration favorable au pays, parce que la défiance et l'intrigue les changeront sans cesse. Et que l'on ne dise pomt que l'on préviendra les abus par un nouveau régime : le passé prouve pour l'avenir. Depuis François I^, pas un seul de nos établissements n'a réussi ; au Milanais , à Naples , en Sicile, dans l'Inde, à Madagascar, à Cayenne, au Mississipi, au Canada, partout nous avons échoué : Saint-Domingue même ne fait pas exception; car il n'est pas notre ouvrage; nous le devons aux Flibustiers. Croira-t-on que nous changions de caractère ? On nous séduit par l'app&t d'un commerce immense; et que sont des richesses qui corrompront nos mœurs ? qui accroîtront nos dettes et nos impôts par de nouvelles guerres ? qui en résultat se concentreront dans un petit nombre de mains ? Depuis cent ans l'on a beaucoup vanté le coomieroe ; mais si l'on examinait ce qu'il a ajouté de réel au bonheur des peuples, l'on modérerait cet enthousiasme. A dater de la découverte des deux Indes, Ton n*a pas cessé de voir des guerres sanglantes causées par le commerce, et le fer et la flamme ont ravagé les quatre parties du globe pour du poivre, de l'indigo , du sucre et

du café. Les gouvernements ont dit aux nations qu'il s'agissait de leurs plus chers intérêts; mais leajouissancei que la multitude paya de son sang, les goûtsT-t-elle jamais.' N'ont-elles pas plutôt aggravé ses charges et augmenté sa détresse ? Par un autre abus, les bénéfices accumulés en quelques mains ont produit plus d'inégalité dans les fbrtones, plus de distance entre les conditions, et les liens des sociétés se sont relâchés ou dissous; l'on n'a plus compté dans chaque État qu'une multitude mendiante de mercenaires, et un groupe de propriétaires opulents : avec les grandes richesses sont venus la dissipation, les goàts dépravés, l'audace.et la licence : l'émulation du luxe a jeté le désordre dans l'intérieur des fiuniUes, et la vie domestique a perdu ses charmes : le besoin d'argent plus impérieux a rendu les moyens de l'acquérir mohis honnêtes, et l'ancienne loyauté s'est éteinte. Les arts agréables devenus plus importants ont fiiit mépriser les arts nécessaires; les campagnft se sont dépeuplées pour les villes, et les laboureurs ont laine la charrue pour se rendre laquais ou artisans ; l'aspect intérieur des États en a été plus brillant; mais la fivee infanasèque s'oi est diminuée : aussi n'est-U pas on seul 900vemement en Europe qui ne se trouve ^uisë an bout ' d'une guerre de quatre ou dnq ans; tous sont obérés de dettes ; et voilà les fruits des omquêtes et du oammerce. Pour des richesses lointaines l'on néglige odles que l'on possède : pour des entreprises étrangères on se distrait des soins intérieurs : on acquiert des terres et l'on perd des sujets : on soudoie des armées plus fartes : on entretieut des flottes plus nombreuses : on établit des impôts plus pesants : la culture devient plus onéreuse et diminue : les besoins plus urgents rendent l'usage du pouvoir plus arbitraire : les volontés prennent la pUœ des lois : le despotisme s'établit, et de ce moment toute activité, toute industrie, toute force dégénère; et à un édat passager et menteur, succède une langueur étemelle : voilà les exemples que nous ont offerts le Portugal, l'Espagpie, la Hollande; et voilà le sort qui nous menace nons-mémes, si nous ne savons profiter de leur expérience.

