‹ Œuvres complètes de VolneyChapitre 72 sur 230 · CHAPITRE in · texte numérisé non relu

CHAPITRE in

Des peuples agricole» de la Syrie.

SI

Des ÂnsÂrié.

Le premier peuple agricole qu'il faut distinguer dans la Syrie du reste de ses habitants, est celui que l'on appelle dans le pays du nom pluriel ^AnsArié, rendu sur les cartes de Delisle par celui à'Ensyriens, et sur celles de d'Anville par celui de Nassaris. Le terrain qu'occupent ces Ansàtié, est la chaîne de montagnes qui s'étend depuis Antàhié jusqu'au ruisseau dit Naàr-el^-Kebir, ou ia grande rivière. Leur origine est un fait historique peu connu , et cependant assez instructif. Je vais le rapporter tel que le cite un écrivain qui a puisé aux sources primitives '.

« L'an des Grecs 1202 (c'est-à-dire, 891 de J. C. ) , « il y avait dans les environs de Koufa, au village « de Nasar, un vieillard que ses jednes, ses priè- « res assidues et sa pauvreté disaient passer pour « un saint : plusieurs gens du peuple s'étant décla- « rés ses partisans, il choisit parmi eux 12 sujets « pour répandre sa doctrine. Mais le oommandaot « du lieu, alarmé de ses mouvements, fit saisir le « vieillard, et le fit mettre en prison. Dans ce re- « vers, son état toucha une fille esclave du geôlier,

après avoir voyagé , pour affaires de commerce , dans la Perse et le Malabar, ont formé des raisonnements sur la diversité des religions qu'ils ont vues , et en ont déduit cette tolénnee générale. L'un d'eux , nommé Ahel-el-Ouaheb , s'était fonoé dans le Na^Jd un état indépendant dès 1700 : le second, appelé Mekrdmi , chaik de Na4ierén , avait adopté les mêmes opinions, et par sa valeur U s'était élevé à une assez grande puissance dans ces contrées. Ces deux exemples me rendent encore plus probable une conjecture que J'avais d^à formée, que rien n'est plus fadle que d'opérer une grande révohitioB poUttque et reUgieuse dans l'Asie.

* Aasemani, Bibliothèque orientale.

DE LA SYRIE

« et eUe se proposa de le délivrer. Il s*en présenta « bientôt une occasion qu'elle ne manqua pas de a saisir. Un jour que le geôlier s'était couché ivre, « et dormait d*un profond sommeil, elle prit tout « doucement les clefs qu'il tenait sous son oreiller, « et après avoir ouvert la porte au vieillard, elle « vint les remettre en place, sans que son maître « s'en aperçût : le lendemain, lorsque le geôlier « vint pour visiter son prisonnier , il fut d'autant < plus étonné de trouver le lieu vide, qu'il ne vit

• aucune trace de violence. Il crut alors que le vieil- « lard avait été délivré par un ange, et il s'empressa « de répandre ce bruit, pour éviter la répréhension

• qu'il méritait. De son côté, le vieillard raconta « la même chose à ses disciples, et il se livra plus « que jamais à la prédication de ses idées. Il écri-

• vit même un livre dans lequel on lit entre autres

• choses : Mai un tel, du village de Nasar, J'ai vu « Ckrist,çui estlaparoledeI>ieu,qtâestAhmad,

• fils de Mahammad, fils de Hanafa, de la race « (fAli, qui est aussi Gabriel; et il m'a dit : Tu « es celui qui lU (avec intelligence ) ; tu es l'homme n quieSt vrai; tu es le chameau qui préserve les

• fidèles de la colère; tu es la bête de charge qui « porte lewrftxrdeau; tu esl'esprU{s€Umt), et Jean,

• fiUdeZacharie. Va, et précheaux hommes qu'ils « fassent quatre génuflexions en priant ; à savoir, « deux aivant le lever du soleil, et deux avant son « coucher, en tournant le visage vers Jérusalem; « et qu'ils disent trois fi>is : Dieu tout^puissant, « Dieu Ms-haut, Dieu très-grand; qu'ils n'obser- « vent plus que la deuxième et troisième fête; « quils ne jeûnent que deux jours par an; qu'ils

• nese lavent point le prépuce, et qu'ils ne boivent « pointdebière,maisckivintantqu'ilsenvoudront; « enfin, qu'ils s'abstiennent de la chair des bêtes « carnassières. Ce vieillard étant passé en Syrie , « répandit ces opinions chez les gens de la campa- « gne et du peuple, qui le crurent en foule ; et après « quelqpjes années, il s'évada, sans qu'on ait su ce « qu'il devint. »

Telle fîit l'origine de ces Ânsàrié, qui se trouvèrent, pour la plupart, être des habitants de ces montagnes dont nous avons parlé. Un peu plus d'un siècle après cette époque, les croisés portant la guerre dans ces cantons , et marchant de Marra par l'Oronte vers le Liban, rencontrèrent de tes Nasiréens, dont ils tuèrent un grand nombre. Guillaume de Tyr ' , qui rapporte ce fait , les con* fond avec les assassins, et peut-être ont-ils eu des traits communs. Quant à ce qu'il ajoute, que le tenne assassins avait cours chez les Francs comme chez

■ LIT. XX, ehap. ao

VOLXEr.

les Arabes, sans pouvoir en expliquer l'origine, il est facile d'en résoudre le problème. Dans l'usage vulgaire de la langue arabe, hassàsin « signifie desvoleursdenuU, des gensqui tuent enguet^pens; on emploie ce terme encore aujourd'hui dans ce sens au Kaire et dans la Syrie : par cette raison il convint aux %àténiens, qui tuaient par surprise; les croisés, qui le trouvèrent en Syrie au moment que cette secte faisait le plus de bruit, durent en adopter l'usage. Ce qu'ils ont raconté du vieux de la montagne, est une mauvaise traduction de la phrase chaik-el-cffebal, qu'il faut expliquer seigneur des montagnes: et par là, les Arabes ont désigné le chef des bàtétUens, dont le siège principal était à l'orient du Kourdestan, dans les montar/nes de l'ancienne Médie.

Les Ansàrié sont, comme je l'ai dit, divisés eh plusieurs peuplades ou sectes; on y distingue les Chamsié, ou adorateurs du soleil; les Aelbié, ou adorateurs du chien; et les Quadmousîé, (]u*on assure rendre un culte particulier à l'organe qui ,i|ans les femmes correspond à Priape*. Kic]>uhr, ^•èqui l'on a fait les mêmes récits qu'à moi, n'a pu les eroire^ parce que, dit-il, il n'est pas probable que des hommes se dégradent à ce point; mais cette manière de raisonner est démentie , et par l'histoire de tous les peuples, qui prouve que l'esprit humain est capable des écarts les plus extravagants , et même par l'état actuel de la plupart des pays, et surtout de ceux de l'Orient, où Ton trouve un degré d'ignorance et de crédulité propre à recevoir ce qu'il y a de plus absurde. Les cultes bizarres dont nous parlons sont d'autant plus croyables chez les Ansàrié, qu'ils paraissent s'y être conservés par une transmission continue des siècles anciens où ils régnèrent. Les historiens ^ remarquent que malgré le voisinage d'Antioche , le christianisme ne pénétra qu'avec la plus grande peine dans ces cantons; il y comptait peu de prosélytes, même après le règne de Julien : de là jusqtl*à l'invasion des Arabes, il eut peu le temps de s'établir; car il n'en est pas toujours des révolutions d'opinions dans les campagnes comme dans les villes : dans celles-ci , la communication facile et continue répand plus promptement les idées, et décide en peu de temps de leur sort par une chute ou un triomphe marqué. Les progrès

" La racine Hats, par un /T majeure, signifie taer , assa.siner, écouter pour surprendre; mais le composé hai$4$ manque dans GoUus.

> On assure qu'Us ont des assemblées nocturnes, où apn-A quelques lectures ils éteignent la lumière, et ie mêlent comiifr les anciens gnosUques.

3 Oriens Chritt. tom. II, pag. OflO

que cette religion put faire chez ces montagnards grossiers, ne servirent qu'à aplanir les routes au mahométisme, plus analogue à leurs goûts; et il résulta des dogmes anciens et modernes , un mélange informe auquel le vieillard de Na^ar dut son succès. Cent cinquanteans aprèslui, Mohammadrd" DwBTzi ayant à son tour fait une sectes les ^i»drU n*en admirent point le principal article , qui était la divinité du haJlife Hahem : par cette raison, ils sont demeurés distincts des Druzes, quoiqu'ils aient d'ailleurs divers traits de ressemblance avec aux. Plusieurs des Ansàrié croient à la métempsycose; d'autres rejettent l'immortalité de l'âme; et en général, dans l'anarchie civile et religieuse, dans l'ignorance et la grossièreté qui régnent chez eux, ces paysans se font telles idées qu'ils jugent à propos, et suivent la secte qui leur platt, ou n'en suivent point du tout.

Leur pays est divisé en trois districts principaux, tenus à ferme par des chefs appelés moqaddandm. Ils reportent leur tribut au pacha de Tripoh, dont ils reçoivent leur titre diaque année. Leurs moa

ÉTAT POLITIQUE

tagnes sont communément moins escarpées qa^^ne tarda pas à rallier ses partisans et à en aug-

celles du Liban; elles sont en conséquence plus propres à la culture ; mais aussi elles sont plus ouvertes aux Turks ; et c'est par cette raison sans doute qu'avec une plus grande fécondité en grains , en tabac à fîimer , en vignes et en olives , elles sont cependant moins peuplées que celles de leur voisins les Maronites et les Druzes , dont il faut nous occuper.

