CHAPITRE VI
De la tempérance.
D. Qu'est-ee que la tempérance?
R. C'est un usage réglé de nos facultés, qui fait que nous n'excédons jamais, dans nos sensations, le but de la nature à nous conserver; c'est la modération des passions.
D. Quel est le vice contraire à la tempérance?
R. Cest le dérèglement des passions, l'avidité de toutes les jouissances, en un mot, la cupidité.
D. Quelles sont les branches principales de la tempérance?
R. Ce sont la sobriété, la continence ou la chasteté.
D. Comment la loi naturelle prescrit-elle la sobriété?
R. Par son influence puissante sur notre santé. L'homme sobre digère spc bien-être ; il n'est point accablé du poids des aliments; ses idées sont claires et Êiciles, il remplit bien toutes ses fonctions; il vaque avec intelligence à ses affrires; il vieîIKt exempt de maladies; il ne perd point son argent en remèdes, et il jouit avec allégresse des biens que le sort et sa prudence lui ont procurés. Ainsi, d'une seule vertu la nature généreuse tire mille récompenses.
/>. Comment prohibe-t-elle la gourmandise?
R, Par les maux nombreux qui y sont attachés. Le gourmand, oppressé d'alimgits, digère avec anxiété ; sa tête , troublée par les fuméeaile la digestion, ne conçoit point d'idées nettes et claires; il se livre avec violence à des mouveftients déréglés de luxure et de colère qui nuisent à sa santé; son corps devient gras, pesant et impropre au travail; il essuie des maladies douloureuses et
LA LOI NATURELLE
<Heu8e6; il vit rarement Tleiu, et sa vieiliesao est remplie de dégoûta et d'infirmités.
D. Doit-on considérer l'abstinence et le jeûne comme des actions vertueuses?
R. Oui, lorsque Ton a trop mangé; car alors Tabstinence et le jeûne sont des remèdes efficaces et simples : mais lorsque le eorpa a besoin d'aliments, les lui refuser et le laisser souffirir de soif on de &im, c'est un délire et un véritable péché contre la loi naturelle.
D. Comment cette loi considère-t-elle l'Ivrognerie?
R. Gonmie le vice le plus vil et le plus pernicieux. L'ivrogne, privé du sens et de la raison que Dieu nous a donnés, profane le bienfiilt de la Divinité; il se ravale à la condition des brutes; incapable de guider même ses pas, il chancelle et tombe comme l'épileptique; il se blesse et peut même se tuer; sa faiblesse dans cet état le rend le jouet et le mépris de tout ce qui l'environne ; il contracte dans l'ivresse des marchés ruineux, et il perd ses affaires; il lui échappe des propos outrageux qui lui suscitent des ennemis, des repentirs; il remplit sa maison de troubles, de chagrins, et finit par une mort précoce ou par une vieillesse cacochyme.
D. La loi naturelle interdit-eUe absolument l'usage du vin?
R. Non : elle en défend seulement l'abus; mais comme de l'usage à l'abus le passage est facile et prompt pour le vulgaire, peut-être les législateurs qui ont proscrit l'usage du vin ont-ils rendu service k l'humanîté.
D, La loi naturelle défend-elle l'usage de certaines viandes,de certains végétaux, àcertainsjours , dans certaines saisons? ^
R, Non : elle ne défakulisolament que ce qui nuit à la santé; ses préceptes varient à cet égard comme les personnes, et ils composent même une science très-délicate et très -importante; car la qualité» la quantité, la combinaison des alim^ts, ont la plus grande influence non -seulement sur les afifections momentanées de l'âme, mais encore sur ses dispositions habituelles. Un homme n'est point, à jeun, le même qu'après un repas , fût-il sobre. Un verre de liqueur, une tasse de café, donnent des degrés divers de vivacité, de mobi« lité, de disposition à la colère, à la tristesse ouà la gaieté. Tel mets, puee qu'il pèse à l'estomac, rend morose et chagrin ; et tel autre, parce qu'il se digère bien, donne de l'allégresse, du penchant à obliger, à aimer. L'usage des végétaux, paiee qu'ys aounrissent peu, rend le corps faible, et porte
vers le repos, la paresse, la douceur; l'usage des viandes, parce qu'elles nourrissent beaucoup, et des spiritueux, parce qu'ils stimulent les nerfi, donne dto la vivacité, de l'inquiétude, de l'audace. Or de ces habitudes d*aliments résultent des habitudes de constitution et d'organes, qui forment ensuite les tempéraments marqués chacun de leur caractère. Et voilà pourquoi , surtout dans les pays chauds, les législateurs ont fait des lois de régime. De longues expériences avaient appris aux anciens que la science diététique composait une grande partie de la science morale : ch^ les Égyptiens, chez les anciens Perses, chez ,les Grecs oôême, à Ta* réopage , on ne traitait les affoires graves qu*à jeun et l'on a remarqué que chez les peuples où l'on délibère dans la chaleur des repas ou dans les fumées de la digestion, les délibérations étaient fougueuses, turbulentes, et leurs résultats firéquenunent déraisonnables et perturbateurs.
