CHAPITRE IX
De la propreté.
D. Pourquoi comptez-vous la propreté au rang des vertus?
R. Parce qu'elle en est réellement une des plus importantes, en ce qu'elle influe puissamment sur la santé du corps et sur sa conservation. LapropreU, tant dans les vêtements que dans la maison , em-
vaises odeurs , des miasmes contagieux qui s'élèvent de toutes les choses abandonnées à la putréfiaction : la propreté entretient la libre transpiration ; elle renouvelle l'air, rafraîchit le sang, et porte l'allégresse même dans l'esprit.
Aussi voit-on que les personnes soigneuses de la propreté de leur corps et de leur habitation, sont en généralplus saines, moins exposéesaux maladies que celles qui vivent dans la crasse et dans l'ordure; et l'on remarque de plus que la propreté entraîne avec elle , dans tout le régime domestique, des habitudes d'ordre et d'arrangement, qui sont Tun des premiers moyens et des premiers éléments du bonheur.
D. La malpropreté ou saleté est donc un vice véritable?
R. Oui, aussi véritable que l'ivrognerie, ou que l'oisiveté dont elle dérive en grande partie. La malpropreté est la cause seconde et souvent première d'une foule d'incommodités, même de maladies graves ; il est constate en médecine qu'elle n'engendre
Lk LOI NATURELLE.
pas moins les dartres, la gale, la teigne, la lèpre, que Pitsage des aliments corrompus ou acres; qu'elle fa- Torûe les influences contagieuses de la peste, des flèfres malignes ; qu'elle les suscite même dans les hôpitaux et dans les prisons ; qu'elle occasionne des rfaamatismes en encroûtant la peau de crasse et s*opposant à la transpiration , sans compter la honteuse incommodité d'être dévoré d'insectes qui sont rapanage inmionde de la misère et de l'avilissement.
Anssi la plupart des anciens législateurs avaientils £iit de \di propreté, sous le nomdeptire/^, Tun des dogmes essentiels de leurs rdigions : voilà poui^j^ quoi ils chassaient de la société et punissaient même corporellement ceux qui se laissaient atteindre des maladies qu'engendre la malpropreté; pourquoi ils avaient institué et consacré des cérémonies d'a6âitioM, de baiM,' de baptêmes, de puryications même par la flamme et par les fumées aromatiques de Fencens , de la myrrhe , du benjoin , etc. ; en sorte qoe tout le système des souillures , tous ces rites des choses monde$ ou immondeêj dégénérés depuis en abus et en préjugés, n'étaient fondés dans Forigine que sur l'observation judicieuse que des honomes sages et instruits avaient faite de l'extrême influence que la propreté du corps, dans les vêtements et l'habitation, exerce sur sa santé, et par une conséquence immédiate sur celle de l'esprit et des facultés morales.
Ainsi toutes les vertus individuelles ont pour bat plus ou moins direct, plus ou moins prochain, la conservation de l'homme qui les pratique; et par la conservation de chaque homme, elles tendent à cdle de la famille et de la société , qui se composent de la somme réunie des individus.
GHAPITHE X.
Des verfiu domestiques.
D. Qu'entendez-vous par vertus domestiques?
B. Pentends la pratique des actions utiles à la famille, censée vivre dans une même maison '.
/>. Quelles sont ces vertus?
/r. Ce sont l'économie, l'amour paternel, l'amour conjugal, l'amour filial, l'amour fraternel, et l'accomplissement des devoirs de maître et de serviteur.
/>. Qu'est-ce que l'économie?
it. Cest, selon le sens le plus étendu du mot *, la bonne administration de tout ce qui concerne l'existCBoe de la famille ou de la maison; et comme la
■ Domestiqae vknt da mot laUn domus, maison. * OiktHwm^, en grec, bon ordre de la maison.
subsistance y tient le premier rang, on a resserré le nom d'économie à l'emploi de l'argent aux premiers besoins de la vie.
/>. Pourquoi l'économie est-elle une vertu?
R, Parce que l'honune qui ne fait aucune dépense inutile se trouve avoir un surabondant qui est la vraie richesse, et au moyen duquel il procure à lui et à sa famille tout ce qui est véritablement commode et utile; sans compter que par là il s'assure des ressources contre les pertes accidentelles et imprévues, en sorte que lui et sa famille vivent dans une douce aisance, qui est la base de la félicité humaine.
Z>. La dissipation et la prodigalité sont donc des vices?
i?. Oui : car par elles l'homme finit par manquer du nécessaire; il tombe dans la pauvreté, la misère, l'avilissement ; et ses amis mêmes, craignant d'être obligés de lui restituer ce qu'il a dépensé avec eux ou pour eux, le fuient comme le débiteur fuit son créancier, et il reste abandonné de tout le monde.
Z>. Qu'est-ce que l'amour paternel ?
R. C'est le soin assidu que prennent les parents, de faire contracter à leurs enfants l'habitude de toutes les actions utiles à eux et à la société.