Des Maronites.

Entre les Ànsârié au nord , et les Druzes au midi , habite un petit peuple connu dès longtemps sous le nom de Maouàmé, ou Maronites, Leur origine première, et la nuance qui les distingue des LcUins, dont ils suivent la communion, ont été longuement discutées par des écrivains ecclésiastiques; ce qu'il y a de plus clair et de plus intéressant dans ces questions , peut se réduire à ce qui suit.

Sur la fin du sixième siècle de l'église, lorsque l'esprit érémitique était encore dans Ja ferveur de la nouveauté, vivait sur les bords de VOronte un nommé Màrovn, qui par ses jeûnes, sa vie solitaire et ses austérités, s'attira la considération du peuple d'alentour. Il paratt que dans les querelles qui déjà régnaient entre Rome et Constantinople , il employa son crédit en faveur des Occidentaux. Sa mort, loin de refiroidir ses partisans, donna sine nouvelle force à leur zèle; le bruit se répandit

qu'il se faisait des miracles près de son corps : et sur ce bruit, il s'assembla de Kinesrin, ^Àwàsem et autres lieux, des gens qui lui dressèrent, dans Hama, une chapelle et un tombeau; bientôt même il s'y forma un couvent qui prit une grande célébrité dans toute cette partie de la Syrie. Cependant les querelles des deux métropoles s'échauffèrent, et tout l'empire partagea les <fissensionsdes prêtres et des princes. Les affaires en étaient à ce point, lorsquesur la fin du septième siècle, on moine du couvent de Hama, nommé Jean le Marmile, parvint, par son talent pour la prédication, à se faire considérer comme un de plus fermes appuis de la cause des LaUnscia partisans du pape. Leurs adversaires, les partisans de Tempereur, nommés par cette raison melhUes, c'est-à-dire reyaUstet, faisaient alors de grands progrès dans le Liban. Pour s'y opposer avec succès, les Latins résolnrent d'y envoyer Jean le Maronite; en conséquence, ils le présentèrent à l'agent du pape, à Antioche, lequel, après l'avoir sacré évéque de mébaU, renvoya priScher dans ces contrées. Jean

menter le nombre; mais traversé par les intrigues et même par les attaques ouvertes des melkttes, il jugea nécessaire d'opposer la force à la force ; il rassembla tous les Latins, et il s'établit avec eax dans le Liban, oi!k ils formèrent une société mdépendante pour l'état civil comme pour l'état ri^ligieux. C'est ce qu'indique un historien du Bas- Empire s ^tt ces termes : « L'an 8 de Gonstan- «tin Pogonat (676 de J. C), les mardcAîes « s'étant attroupés, s'emparèrent du Liban, qui a devint le refoge des vagabonds, des esclaves et « de toute sorte de gens. Ils s'y renforcèrent au « point, qu'ils arrêtèrent les progrès des Arabes, « et qu'ils contraignirent le kalife Moâouia à de- « mander aux Grecs une trêve de 80 ans, sous <« l'obligation d'un tribut de 60 chevaux de race* a de 100 esclaves , et de 10,000 pièces d'or. »

Le nom de mardaltes qu'emploie Ici l'auteur, est un terme syriaque qui signifie rebelle, et par son opposition à melkite ou royaliste, il prouve à la fois que le syriaque était encore usité à cette époque, et que le schisme qui déchirait l'empire était autant civil que religieux. D'ailleurs, il paratt que l'origine de ces deux factions et l'existence d'une insurrection dans ces contrées, sont antérieures à l'époque alléguée; car dès les premiers temps du mahométisme ( 692 de J. C. )i on fait mention de deux petits princes particuliers, dont l'un, nommé Yousef commandait à I^febaii;

» Codrenus.

DE LA SYRIE

et Faatre, nommé hesr^u, gouvernait Tintérieur du pays, qui prit de lui le nom de Kesraouàn. On en cite encore après eux un autre qui ût une expéditioB coDlre Jérusalem y et qui mourut très-âgé à BeskoiUa s où il faisait sa résidence. Ainsi, dès avant GcNEistantin Pogonat, ces montagnes étaient devenues Tasile des mécmUenis ou des t*6* beiles, qui fuyaient l'intolérance des empereurs el de tours agents. Ce fut sans doute par cette raison, et par une analogie d'opinions, que Jean et ses disciples s*y réfugièrent; et ce fiit par Tasœndant qju'iis y prirent, ou qu'ih y avaient déjà, que toute la nation se donna le nom de Maronites , qui n'était point injurieux comme celui de mar-daUes. Quoi qu'il en soit, Jean ayant établi chez ets montagnards un ordre régulier et militaire, leur ayant donné des armes et des chefs, ils employèrent leur liberté à combattre les ennemis coHinMHts de l'empire et de leur petit état; bientôt ils se rendirent madtres de presque toutes les montagnes jusqu'à Jérusalem. Le schisme qui arriva chez les musulmans à cette époque, faicilita leurs succès : Moâouia, révolté à Damas contre AU, ka* life à Koufa, se vit obligé, pour n'avoir pas deux guerres ensemble, de faire (en G78) un traité onéreux avec les Grecs. Sept ans après, Abd-el- Malek le renouvela avec Justinien II, en exigeant toutefois que l'empereur le délivrât des Maronites. Justinien eut l'imprudence d'y consentir, et il y a|outâ la lâcheté de faire assassiner leur chef par un envoyé que cet homme trop généreux avait reçu dans sa maison sous des auspices de paix. Après ce meurtre, cet agent employa la séduction et l'intrigue si heureusement, qu'il emmena 12,000 honmies du pays; ce qui laissa une libre carrière aux progrès des musulmans. Peu après, une autre persécution menaça les Maronites d'une ruine entière; car le même Justinien envoya contre eux des troupes, sous la conduite de Marcien et de Maurice, qui détruisirent le monastère de Hama , et y égorgèrent 500 moines. De là ils vinrent porter la guerrejusquedansle Kesraouàn ; mais heureusement que sur ces entrefaites Justinien fut déposé, à la veille de faire exécuter un massacre général dans Constantinople; et les Maronites, autorisés par son successeur, ayant attaqué Maurice, taillèrent son armé^ en pièces dans un combat où il périt lui-même. Depuis cette époque, on les perd de vue jusqu'à l'invasion dies croisés , avec qui ils eurent tantôt des alliances et tantôt des démêlés : dans cet intervalle, qui fut de plus de trois siècles, une partie de leurs ' yUISfl» do KMraoïiâB.

possessions leur échappa , et ils furent restreints , vers le Liban , aux bornes actuelles ; sans doute même ils payèrent des tributs lorsqu'il se trouva des gouverneurs arabes ou turkmans assez forts pour les exiger. Ils étaient dans ce cas vis-à-vis du kalifo d'Egypte Hakem'b'amr-eUah , lorsque vers l'an 1014 il céda leur côte à un prince turkman d'Alep. Deux cents ans après, SelahreirDin ayant diassé les Européens de ces cantons , il fallut plier souS sa puissance , et acheter la paix par des contributions. Ce fut alors, c'est-à-dire vers l'an 1215, que les Maronites effectuèrent avec Rome une réunion dont ils n'avaient jamais été éloignés , et qui subsiste encore. Guillaume de Tyr, qui rapporte le fait, observe qu'ils avaient 40,000 hommes en état de porter les armes. Leur état, assez paisible sous les Mamiouks, fut troublé par Sélim II; mais ce prince, occupé par de plus grands soins, ne se donna pas la peine de les assujettir. Cette négligence les enhardit; et de concert avec les Druzes et leur émir, le célèbre Fakr-el-Din, ils ipiétèrent de jour en jour sur les Ottomans : [is ces mouvements eurent une issue malheureuse; car Amurat III ayant envoyé eontre eux Ibrahim, pacha du Kaire, ce général les réduisit en 1588 à l'obéissance, et les soumit à un tribut annuel qu'ils payent encore.

Depuis ce temps, les pachas, jaloux d'étendre leur autorité et leurs rapines, ont souvent tenté d'introduire dans les montagnes des Maronites leurs garnisons et leurs agas; mais . toujours repoussés , ils ont été forcés de s'en tenir à la premièro capitulation. La sujétion des Maronites se borne donc à payer un tribut au pacha de Tripoli , dont leur pays relève; chaque année il en donne la ferme à un ou plusieurs cAoiAs s c'est-à-dire à des notables, qui en font la répartition par districts et par villages. Cet impôt est assis presque en entier sur les mûriers et les vignes , qui sont les principaux et presque les seuls objets de culture. Il varie en plus et en moins, selon la résistance que l'on peut opposer au pacha. Il y a aussi des douanes établies aux bords maritimes , tels que DjebaUet Bàtroun; mais cet objet n'est pas considérable.