Ainsi , me dira-t-on , il faudra rester spectateurs paisibles des succès de nos voisins, et de l'agrandissement de nos rivaux! Oui sans doute, il le faut, parce qu'il n'est que ce parti d'utfle et d'honnête : il est honnête ,/Nirce que rompre soudain avec un allié pour devenir son plus cruel ennemi , est uneconduite lâche et odieuse ; il est utile , que dis-je?il estindispensable. Dans les drconstanoes préscnles il nous est de la plus étroite nécessité de conserver la paix : elle seule peut réparer le désordredenosafEàires: le moindre effort nouveau , la moindre négligence , peuvent troubler la crise que l'on tâche d'opérer, et d'un accident passager, fkire un mal irrémédiable. Ne perdons pas de vue qu'un ennemi jaloux et offensé nous épie : évitons donc tonte distraction d'entreprises étrangères. Rassemblons tontes nos forces et toute notre attention sur notre situation intérieure : rétablissons l'ordre dans nos finances : rendons la ngoeer à notre armée : réformons les abus de notre oonstitntioa : corrigeons dans nos lois la barbarie des siècles qui les ont vues naître : par là, et par là seulement, nous arrêteront le mouvement qui déjà nous entraîne : par là nous régénérerons nos lbrGesetnotreGonsistanoe,etnousre88aisîntts

SUR LA GUERRE DES TURKS

rasccndant qui nous échappe : par là nous deTiendrons supériean aux réTolutions externes que le cours de la nature amène et néciesaile. H ne ikut paa nous abuser; l'état de choses qui nous euTironne ne peut pas durer : le temps prépare sans cesse de nouveaux changements, et le siècle prochain est destiné à en avoir d'immenses dans le système politique du monde entier. Le sort n*a pas dévoué llnde et l'Amérique à être éternellement les esclaves de l'Europe. L'affranchissement des colonies anglaises a ouvert pour le nouveau monde une nouvelle carrière; et plus t6t ou plus tard les chaînes qui le tiennent asservi échapperont aux mains de ses maîtres. L'Inde oonunenoe à s'agiter, et poarra se purger hwTktAt d'une tyrannie étrangère. L'invasion de la Turkie et la formation d'une nouvelle puissance à Constantinople donneront à l'Asie une autre existence : le commerce prendra d'autres routes, et la fortune des peuples sera changée. Ainsi l'empire factice que s'étaient fait quelques États de l'Europe, sera de toutes parts ébranlé et détruit; ila seront réduits à leur propre terre, et peut-être ce coup du sort qui les alarme en sera-t-U la plus grande fiiveur; car alors les sujets de querelles devenus moins nombreux rendront les guerres plus rares ; les gouvernements moins distraits s'occuperont davantage de l'administration intérieure ; les forces moins partagées se concentreront davantage , et les Étals ressembleront à ces ai^ bres qui , dépouillés par le fer de branches superflues où s'égarait la sève, n'en deviennent que plus vigoureux; et la nécessité aura tenu lieu de sagesse. Dans cette révolution il n'est aucun peuple qui ait moins à perdre que nous ; car nous nesonunes ni épuisés de population ou languissants d'Inertie comme le Portugal et l'Espagne, ni bornés de terrahi et de moyens comme l'Angleterre et la Hollande. Notre sol est le plus riche et l'un des plus variés de l'Europe. Nous n'avons, il est vrai, ni coton, ni sucre, ni café, ni épiceries; mais l'échange de nos vins, de nos laines, de nos objets d'industrie, nous en procurera toi^urs en abondance. Les Allemands n'ont point de colonies, et les denrées de l'Amérique et de l'Inde sont aussi répandues chez eux et moins chères que chez nous. C'est dans nos foyers , et non au delà des mers, que sont pour nous l'Egypte et les Antilles. Qu'avons-nous besoin de terre étrangère, quand un sixième de la nôtre est encore faiculte, et que le reste n'a pas reçu la moitié de la culture dont il est susceptible ? Songeons à améliorer notre fortune et non à l'agrandir; sachons joulrdesrichesses qui sont sous nos mains, et n'allons point pratiquer sous un del étranger une sagesse dont nous ne faisons pas même usage chez nous.

