‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 38 sur 230 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

IMreioppeaMBt det vertof iocUIm.

D. Développez-moi comment les vertus sociales dérivent de la loi naturelle. Comment la charité ou l'amour du prochain en est-il un précepte, une application?

R. Par raison d'égaKlé et de réciprocité : car lorsque nous nuisons à autrui, nous M donnons le droit de nous nuire à son tour; ainsi en attaquant Fexistenee d'autrui , noos portons atteinte à la nêtre par l'effet de la rédprodté : an contraire, en fidsant du bien à autnd, nous avons lieu et droit d'en attendre Féehange, l'équivalent; et tel est le caractère de totttes les vertus sociales, d*^ tre utiles à Fhomme qui les pratique, par le droit de rédprodté qu'elles M donnent sur ceux à qui dies ont profité.

/>. La charité n'estdoneqnelajustiee?

R. Non, die n'est que la justice; avec cetle nuance, que la stricte justice se borne à dire : Ne fais pas à autruiie mal que iu ne voudrais pas qu'iltefti; et que la charité ou l'amour du prochain s'étend jusqu'à dire : Fais à aulrtû le bien que ta en voudrais recevoir. Ainsi l'Évangile, en disant que ce précepte renfermait toute la loi et tous les prophètes, n'a jfait qu'énoncer le précepte de la loi natordle.

D. Ordonne-t^e le pardon des iiqures?

LA LOI NATURELLE

R. Oui , en tant que ce pardon s'aecorde avec la conservation de nous-mêmes.

D. Donne-t-elle le précepte de tendre l'autre joue quand on a reçu un soufXlet?

R. Non : car d'abord il est contraire à celui d'aimer le prochain comme soi-même, puisqu'on Taimerait plus que soi, lui qui attente à notre conservation. 2^ Un tel précepte, pris à la lettre, encourage le méchant à l'oppression et à l'injustice ; et la loi naturelle a été plus sage, en prescrivant une mesure calculée de courage et de modération , qui fait oublier une première injure de vivacité, mais qui punit tout acte tendant à l'oppression.

Z>. La loi naturelle prescrit-elle de fitire du bien à autrui sans compte et sans mesure?

R. Non : car c'est un moyen certain de le conduire à l'ingratitude. Telle est la force du sentiment de la justice implanté dans le cœur des hommes, qu'ils ne savent pas même gré des bienfaUs donnés sans discrétion. Il n'est qu'une seule mesure avec eux , c'est d'être juste.

Z>. L'aumdne est-elle une action vertueuse?

R. Oui, quand elle est faite selon cette règle; sans quoi elle devient une imprudence et un vice , en ce qu'elle fomente l'oisiveté, qui est nuisible au mendiant et à la société; nul n'a droit de jouir du bien et du travail d'autrui , sans rendre un équivalent de son propre travail.

D. La loi naturelle coDsidère-t-elle comme vertus l'espérance et la foi, que Ton joint à la charité?

R. Non : car Ce sont des idées sans réalité; que s'il en résulte quelques effets, ils sont plutôt à l'avantage de ceux qui n'ont pas ces idées que de ceux qui les ont ; en sorte que l'on peut appeler hjbi et Yespérance les vertus des diq)es au profit des fripons.

D. La loi naturelle prescrit^lle la probité?

R. Oui : car laprobité n'est autrechoseque le respect de ses propres droits dans ceux d'autrui; respect fondé sur un calcul prudent et bien combiné de nos intérêts comparés à ceux des autres.

D. Mais ce calcul , qui embrasse des intérêts et des droits compliqués dans l'état social , n'exige-t-il pas des lumières et des connaissances qui en font une science difficile?

R. Oui, et une science d'autant plus délicate, que l'honnête homme prononce dans sa propre cause.

D. La probité est donc un signe d'étendue et de justesse dans l'esprit?

R. Oui : car presque toujours l'honnête homfne néglige un intéi^t présent afin de ne pas en détruire

un à venir; tandis que le fripon fait le contraira, et perd un grand intérêt à venir pour un petit intérêt présent.