/>. En quoi la tendresse paternelle est-elle une vertu pour les parents ?
R. En ce que les parents qui élèvent leurs enfants dans ces habitudes , se procurent pendant le cours de leur vie des jouissances et des secours qui se font sentir à chaque instant, et qu'ils assurent à leur vieillesse des appuis et des consolations contre les besoins et les calamités de tout genre qui assiègent cetflge.
D. L'amour paternel est-il une vertu commune?
R, I^on : malgré que tous les parents en fassent ostentation , c'est une vertu rare; ils n^aiment pas leurs enfants, ils les caressent, et ils les gâtent; ce qu'ils aiment en eux , ce sont les agents de leurs volontés , les instruments de leur pouvoir, les trophées de leur vanité, les hodiets de leur oisiveté : ce n'est pas tant Futilité des enfants qu'ils se proposent, que leur soumission, leur obéissance; et si parmi les enfants on compte tant de bienfaités ingrats, c'est que parmi les parents il y a autant de bienfaiteurs despotes et ignorants.
D. Pourquoi dites-vous que l'amour conjugal est une vertu ?
R. Parce que la concorde et l'union qui résultent de l'amour des époux établissent au sein de la famille une foule d'habitudes utiles à sa prospérité et à sa conservation. Les époux unis aiment leur maison , et ne la quittent que peu ; ils en surveillent
lA LOI NATURELLE.
tous lei détails et l'adiniiiistratioii; ils s'appliquent à réducation de leurs eufauits; ils maintiennent le respect et la fidélité des domestiques ; ils empêchent tout désordre, toute dissipation; et par toute leur bonne conduite, ils vivent dans l'aisance et la considération : tandis que les époux qui ne s'aiment point remplissent leur maison de querelles et de troubles, suscitent la guerre parmi les enfants et les domestiques , livrent les uns et les autres à toute espèce d*habitudes vicieuses; chacun dans la maison dissipe, pille, dérobe de son côté; les revenus s'absorbent sans fruit; les dettes surviennent; les époux mécontents se fuient, se font des procès; et toute cette fiausiille tombe dans le désordre, la ruine, l'avilissement et le manque du nécessaire.
/>. L'adultère est-il un délit dans la loi naturelle?
A. Oui : car il traîne avec lui une foule d'habitudes nuisibles aux époux et à la fiEunille. La femme ou le mari, épris d'affections étrangères, négligent leur maison , la fuient , en détournent autant qu'ils peuvent les revenus pour les dépenser avec l'objet de leurs affections : de là les querelles, les scandales, les procès , le mépris des en&nts et des domestiques , le pillage et la ruine finale de toute la maison ; sans compter que la femme adultère eonunet un vol trèsgrave, en donnant àson mari des héritiers d'un sang étranger , qui frustrent de leur l^itime portion les véritables en&nts.
Z>. Qu'est-ce que l'amour filial?
il. C'est, de la part des enfBmts , la pratique des actions utiles à eux et à leurs parents.
D. Gomment la loi naturelle prescrit-elle l'amour filial?
R. Par trois motifs principaux : 1* par sentiment, ear les soins affectueux des parents inspirent dès le bas âge de douces habitudes d'attachement; 2« par justice, car les eafimts doivent à leurs parents le retour et l'indemnité des soins et même des dépenses qu'ils leur ont causés ; 8* par intérêt personnel, car s'ils les traitent mal, ils donnent à leurs propres enfuts des exemples de révolte et d'ingratitude, qui les autorisent un jour à leur rendre la pareille.
/>. Doît-on entendre par amour filial une soumission passive et aveugle?
R. Non, mais une soumission raisonnable, et fondée sur la connaissance des droits et des devoirs mutuels des pères et des enfants ; droits et devoirs sans l'observation desquds leur conduite mutuelle n'est que désordre.
/>. Pourquoi l'amour fraternel est-il une vertu?
Â. Parce que la concorde et l'union qui résultent de l'amour des frères, établissent la force,
la sûreté, la conservation de la fr mille : les frè* res unis se défendent mutuellement de tonte oppresnon; ils s'aident dans leurs besoins, se secourent dans leurs infortunes, et assurent ainsi leur commune existence; tandis que les frèren désunis, abandonnés chacun à leurs forces personndles, tombent dans tous les inconvénients de l'isolement et de la faôblesse individuelle. C'est oe qu'exprimait ingénieusement oe roi scjthe, qui au lit de la mort ayant appelé ses enfants, leur ordonna de rompre un faisceau de flèches : les jeunes gens,. quoique nerveux, ne l'ayant pu, il te prit à son tour , et l'ayant délié , il brisa du bout Tes doigts chaque flèche séparée. « Voilà, leur ditil, les effets de l'union : unis en fsiisceau, vous s»eB invincibles; pris séparément, vous serez brisés comme des roseaux. »
D. Quels sont les devoirs réciproques des maîtres et des serviteurs?
R. C'est la pratique des actions qui leur sont respectivement et justement utiles ; et là conamencent les rapports de la société : car la règle et la mesure de ces actions respectives est l'équilibre ou l'égalité entre le service et la récompense , entre ce que l'un rend et ce que l'autre donne; ce qui est la base fondamentale de toute société.
