‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 50 sur 230 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

De rexhaussemeot du Delta.

Hérodote , qui l'a connue aussi bien que la précédente, ne s'est pas expliqué davantage sur ses proportions; mais il a rapporté un fait dont Savary s'appuiepour tirer des conséquences positives. Voici le précis de son raisonnement :

« Du temps de Mœris, qui vivait 600 ans avant « la guerre de Troie * , 8 coudées suffisaient pour « inonder le Delta {Herod. lib. Il) dans toute son « étendue. Lorsque Hérodote vint en Egypte, il

• en fallait 15 ; sous l'empire des Romains, 16 ; sous « les Arabes, 17 : aujourd'hui le terme favorable « est 18, et le Nil croît jusqu'à 22. Voilà donc, dans

• l'espace de 8,284 ans, le Delta élevé de 14 cou- « dérâ. »

Oui , si l'on admet les faits tels qu'ils sont présentés; mais en les reprenant dans leura sources , on trouve des accessoires qui dénaturent et les principes et les conséquences. Citonsd'abord le texted'Hérodote.

« Les prêtres égyptiens, dit cet auteur 3, rap- « portent qu'au temps du roi Mœris , le Nil inondait « le Delta, en s'élevant seulement à 8 coudées. De « nos jours, s'il n'en atteint 16 ou au moins 15, il « ne se répand pas sur le pays. Or, depuis la mort

• de Mœris jusqu'à ce moment, il ne s'est pas en- « core écoulé 900 ans. v

Calculons : de Mœris à Hérodote , 900 ans.

d'Hérodote à l'an 1777, 2,287 ou, si l'on veut, 2,240

ETAT PHYSIQUE

Total

* Pag. 12 et suiy.

• Lettre V*,ip, M.

Pourquoi cette di£féreace de 144 ans en excès dans le calcul de Savary? pourquoi suit-il d'autres comptes que ceux de son auteur? Mais passons sur la chronologie.

Du temps d'Hérodote, il fallait 16 coudées, ou au moins 15 pour inonder le Delta. Du temps des Romains, il n'en fallait pas davantage : 15 et 16 sont toujours le terme désigné.

Avant Pétrone, dit Strabon s l'abondance ne régnait en Egypte que quand le NU s'élevait à 14 coudées. Mais ce gouverneur obtenant par art ce que refusait la nature; on a vu sous sa préfecture l'abondance régner à 12. Les Arabes ne s'expriment pas autrement, il existe un livre en leur langue qui contient le tableau de toutes les crues du Nil , depuis la F* année de l'hégire (622) jusqu'à la 875' (1470); et cet ouvrage constate que dans les époques les plus récentes , toutes les fois que le Nil a 14 coudées de profondeur dans son lit, il y a récolte et provision pour une année; que s'il en a 16, il y a provision pour deux ans; mais au-dessous de 14 et arrivant à 18, il y a disette : ce qui revient exactement au récit d'Hérodote. Le livre que je cite est arabe, mais ses résultats sont aux mains de tout le monde ; il suffit de consulter le mot Nil dans la BWUothéque orientale de d'Heriielot, ou les extraits de Kâlkàchenda, dans le F'oyage du docteur Shaw.

La nature des coudées ne peut faire équivoque. Fréret , d'Anville et Railly ont prouvé que la coudée ^;yptienne, toujours déflnie de 24 doigts, égalait 20 et demi de nos pouces*; et la coudée actuelle, appelée dràà Masri, est précisément divisée en 24 doigts, et revient à 20 et demi de nos pouces. Mais les colonnes employées pour mesurer la hauteur du fleuve ont subi une altération qu'il importe de ne pas omettre.

« Dans les première temps que les Arabes oc « cupèrent l'Egypte, a dit KéUkàchenda, ils s'a- « perçurent que loraque le Nil n'atteignait pas le « terme de l'abondance, chacun s'empressait de « faire sa provision pour l'année; ce qui troublait « incontinent l'ordre public. On en porta plainte « au kalife Omar, qui donna ordre à Amrou d'exact miner la chose; et voici ce qu'Amrou lui manda : R Ayant fait les recherches que vous nous avez « prescrites , nous avons trouvé que quand le Nil « monte à 14 coudées, il procure une récolte su/- ^fisante pour l'année; que s'il atteint 16 coudées , « elle est abondante; mais qu'à 12 et à 18 elle

* uv. xvn.