D. L'improbité est donc un signe de fausseté dans le jugement, et de rétrécissement dans l'esprit?

R. Oui : et l'on peut définir les fripons, des calculateurs ignorants ou sots; car ils n'entendent point leurs véritables intérêts , et ils ont la prétention d'être fins; et cependant leurs finesses n'aboutissent jamais qu'à être connus pour ce qu'ils sont ; à perdre la confiance, l'estime , et tous les bons services qui en résultentpourl'existencesodaleet physique. Ils ne vivent en paix ni avec les autres , ni avec eux-mêmes; et sans cesse menacés par leurconsdence et par leurs ennemis, ils ne jouissent d'autre bonheur réel que de celui de n'être pas encore pendus.

D. La loi natureQe défend donc le vol?

R. Oui : car l'homme qui vole autrui lui donne le droit de le voler lui-même; dès lors plus de sûreté dans sa propriété ni dans ses moyens de conservation : ainsi, en nuisant à autrui, il se nuit par contrecoup à lui-même.

Z). Défend-elle même le désir du vol ?

R. Oui : car ce désir mène naturellement à l'action ; et voilà pourquoi l'on a fait un péchéde l'envie.

D, Comment défend-elle le meurtre?

R. Par les motifs les plus puissants de la conservation de soi-même : car, V l'homme qui attaque s'expose au risque d'être tué, par droit de défense; 2« s'il tue , il donne aux parents , aux amis du mort, et à toute la société un droit égal, celui de le tuer lui-même; et il ne vit plus en sûreté.

/>. Comment peuton , dans la loi naturelle, réparer le mal que l'on a fait ?

R. En rendant à ceux à qui on a fait ce mal , un bien proportionnel.

D. Permet-elle de le réparer par des prières, des vœux , des of&andes à Dieu , des jeûnes , des mortifications?

R. Non : car toutes ces choses sont étrangères à l'action que l'on veut réparer; elles ne rendent ni le bœuf à celui à qui on l'a ^Ié,ni l'honneur à celui que l'on en a privé, ni la vie à celui à qui on l'a arrachée; par conséquent elles manquent le but de la justice; elles ne sont qu'un contrat pervers, par lequel un honmie vend à un autre un bien qui na lui appartient pas; elles sont une véritable dépravation de la morale, en ce qu'elles enhardissent à consommertousles crimespar l'espoir de les expier : aussi ont-elles été la cause véritable detous les maux qui ont toujours tourmenté les peuples chez qui ces pratiques expiatoires ont été usitées.

LA LOI NATURELLE

D, La loi naturelle ordonne-t-elle la sincérité ?

/J. Oui : car le mensonge , la perfidie, le parjure , suscitent parmi les hommes les défiances, les querelles, les haines, les vengeances, et une foule de maux qui tendent à leur destruction commune; tandis que la sincérité et la fidélité établissent la confiance , la concorde, la paix, et les biens infinis qui résultent d*un tel état de choses pour la société.

D. Prescrit-elle la douceur et la modestie?

H. Oui : car la rudesse et la dureté, en aliénant de nous le coeur des autres hommes , leur donnent des dispositions à nous nuire; l'ostentation et la vanité, en blessant leur amour-propre et leur Jalousie, nous font manquer le but d'une véritable utilité.

/>. Prescrit«elle l'humilité comme une vertu ?

/{. Non : car il est dans le cœur humain de mépriser secrètement tout ce qui lui présente l'idée de la faiblesse; et l'avilissement de soi encourage dans autrui l'orgueil et l'oppression : il faut tenir la balance juste.

D. Vous avez compté pour vertu sociale la simpUcUé des mœurs; qu'entendez-vous par ce mot?

R, J'entends le resserrement des besoins et des désirs à ce qui est véritablement utile à l'existence du citoyen et de sa famille ; c'està-dbre que l'homme de mœurs simples a peu de besoins , et vit content de peu.