La forme du gouvernement n'est point fondée sur des conventions expresses , mais seulement sur "les usages et les coutumes. Cet inconvénient eût eu sans doute dès longtemps de fâcheux effets, s'ils n'eussent été prévenus par plusieurs circonstances heureuses. La première est la religion, qui mettant une barrière insurmontable entre les Maro-

' Dans les montagnes , le mot chaik signifie proprement un notable, un seigneur campagnard.

nites et les musulmans, a empêché les ambitieux de se liguer avec les étrangers pour asservir leur nation. La deuxième est la nature du pays, qui offrant partout de grandes défenses, a donné à chaque village, et presque à chaque famille, le moyen de résister par ses propres forces, et par conséquent d'arrêter Textension d'un seul pouvoir. Enfin Ton doit compter pour une troisième raison, la faiblesse même de cette société, qui depuis son origine, environnée d'ennemis puissants , n'a pu leur résister qu'en maintenant l'union entre ses membres; et cette union n'a lieu, comme l'on sait, qu'autant qu'ils s'abstiennent de l'oppression les uns des autres, et qu'ils jouissent réciproquement de la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés. C'est ainsi que le gouvernement s'est maintenu de lui-même dans un équilibre naturel , et que les mœurs tenant lieu de lois , les Maronites ont été préservés jusqu'à ce jour de l'oppression du despotisme et des désordres de l'anarchie. On peut considérer la nation comme partagée en deux classes, lepeiqde et les chaiks. Par ce mot

ÉTAT POLITIQUE

homme assassiné doit le venger. Par une habitude fondée sur la défiance et l'état politique du pays , tous les hommes , chaiks ou paysans , mandent sans cesse armés du fusil et du poignard : c'^t peutêtre un inconvénient; mais il en résulte cet avantage , qu'ils ne sont pas novices à l'usage des amaes dans les circonstances nécessaires , telles que la défense de leur pays contre les Turcs. Gomme le pays n'entretient point de troupes régulières, ehacun est obligé de marcher lorsqu'il y a guerre; et si cette milice était bien conduite, elle vaudrait mieux que bien des troupes d'Europe. Les recensements que l'on a eu occasion de fahre dans les dernières années, portent à 85,000 le nombre des honunes en état de manier le fusil. Dans les rapports ordinaires, ce nombre supposerait une population totale d'environ 105,000, âmes. Si l'on y ajoute un nombre de prêtres, de moines et de religieuses, répartis dans plus de 200 couvents; plus, le peuple des villes maritimes, telles que Djebail, Bâtroun, etc. l'on pourra porter le tout à 115,000 âmes.

on entend les plus notables des habitants, à qJi^ Cette quantité, comparée à la surface du pays ,

l'ancienneté de leurs familles et l'aisance de leur fortune donnent un état plus distingué que celui de la foule. Tous vivent répandus dans les montagnes par villages, par hameaux, même par maisons isolées; ce qui n'a pas lieu dans la plaine. La nation entière est agricole; chacun fait valoir de ses mains le petit domaine qu'il possède ou qu'il tient à ferme. Les chaiks même vivent ainsi , et ils ne se distinguent du peuple (|ue par une mauvaise pelisse, un cheval, et quelques légers avantages dans la nourriture et le logement : tous vivent frugalement, sans beaucoup de jouissances, mais aussi sans beaucoup de privations, attendu qu1ls connaissent peu d'objets de luxe. En général , la nation est pauvre, mais personne n'y manque du nécessaire ; et si l'on y voit des mendiants , ils viennent plutôt des villes de la côte que du pays même. La propriété y est aussi sacrée qu'en Europe , et l'on n'y voit point ces spoliations ni ces avanies si fréquentes chez les Turks. On voyage de nuit et de jour avec une sécurité inconnue dans le reste de l'empire. L'étranger y trouve l'hospitalité comme chez les Arabes; cependant l'on observe que les Maronites sont moins généreux , et qu'ils ont un' peu le défaut de la lésine. Conformément aux principes du christianisme, ils n'ont qu'une femme, qu'ils épousent souvent sans l'avoir vue, toujours sans l'avoir fréquentée. Contre les préceptes de cette même religion , ils ont admis ou conservé l'usage arabe du talion, et le plus proche parent de tout

qui est d'environ 150 lieues carrées , donne 760 habitants par lieue carrée; ce qui ne laisse pas d'être considérable, attendu qu'une "grande partie du Liban est composée de rochers incultivables, et que le terrain, même aux lieux cultivés, est rude et peu fertile.

Pour la religion , les Maronites dépendent de Rome. En reconnaissant la suprématie du pape, leur clergé a continué, comme par le passé, d'élire un chef qui a le titre de hatraq ou patriarche d*Antioche. Leurs prêtres se marient comme aux premiers temps de l'église; mais leur femme doit être vierge et non veuve, et ils ne peuvent passer à de secondes noces. Ils célèbrent la messe en syriaque , dont la plupart ne comprennent pas un mot. L'évangile seul se lit à haute voix en arabe, afin que le peuple l'entende. La oonununion se pratique sous les deux espèces. L'hostie est un petit pain rond , non levé, épais du doigt, et un peu plus large qu'un écu de six livres. Le dessus porte un cachet qui est la portion du célébrant. Le reste se coupe en petits morceaux, que le prêtre met dans le calice avec le vin, et qu'il administre à chaque personne, au moyen d'une cuiller qui sert à tout le monde. Ces prêtres n'ont point, comme parmi nous, de bénéfices ou de rentes assignées; mais ils vivent en partie du produit de leurs messes, des dons de leurs auditeurs, et du travail de leurs mains. Les uns exercent des métiers; d'autres cultivent un petit domaine; tous s'occupent

DE LA SYRIE

pour le soutien de leur famille et Tédification de leur troupeau. Ils sont un peu dédommagés de leur détresse par la considération dont ils jouissent; ils en éprouvent à chaque instant des effets flatteurs pour la vanité : quiconque les aborde, pauvre ou riche, grand ou petit, s*empressede leur baiser la main : ils n*oublient pas de la présenter; et ib ne voient pas avec plaisir les Européens 8*abstenir de cette marque de respect, qui répu<;ne à nos moeurs, mais qui ne coûte rien aux naturels, accoutumés dès Tenfance à la prodiguer. Du reste, les cérénwnies de la religion ne sont pas pratiquées en Europe avec plus de publicité et de liberté que dans le Kesraauân. Chaque village a sa chapelle, son desservant, et chaque chapelle a sa cloche; chose inouïe dans le reste de la Turkie. Les IMaronites en tirent vanité; et pour s'assurer la durée de ces franchises, ils ne permettent a aucun musnlman dliabiter parmi eux. Ils s*arrogeiit aussi le privilège de porter le turban vert, qui, hors de leurs limites, coûterait la vie à un chrétien.

Lltalie ne compte pas plus d'évéques que ce petit canton de la Syrie; ils y ont conservé la modestie de leur état primitif : on en rencontre souvent dans les routes , montés sur une mule, suivis d'un seul sacristain. La plupart vivent dans les couvents, où ils sont vêtus et nourris comme les simples moines. Leur revenu le plus ordinaire ne passe pas ISOO livres; et dans ce pays, où tout est à bon marché , cette somme suffit pour leur procurer même Taisance. Ainsi que les prêtres , ils sont tirés de la classe des moines; leur titre, pour être élus, est communément une prééminence de savoir : elle n'est pas difGcile à acquérir, puisque le vulgaire des religieux et des prêtres ne connaît que le catéchisme et la Bible. Cependant il est remarquable que ces deux classes subalternes sont plus édifiantes par leurs mœurs et par leur conduite ; qu'an contraire les évêques et le patriarche, toujours livrés aux cabales et aux disputes de prééminence et de religion, ne cessent de répandre le scandale et le trouble dans le pays, sous prétexte d'exercer, selon l'ancien usage, la correction ecclésiastique : ils s'excommunient mutuellement eux et leurs adhérents; ils suspendent les prêtres, interdisent les moines, infligent des pénitences pu- Miqnes aux laïques; en un mot, ils ont conservé l'esprit brouillon et tracassier qui a été le fléau du Bas-Empire. La cour de Home, souvent importunée de leurs débats, tâche de les pacifier, pour maintenir en ces contrées le seul asile qu'y conserve sa puissance. Il y a quelque temps qu'elle fut obligée d'intervenir dans une afOiire singulière , dont le tableau

