CHAPITRE m
Piéds de rhistolK d'AU-bek *.
La naissance d'Ali-bek est soumise aux mêmes incertitudes que celle de la plupart des Mamlouks. Vendus en bas âge par leurs parents, ou enlevés
> ravab depuis longtemps rédigé cet arUcle, lorsque Sarary a publié deux nouveaux volumes sur l'Egypte , dans l'un desquels se trouve la vie de ce même AU-bek. Je comptais y trouver des récits propres à vérifier ou à redresser les miens ; mais quel a été mon étonnement de voir que nous n'avons presque rien de commun ! Cette diversité m'a été d'autant plus désagréable, que d^à ne m'étant pas trouvé du même avU sur d'autres objets , U pourra sembler à bien des lecteurs que je prends à tâche de contrarier ce voyageur. Mais , outre que Je ne connais point la personne de Savary, je proteste que de telles partialités n'entrent point dans mon caractère. Par quel accident arrive-t-il donc qu'ayant été sur les mêmes Ueux, ayant dd voir les mêmes témoins , nos rédts soient si diven ? ravone que Je n'en vois pas bien la raison : tout ce que Je pois assurer, c'est que pendant six mois que J*al vécu au Kalre« J'ai interrogé avec soin ceux de nos négociants et des marchands chrétiens à qui une longue résidence et un esprit sage m'ont paru donner un témoignage plus authentique. Je les ai trouvés d'accord sur les faits principaux, et J'ai eu t'avantage d'entendro confirmer leurs récits par un négociant Yéni- Uen ( C. Rosettt ), qui a été l'un des conseUlers Intimes d'AUbek, et le promoteur de ses liaisons avec les Russes, et de ses projets sur le commerce de llnde. Dans la Syrie, J'ai trouvé une foule de témoins oculaires des événements communs au chaik D&her et à Ali-l)ek, et J'ai pu Juger du degré d'instruction de mes auteurs d'Egypte. Pendant huit moto que J'ai demeuré chex les Druzes, J'ai appris de l'évêque d'Alep, alon évêque d'Acre, mUle particularités d'autant plus certaines, que le ministre de Dfther, Ihrahim^SnhbéT, était fréquemment dans sa maison. En Palestine , J'ai vécu avec dea chrétiens et des musuhnans qui ont commandé des troupes de
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paur des eimeinis , ces enfants conservent peu le souvenir de leur origine et de leur patrie, souvent même ils les cèlent. L'opinion la plus accréditée sur Ali est qu'il naquit parmi les Abazans , l'un des peuples qui habitent le Caucase, et dont les esclaves sont les plus recherchés'. Les mardiands qui font ce commerce le transportèrent , dans Tune de leurs cargaisons annuelles, au Raire : il y fut adMié par les frères Isaac et Yousef , juifs douaniers, qui en firent présent à Ybrahim-kiâya. On estime qu'il pouvait avoir alors 12 à 44 ans; mais les Orientaux, tant musulmans que chrétiens, ne tenant point de registres de naissance, on ne sait jamais leur âge précis. Ali, chez son nouveau patron , remplit les fonctions des Mamlouks , qui sont presque en tout celles des pages chez les princes. 11 reçut l'éducation d'usage, qui consiste à bien manier un dieval , à tirer la carabine et le pistolet , à lanoCT le cfferid, à frapper du sabre , et même un peu à lire et à écrire. Dans tous ces exercices, il montra une pétulance qui lui valut le surnom turk de 4fendà&, c'est-à-dire Jint. Mais les soucis de lambition parvinrent à le calmer. Vers Tàge de 18
Dater, ftU le premier siège de TAfa avec AU-bek , et sontena le seeood oootre Mobamaïad-bek. Tal Taies lie«x,J'ai enfcnda les lémoiiu; fai reçu des notes historiques de Tagent de Tenise à Ydfa , qoi a essayé sa part de tous les troubles. YoUà les matériaux sur lesquds J*al rédigé ma narration. Ce n'est pas que Je n*aie troaré quelques variantes de droonstanoes : quels faits n'en ont pas? La bataille de Fontenoy nV trdie pas dix versions différentes? 0 suffit d'obtenir les prlndpaux léultatB, d'admettre les plus grandes probabilités, et f ai pQ Apprendre par moi-même , en cette occasion , combien te stricte vérité des faiU historiques est dUlicUe à établir.