Z>. Comment cette vertu nous est-elle prescrite?

A. Par les avantages nombreux que sa pratique procure à l'individu et à la société : car l'homme qui a besoin de peu, s'affranchit tout à coup d'une foule de soins ^ d'embarras, de travaux; évite une foule de querelles et de contestations qui naissent de l'avidité et du désir d'acquérir; il s'épargne les soucis de l'ambition , les inquiétudes de la possession et les regrets de la perte : trouvant partout du superflu, il est le véritable riche; toujours content de ce qu'il a , il est heureux à peu de frais ; et les autres ne craignant point sa rivalité , le laissent tranquille, et sont disposés au besoin à lui rendre service.

Que si cette vertu de simplicité s'étend à tout un peuple, il s'assure par elle l'abondance; riche de tout ce qu'il ne consomme point, il acquiert des moyens immenses d'échange et de commerce; il travaille, fabrique, vend à meilleur marché que les autres, et atteint à tous les genres de prospérité au dedans et au dehors.

Z>. Quel est le vice contraire à cette vertu?

Â. Cest la cupidité et le luxe.

D. Est-ce que le luxe est un vice pour l'individu et la société?

R. Oui : à tel point, que Ton peut dire qu'il v<njrKT.

embrasse avec lui tous les autres; car l'homme qui se donne le besoin de beaucoup de choses, s'impose par là même tous les soucis , et se soumet à tous les moyens justes ou injustes de leur acquisition. A-t-il une jouissance, il en désire une autre; et au sein du superflu de tout, il n'est jamais riche : un logement commode ne lui suffit pas, il lui faut un hôtel snperbe; il n'est pas content d'une table abondante, il lui fynï des mets rares et coûteux : il loi faut des ameublements fiistueuXf des vêtements dispendieux, un attirail de laquais, de chevaux, de voitures, des femmes, des spectacles, des jeux. Or, pour fournir à tant de dépenses, il lui faut beaucoup d'argent; et pour se le procurer, tout moyen lui devient bon et même nécessaire : il emprunte d'abord, puis il dérobe, pille, vole, fait banqueroute, est en guerre avec tous , ruine et est ruiné.

Que si le luxe s'applique à une nation, il y produit en grandîtes mêmes ravages :'par cela qu'elle consomme tous ses produits, elle se trouve pauvre avec l'abondance; elle n'a rien à vendre à l'étranger ; elle manufacturé à grands frais ; elle vend cher ; elle se rend tributaire de tout ce qu'elle retire; elle attaque au dehors sa considération, sa puissance, sa force, ses moyens de défense et de conservation , tandis qu'au dedans elle se mine et tombe dans la dissolution de ses membres. Tous les citoyens étant avides de jouissances, se mettent dans une lutte violente pour se les procurer; tous se nuisent ou sont prêts à se nuire : et de là des actions et des habitudes usurpatrices qui composent ce que l'on appelle carrtqfHçn morale, guerre intestine de citoyen à citoyen. Du luxe naît l'avidité; de l'avidité, l'invasion par violence, par mauvaise foi : du luxe naît l'iniquité du juge, la vénalité du témoin , l'improbité de l'époux, la prostitution de la femme , la dureté des parents, l'ingratitude des enfants, l'avarice du maître, le pillage du serviteur, le brigandage de l'administrateur, la perversité du législateur, le mensonge, la perfidie, le parjure, l'assassinat , et tous les désordres de l'état social; en sorte que c'est avec un sens profond de vérité que les anciens moralistes ont posé la base des vertus sociales sur la simplicité des moeurs , la restriction des besoins, le contentement de peu, et l'on peut prendre pour mesure certaine des vertus ou des vices d'un homme, la mesure de ses dépenses proportionnées à son revenu, et calculer sur ses besoins d'argent, sa probité, son intégrité à remplir ses engagements, son dévouement à la chose publique, et son amour sincère ou faux de la patrie,

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