* Ten al mesaié plasieurs avec un pied de roi de cuivre, mais J'ai trouvé au*elles variaient toutes députa ooe Jusqu^à 3 lignes. Le drdà Siambouli a 28 doigts , ou 24 pouces moins une ligne. »

DE L'EGYPTE

tn

• ett mauvabe. Or ce fait éunt eonnu da peuple

• par lee proelamationa d*uaage, il 8*ensait des « mesures qui portent du trouble dans le oom*

• meree* *

Omar, pour remédier à cet abus, eût peut-être voulu abolir les proelamationfl; mais la chose ii*é^ tant pas praticable, il imagina , sur ravis d*Aboutuleb, un expédient qui vint au même but. Jusqu'alors la coUmne de mesure, dite nilométre^y avait été divisée par coudées de 34 doigts ; Omar la fit détruire, et lui en substituant une autre qu'il établit danslHede Rouda, il prescrivit que les 12 coudées inférieures fussent composées de 18 doigts au lieu de S4, pendant que les coudées supérieures resteraient comme auparavant à S4. De là il arrifa que désormais, lorsque le Nil marqua 19 coudées sur la colonne, il en avait réellement 14; car ces 19 coudées ayant chacune 4 doigts en excès, il en résultait une surabondance de 48 doigts ou 2 coudées. Alors, quand on proclama 14 coudées, terme d'une récolte suffisante, l'inondation était réellement au degré dahondance : la nmititade, partout trompée parles mots, s>n laissa imposer. Mais cette altération n'a pu échapper aux historiens arabes; et ils ajoutent que les colonnes do SM ou haute Egypte continuèrent d'être divisées par 24 doigts; que le terme 18 (vieux style) ftit toujonn nuisible; que 19 était très^^rare, et 20 presque un prodige*.

Rien n'est donc moins constant que la [«ogression alléguée , et nous pouvons établir contre elle on premier &it : que dans une période connue de 18 siècles , l'état du Nil n'a pas changé. Comment arrÎTe^-il donc aujourd'hui qu'il se montre si différent? Comment, depuis l'an 1478, a-t-il passé si subitement de 15 à 22? Ce problème me paraît fedie à résoudre. Je n'en chercherai pas l'explication dans les &its physiques , mais <tens les accessoires de la chose. Ce n'est point le Nil qui a changé; c'est la colonne, ce sont ses dimensions. Le mystère dont les Turcs l'enveloppent empêche la plupart des voyageurs de s'en assurer; mais Pocoke, qui parvint à la voir en 1789, rapporte que tOQt étoit confiis et inégal dans l'édielle des coudées, n observe même qu'elle lui parut neuve, et cette circonstance ûiit penser que les Turks, à l'imitation d'Omar , se sont permis une nouvelle altération. Enfin, il est un fait qui lève tout doute à

I En Uêbèimegiâ», instrumetU nutureur, tnesuroir.

* Le docteur Poooke , qai a fait plndeon bonnes obeerva- Uooft nir te ini , l'est tout à fait perda dans Texplication da texte de KAttAchaida : U a cm, sur un premier passage louche, qve te nilomèlre du temps d'Omar o*était que de douze cobdées ; et U a bàU sur cette erreur un édifice de oo^Jecta^es fuiiscs. Foyage de Pocokt, tom.Il, p. 278.

cet égard : IViebuhr ' , qu'on ne suspectera pas d'avoir imaginé une observation, ayant mesuré en 1763 les vestiges de l'inondation sur un mur de Djizé, a trouvé que, le 1" juin, le Nil avait baissé de 94 pieds de France. Or S4 pieds réduits en coudées, à raison de 20 pouces et demi diacune, font précisément 14 coudées 1 pouce. U est vrai qu'il reste encore 16 Jours de décroissance; mais en les portant à une. demi-coudée par une estimation dont Pocoke fournit les termes de comparaison*, on n'a que 14 coudées et demie, qui reviennent exactement au calcul ancien.