Ce n'est pas non plus que Je n'aie entendu quelques-uns des récits de Savary; et lui-méoie ne peut être taxé de les avoir imaginé» ; car sa narraUon est, mot pour mot, celle d'un tivre anglais imprimé en 178S , et intitulé PricU de la révolte d^AH'hek*, quoiqu'il n'y ait que 40 pages consacrées à ce svtfel, et que le reste ne traite que de lieux communs, de mœan et de géographie. Tétais au Kaire lorsque les papiers publics rendirent compte de cet ouvrage; et Je me rappelle liien que lorsque nos négociants entendirent parier d'une Marie , fieaune d'AU-bek ; d'un Grec Dâoud , père de ce commandant; d'une reconnaissance comme celle de Joseph, ils se regardèrent avec étonnement, et finirent par rire dee cmUee qu'en faiemU e» Europe. Ainsi le facteur anglais , qui était en Egypte en 1771 , a beau réclamer l'autorité du kiàya d'AU-belL et d'une foule de beks qull a consultés »an$ savoir rarabe^ on ne peut le regarder comme bien instruit Je le suspecte d'autant plus d'erreur, qu'il débute par une faute Impardonnable, eh disant que le pays ^Abaza est la même diose qvL^Amazéej puisque Pun est une contrée du Caucase , en tirant vers le Koban, et l'antre une ville de l'andenne Cappedoee on NatoUe moderne.
* Les Turlu estiment en premier Heu les esclaves Tcher^ kêaaes ou Orcassiens, puis les Abazans; S** les Mlngreliens; 4* les Géorgiens; 6" les Russes et les Polonais; r les Hongrois et les Allemands; T les Noirs; et entin les derniers de tous sont les Espagnols, les Maltais et autres Francs, qu'ils déprisent comme étant ivrognes, débauchés, mutins et de pen de travail.
* As secoont of the Ustory of the rerolt of Ali-bek , etc. London , 1783. 1 TOI. te-8*.
à 20 ans, son patron lui laissa croître la liarbe, c'est-à-dire qu'il l'afifranchit; car chez les Turks un visage sans moustaches et sans barbe n'appartient qu'aux esclaves et aux femmes , et de là cette impression défavorable qu'ils reçoivent du premier aspect de tout Européen. En l'affranchissant, Tbrahim lui donna une femme, des revenus , et le promut au grade de kàchef ou gouverneur de district ; enfin il le mit au rang des 24 beks. Ces divers . grades, le crédit et les richesses qu'il y acquit, éveillèrent l'and^ition d' Ali-bek. La mort de son patron, arrivée en 1757, ouvrit kses projets une libre carrière. Il se mêla dans toutes les intrigues qui se firent pour élever ou supplanter les oomman dants. Rodoan-kiâya lui dut sa ruine. Après Rodoan , diverses factions portèrent tour à tour leurs chefs à sa place. Celui qui l'occupait en 1762 , était Abd-el-Rahmân, peu puissant par lui-même, mais soutenu par plusieurs maisons confédérées. AU était alors châik^'beled ; il saisit le moment qu'Abd-el-Rahmân conduisait la caravane de la Mekke, pour le faire exiler : mais lui-même eut bientôt son tour, et fut condamné à passer à Gaze. Gaze , dépendant d'un pacha turk , n'était point un lieu assez agréable ni assez sûr pour qu'il acceptât cet exil ; aussi n'en prit-il la route que par feinte , et dès le troisième jour il tourna vers le ScOd, où il fut rejoint par ses partisans. Ce fut à Djirdjé qu'un séjour de deux ans mûrit sa tête, et qu'il prépara les moyens d'obtenir et d'assurer le pouvoir qu'il ambitionnait. Les amis que son argent lui fit au Kaire l'ayant enfin rappelé en 1766, il parut subitement dans cette ville, et en une seule nu i t il tua quatre beks de ses ennemis, en exila quatre autres, et se trouva désormais chef du parti le plus nombreux. Devenu dépositaire de toute l'autorité, il résolut de l'enoployer à s'agrandir encore dayantage. Son ambition ne se borna plus au simple titre de commandant ni de qâiem'maqàm. La suzeraineté de Constaatinople offensa son orgueil, et il n'aspira pas moins qu'au titre de sultan d'Egypte. Toutes ses démarches furent relatives à ce but : il chassa le pacha, qui n'était plus qu*un être de représentation ; il reÂisa le tribut accoutumé ; enfin , en 1768 , il battit monnaie à son propre coin'. La Porte ne vit pas sans indignation ces atteintes à son auto* rite; mais pour les réprimer il eût fallu une guerre ouverte, et les circonstances n'étaient pas favora* Mes. L'Arabe Ddher, établi dans Acre, tenait en échec la Syrie; et le divan de Constantinople, oc-
' Lors de sa ruine, ses piastres perdirent 90 pour eentt parce qu'on prétendit qu'elles étalent surchargées d'aUlage. Un négociant en fit passer 10,000 à MarselUe, et efles rendirent à la fonte un bénéfice asseï considérable.