peut donner une idée de l'esprit des Maronites. Vers l'an 1755, il y avait dans le voisinage de la mission des jésuites, une fille maronite, nommée i/emllé, dont la vie extraordinaire commença de fixer l'attention du peuple. Elle jeûnait, elle portait le cilice, elle avait le don des larmes; en un mot , elle avait tout Tcxtcrieur des anciens ermites , et bientôt elle en eut la réputation. Tout le monde la regardait comme un modèle de piété, et plusieurs la réputèrent pour sainte : de là aux miracles le passage est court ; et bientôt en effet le bruit courut qu'elle faisait des miracles. Pour bien concevoir l'impression de ce bruit , il ne faut pas oublier que Fétat des esprits dans le Liban est presque le même qu'aux premiers siècles. Il n'y eut donc ni incrédules ni plaisants, pas même de dotUeurs, I/endîé profita de cet enthousiasme pour l'exécution de ses projets; et se modelant en apparence sur ses prédécesseurs dans la même carrière , elle désira d'être fondatrice d'un ordre nouveau. Le cœur humain a beau faire ; sous quelque forme qu'il déguise ses passions, elles sont toujours les mêmes : pour le conquérant comme pour le cénobite , c'est toujours également l'ambition du pouvoir; et l'orgueil de la prééminence se montre même dans l'excès de l'humilité. Pour bâtir le couvent, il fallait des fonds; la fondatrice sollicita la piété de ses partisans, et les aumônes abondèrent; elles furent telles , que l'on put élever en peu d'années deux vastes maisons en pierres de taille, dont la construction a dû coûter 40,000 écus. Le lieu, nommé le Kourkei, est un dos de colline au nord-ouest d^Antow-a^ dominant à l'ouest sur la mer, qui en est très-voisine, et découvrant au sud jusqu'à la rade de BcUraut, éloignée de 4 lieues. Le Kourket ne tarda pas de se peupler de moines et de religieuses. Le patriarche actuel fut le directeur général ; d'autres emplois, grands et petits, furent conférés à divers prêtres ou candidats, que l'on établit dans l'une des maisons. Tout réussissait à souhait : il est vrai qu'il mourait beaucoup de religieuses; mais on en rejetait la faute sur l'air, et il était difiQcile d'en imaginer la vraie cause. Il y avait près de vingt ans que Hendié régnait dans ce petit empire, quand un accident, impossible à prévoir, vint tout renverser. Dans des jours d'été , un commissionnaire venant de Damas à Bairout , fut surpris par la nuit près de ce couvent : les portes étaient fermées, l'heure indue; il ne voulut rien troubler; et content d'avoir pour lit un monceau de paille, il se coucha dans la cour extérieure en attendant le jour. Il y dormait depuis quelques heures, lorsqu'un bruit clandestin des portes et de verrous vint l'éveiller^

De cette porte, sortirent trois femmes qui tenaient en main des pioches et des pelles ; deux hommes les suivaient, portant un long paquet blanc, qui paraissait fort lourd. La troupe s'achemina vers un terrain voisin plein de pierres et de décombres. Là les hommes déposèrent leur fardeau, creusèrent un trou où ils le mirent, recouvrirent le trou de terre qu'ils foulèrent, et après cette opération , rentrèrent avec les femmes qui les suivirent. Des hommes avec des religieuses, une sortie faite de nuit avec mystère, un paquet déposé dans un trou cadié, tout cela donna à penser au voyageur. La surprise l'avait d'abord retenu en silence; bieoitôt les réflexions flrent naître l'inquiétude et la peur, et il se déroba dès l'aube du jour pour se rendre à Bairout. Il connaissait dans la ville un marchand qui depuis quelques mois avait placé ses deux filles au Kourket, avec une dot de 10,000 livres. Il alla le trouver hésitant encore, et cependant brûlant d'impatience de raconter son aventure. L'on s'assit jambes croisées, Ton alluma la longue pipe, et Ton prit le café. Le marchand fait des questions sur le voyage ; l'homme répond qu'il a passé la nuit près du Kourket. On demande des détails, il en donne; enfin il s'épanche, et con^e ce qu'il a vu à l'oreille de son hôte. Les premiers n^ots étonnent celui-ci; le paquet en terre l'inquiète; bientôt la réflexion vient Talarmer. U sait qu'une de ses fille est malade; il obsei^e qu*il meurt beaucoup de religieuses. Ces pensées le tourmentent; il n'ose admettre des soupçons trop graves , et il ne peut les rejeter. Il monte à cheval avec un ami; ils vont ensemble au couvent; ils demandent avoir les deux novices : elles sont malades. Le ms^chand insiste, et veut qu'on les apporte; on le refuse avec humeur: il s'opiniâtre; on s'obstine : alors ses soupçons se tournent en eertitade. Il part le désespoir dans le cœur, et va trouver à Dair-el- Qamar, Saad, kiâya' du prince Yousef, commandant de la montagne. Il lui expose le fait et tous ses accessoires. Le kiâya en est frappé; il lui donne des cavaliers et un ordre d'ouvrir de gré ou de force ; le qâdi se joint au marchand, et l'affaire devient juridique : d'abord l'on fouille la terrç, et l'on trouve que le paquet déposé est un corps mort, que Finfortuné père reconnaît pour sa fille cadette; on pénètre dans le couvent, et l'on trouve l*autre en prison et près d'expirer. Elle révéla des abominations qui firent frémir, et dont elle allait , comme sa sœur, devenir la victime. On saisit la sainte, qui soutint son rôle avec constance; l'on actionna les prêtres et le patriarche. Ses ennemis se réunirent * Pîom en ministres des peUts princes.

ÉTAT POLITIQUE

pour le perdre et profiter de sa dépouille : il fut suspendu, déposé. L'afEaire a été porté en 1776 à Rome; h propagande a informé, et l'on a découvert des infamies de libertinage et des horreurs de cruauté. U a été constaté que Hendié faisait périr ses religieuses, tantôt pour profiter de leurs dépouilles, tantôt parce qu'elle les trouvait rebelles à ses volontés; que cette femme non-seulement communiait, mais même consacrait et disait la messe; qu'elle avait sous son lit des trous par lesquels oo introduisait des parfums , au moment qu'elle prétendait avoir des extases et des visites du Salai- Esprit ; qu'elle avait une faction qui la prônait et publiait qu'elle était la mère de Dieu , revenue eo terre, et mille autres extravagances. Malgré cela, elle a conservé un parti assez puissant pour s'opposer à la rigueur du traitement qu'elle méritait : on l'a renfermée dans divers couvents, d'où elle s'est souvent évadée. En 1783, elle était à la Visitation d'Ântoura, et le frère de l'émir des Druzes voulait la délivrer. Grand nombre de personnes croient encore à sa sainteté; et sans l'accident du voyageur, ses ennemis actuels y croiraient de même. Que penser des réputations , s'il en est qui tiennent à si peu de chose?

Dans le petit espace qui compose le pays des Maronites, on compte plus de 20O couvents d'hommes ou de femmes. Leur règle est celle de Saint- Antoine; ils la pratiquent avec une exactitude qui rappelle les temps passés. Le vêtement des moines ?st une étoffe de laine brune et grossière, assez semblable à la robe des capucins. Leur nourriture ?st celle des paysa9s, avec cette exception, qu'ils ne mangent jamais de viande. Us ont des jeûnes fréquents , et de longues prières de jour et de nuit ; le reste de leur ^mps est employé à cultiver la terre, à briser les rochers pour former les murs des terrasses qui soutiennent les plants des vignes et des mûriers. Chaque couvent a un frère cordonnier, un frère tailleur, un frère tisserand, un frère boulanger; en un mot, un artiste de chaque métier aécessaire : on trouve presque toujours un couvent de fenunes à côté d'un couvent d'hommes; et cependant il est r^re d'entendre parler de scandales. Ces femmes elles-mêmes mènent une vie très-laborieuse; et cette activité est sans doute ce qui les garantit da l'ennui et des désordres qui accompagnent l'oisiveté : aussi, loin de nuire à la population , on peut dire que ces couvepts y ont contribué, en multipliant par la culture les denrées dans une proportion supérieure à leur qonsonunation. I^ plus remarquable des maisons des moines maronites , est Qoz-haié, à 6 heures à l'est de Tripoli.

DE LÀ SYRIE

2td

C'fst là q^^on exorcise , oomme aux premiers temps de réglise, les possédés du diable. Il s*en trouve eneore dans ces cantons : il y a peu d'années que nos D^odants de Tripoli en virent un qui exerça la patience et le savoir des religieux. Cet homme, sain à l'extérieur , avait des convulsions subites qui le fusaient entrer dans une fureur , tantôt sourde , et tantôt éclatante. Il déchirait , il mordait, il écuniail; sa phrase oïdinaire était : Le soleil est ma mère, kOêseMtuÂVadorer. On l'inonda d'ablutions, on le tourmenta de jeânes et de prières, et Ton parvint, dit-on, à chasser le diable; mais d'après ee qii'en rapportent des témoins éclairés, il paraît qoe ees possédés ne sont pas autre chose que des hommes frappés de folie, de manie et d'épiiepsie; et il est trèsHremarquable que le même mot arabe désigne à la fois Yépilepsie et VobsessUm >.

La cour de Rome , en s'affiliant les Maronites , leur a donné un hospice dans Rome, où ils peuvent envoyer plusieurs jeunes gens que l'on y élève gratuitement. U semblerait que ce moyen eût dû introduire parmi eux les arts et les idées de l'Europe; mais les sujeu de cette école , bornés à une éducation purement monastique, ne rapportent dans leur pays quel'italien, qui leur devient inutile, et un savoir théologique qui ne les conduit à rien ; aussi ne tardent-ils pas à rentrer dans la classe générale. Trois ou quatre missionnaires que les capucins de France entretiennent à Gâzir , à Tripoli et à Bairout, n'ont pas opéré plus de diangements dans les esprits. Leur travail consiste à prêcher dans leur église, à enseigner aux enfants le catédiisme , l'Imitation et les Psaumes , et à leur apprendre à lire et à écrire. Ci-devant les jésuites en avalent deux à leur maison d'Antoura; les lazaristes ont pris leur place et continué leur mission. L'avantage le plus solide qui ait résulté de ces travaux apostoliques, est que l'art d'écrire s'est rendu plus commun chez les Maronites , et qu'à ce titre, ils sont devenus dans ces cantons ce que sont les Coptes en Egypte, c'est-à-dire qu'ils se sont emparés de toutes les places d'écrivains , d'intendants et de kiâyas chez les Turks, et surtout chez les Druzes , leurs alliés et leurs voisins.