U est un dernier fiait allégué par Savary , auquel je ne puis non plus souscrire sans restriction. « De- « ptds mon séjour en Egypte, » dit-il, lettre T*, p. 14, « j'ai fait deux fois le tour du Delta, je Fai « même traversé par le canal de Menoufe. Le fleuve « coulait à pleines rives dans les grandes branches « de Rosette, de Damiette, et dans celles qui tra- « versent l'intérieur du pays ; mais il ne dâiordait « pas sur la terre, excepté dans les lieux bas, où « l'on saignait les digues pour arroser les campa- « gnes couvertes de riz. »

DelàU conclut « que le Delta est actuellement « dans la situation la plus favorable pour l'agri- « culture, parce qu'en perdant Tinondation, cette « tle a gagné, chaque année, les trois mois que la « Thébaîde reste sous les eaux. » Il &ut l'avouer, rien de plus étrange que ce gain. Si le Delta a gagné à n'être plus inondé, pourquoi désira-t-on si fort de tout temps l'inondation? — Let saignées y suppléeiU. — Mais on a tort de comparer le Delta aux marais de la Seine. L'eau n'est à fleur de terre que vers la mer; partout ailleurs , elle est inférieure au niveau du sol, et le rivage s'élève d'autant plus qu'on remonte davantage. Enfin, si Je dois citer mon témoignage, j'atteste que descendant du Kaire à Rosette par le canal de Menoufe, j'ai observé, les 26, 27 et 28 septembre 1783 , que quoique les eaux se retirassent depuis plus doiquinze jours , les campagnes étaient encore submergées en partie, et qu'elles portaient aux lieux découverts les traces de l'inondation. Le fait allégué par Savary ne peutdonc être attribué qu'à une mauvaise inondation; et l'on ne doit point croire que l'exhaussement ait changé l'état du Delta 3, ni que les Égyptiens soient réduits à n'avoir plus d'eau que par des moyens mécani< ques , aussi dispendieux que bornés 4.

> Foyage en Arabie ^ tom. I, p. 103.

> Le 17 mai, la colonne avait il pieds hors de Teau, le 8 Juin elle en avait 1 1 et demi; donc en 17 Jours il y eut une deml-ooudée. Foyage de Pocohe , lom. II. ^^

3 Le lit du fleuve s*est exhaussé lul-mtaie comme te rest» du terrain.

4 Dans le bas DelU, on anoie P&r le moyen des roues.

11 nous reste à résoudre la difficulté des 8 coudées de Mœris, et je ne pense pas qu'elle ait des causes d*uneautre nature. U paraît qu'après ce prince, il arriva une révolution dans les mesures, et que d'une coudée l'on en fit 2. Cette conjecture est d'autant plus probable, que du temps de Mœris, l'Egypte ne formait pas un même royaume; il y en avait au moins trois d'Asouan à la mer. Sésostris, qui fut postérieur à Mœris, les réunit par conquête. Mais après ce prince, ils rentrèrent dans leur division, qui dura jusqu'à Psammetik. Cette révolution dans les mesures conviendrait très-bien à Sésostris, qui en opéra une générale dans le gouvernement. C'est lui qui établit des lois et une administration nouvelles, qui fit élever des digues et des chaussées pour asseoir les villes et les villages, et creuser une quantité de canaux telle, dit Hérodote ' , que l'Egypte abandonna les chariots dont elle avait jusqu'alors fait usage.

Au reste , il est bon d'observer que les degrés de l'inondation ne sont pas les mêmes par toute l'Egypte. Ils suivent au contraire une règle de diminution graduelle, à mesure que le fleuve descend. A Asouan, le débordement est d'un sixième plus fort qu'au Raire; et lorsque dans cette dernière ville on compte 27 pieds, à peine en a-t-on 4 à Rosette et à Damiât. La raison en est qu'outre la masse d'eau qu'absorbent les terrains, le fleuve, resserré dans un seul lit et dans une vallée étroite, s'élève davantage : quand au contraire il a passé le Kaire, n'étant plus contenu par les montagnes, et se divisant en mille rameaux, il arrive nécessairement que sa nappe perd en profondeur ce qu'elle gagne en surface.

On jugera sans doute, d'après ce que j'ai dit, que l'on s'est trop tôt flatté de connaître les termes précis de l'agrandissement et de l'exhaussement du Delta. Mais en rejetant des circonstances illusoires, je ne prétends pas nier le fond même des faits; leur existence est trop bien attestée par le raisonnement et par l'inspection du terrain. Par exemple, l'exhaussement du sol me parait prouvé par un fait sur lequel on a peu insisté. Quand on va de Rosette au Kaire, dans les eaux basses, comme en mars , on remarque, à mesure que l'on remonte , que le rivage s'élève graduellement au-dessus de

paroe que Peau est à fleur de terre; mais dans le haat Delta, Il faat établir des chapelets sar les roues, ou élever Teau par des potences mobiles. On en voit beaucoup sur la route de Rosette au Raire, et Ton se convaincra que ce travail pénible a un effet très-borné.