cupé des afilaires de la Pologne et des prétentions des Russes , n'avait d'attention que pour le Nord. On tenta la voie usitée des capidjis; mais le poison ou le poignard surent toujours prévenir le cordon qu'ils portaient. ÂUrbek profitant des circonstances, poussa de plus en plus ses entreprises et ses succès. Depuis plusieurs années, une partie du Saîd était occupée par des chaiks arabes peu soumis. L'un d'eux, nommé ^ammdm^ y formait une puissance capable d'inquiéter. Ali commença par se délivrer (le ce souci , et sous prétexte que ce chaik recelait un dépôt confié par Ybrahim-kiâya , et qu'il accueillait des rebelles , il envoya contre lui , en 1769 , un corps de Mamlouks commandé par son favori Mohammad-bek, qui détruisit en une seule journée Hammam et sa puissance.
La fin de cette même année vit une autre expédition dont les suites devaient rejaillir jusque sur TEurope. Aii-bek arma des vaisseaux à Suez, et les chargeant de Mamlouks , il ordonna au bek Hasan d'aller occuper Djedda, port de la Mekke, pendant qu'un corps de cavalerie, sous la conduite de Mokammadrbek, marcha par terre à la Mekke même, qui fut prise sans coup férir et livrée au pillage. Son dessein était de faire de Djedda l'entrepôt du commerce de l'Inde; et ce projet, suggéré par un jeune négociant vénitien < admis à sa confiance, devait faire abandonner le trajet par le cap de Bonne- Espérance, et lui substituer l'ancienne route de la Méditerranée et de la mer Rouge. Mais sans parler du revers qui termina cette entreprise », la suite des faits a prouvé qu'on s'était trop pressé, et qu'avant d'introduire l'or dans un pays , il faut y établir des lois.
Cependant Ali-bek, vainqueur d'un chaik du Saïd , et du chérif de la Mekke, se crut fait désormais pour commander au monde entier. Ses courtisans lui dirent qu'il était aussi puissant quele sultan de Gonstantinople, et il lecrut commeses courtisans. Un peu de raisonnement lui eût démontré«que la proportion de l'Egypte au reste de l'empire n'en fait qu'un bien petit état, et que 7 ou 8,000 cavaliers qu'il commandait étaient peu de chose en comparaison de 100,000 janissaires dont le sultan pouvait disposer; mais les Mamlouks ne savent point de géographie ; et Ali , qui voyait l'Egypte de près , la trouvait plus grande que la Turkie , qu'il voyait de loin. Il résolut donc de commencer le cours de ses conquêtes. La Syrie, qui était à sa porte, fut na-
' G. RosetU ; son frère Balthaiar RosetU devait être douanier de Djedda.
> Pea api«8 , les habitants de la Mekke chassèrent les Mamloakk du port et de la yUle, et rétablirent le chérif oue Ton avait dépossédé.
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turellement la première qu'il se proposa : tout favorisait ses vues. La guerre des Russes, ouverte en 1769, occupait toutes les forces des Turks dans le Nord. Le chaik Dâher, révolté, était un allié puissant et fidèle; enfin les concussions du pacha de Damas, en disposant les esprits à la révolte, offraient la plusbelleoccasion d'envahirson gouvernement, et de mériter le titre de libérateur des peuples. Ali saisit très-bien cet ensemble , et il ne différa de se mettre en mouvement , qu'autant que l'exigeaient les préparatifs nécessaires. Toutes les mesures étant prises, il publia, en décembre 1770, un manifeste contre Osman, pacha de Damas, et il envoya 500 Mamlouks occuper Gake, pour s'assurer l'entrée de la Palestine. Osman n'apprit pas plus tôt l'invasion , qu'il accourut. Les Mamlouks, effrayés de sa diligence et du nombre de ses troupes, se tinrent, la bride en main , prêts à fuir au premier signal ; mais Dâher, l'homme le plus diligent qu'ait vu depuis longtemps la Syrie, Dàher accourut d'Acre, et les tira d'embarras. Osman , campé près de Yâfa, prit la fuite sans rendre de combat. Dâher occupa Yâfa, Ramlé et toute la Palestine, et la route resta ouverte à la grande armée qu'on attendait.