Des Dmics.

Les Dnaes ou Derouz, dont le nom fit quelque brait en Europe sur la fin du seizième siècle, sont un petit peuple qui, pour le genre de vie, la forme du gouvernement, la langue et les usages, ressemble

ilCatel et Kabat. U if est ici te Jota esiMignol.

infiniment aux Maronites. La religion forme leur principale différence. Longtemps celle des Druzes fut un problème ; mais enfin l'on a percé le mystère, et désormais l'on peut en rendre un compte assez précis, ainsi que de leur origine, à laquelle elle est liée. Pour en bien saisir l'histoire, il convient de reprendre les faits jusque dans leurs premières sources.

Vingt -trois ans après la mort de Mahomet, la querelle d*M, son gendre, et de Moàaiday gouverneur de Syrie, avait causé dans l'empire arabe un premier schisme qui subsiste encore : mais à le bien prendre, la scission ne portait que sur la puissance; et les musulmans, partagés d'avis sur les représentants du prophète, demeuraient d'accord sur les dogmes*. Ce ne fut que dans le siècle suivant que la lecture des livres grecs suscita parmi les Arabes un esprit de discussion et de controverse, jusqu'alors étranger à leur ignorance. Les effets en forent tels que l'on devait les attendre ; c'est-à-dire que raisonnant sur des matières qui n'étaient susceptibles d'aucune démonstration , et se guidant par les principes abstraits d'une logique inintelligible, ils se partagèrent en une foule d'.opinions et de sectes. Dans le même temps, la puissance civile tomba dans l'anarchie; et la religion, qui en tire les moyens de garder son unité , suivit son sort. Alors il arriva aux musulmans ce qu'avaient déjà éprouvé les chrétiens; les peufrfes qui avaient adopté le système de Mahomet, y joignirent leurs préjugés, et les anciennes idées répandues dans l'Asie se remontrèrent sous de nouvelles formes : on vit renaître diez les musulmans , et la métempsycose, et les transmigrations, et les

I La eaïue radicale de toate cette grande qaereUe lût TaversioD qja^Jfeha, femme de Mahomet, avait conçue oontn JU, h roccasloo, dit-OD, dHine infidéUté qa*il avait révélée aa prophète : elle ne put loi pardonner cette indiserétton; et après loi avoir donné trois fois rexdusion aa kaUfàt par ses Intrigues , voyant qu'il remportait à la quatrième, elle résolut de le perdre à force ouverte. Dans ce dessein, elle sooleva contre lui divers chefs des Arabes, et entre autres Amtnm, gouverneur d'Egypte, et Moéouia, goavemeur de Syrie. Ce dernier se flt proclamer *fl^/fe mcoMMur ou dans la vUIe de Damas. Ali , pour le déposséder , lui déclara la guerre; mais U nonchalance de sa conduite perditses affaires. Après quelques hostUités , où les avantages tarent balancés , H périt , à Roufa, par la main d'un assattin ou bAiémen. Ses partisans élurent à sa place son fils HoêtUn ; mais ce jeune homme, peu propre à des circonstances aussi épineuses que celles où ii se trouvait, ftil tué dans une rencontre par les partisans de Moàouia. Cette mort acheva de rendre les deux faoUons IrrécondllaWes. Leur haine devint une raison de ne j^us s'accorder sur les commentaires du Qôran. I^ docteurs des deux partis prirent plaisir à se contrarier, et dès lors se forma le partage des musulmans en deux sectw, qui se traitent rooluellement d'hérétiques. Les Turiis suivent celle qui vegarat Omar et Modouia oomme successeurs légiUmes du prpph^e^ Les Persans au conlralre sulveijl le parti d'AJi.

dettx principes du bien et du mal, et la résurrection au bout de 6,000 ans, telle que Tavait enseignée Zoroastre. Dans le désordre politique et religieux de rétat, chaque inspiré se fit apôtre, chef de secte : on en compta plus de 60, remarquables par le nombre de leurs partisans ; toutes différant sur quelques points de dogme, toutes s*inculpant d'hérésie et d'erreur. Les choses en étaient à ce point, lorsque dans le commencement du onzième siècle , TÉgypte devint le théâtre de Tun des plus bizarres spectacles que l'histoire offre en ce genre. Écoutons les écrivains originaux'. « L'an de l'hedjire « 386 (996 de J. C.)» dit el-Makîn, parvint au « trône d'Egypte, à Yùge de 11 ans, le troisième •f kalife de la race des Fâtmîtes, nommé Hakem- « b'amr-eUah, Ce prince fut l'un des plus extravau gants dont la mémoire des hommes ait gardé le « souvenir. D'abord il fit maudire dans les mos* (I quées les premiers kalifes , compagnons de Maho- (« met; puis il révoqua l'anathème : il força les juifs «• et les chrétiens d'abjurer leur culte; puis il leur •< permit de le reprendre. Il défendit de faire des « chaussures aux femmes, afin qu'elles ne pussent « sortir de leurs maisons. Pour se, désennuyer, il fit u brûler la moitié du Kaire , pendantque ses soldats » pillaient l'autre. Non content de ces fureurs, il in- » terdit le pèlerinage de la Mekke, le jeûne, les 5 «( prières. Enfin il porta la folie au point de vouloir «I se faire passer pour Dieu ; il fit dresser un registre « de ceux qui le reconnurent pour tel , et il s'en 'y trouva jusqu'au nombre de 16,000 : cette idée fut » appuyée par un faux prophète qui était alors venu « de la Perse en Egypte. Cet imposteur, nommé <( Mohammad-ben-Ismaél, enseignait qu'il était n inutile de pratiquer le jeûne, la prière, lacir- « concision, le pèlerinage , et d'observer les fêtes; « que les prohibitions du porc et du vin étaient ab- « surdes; que le mariage des frères, des sœurs, « des pères et des enfants était licite. Pour être « bien venu de Hakem, il soutint que ce kalife « était Dieu lui-même incamé ; et au lieu de son <« nom ffakem-b^anir-eUah , qui signifie goiwer- « narU par l'ordre de Dieu, il rap|)ela Hakem- « b^antr-eh, qui signifie gouvernant par son pro- « pre ordre. Par malheur pour le prophète , son « nouveau Dieu n'eut pas le pouvoir de le garantir « de la fureur de ses ennemis : ils le tuèrent dans « une émeute aux pieds même du kalife, qui peu a après fut aussi massacré sur le mont Moqattam, « où il entretenait, disait -il, commerce avec les «' anges. »

» EI-Makiu , lib. 1 , HUi. Arab,

ÉTAT POLITIQUE

La mort de ces deux chefs n'arrêta point les progrès de leurs opinions : un disciple de Mohammad-ben-Ismaël , nommé Hamza-ben-y^hmad, les répandit avec un zèle infatigable dans l'Egypte, dans la Palestine et sur la côte de Syrie , jusqu'à Sidonet Béryte. Il parait que ses prosélytes éprouvèrent le même sort que les Maronites, c'est-à* dire que persécutés par la communion régnante, ils se réfugièrent dans les montagnes du Liban, où ils pouvaient mieux se défendre; du moins est-il certain que peu après cette époque, on les y trouve établis et formant une société indépendante, comme leurs voisins. Il semblerait que la différence de leurs cultes eût dû les rendre ennemis; mais l'intérêt pressant de leur sûreté commune les força de se tolérer mutuellement; et depuis lors, ils se montrèrent presque toujours réunis, tantôt contre les croisés ou contre les sultans d'Aiep, tantôt contre les Mamlouks et les Ottomans. La .conquête de la Syrie par ces derniers ne changea point d'abord leur état. Sélim I , qui au retour de l'Egypte ne méditait pas moins que la conquête de l'Europe, ne daigna pas s'arriêter devant les rochers du Liban. Soliman II, son successeur, sans cesse occupé de guerres importantes, tantôt contre les chevaliers de Rhodes , les Persans ou l'Yemen, tantôt contre les Hongrois, les Allemands et Charles-Quint , Soliman II n'eut pas davantage le temps de songer aux Druzes. Ces distractions les enhardirent; et non contents de leur indépendance, ils descendirent souvent de leurs montagnes pour piller les sujets des Turks. Les pachas voulurent en vain réprimer leurs incursions : leurs troupes furent toujours battues ou repoussées. Ce ne fut qu'en 1688 qu'A murat III, fatigué des plaintes qu'on lui portait, résolut, à quelque prix que ce fût, de réduire ces rebelles , et eut le bonheur d'y réussir. Son général Ybrahim- pacha, parti du Kaire, attaqua les Druzes et les Maronites avec tant d'adresse ou de vigueur, qu'il parvint à les forcer dans leurs montagnes. La discorde survint parmi les chefs , et il en profita pour tirer une contribution de plus d'un million de piastres, et pour imposer un tribut qui a continué jusqu'à ce jour.