CUAPITBE VIL De la oonttnenoe.
D. La bi naturelle prescrit-eBe la continence?
R. Oui : parce que la modération dans Fusage delà phH vive de nos sensations est non-seuJement utile, mais indispensable au maintien des forces et de la santé; et parce qu'un calcul simple prouve que pour quelques minutes de privation, ïofk se procure de longues journées de vigueur d'esprit et de corps.
D. Gomment défimd-ene le libertinage?
R. Par les maux nombreux qui en résultent pour l'existence physique et morale. L'homme qui s'y livre s'énerve, s'alanguit ; il ne peut plus vaquer à •es études ou à ses travaux; il contracte des habitudes oiseuses , dispendieuses , qui portent atteinte à ses moyens de vivre, à sa considération publique , à son crédit : ses intrigues lui causent des eoabarras, des soucis, des querelles, des procès; sans compter les maladies graves et profondes , la perte de ses forces par un poison intérieur et lent, l'hébétude de son esprit par répnisement du genre nerveux, et enfin une vieillesse prématurée et infirme.
D. La loi naturelle considère-t-elle conune v^rta cette chasteté absolue si recommandée dans les institutions monastiques?
R. Non : car cette chasteté n'est utile ni à la société où elle a lieu, ni à l'individu qui la pratique ; elle est même nuisible à l'un et à l'autre. D'abord elle nuit à la société en ce qu'elle la prive de la population, qui est un de ses principaux moyens de richesse et de puissance; et de plus,
LA LOI NATURELLE
en ceffue les célibataires bornant toutes lears vues et leurs aiffections aux temps de leur vie, ont en général un ^oîsme peu favorable aux int^éts généraux de la société.
En second lieu , die nuit aux individus qui la pratiquent, par cela même qu'elle les dépouille d'une foule d'affeetions et de relations qui sont la source de la plupart des vertus domestiques et sociales ; et de plus , U arrive souvent, par des circonstances d'âge, de régime, de tempérament, que la continence absolue nuit à la santé et cause de graves maladies , parce qu'elle contrarie les lois physiques sur lesqudles la nature a fondé le système de la reproduction des êtres : et ceux qui vantent si fort la chasteté, même en supposant qu'ils soient de bonne foi , sont en contradiction avec leur propre doctrine, qui consacre la loi de la nature par le conunandement si connu : Croissez et tmiUipUez.
D. PourqucH la chasteté est-elle plus considérée comme vertu dm» les femmes que dans les hommes?
R. Parce que le défaut de chasteté dans les femmes a des inconvénients bien phis graves et bien plus dangereux pour elles et pour la société; car, sans compter les chagrins et les maladies qui leur sont communs avec les hommes, elles sont encore exposées à toutes les incommodités qui précèdent, accompagnent et suivent l'état de maternité dont eues courent les risques. Que si cet état leur arrive hors des cas de la loi, elles deviennent un objet de scandale et de mépris public, et remplissent d'amertume et de trouble le reste de leur vie. De plus, elles demeurent chargées des frais d'entretien et d'éducation d'enfants dénués de pères; firais qui les appauvrissent et nuisent de toute manière à leur existence physique et morale. Dans cette situation, privées de la fraîcheur et de la santé qui font leurs appas, portant avec elles une surcharge étrangère et coûteuse, elles ne sont plus recherchées par les hommes , elles ne trouvent point d'établissement solide, elles tombent dans la pauvreté, la misère, l'avilissement, et traînent avec peine une vie malheureuse.
/>. La loi naturelle descend-elle jusqu'au scrupule des désirs et des pensées?
/?. Oui : parce que dans les lois physiques du corps humain, les pensées et les désirs allument les sens , et provoquent bientôt les actions. De plus , par une autre loi de la nature dans l'organisation de notre corps, ces actions deviennent un besoin machinal qui se répète par périodes de jours ou de semaines, en sorte qu'à telle époque renaît le besoin de telle action, de telle sécrétion; si cette
action, 'cette sécrétion, sont nuisibles à la santé, leur habitude devient destructive de la vie même. Ainsi les désirs et les pensées ont une véritable importance naturelle.
Z>. Doit-on considérer la pudeur comme une vertu?
R. Oui : parce que la pudeur n'étant que la honte de certaines actions, maintient l'âme et le corps dans toutes les habitudes utiles au bon ordre et i la conservation de soi-même. La femme pudique est estimée, recherchée, établie avec des avantages de fortune qui assurent son existence et la lui rendent agréable ; tandis que l'impudente et la prostituée sont méprisées, repoussées et abandoimées à la misère et à l'avilissement.