Elle arriva sur la fin de février 1771 : les gazettes du temps, qui comptèrent 60,000 hommes » ont fait croire en Europe que c'était une armée semblable à celles de Russie ou d^Allemagne; mais les Turks , et surtout ceux de l'Asie , diffèrent encore plus des Européens par l'état militaire que par les usages et les mœurs. Il s'en faut beaucoup que 60,000 honunes, chez eux, soient 60,000 soldats comme les nôtres. L'armée dont il s'agit en est un exemple : elle pouvait monter réellement à 40,000 têtes qu'il faut classer comme il suit : savoir, 5,000 Mamlouks, tous à cheval, et c'était là véritablement l'armée; environ 1,500 Barbaresques à pied, et pas d'autre infanterie. Les Turks n'en connaissent pas; chez eux, l'homme à cheval est tout. En outre, chaque Mamiouk ayant à sa suite deux valets à pied armés d'un bâton, il en résulte 10 ,000 valets ; plus , un excédant de valets et de serràdjs ou valets à cheval pour les beks et kâchefs, évalué 2,000, et tout le reste vivandiers et goujats : voilà cette armée, telle que me l'ont dépeinte en Palestine des personnes qui l'ont vue et suivie. Elle était commandée par le favori d'^Ûbek, Mùhammadrbek, surnommé Aboudàhàb, ou père de l'or, à raison du luxe de sa tente et de B^ harnais. Quant à l'ordre et à la discipline, il n'en faut pas faire mention. Les armées des Mam* .louks et des Turks ne sont qu'un amas confus de cavaliers sans uniformes, de chevaux de toute
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taille et de toutes couleurs, marchant sans observer ni rang ni distributions. Cette foule s'achemina vers Acre, laissant sur son passage les traces de son indiscipline et de sa rapacité : là se fit la réunion des troupes du cfaaik Dâher, qui consistaient en 1,500 Safadiens ^ à cheval, commandés par son fils Ali; en 1,200 cavaliers MotouàUs, ayant pour di^le chaik Nâsif; et à peu près 1,000 Batrbaresques à pied. Cette réunion opérée, et le plan concerté, Ton marcha vers Damas dans le eourant d*avril. Osman, qui avait eu le loisûr de se préparer, avait de son côté rassemblé une armée nombreuse et aussi mal ordonnée. Les pachas de Saîde ', de Tripoli et d'Alep s'étaient joints à hii, et ils attendaient Fennemi sous les murs mêmes de Damas. Il ne faut pas s'imaginer ici des mouvements combinés , tels que ceux qui , depuis 100 ans, ont fait de la guerre parmi nous une science de calcul et de réflexion. Les Asiatiques n'ont pas les premiers éléments de cette conduite. Leurs armées sont des cohues, leurs marches des pillages, leurs campagnes des incursions, leurs batailles des batteries; le plus fort ou le plus hardi va chercher l'autre, qui souvent fuit sans eombat; s'il attend de pied ferme, on s'aborde, on se mêle; on tire les carabines, on rompt des lances, on se taille à coups de sabre; on n'a presque jamais de canon, et lorsqu'il y en a, il est de peu de service. La terreur se répand souvent sans raison : un parti fuit; l'autre le presse, et crie victoire. Le vaincu subit la loi du vainqueur, et souvent la campagne finit avec la bataille.
Tel fut en partie ce qui se passa en Syrie en 1771. L'armée d'Ali -bek et de Dâher marcha contre Damas. Les pachas l'attendirent ; on s'approcha, et le 6 juin on en vint à une affaire décisive : les Mamlouks et les Safadiens fondirent avec tant de foreur sur les Turks , que ceux-ci , épouvantés du carnage, prirent la fuite; les pachas ne fiirent pas les derniers à se sauver; les alliés, maîtres du terrain, s'emparèrent sans effort de la ville, qui n*avait ni soldats ni murs. Le château seul résista. Ses murailles ruinées n'avaient pas un canon, encore moins de canonniers; mais il y avait un fossé marécageux, et derrière les ruines quelques fusiliers, et cela suffit pour arrêter cette année de cavaliers ; cependant , comme les assiégés étaient vaincus par l'opinion, ils capitulèrent le troisième jour, et la place devait être livrée le lendemain, lorsque le point du jour amena la plus
' Les CKDS de Dâher portaient ce nom , parce que le siège 0H9IMI de rétot dcDéher était à Safad, vUlage de GaUlée. ' PronoDoet 8èd€; €eA la vUle qoi a saooédé à Sidon.