Ainsi toutes les vertus domestiques et individuelles se rapportent plus ou moins médiatement^ mais toujours avec certitude, à l'objet physique de l'amélioration et de la conservation de l'honune , et sont par là des précités résultants de la loi fondamentale de la nature dans sa formation*
GHAFITBEXL
Des vertus sociales ; de la JnsUoe.
D. Qu'est-ce que la société?
R. Cest toute réunion d'hommes vivant ensemble sous les clauses d'un contrat exprès ou tacite, qui a pour but leur commune conservation.
/>. Les vertus sociales sont^les nombreuses?
R, Oui : l'on en peut compter autant qu'il y a d'espèces d'actions utiles à la société; mais toutes se réduisent à un seul principe. -
Z). Quel est ce principe fondamental?
R. C'est la/tM^ce, qui seule comprend toutes les vertus de la société.
D. Pourquoi dites-vous que la justice est • la vertu fondamentale et presque unique de la société?
R. Parée qu'elle seule embrasse la pratique de toutes les actions qui hii sont utiles , et que toutes les autres vertus, sous les noms de charité, d'humanité, de probité, d'amour de la patrie, de sin-
LA LOI NATURELLE
cèrité, de générosité, de simplicité de mœars et de modestie, ne sont qoe des formes variées et des applications diverses de cet axiome : Né fait à auind que ce que tu veux qu'il tejuise, qui est 1» définition de la jostiee.
D. Comment la loi naturelle veut-elle la justice ?
R. Par trois attributs ph^rsiques, inhérents à Porganisation de l*bomme.
/>. Quels sont ces attributs?
iï. Ce sont régaifté , la liberté, la propriété.
/>. Comment l'égalité est-elle un attribut physique de lliommeP
i?. Parce que tous les hommes ayant également des yeux, dei mains, une bouche, des oreilles, et le besoin de s*en serrir pour rivre, ils ont par ceÊdt même un droit égal à la vie, à Tusage des éléments qui l'entretiennent; ils sont tous égaux devant Dieu.
Z>. £st-ee que vous prétendez que tous les hommes entendent également, voient également, sentent également, ont des besoins égaux, des passions gales?
B. Non : car il est d'évidence et de fait jouma* lier, que l'un a la vue courte, et Fautre longue; que ron mange beaucoup, et Fautre peu; que l'un a des passions douces, et l'autre violentes; en un mot , que l'un est fitîble de corps et d'esprit ^ tandis que Fautre est fort.
2>. Us sont donc réellement inégaux?
A. Oui, danslesdéveloppements deleors moyens, mais non pas dans la nature et l'essence de ces moyens : c'est une même étoffe, mais les dimensions n'en sont pas égales; le poids , la valeur , n'en sont pas les mêmes. Notre langue n'a pas le mot propre pour désigner à la fois Fidentité de la nature, et la diversité de la forme et de l'emploi. Cest une égalité proportionndle; et voilà pourquoi f ai dit, égaux devant Dieu et dans Fordre de nature.
/>. Comment la liberté est-elle un attribut physique de Fhomme?
H. Parce que tous les hommes ayant des sens suffisants À leur oenservation, nul n'ayant besoin de Fceil d*autrui pour voir , de son oreille pour entendre, de sa bouche pour manger, de son pied pour marcher, ils sont tous par ce fiiit même eonstituéfl naturellement indépendants, libres; nul n'est nécessairement soumis à un autre « ni n'a le iroit de le dominer.
D. Mais si un homme est né fort, n'a-t-il pas le droit naturd de maîtriser Fhomme né fieiihle?
R. Non : car ce n'est ni une nécessité pour lui, ni une convention entre eux; c'est une extension
abusive de sa force; et l'on abuse ki du motdroU, qui dans son vrai sens ne peut désigner qoe/i»- Uee ou JaeuUé réciproque.
D. Comment la propriété est -elle un attribut physique de Fhomme?
R. En ce que tout homme étant constitué égal ou semblable à un autre, et par conséquent iod^ pendant, libre, chacun est le maître absolu, le propriétaire plàiier de son corps et des produits de son travaiL
Z>. Comment la Justice dérive-t-eUe de ess trois attributs?
il. En ce que les hommes étant égaux, libres, ne se devant rien , ils n'ont le droit de rien se demander les uns anxautres, qu'autant qu'ils se rendent des valeurs égales; qu'autant que la balance du donné au rendu est en équUibre: et c'est cette éga^ , cet équiUbre qu'on appelle/iM«ce, équUé* ; c'est-à-dire q^'éçaUié et Justice sont un même mot, sont la même loi naturelle, dont les ver^ tus sociales ne sont que des ai^ications et des dérivés.