■ Herod. 11b. U. Cette anecdote chagrine beaucoup les chronologistes modernes, qui placent Sésostris avant Moïse, an temps duquel les charioU subsistaient encore; mais ce n*est pas la faute d^Hérodote, si Ton n*a pas entendu son système de chronologie, le meilleur de Tantiquité.

ÉTAT PHYSIQUE

l'eau; en sorte que si à Rosette il en excède de 2 pieds le niveau , il l'excède de 3 et 4 dès Faoué, et de plus de 12 auKaire ' : or, en raisonnant sur ce &it, on en peut tirer la preuved'un exhaussement par dépôt ; car la couche du limon étant en proportion avec l'épaisseur des nappes d'eau qui la déposent, elle doit être plus forte ou plus faible, selon que ces nappes sont plus ou moins profondes, et nous avons vu qu'elles observent une gradation analogue d'Asouan à la mer.

D'un autre côté, l'accroissement du Delta s'annonce d'une manière frappante par la forme de l'Egypte sur la Méditerranée. Quand on en considère la projection sur une carte, on voit que le terrain qui est dans la ligne du fleuve, ce terrain formé d'une matière étrangère, a pris ime saillie demi-circulaire, et que les lignes du rivage d'Arabie et d'Afrique qu'il déborde, ont une direction rentrante vers le fond du Delta , qui décèle que jadis ce terrain fut un golfe que le temps a rempli.

Ce comblement, commun à tous les fleuves, s'est exécuté par un mécanisme qui leur est également oonunun : les eaux des pluies et des neiges roulant des montagnes dans les vallées , ne cessent d'entraîner les terres qu'elles arrachent par leur chute. La partie pesante de ces débris, conune les cailloux et les sables, s'arrête bientôt, si un courant rapide ne la chasse. Mais si les eaux ne trouvent qu'un terreau fin et léger, elles s'en chargent en abondance, et en roulent les bancs avec facilité. Le lïil, qui a trouvé de pareils matériaux dans l'Abyssinie et l'Afrique intérieure, s'en est servi pour hâter ses travaux; ses eaux s'en sont chargées, son lit s'en est rempli; souvent même il s'en embarrasse au point d'être gêné dans son cours. Mais quand l'inondation lui rend ses forces, il chasse ces bancs vers la mer, en même temps qu'il en amène d'autres pour la saison suivante : arrivées à son embouchure, les boues s'entassent et forment des grèves , parce que la pente ne donne plus assez d'action au courant, et parce que la mer forme un équilibre de résistance. La stagnation qui s'ensuit force la partie ténue, qui jusqu'alors avait surnagé, à se déposer, et elle se dépose surtout aux lieux où il y a moins de mouvement, tels que les rivages. Ainsi la côte s'enrichit peu à peu des débris du pays supérieur du Delta même; car si le Nil enlève à l'Abissinie pour donner à la Thébaîde, il enlève à la Tbébaîde pour porter au Delta , et au Delta pour porter à la mer. Partout où ses eaux ont un courant, il dépouille le même

' n serait curieux de constater en quelle proportion U continue Jusqu*à Asouan. Des Coptes que J*ai interrogés à ce si^Jet, m*ont assuré qu*i1 était infiniment plus élevé dans tout le Sald qu*au Kaire.

DE L'EGYPTE

ti$

sol qu^il enridiit. Quand on remonte au Kaire dans les eaux basses, on voit partout les bords taillés à pic, s*écrouler par pans. Le Nil, qui les mine par le pied , privant d*appui leur terre légère , elle tombe dans son lit. Dans les grandes eaux, elle s'imbibe, se délaye; et lorsque le soleil et la sécheresse reviennent, elle se gerce et s'écroule encore par grands pans que le K\\ entraîne. Cest ainsi que plusieurs canaux se sont comblés, et que d*auties se sont élargis, en élevant sans cesse le lit du fleuve. Le plus fréquenté de nos jours, celui qui vient de Nadir à la branche de Damiât, est dans ce cas. Ce canal, creusé d'abord de main d*honime, est devenu semblable à la Seine en plusieurs endroits. Il supplée même à la branche mère qui va de BcUnrel'Baqara à Nadir, et qui se comble au point que si on ne la dégorge pas, elle finira par devenir terre ferme : la raison en est que le fleuve tend sans cesse à la ligne droite, dans laquelle il a plus de force; c'est par cette même raison qu'il a préféré la branche Bolbitine, ipii n'était d'abord qu'un canal factice, à la branche Canopique >.