étrange des révolutions. Au moment que Ton attendait le signal de la reddition, Mohammad fait tout à coup crier la retraite, et tous ses cavaliers tournent vers l'Egypte. En vain Ali-Dâher et Nâsif surpris, accourent, et demandent la cause d'un retour si incroyable : le Mamlouk ne répond à leurs instances que par une menace hautaine, et tout décampe en confusion. Ce ne fut pas une retraite, mais une fuite; on eût dit que l'ennemi les chassait l'épée dans les reins; la route de Damas au Kaire fut couverte de piétons , de cavaliers épars, de munitions et de bagages abandonnés. On attribua dans le temps cette aventure bizarre à un prétendu bruit de la mort d'Ali-bek; mais le vrai nœud de l'énigme fut une conférence secrète qui se passa de nuit dans la tente de Mohammad-bek. Osman ayant vu que la force était sans succès, employa la séduction. Il trouva moyen d'introduire chez le général égyptien un agent délié qui, sous prétexte de traiter de pacification, tenta de semer la révolte et la discorde. Il insinua à Mohammad que le rôle qu'il jouait était aussi peu convenable à son honneur qu'à sa sûreté; qu'il se trompait s'il croyait que le sultan dût laisser impunies les saillies d'Ali-bek; que c'était un sacrilège de violer une ville sainte comme Damas, l'une des deux portes de la Kiahé*\ qu'il s'étonnait que lui Mohammad préférât à la faveur du sultan celle d'un de ses esclaves , et qu'il plaçât un second maître entre son souverain et lui; que d'ailleurs on savait que ce maître, en l'exposant chaque jour à de nouveaux dangers, le sacrifiait, et à son ambition personnelle , et à la jalousie de son kiâya, le Copte Rezq, Ces raisons, et surtout ces deux dernières , qui portaient sur des faits connus, frappèrent vivement Mohammad et ses beks : aussitôt ils délibérèrent, et se lièrent par serment sur le sabre et le Çôran; ils décidèrent qu'oix partirait sans délai pour le Kaire. Ce fut en conséquence de ce dessein qu'ils décampèrent si brusquement, en abandonnant leur conquête : ils marchèrent avec tant de précipitation, que le bruit de leur arrivée ne les précéda au Kaire que de six heures. Ali-bek en fut épouvanté, et il eût désiré de punir sur-le-champ son général; mais Mohammad parut si bien accompagné , qu'il n'y eut pas moyen de rien tenter contre sa personne : il fallut dissimuler, et Ali-bek s'y soumit d'autant plus aisément, qu'il devait sa fortune bien plus encore à cet art qu'à son courage.
Privé tout à coup des fruits d'une guerre dis-
> A raison da pèlerinage , dont les deux grandes caravanes partent du Kaire et de Damas.