Il parait que cette expédition fut l'époque d'un changement dans la constitution même des Druzes. Jusqu'alors ils avaient vécu dans une sorte d'anarchie, sous le commandement de dvf ers chaiks ou seigneurs, La nation était surtout partagée en deux factions, que l'on retrouve chez tous les peuples arabes , et que Ton appelle parti Qaîsi^

DE LA SYRIE

et parti Yamàni^. Pour simplifier la régie, Ybrahtm voulut qn*il n'y eût qu*un seul chef qui fût responsable du tribut, et chargé de la police. Par la nature même de son emploi , cet agent ne tarda pas d'obtenir une grande prépondérance , et sous le nom de gouverneur, il devint presque le roi de la république; mais comme ce gouverneur fut tiié de la nation, il en résulta un effet ^ue les Turks n'avaient pas prévu et qui manqua de leur être funeste. Cet effet fut que le gouverneur rassemblant dans ses mains tous les pouvoirs de la nation, put donner à ses forces une direction onaDÎme qui en rendit l'action bien plus puissante. Elle fut naturellement tournée ctmtre les Turks, parée que les Druzes, en devenant leurs sajets, ne cessèrent pas d*étre leurs ennemis. Seulement ils furent obligés de prendre dans leurs attaques des détours qui sauvassent les apparences, et ils firent une guerre sourde, plus dangereuse peut-être qu'une guerre déclarée.

Ce fut alors, c'est-à-dire dans les premières années du dix-septième siècle, que la puissance des Druzes acquit son plus grand développement : elle le dut aux talents et à l'ambition du célèbre émir Fakrel'Din, vulgairement appelé Fakardtn, A peine ce prince se vit-il chef et gouverneur de la nation, qu'il appliqua tous ses soins à diminuer l'ascendant des Ottomans, à s'agrandir même à leurs dépens ; et il y ni t un art dont peu de commandants en Turquie ont offert l'exemple. D'abord il gagna la confiance de la Porte par toutes les démonstrations du dévouement et de la fidélité. Les Arabes infestaient la plaine de J^oZ&eAetlespays de Sour et d'Acre; il leur fit la guerre ,en délivra les habitants, et prépara ainsi les esprits à désirer son gouvernement. La ville de BcUrout était à sa bienséance , en ce qu'elle lui ouvrait une Gonununlcation avec les étrangers, et entre autres avec les Vénitiens, ennemis naturels desTurks. Fakr-elrDin se prévalut des malversations de Taga, et l'expulsa : il fit plus ; il sut se faire un mérite de eette hostilité auprès du divan , en payant un tribut plus considérable. Il en usa de la même manière à l'égaid de Saide , de Balbeh et de Sofia* ; enfin , dès 1613, il se vit maître du pays jusqu'à Adjaloun et Safad. Les pachas de Damas et de Tripoli ne voyaient pas d'un œil tranquille ces empiétements. Tantôt ils s'y opposaient à force ouverte, sans pouvoir arrêter /(tiAr-e/-Z)//t; tantôt ils essayaient de le perdre à la Porte par des instigations secrètes : mais

■ fla iiacUoiu se distioguent par la oouieur qu'elles affcc- U*oi à leon drapeaux; celui dc5 Qaliit c&t rouge, et a*lui de Ymmâm» Uaac

l'émir, qui y entretenait aussi des espions et des protecteurs, en éludait toujours l'effet. Cependant le divan finit par s'alarmer des progrès des Druzes, et fit les préparatifs d'une expédition capable de les écraser. Soit politique, soit frayeur, Fakr-el-Din ne juge% pas à propos d'attendre cet orage. 11 entretenait en Italie des relations, sur lesquelles il fondait de grandes espérances : il résolut d'aller luimême solliciter les secours qu'on lui promettait, persuadé que sa présence échaufferait le zèle de ses amis, pendant que son absence refroidirait la colère de ses ennemis ; en conséquence, il s'embarqua à Bairout, et après avoir remis les affaires dans les mains de son fils Ali, il se rendit à la cour des Médicis à Florence. L'arrivée d'un prince d'Orient en Italie ne manqua pas d'éveiller l'attention publique : l'on demanda quelle était sa nation, et l'on rechercha l'origine des Druzes, Les faits historiques et les caractères de religion se trouvèrent si équivoques, que l'on ne sut si Ton en devait &ire des musulmans ou des chrétiens. L'on se rappela les croisades, et Ton supposa qu'un peuple réfugié dans les montagnes et ennemi des naturels, devait être une race de croisés. Ce préjugé était trop favorable à Fakr-el'Din, pour qu'il le décréditât ; il eut l'adresse au contraire de réclamer de prétendues alliances avec la maison de Lorraine : il fut secondé par les missionnaires et les marchands, qui se promettaient un nouveau théâtre de conversions et de commerce. Dans la vogue d'une opinion, chacun renchérit sur les preuves. Des savants à on'^nex, frappés de la ressemblance des noms , voulurent que Druzes et Dreux ne fussent qu'une même chose, et ils bâtirent sur ce fondement le système d'une prétendue colonie de croisés français , qui , sous la conduite d'uncomtede Dreux, se serait établie dans le Liban. La remarque que l'on a faite ensuite, que Benjamin de Tudèle cite le nom de Druzes avant le temps àts croisades, a porté coup à cette hypothèse. Mais un fait qui eût dû la ruiner dès son origine, est l'idiome dont se servent les Druzes. S'ils fussent descendus des Francs , ils eussent conservé au moins quelques traces de nos langues ; car une société retirée dans un canton séparé où elle vit isolée, ne perd point son langage. Cependant celui des Druzes est un arabe très-pur et qui n'a pas un mot d'origine européenne. La véritable étymologie du nom de ce peuple était depuis longtemps dans nos mains sans qu'on pût s'en douter. 11 vient du fondateur même de la secte, de Mohammad-ben-Ismaël, qui s'appelait en surnom el-Dorzi^ et non pas elrDarari^ comme le portent nos imprimés. La confusion de

ces deux mots, si divers dans notre écriture, tient à la figure des deux lettres arabes r et », lesquelles ne diffèrent qu'en ce que le z porte un point, qu'on a très-souvent omis ou ef&cé dans les manuscrits ■.

Après neuf ans de séjour en Italie , FakiSr^l-Din revint reprendre le gouvernement de son pays. Pendant son absence, Ali son fils avait repoussé les Turks , calmé les esprits, et maintenu les affaires en assez bon ordre. Il ne restait plus à Témir qu'à employer les lumières qu'il avait dû acquérir, à perfectionner l'administration intérieure et à augmenter le bien-être de sa nation ; mais au lieu de l'art sérieux et utile de gouverner, il se livra tout entier aux arts frivoles et dispendieux dont il avait pris la passion en Italie. II bâtit de toutes parts des maisons de plaisance; il construisit des bains et des jardins. Il osa même , sans égard pour les préjugés du pays, les orner de peintures et de sculptures qu'a proscrites le Qôran. Les effets de cette conduite ne tardèrent pas à se manifester. Les Dnizes , dont le tribut continuait comme en pleine guerre, s'indisposèrent. La faction Yamàni se réveilla ; Ton murmura contre les dépenses du fHrince : le faste qu'il étalait ralluma la jalousie des pachas. Ils voulurent augmenter les contributions : ils reconomencèrent les hostilités. Fakr-elrDin les repoussa : ils prirent occasion de sa résistance pour )e rendre odieux et suspect au sultan même. Le violent Amurat IV s'offensa qu'un de ses sujets osât entrer en comparaison avec lui, et il résolut 4e le perdre. En conséquence , le pacha de Damas reçut ordre de marcher avec toutes ses forces (XMitre Bairout, résidence ordinaire de Fahr-el- IHn, D'autre part, 40 galères durent investir cette ville par mer, pour lui interdire tout secours. L'émir, qui comptait sur sa fortune et sur un secours d'Italie, résolut d'abord de Caire tête à cet orage. Son fils Ali, qui commandait à Sa/ady fut chargé d'arrêter l'armée turke; et en effet, il osa lutter contre elle, malgré une grande disproportion de forces; mais après deux combats où il eut l'avantage, ayant été tué dans une troisième attaque , les affaires changèrent tout à coup de face, çt tournèrent à la décadence. Fahr-el-Din , efi&ayé de la perte de ses troupes, affligé de la mort de son fils, amolli même par l'âge et par une vie voluptueuse, Fakr-elrDin perdit le conseil et le cou-

> Cette déoouTerte appartteot à no Michel Dfogman, baratftlre de France à Saide sa patrie; il a fait un Mimoirt sur ietDruzet^ dont il a donné les deux seules copies qu'il eût, l*nne au chevalier de TauUê, consul à Saide, et Tautre au baron de ToU, lorsqull passa en 1777 pour inspecter cette ^holle.