De ce mécanisme du fleuve , il résulte encore que les principaux comblements doivent se faire sur la ligne des plus grandes embouchures et du plus fort courant; l'aspect du terrain est conforme à cette théorie. En jeUnt l'œil sur la carte, on s'aperçoit que la saillie des terres est surtout dans la direction des branches de Rosette et de Damiât. Le terrain latéral et l'intermédiaire sont demeurés lac et marais indivis entre le continent et la mer, parce que les petits canaux qui s'y rendent n'ont pu opérer qa\m comblement imparfait. Ce n'est qu'avec la plus grande lenteur que les dépôts et les limons s'élèvent; sans doute même ce moyen ne parriendrait jamais à les porter au-dessus des eaux, s'il ne s'y joignait un autre agent plus actif, qui est la mer. Cest elle qui travaille sans relâche à élever le niveau des rives basses au-dessus dé ses propres eaux. En effet, les flots venant expirer sur le rivage, poussent le sable et le limon qu'ils rencontient en arrivant; leur battement accumule ensuite cette digue légère, et lui donne un exhaussement qu'elle n>ût jamais pris dans les eaux tranquilles. Ce fait est sensible pour quiconque marche au bord de la mer, sur un rivage bas et mouvant : mais il faut que la mer n'ait pas de courant sur la plage; car si elle perd aux lieux où elle est en remous, elle gagne à ceux où elle est en mouvement. Quand les grèves sont enfin à fleur d'eau, la main des hommes s'en empare. Mais au lieu de dire qu'elle

" AmNr.Iib.a.

en élève le niveau au-dessus de l'eau, on devrait dire qu'elle abaisse le niveau de l'eau au-dessous, vu que les canaux que l'on creuse, rassemblent en de petits espaces les nappes qui étaient répandues sur de plus grands ■. C'est ainsi que le Delta a dû se former avec une lenteur qui a demandé plus de siècles que nous n'en connaissons; mais le temps ne manque pas à la nature*.

Il reste certainement beaucoup d'observations à faire ou à recommencer dans ce pays ; mais, comme je l'ai déjà dit , elles ont de grandes difficultés. Pour les vaincre, il faudrait du temps, de l'adresse et de la dépense; à bien des égards même, les obstacles accessoires sont plus graves que ceux du fond. M. le baron de Tott en a fait une épreuve récente pour le nilomètre. En vain a-t-ii tenté de séduire

> Cette quantité de canaux taX one raiion qui peut faire varier les degrés de l*inondaUon : car s'il y en a beaucoup , et qu'ils soient profonds, Feau s'écoulera plus vite, et s'élèvera moins; s'il y en a peu, et qu'Us soient superficiels, il arrivera le contraire.

* Depuis la publication de ce Voyage , l'on m'a fait connaître un mémoire de Fréret ( Acad. des inscrip. tom. XYI ) , dans lequel ces questions se trouvent avoir été débattues dés 1745. Dans ce mémoire, ce savant critique attaquant de ftont le récit d'Hérodote, et le témoignage des prêtres égyptiens, prétend que le Delta n'a subi aucun changement de puis les siècles les plus reculés : il fonde ses raisons contre son accroissement, sur la position des villes de Tant», de Damiât et de RmetU; mais les faite qu'a dte sont vagues, et la différence de la mesure de Nlebulir en excès sur celle d'Hérodote, est un argument péremptoire contre son senttment. A l'égard de son exhaussement, U prouve par plut d'auteurs que Je n'en ai dtés, que depuis Mœris Jusqu'à la tin du quinzième siècle, l'inondatton n'a pas cessé d'être la même : ce n'est que depuis ce temps que les voyageurs ont parlé d'une inondation de 2S et S3 coudées. Le prince RadzivU est le premier qui en ait fait mention en l'année 1583. Fréret r^etant son témoignage et celui des autres, soutient que l'inondation est toi^ours la même, et que la différence des anciens aux modernes vient de ce que les uns comptent depuis le fond de l'eau , pendant que les autres ne comptaient que depuis la surface des eaux basses. H invoque les observations de Shaw et de Pocoke; mais en appuyant sa conséquence, elles démentent son explication : en effet, d'après ces observations, la crue du Nil au-dessus des plus basses eaux fût en I7I4 de lO coudées 26 doigte , qui , Jointes à 5 coudées et quelques doigte qu'avait d^à le fleuve, donnent 16 coudées et quelques doigte au-dessus du fond : en 17 1 5, la crue ai^essus des basses eaux iùt de 10 coudées , qui , Jointes à 6 coudées qu'avaient déjà les eaux, forment 16 coudées : en 1738 elle fut de II coudées 15 doigte , qui , Jointes à 5 qu'avait le fleuve , font 16 coudées, et non pas ao, comme le dit Fréret, p. 353. Donc les anciens ont compté comme nous depuis le fond , et l'état reste le même que de tout temps. En se trompant à cet égard , Fréret rapporte un fait qui , sll est vrai , est le noeud de l'énigme; car il dit avoir vu une coudée du nilomètre qui n'a que 16 pouces 8 lignes de France ; or 22 coudéesde 15 pouces 8 lignes font 344 pouces 8 lignes, tandteque 16 coudées en donnent 328, ce qui ne laisse qu'un pied 4 pouces de différence; en sorte qu'il serait possible que cette nouvelle coudée fût une innovation des Turks , et que le méqlas portAt plusieurs espèoes de coudées. Du reste U n'a point compris faltération d'Omar, dtée par Kdlkâchenda ; et U est loin de résoudre les 8 coudées de Mceris, en dteant qu'elles proviennent de la dérivation de Soulac. Ainsi, sans déroger au retpect dû à Fréret , Je persiste dans mes condosions.