pendiease, AH-bek ne renon^ pas à ses projets, fl continua d'envoyer des secours à son allié Dâher, et il prépara une seconde armée pour Tannée 1773 ; mais la fortune, lasse de faire pour lui plus que sa prudence, cessa de le favoriser. Un premier revers fut la perte de plusieurs cayàstes ou bateaux qu'un corsaire russe enleva à la vue de Damiât, au moment quMls portaient des riz à Dâher; mais un autre accident bien plus grave, fut Tévasion de Mohammad-bek. Ali-bek avait de la peine à oublier raffaire de Damas; néanmoins, par un reste de cet amour que Ton a pour ceux à qui Ton a fait du bien, il ne pouvait se décider à un coup violent, quand un propos glissé par le négociant vénitien qui jouissait de sa confiance, vint Ty déterminer. « Les sultans des Francs, » disait un jour Ali-bek à cet Européen , de qui je le tiens , « les « sultans des Francs ont-ils des enfants aussi ri- « ches que mon fils Mohammad ? — Non , seigneur , , « lui répondit le courtisan : ils s*en donnent bien « de garde; car ils prétendent que les enfants trop « grands sont souvent pressés d*hériter de leurs A pères. » Ce mot pénétra comme un trait dans le cœur d' Ali-bek. De ce moment il vit dans Mohammad un rival dangereux, et il résolut sa perte. Pour l'effectuer sans risques , il envoya d'abord un ordre à toutes les portes du Kaire de ne laisser sortir aucun Mamlouk dans la soirée ou pendant la nuit; puis il fit signifier à Mohammad d'aller sur-lechamp en exil au Saïd. Il comptait , par cette contradiction, que Mohammad serait arrêté aux portes , et que les gardiens s'emparant de sa personne, on en aurait bon marché ; mais le hasard trompa ces mesures vagues et timides. La fortune voulut que par un malentendu , on crût Mohammad chargé d'ordres particuliers d'Ali. On le laissa passer avec sa suite, et de ce moment tout fut perdu. Ali-bek, instruit de la méprise, le fit poursuivre; mais Mohammad tint une contenance si menaçante, qu'on n'osa l'attaquer. U se retira au Saîd , frémissant de colère et plein du désir de la vengeance. Un autre danger l'y attendait. Ayoub-bek, lieutenant d'Ali , feignant d'entrer dans les ressentiments de l'exilé, l'accueillit avec transport, et jura sur le sabre et le Qôran de faire cause commune avec lui. Peu de temps après on surprit des lettres de cet Ayoub à Ali, par lesquelles il lui promettait incessamment la tête de son ennemi. Mohammad ayant découvert la trame, fit saisir le traître; et après lui avoir coupé les poings et la langue, il l'envoya au Kaire recevoir la récompense de son patron.
Cependant les Mamlouks, jaloux de la fortune et las des hauteurs d'Ali-bek , désertèrent en foule
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vers son rival. Les Arabes de Hammam y par ressentiment et par espoir de butin , se joignirent à eux. En 40 jours Mohammad se vit assez fort pour descendre du Saîd et venir camper à 4 lieues du Raire. Ali-bek , troublé de son approche , hésita sur le parti qu'il devait prendre, et prit le plus mauvais. Craignant de se voir trahi s'il marchait en personne, il fit avancer un corps de troupes sons la conduite d'Ismaël-bek, dont il avait lieu de se défier, et lui-même campa avec sa maison aux portes du Kaire. Ismaël , qui avait trempé dans l'affaire de Damas, ne fut pas plus tôt en présence de l'ennemi , qu'il passa de son côté; ses troupes, déconcertées , se replièrent en fuyant vers le Kaire : pendant qu'elles se rejoignaient au corps de réserve, les Arabes et les Mamlouks qui les poursui* valent les attaquèrent si brusquement, que la déroute devint générale. Ali-bek perdant courage , ne songea plus qu'à sauver ses trésors et sa personne. , Il rentra précipitamment dans la ville, et pillant à la hâte sa propre maison , il prit la fuite vers Gaze , suivi de 800 Mamlouks qui s'attachèrent à sa fortune. U voulait passer sur-le<hamp jusqu'à Acre , chez son allié Dâher; mais les habitants deNâblous et de Yâfa lui fermèrent la route. U fallut que Dâher vint lui-même lever les obstacles* L'Arabe le reçut avec cette simplicité et cette franchise qui de tout temps ont fut le caractère de sa nation, et il remmena à Acre. Saide, alors assiégée par les troupes d'Osman et par les Druzes , demandait des secours. U alla les porter, et Ali l'y accompagna. Leurs troupes réunies formaient environ 7,000 cavaliers. A leur approche les Turks levèrent le siège, et se retirèrent à une lieue au nord de la ville, sur la rivière à'Ac/uUi. Ce fut là que se livra, en juillet 1772, la bataille la plus considérable et la plus méthodique de toute cette guerre. L'armée turke, trois fois plus forte que celle des deux alliés, fut complètement battue. Les sept pachas qui la commandaient prirent la fuite, et Saide resta à Dâher, et à son gouverneur DegnizU. De retour à Acre, Ali-bek et Dâher allèrent châtier les habitants de Yâfa , qui s'étaient révoltés pour garder à leur profit un dépôt de munitions et de vêtements qu'une flottille d'Ali y avait laissé avant qu'il fût chassé du Kaire. La ville, occupée par un chaik de Nâbions, ferma ses portes , et il fallut l'assiéger. Cette expédition commença en juillet , et dura huit mois , quoique Yâfa n'eût pour enœinte qu'un vrai mur de jardin sans fossé ; mais en Syrie et en Egypte on est encore plus novice dans la guerre de siège que dans celle de campagne : enfin les assiégés capitulèrent en février 1773. Ali, désormais libie, tm