ÉTAT POLITIQUE

rage. Il ne vit plus de ressource que dans la paix : il envoya son second fils la solliciter à bord de l'amiral turk , essayant de le séduire par des présents; mais l'amiral retenant les pré^ts et l'envoyé, déclara qu'il voulait la personne même du prince. Fahr-el-Din épouvanté prit la fuite; les Turks, maîtres de la campagne, le poursuivirent; il se réfugia sur le lieu escarpé de NUia; Us l'y assiégèrent. Après un an, voyant leurs efforts inutiles, ils le laissèrent libre; mais peu de temps après, les compagnons de son adversité, las de leurs disgrâces, le trahirent et le livrèrent aux Turks. Fakr-el-IHnf dans les mains de ses ennemis , conçut un espoir de pardon , et se laissa conduire à Constantinople. Amurat, flatté de voira ses pieds un prince aussi célèbre, eut d'abord pour lui cette bienveillance que donne l'orgueil de la supériorité : mais bientôt revenu au sentiment plus durable de la jalousie, il se rendit aux instigations de ses courtisans ; et dans un accès de son humeur violente, il le fit étrangler vers

Après la mort de Fahr-el-Din , la postérité de ce prince ne continua pas moins de posséder le commandement , sous le bon plaisir et la suzeraineté des Turks : cette famille étant venue à manquer de lignée mâle au commencement de ce siècle , l'autorité fut déférée, par l'élection des ckaiks, à la maison de Chebab, qui gouverne encore aujourd'hui. Le seul émir de cette maison qui mérite quelque souvenir, est l'émir Melhem, qui a régné depuis 1740 jusqu'en 1769. Dans cet intervalle, il est parvenu à réparer les pertes que les Druzes avaient essuyées à l'intérieur, et à leur rendreàTextérieurla considération dont ils étaient déchus depuis le revers de Fahr-el-Dm. Sur la 6n de sa vie, c'est-à-dire vers 1754, Melhem se dégoûta des soucis du gouvernement, et il abdiqua pour vivre dans une retraite religieuse , à la manière des Oqqâls, Mais les troubles qui survinrent le rappelèrent aux affaires jusqu'en 1759, qu'il mourut généralement regretté. Il laissa trois fils en bas âge : l'atné, nommé Yousefy devait, selon la coutume, lui succéder; mais comme il n'avait encore que onze ans , le commandement fut dévolu à son oncle Mansour, par une disposition assez générale du droit public de l'Asie, qui veut que les peuples soient gouvernés par un homme en âge de raison. Le jeune prince était peu propre à soutenir ses prétentions; mais un Maronite nommé Sad-el-Kouri, à qui Melhem avait confié son 'éducation, se chargea de ce soin. Aspirant h voir son pupille un prince puissant , pour être un puissant

DE LA SYRIE

visir, il travailla de tout son pouvoir à élever sa fortuue. D*abord il se retira avec lui à Djebail, au Kesraouân, où Fémir Yousef possédait de grands domaines ; et là il prit à tâche de s'affectionner les Maronites, en saisissant toutes les occasions de servir les particuliers et la nation. I.es gros revenus de son pupille , et la modicité de ses dépenses, lui en fournirent de puissants Bioyens. La ferme du Kesraouân était divisée entre plusieurs diaiks dont on était peu content : Sad en traita avec le pacha de Tripoli , et s'en rendit le seul adjudicataire. Le9 Motouàlis de la vallée de B^lbek avaient fait, depuis quelques années, des empiétements sur le Liban , et les Maronites s'alarmaient du voisinage de ces musulmans intolérants : Sad acheta du pacha de Damas la permission de leur faire la guerre, et il les expulsa en 1763. Les Druzes étaient toujours divisés en deux factions ■ : Sad lia ses intérêts à celle qui OMitrariait Mansour, et il prépara sourdement la trame qui devait perdre l'oncle, pour élever le neveu.

C'était alors le temps que l'Arabe Dther, maître de la Galilée , et résidant à Acre , inquiétait la Porte par ses progrès et ses prétentions : pour y opposer un obstacle puissant , elle venait de réunir les pachaliks de Damas , de Saide et de Tripoli , dans les mains d'Osman et de ses enfants, et Ton voyait clairement qu'elle avait le dessein d'une guerre ouverte et prochaine. Mansour, qui craignait les Turits sans oser les braver, usa de la politique ordinaire en pareil cas; il feignit de les servir, et favorisa leur ennemi. Ce fut pour Sad une raison de prendre la route opposée : il s'appuya des Turks contre la facUon de Mansour, et il manœuvra avec assez d'adresse ou de bonheur pour faire déposer cet émir en 1770, et porter Yousef hssL place. L'année suivante éclata la guerre d'Ali-bek contre Damas. Yousef, appelé par les Turks , entra dans leur querelle; cependant il n'eut point le crédit de faire sortir les Druzes de leurs montagnes, pour aller grossir l'armée ottomane. Outre la répugnance qu'ils ont en tout temps à combattre hors de leur pays, ils étaient en cette occasion trop divisés à l'intérieur pour quitter leurs foyers , et ils eurent lieu de s'en applaudir. La bataille de Damas se donna, et les Turks, comme nous l'avons vu, lurent complètement défaits. Le pacha de Saide, échappé de la déroute , ne se crut pas en sûreté dans sa ville, et vint chercher un asile dans la

* Ijd parU Qatsi et le Yamâni , qui portent aufjourd'hiii le nom des devu^ familles qui sont à la tète . les Djam]belàt» c( le» Labeks. .

maison même de l'émir Yousef, Le moment était peu favorable; mais la faite de Mohammad-èek changea la face des aÊEaires. L'émir croyant Ali-' bek mort , et ne jugeant pas Dâher assez fort pour soutenir seul sa querelle, se décida ouvertement contre lui. Saide était menacée d'un siège; il y détacha 1500 hommes de sa faction pour l'en garantir. Lui-même déterminant les Druzes et les Maronites à le suivre, descendit avec 35,600 paysans dans la vallée de Bèqàà; et dans l'absence des MoioudUs qui servaient chez Dâher, il mit tout à feu et à sang, depuis Balbek jusqu'à Sour ( lyr). Pendant que les Druzes, fiers de cet exploit, marchaient en désordre vers cette dernière ville, 500 Motouàlis , informés de ce qui se passait , accoururent d'Acre, saisis de fureur et de désespoir, et fondirent si brusquement sur cette armée, qu'ils la jetèrent dans la déroute la plus complète : telles furent la surprise et la confusion dë$ Druzes, que se croyant attaqués par Dâher lui-même, et trathis les uns par les autres, ils s'entre-tuèrent mutuellement dans leur fuite. Les pentes rapides de Djezin, et les bois de sapins qui se trouvèrent sur la route des fayards, furent jonchés de morts, dont très-peu périrent de la main des Motouàlis. L'émir Yousef, honteux de cet échec, se sauva à Daêr-el' Qamar, Peu après il voulut prendre sa revanche; mais ayant encore été battu dans la plaine qui règne entre Saide et Sour, il fut contraint de remettre à son oncle Mansour l'anneau, qui , chez les Druzes, est le symbole du commandement. £n 1773, une nouvelle révolution le replat ; mais ce ne fat qu'au prix d'une guerre civile qu'il put maintenir sa puissance. Ce fat alors quepour s'assurer ^oirott/ contre la action adverse, il invoqua le secours des Turks, et demanda au pacha de Damas un homme de tête qui sût défendre cette ville. Le choix tomba sur un aventurier qui , par sa fortune subséquente et le rêle qu'il joue aujourd'hui , mérite qu'on le fasse connaître, cet homme, nommé Ahmad, est né en Bosnie , et a pour langue naturelle le sclavon, ainsi que l'assurent les capitaines de Raguse, avec qui il conversa de préférence à tous les autres. On prétend qu*ilt s'est banni de son pays à l'âge de seize ans, pour éviter les suites d'un viol qu'il voulut commettre, sur sa belle-sœur : il vin^t à Constantinople; et là > ne saKîhant conunent vivre, il se vendit aux marchands d'esclaves , pour être transporté en Egypte. Arrivé au Kaire, Ali-bek l'acheta, et le pla^ au rang de ses Mamlouks. Ahmad ne tarda pas à se distinguer par son courage et son adresse. Son patron, l'employa en plusieurs occasions à des coups

de main dangereux, teU que les assassinats des beks et des kâchefs quHls suspectait. Ahmad s'acquitta si bien de ces commissions, qu*il en acquit le surnom de Djezzâr, qui signifie e^or^^ur. Il jouissait à ce titre de la faveur d'Ali , quand un accident la troubla. Ce bek ombrageux ayant jugé à propos de proscrire un de ses bienfaiteurs , nommé Sdléh'beh, chargea Djezzâr de lui couper la tête. Soit remords, soit intérêt secret, Djezzâr répugna; il fit même des représentations. Mais apprenant le lendemain que Mohammad-bek avait rempli la commission , et qu'Ali tenait des propos , il se jugea perdu ; et pour éviter le sort de Sâléhbek, il s'écliappa clandestinement, et gagna Constantinople. Il y sollicita des emplois proportionnés au rang qu'il avait tenu; mais y trouvant cette affluence de concurrents qui assiègent toutes les capitales , il se tra^ un autre plan , et vint à titre de simple soldat chercher du service en Syrie. Le hasard le fit passer chez les Druzes , et il reçut l'hospitalité dans la maison même du kiâya de l'émir Yousef. De là il se rendit à Damas , où il obtint bientôt le titre d'aga , avec un commandement de 5 drapeaux, c'est-à-dire de 50 hommes: ce fut dans ce poste que le sort vint le chercher pour en faire le commandant de Bairout. Djezzâr ne s'y vit pas plus tôt établi, qu'il s'en empara pour les Turks. Yousef fut confondu de ce revers. Il demanda justice à Damas; mais voyant qu'on se moquait même de ses plaintes , il traita par dépit avec Dâher, et condut avec lui une alliance offensive et défensive à Râs-el-Aén, près de Sour, Aussitôt Dâher, uni aux Druzes, vint assiéger Bairout par terre , pendant que deux frégates russes , dont on acheta le service pour GOO bourse», vinrent la canonner par mer. Il fallut céder à la force. Après une résistance assez vigoureuse, Djezzâr rendit sa personne et sa ville. Le chaik , charmé de son courage, et flatté de la préférence qu'il lui avait donnée sur l'émir, l'emmena à Acre, et le traita avec toutes sortes de bontés. Il crut même pouvoir lui confier une petite expédition en Palestine; mais Djezzâr, arrivé près de Jérusalem , repassa chez les Turks , et s'en retourna à Damas. La guerre de Mohammad-bek survint : Djezzâr se présenta au capitan-pacha , et gagna sa confiance. Il l'accompagna au siège d'Acre; et lorsque l'amiral eut détruit Dâher, ne voyant personne plus propre que Djezzâr à rempli les vues de la Porte dans ces contrées , il le nomma pacha de Saide. Devenu par cette révolution suzerain de l'émir Yousef, Djezzâr a d'autant moins oublié son injure, qu'il a lieu de s'accuser d'ingratitude. Par