Mais désormais j'ai touché la borne de ma carrière, et je dois m'arrèter. J'ai exposé sur quels symptômes de faiblesse et de décadence je fonde les présages de. la ruine prochame de l'empire turk. J'ai insisté sur les faits généraux plus que sur ceui du moment, parce qu'il en est souvent des empires comme de ces arbres antiques qui, sous un aspect de verdure et quelques rameaux encore frais , cèlent un tronc rongé dans ses entrailles, et qui, n'ayant plus pour soutien que leur éooroe , n'attendent, pour être renversés, que le premier souffle de la tempête. J'ai expliqué pourquoi l'empire russe, sans être lui-même robustement constitué, avait néanmoins une grande force relative,

et annonçait de grands accroissements. J'ai détaillé les raisons qui me font regarder la révolution prochaine plutôt comme avantageuse que comme nuisible à nos intérêts. Je pense que nous devons éviter la guerre, parce que, entreprise pour le commerce, elle nous coûtera toujours beaucoup plus qu'il ne nous rapporte; et que, entreprise pour une conquête , elle nous perdra aussi certainement par son succès que par son échec. C'est désormais au temps à vérifier ou à démentir ces conjectures. A juger par les apparences, l'issue de la crise actuelle n'est pas éloignée; il est possible que dans le cours de cette guerre, que sous le terme de deux campagnes, l'événement principal soit décidé; il peut se fidre que par une hardiesse calculée, les alliés mardient brusquement sur Constantinople, qu'ils trouveront désert et inoendié. Ce coup frappé, ce sera à la prudoice de consommer l'ouvrage de la fortune. Jamais carrière ne s'ouvrit plus brillante : il ne s'agit pas moins que de former des empires nouveaux sur le sol le plus fécond, dans le site le plus heureux, sous le plus beau climat de la terre, et pour comble d'avantage, d'avoir à policer une des races d'hommes les mieux constitués au nx>ral et au'physique. A bien des égards les peuples de la Turkie sont préférables, pour les législateurs, à ceux de l'Europe, et surtout à ceux du Nord. Les Asiatiques sont ignorants, mais l'ignorance vaut mieux que le faux savoir : ils sont engourdis, mais non pas brutes et stupides. L'on peut même dire qu'ils sont plus voisins d'une bonne législation que la plupart des Européens, parce que chez eux le désordre n'est point consacré par des lois. L'on n'y connaît point les droits vexatoires du système féodal, ni le préjugé barbare des naissances, qui consacre la tyrannie d^B aristocrates. Toute réforme y sera facile, parce qu'il ne faudra pas, comme chez nous, détruire pour rebâtir. Les lumières acquises n'auront point à combattre la barbarie originelle; et tel sera désormais l'avantage de toute constitution nouvelle, qu'die pourra profiter des travaux modernes pour se former sur les principes de la morale universelle.

Si donc la puissance qui s'établira à Constantinople sait user de sa fortune, si dans sa conduite avec ses nouveaux sujets elle jomt la droiture à la fermeté, si elle s'établit médiatrice impartiale entre les diverses sectes, si elle admet la tolérance absolue dont l'empereur a donné lé premier exemple, et qu'elle ôte tout effet civil aux idées religieuses; si la législation est confiée à des mains habiles et pures, si le législateur saisit bien l'esprit des Orientaux, cette puissance fera des progrès qui laisseront bientôt en arrière les anciens gouvernements : elle doit surtout éviter d'introduire, comme le tsar Pierre T', une imitation servile de mœurs étrangères.'Chez un peuple comme chez un particulier, on ne développe de grands moyens qu'autant qu'ils dérivent d'un caractère propre. Enfin cette puissance doit s'abstenir, pour hâter la population, de transporter le peuple de ses provinces : l'expérience de tous les conquérants de l'Asie a trop prouvé que ces transplantations détruisent plus les hommes qu'elles ne les multiplient : quand un pays est bien gouverné, il se peuple toi^ours assez par ses profires forces : d'ailleurs les Arméniens , les Grecs, les Juifs et les autres nations persécutées de l'Asie, s'empresseront d'accourir vers une terre qui leur offrira

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