songea plus qu'à repasser au Kaire. Dàher lui offrait des secours; les Russes, avec qui Ali avait contracté une alliance en traitant l'affaire du corsaire, promettaient de le seconder : seulement il fallait du temps pour rassembler ces moyens épars , et Ali s'impatientait. Les promesses de Rezq, son orade et son kiâya , irritaient encore sa pétulance. Ce Cafi» ne cessait de lui dire que l'heure de son retour était venue; que les astres en présentaient les signes les plus favorables ; que la perte de Mohammad était présagée de la manière la plus certaine. Ali, qui, comme tous les Turks, croyait fermement à l'astrologie, et qui se fiait d'autant phis à Rezq, que souvent ses prédictions avaient réussi, ne pouvait plus supporter de délais. Les nouvelles du Kaire achevèrent de lui faire perdre patience. Dans les premiers jours d'avril on lui remit des lettres signées de ses amis , par lesquelles ils loi marquaient qu'on était las de son ingrat esclave, et qu'on n'attendait que sa présence pour le chasser. Sur-le-champ il arrêta son départ, et sans donner aux Russes le temps d'arriver, il partit avec ses Mamlouks et 4,500 Safadiens commandés par Osman, Sh de Dàher; mais il ignorait que les lettres du Kaireétaient une ruse de Mohammad ; que ee bek les avait exigées par violence pour le trcmip»r et l'attirer dans un piège qu'il lui tendait. En effet, Ali s'étant engagé dans le désert qui sépare Gaze de l'Egypte, rencontra près de Saléhie un corps de 1,000 Mamlouks d'élite qui l'attendaient. Ce corps était conduit par le jeune bek Mouràd, qui , épris de la femme d'Ali-bek , l'avait obtenue de Mohammad au cas qu'il livrât la tête de cet illustre infortuné. A peine Mourâd eut-il aperçu la poussière qui annonçait au loin les ennemis , que fondant sur eux avec sa troupe , il les mit en désordre ; pour comble de bonheur, il rencontra All-bek dans la mêlée , l'attaqua , le blessa au front d'un coup de sabre, le prît et le conduisit à Mohammad. Celuici , campé deux lieues en arrière , reçut son ancien mattre avec ce respect exagéré si familier aux Turhs et cette sensibilité que sait feindre la perfidie. Il hii donna une tente magnifique , recommanda qu'on en prît le plus grand soin, se dit mille fois son esclave baisant la poussière de se^pieds; mais le troisième jour tt spectacle se termina par la mort d'Ali-bek , due , selon les uns , aux suites de sa blessure , selon les autres au poison : le5z deux cas sont n également probables , qu'on n'en peut rien décider.
Ainsi se termina la carrière de cet homme , qui , poidant quelque temps, avait fixé l'attention de FEurope , et donçé à bien des politiques l'espérance
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d'une grande révolution. On ne peut nier qu'il n'ait été un homme extraordinaire; mais l'on s'en fait une idée exagérée, quand on le met dans la classe des grands hommes : ce que racontent de lui des témoins dignes de foi , prouve que s'il eut le germe des grandes qualités, le défaut de culture les empêcha de prendre ce développement qui en fait de grandes vertus. Passons sur sa crédulité en astrologie, qui détermina plus souvent ses actions que des motifs réfléchis. Passons aussi sur ses trahisons, ses parjures, l'assassinat même de ses bienfaiteurs \ par lesquels il acquit ou maintint sa puissance. Sans doute, la morale d'une société anarchiqueest moins sévère que celle d'une société paisible; mais en jugeant les ambitieux par leurs propres principes, on trouvera qu'Ali-bek a mal connu ou mal suivi son plan d'agrandissement, et qu'il a lui-même préparé sa perte. On a droit surtout de lui reprocher trois fautes : l"* cette imprudente passion de conquêtes, qui épuisa sans lÊruit ses revenus et ses forces , et lui fit négliger l'administration intérieure de son propre pays ; a* le repos précoce auquel il se livra, ne fusant plus rien que par ses lieutenants, ce qui diminua parmi les Mamlouks le respect qu'on avait pour lui , et enhardit les esprits à la révolte; 3* «afin les richesses excessives qu'il entassa sur la tête de son ftvori , et qui lui procurèrent le crédit dont il abusa. En supposant Mohammad vertueux, Ali ne devait-il pas ^craindre la séduction des adulateurs, qui en tout pays se rassemblent autour de l'opulence? Cependant il £aiut admirer dans Ali-bdL une qualité qui le distingue de la foule des tyrans qui ont gouverné l'Egypte : si les vices d'unemauvaise éducation l'empêdièrent de connaître la vraie gloire, il est du moins constant qu'il en eut le désir, et ce désir ne fut jamais celui des âmes vulgaires. Il ne lui manqua que d'être approché par des hommes qui en connussent les routes; et parmi ceux qui commandent, il en est peu dont on puisse faire cet étoge.