les gardiens; en vain a-t-il donné et promis des sequins aux erieurs, pour en obtenir les vraies hau* teurs du Nil; leurs rapports contradictoires ont prouvé leur mauvaise foi ou leur ignorance commune. On dira peut-être qu'il faudrait établir des colonnes dans des maisons particulières; mais ces opérations, simples en théorie, sont impossibles en pratique : on s'exposerait à des risques trop graves. Cette curiosité même que les Francs portent avec eux, chagrine de plus en plus les Turks. Ils pensent que Ton en veut à leur pays ; et ce qui se passe de la part des Russes, joint à des préjugés répandus, affermit leurs soupçons. C'est un bruit général dans l'empire à ce moment, que les temps pré<Uis sont arrivés ; que la puissance et la religion des musulmans vont être détruUes ; que le roi Jaune va venir établir un empire noxweaUyjetc. Mais il est temps de reprendre nos idées.

Je passe légèrement sur la saison ■ du débordement, assez connue; sur sa gradation insensible et non subite comme celle de nos rivières; sur ses diversités, qui le montrent tantôt faible et tantôt fort, quelquefois même nul : cas très -rare, mais dont on cite deux ou trois exemples. Tous ces objets sont trop connus pour les répéter ; on sait également que les causes de ces phénomènes qui forent une énigme pour les anciens*, n'en sont plus une pour les Européens. Depuis que leurs voyageurs leur ont appris que l'Abissinie et la partie adjacente de l'Afrique sont inondées de pluie en mai , juin et juillet, ils ont conclu avec raison que ce sont ces pluies qui, par la disposition du terrain, aflluant de mille rivières , se rassemblent dans une même vallée, pour venir sur des rives lointaines offrir le spectacle imposant d'une masse d'eau qui emploie trois mois à s'écouler» On laisse aux physiciens grecs cette action des vents de nord ou étésiens, qui, par une prétendue pression, arrêtaient le cours du fleuve; il est même étomiant qu'ils aient jamais admis cette explication; car le vent n'agissant que sur la surface de l'eau , 11 n'empêche point le fond d'obéir à la pente. En vain des modernes ont allégué l'exemple de la Méditerranée, qui, par la durée des vents d'est, découvre la côte de Syrie d'un pied ou un pied et demi , pour

* Qa Vas9ijBiie au is Juin précis , mais il serait difficile d*en détenniAer les premiers instants aussi rigoureusement que le veulent faire les Coptes.

* Cependant Démocrlte ravalt devinée. Yoyes VHUUnrc de Diodore de Sicile, liv. n. Je suis même porté à croire qu*Homére en a eu connaissance; car l*éplthète qu'il donne au NU ( diipetès, tirant son origine du ciel ) est une allusion sensible aux pluies : et j*en conclus que les anciens prêtres égyptiens ont eu xaiephysiqtu plus étendue que Pon ne pense ; et que les tradlUons qui avalent cours dans la Grèce, notaient qu'une émanaUon de leurs Uvres sacrés.

ÉTAT PHYSIQUE

recouvrir de la même quantité celles d'Espagne et de Provence, et qui, par les vents d'ouest, opère l'inverse : il n'y a aucune comparaison entre une mer sans pente et un fleuve, entre la nappe de la Méditerranée et celle du Nil, entre 36 pieds et 18 pouces.

Page 1