Je ne puis passer sous silence une observation que j'ai entendu faire au Kaire. Ceux des négociants européens qui ont vu le règne d'Ali-beft et sa ruine, après avoir vanté la bonté de son administration, son zèle pour la justice et sa bienveillance pour les Francs, ajoutent avec surprise que le peuple ne le regretta point; ils en prennent occasion de répéter ces reproches d'inconstance et d'ingratitude qu'on a coutume de faire au peuple : mais en examinant tous les accessoires, ce fait ne m'a pas paru si bizarre qu'il en a l'apparence. En Egypte, comme en tous pays , les jugements du peuple sont
> Tel que Sâléh-bek.
ÉTAT POLITIQUE
dictés par l'intérêt de sa subsistance; c'est selon que ses gouverneurs la lui rendent aisée ou difficile, qu'il les aime ou les hait, les blâme ou les approuve : et cette manière de juger ne peut être ni aveugle ni injuste. En vain lui diront-ils que l'honneur de l'empire, la gloire de la nation, l'encouragement du commerce et des beaux-arts , exigent telle ou telle opération. Le besoin de vivre doit passer avant tout; et quand la multitude manque de pain, elle a du moins le droit de refuser sa reconnaissance et son admiration. Qu'importait au peuple d'Egypte qu'Ali-bekconqutt le Saïd,la Mekke et la Syrie, si ses conquêtes ne rendaient pas son sort meilleur .ï> Et il en devint pire; car ces guerres aggravèrent les contributions par leurs frais. La seule expédition de la Mekke coûta 26 millions de France. Les sorties de blé qu'occasionnèrent les armées , jointes au monopole de quelques négociants en faveur, causèrent une famine qui désola le pays pendant tout le cours de 1770 et 1771. Or, quand les habitants du Kaire et les paysans des villages mouraient de faim, avaient -ils tort de murmurer contre Ali-bek, avaient-ils tort de condamner le commerce de l'Inde, si tous ses avantages devaient se concentrer en quelques mains ? Quand Ali dépensait 225,000 livres pour Tinutile poignée d'un kawfjar^', si les joailliers vantaient sa magnificence, le peuple n'avait- il pas le droit de détester son luxe? Cette libéralité ^ue ses courtisans appelaient vertu, le peuple, aux dépens de qui elle s'exerçait , n Vait-il pas raison de l'appeler vice? Était-ce un mérite à cet homme de prodiguer un or qui ne lui coûtait rien ? Était-ce une justice de satisfaire, aux dépens du public, ses affections ou ses obligations particulières, comme il fit avec son panetier *? On ne peut le nier, la plupart des actions d'Ali -bek offrent bien moins les principes généreux de la justice et de l'humanité que les motifs d'une ambition et d'une vanité personnelles. L'Egypte n'était à ses yeux qu'un domaine, et le peuple un troupeau dont il pouvait disposer à son gré. Doit-on s'étonner après cela si les hommes qu'il traita en maître impérieux, l'ont jugé en mercenaires mécontents?
* Poignard qn^on porte à la ceinture.
* ÂU-bek pariant pour un exil ( car U fût exUé JuBqu*à trois fois ), était campé prés du Kaire, ayant un délai de 24 heures pour payer ses dettes : un nommé Hasan, Janissaire, à qui il devait 600 sequins (3,760 liv. ), vint le trouver. Ali croyant qu*il demandait son argent, commença des*excuser; mais Hasan tirant 600 antres sequins, lui dit : Tu es dans le mallieur, prends encore ceux-ci. Ali, confondu de cette générosité, Jura, par la tête du prophète, que s'U revenait, il ferait à cet homme une fortune sans exemple. En effet, & son retour, 11 le créa son fournisseur général des vivres ; et quoiqu'on TaverUt des concussions scandaleuses de Hasan , Jamais U ne les réprima.