ETAT POLITIQUE

une conduite vraiment turke , feignant tour à tour la reconnaissance et le ressentiment , il s'est tour à tour brouillé et réconcilié avec lui , en exigeant toujours de l'argent pour prix de la paix ou pour indemnité de la guerre. Ce manège lui a si bien réussi , qu'en un espace de 5 années , il a tiré de l'émir environ 4,000,000 de France, somme d'autant plus étonnante, que la ferme du pays des Druzes ne se montait pas alors à 100,000 francs. En 1784, il lui fit la guerre, le déposa, et mit à sa place l'émir du pays de Hasbtya, appelé Ismael. Yousef ayant de nouveau racheté ses bonnes grâces , rentra sur la fin de l'année à Dair-el- Qamar. Il poussa même la confiance jusqu'à l'aller trouver à Acre, d'où l'on ne croyait pas qu'il revînt; mais Djezzâr est trop habile pour verser le sang, quand il y a encore espohr d'argent : il a fini par relâcher le prince, et le renvoyer même avec des démonstrations d'amitié. Depuis lors, la Porte l'a nommé pacha de Damas, où il réside aujourd'hui. Là , conservant la suzeraineté du padialik éiAcre et du pays des Druzes , il a saisi Sad, kiâya de l'émir, et sous le prétexte qu'il est l'auteur des derniers troubles, il a menacé de les lui faire payer de sa tête. Les Maronites , alarmés pour cet homme qu'ils révèrent, ont offert 900 bourses pour sa rançon. Le pacha marchande, et en aura 1,000; mais si , comme il est probable , l'or s'épuise par tant de contributions , malheur au ministre et au prince! Le sort de tant d'autres les attend; et Ton pourra dire qu'ils l'ont mérité ; car c'est Timpéritie de l'un et l'ambition de l'autre, qui, en mêlant les Turks aux affaires des Druzes, ont porté à la tranquillité et à la sûreté de leur nation une atteinte dont elle sera longtemps à se relever , si elle ne suit que le cours naturel des événements.

Revenons à la religion des Druzes. Ce qu'on a vu des opinions de Mohammad-ben-Ismaél, peut en être regardé comme la définition. Ils ne pratiquent ni circoncision, ni prières, ni jeûne ; ils n'observent ni prohibitions, ni fêtes. Ils boivent du vin, mangent du porc, et se marient de sœur à frère. Seulement on ne voit plus chez eux d'alliance publique entre les enfants et les pères. D'après cecii l'on conclura avec raison que les Druzes n'ont pas de culte : cependant il faut en excepter une classe qui a des usages religieux marqués. Ceux qui la composent , sont au reste de la nation ce qu'étaient les initiés aux profanes; ils se donnent le nom â'Oqqâls^ qui veut dire spirituels, par opposé au vulgaire, qu'ils appellent Djâhel{ ignorant). Ils ont divers grades d'initiation, dont le plus élevé exip le célibat. On les reconnaît au turban blanc qu'ils

DE LA SYRIE

affectent de porter, comme un symbole de leur pureté; et ils mettent tant d'orgueil à cette pureté, qu'ils se croient souillés par Tattouchementde tout profane. Si Ton mange dans leur plat , si Ton boit dans leur vase , ils les brisent ; et de là Tusage assez répandu dans le pays , d'une espèce de vase à robinet d'où l'on boit sans y porter les lèvres. Toutes leurs pratiques sont enveloppées de mystère : ils ont des ora/o«re5 toujours wo/e'jf, toujours placés sur des lieux hauts y et ils y tiennent des assemblées secrètes où les femmes sont admises. On prétend qu'ils y pratiquent quelques cérémonies en présence d^une petite statue qui représente un bœuf ou un veau ; et l'on a voulu déduire de là qu'ils descendaient des Samaritains. Mais outre que ce fait n'est pas avéré, le culte du bœuf pourrait avoir d'autres origines. Ils ont un ou deux livres qu'ils cachent avec le plus grand soin : mais le hasard a trompé leur jalousie ; car dans une guerre civile qui arriva il y a six à sept ans , l'émir Yousef , qui est Djdhel, en trouva un dans le pillage d'un de leurs oratoires. Des personnes qui l'ont lu , assurent qu'il ne contient qu'un jargon mystique, dont Tobscurité fait sans doute le prix pour les adeptes. On y parle du Hakem'b'amr-eh, par lequel ils désignent Dieu incamé dans la personne du kalife : on y fait mention d'une autre vie, d'un lieu de peines et d'un lieu de bonheur, où les Oqqàls auront, comme de raison, la première place. On y distingue divers degrés de perfection auxquels on arrive par des épreuves successives. Bu reste, ces sectaires ont toute la morgue et tous les scrupules de la superstition : ils sont incommuniquants, parce qu'ils sont faibles; mais il est probable que s'ils étaient puissants, ils seraient promulgateurs et intolérants. Le reste des Druzes , étranger à cet esprit , est tout à fait insouciant des choses religieuses. Les chrétiens qui vivent dans leur pays , prétendent que plusieurs admettent la métempsycose; que d*autres adorent le soleil , la lune , les étoiles : tout cela est possible; car, ainsi que chez les Ansàrié, chacun, livré à son sens, suit la route qui lui plaît; et ces opinions sont celles qui se présentent le plus naturellement aux esprits simples. Lorsqu'ils vont chez les Turks , ils affectent des dehors musulmans; ils entrent dans les mosquées et font les ablutions et la prière. Passent-ils chez les Maronites, ils les suivent à Téglise, et prennent l'eau bénite comme eux. Plusieurs, importunés par les missionnaires, se sont fait baptiser ; puis sollicités par des Turks, ils se sont laissé circoncire, et ont flni par mourir sans être ni chrétiens ni musulmans; ils ne sont pas si inconséquents en matières politiques.

S IV

Da eoavenienient des Dnues Ainsi <]ue les Maronites , les Druzes peuvent se partager en deux classes : le peuple, et les notables, désignés par le nom dechaiks et par celui d'^mirs, e'e&trMiTe descendants des princes. La cou* dition générale est celle de cultivateur. Soit comme fermier, soit comme propriétaire, chacun vit sur son héritage, travaillant à ses mûriers et à ses vignes : en quelques cantons Ton y joint les tabacs, les cotons et quelques grains, mais ces objets sont peu considérables. Il paraît que, dans l'origine, toutes les terres furent, comme jadis parmi nous, aux mains d'un petit nombre de familles. Mais pour les mettre en valeur, il a fallu que les grands propriétaires fissent des ventes et des arrentements : cette subdivision est devenue le principal mobile de la force de l'état, en ce qu'elle a multiplié le nombre des intéressés à la chose publique; cependant il subsiste des traces àe l'inégalité première, qui ont encore aujourd'hui des effets pernicieux. Les grands biens que conservent quelques familles , leur donnent trop d'influence sur toutes les démarches de la nation. Leurs intérêts particuliers ont trop de poids dans la balance des intérêts publics. Ce qui s'est passé dans ces derniers temps, en a donné des exemples faits pour servir de leçon. Toutes les guerres civiles ou étrangères qui ont troublé le pays, ont été suscitées par l'anibition et les vues personnelles de quelques maisons principales, telles que les Lesbeks, les DJambelàts, les IsmaéU de Soûpnay etc. Les chaîks de ces maisons, qui possèdent à eux seuls le dixième du pays , se sont ûiit des créatures par leur argent, et ils ont fini par entraîner le reste des Druzes dans leurs dissensions. Il est vrai que c'est peutpétre à ce conflit de partis divers , que la nation entière a dû l'avantage de n'être point asservie par son chef.

Ce chef, appelé hàkem ou çoiwemeur , et aussi émir ou prince, est une espèce de roi ou général qui réunit en sa personne les pouvoirs civils et militaires. Sa dignité passe tantôt du père auxenfants, tantôt du frère au frère, selon le droit de la force bien plus que selon des lois convenues. Les femmes, dans aucun cas, ne peuvent y former des prétentions à titre d'héritage. Elles sont déjà exclues de la succession dans l'état civil ; à plus forte raison le seront-elles dans l'état politique. £n général les états de l'Asie sont trop orageux, et l'administration y exige trop nécessairement les talents militaires, pour que les femmes osent s'en mêler. Chez les Druzes , lorsque la lignée mâle manque dans la famille régnante, c'est à l'homme de la nation qui

réunit le plus de suffrages et de moyens, que passe Tautorité. Mais avant tout, il doit obtenir i*agrément des Turks, dont il devient le vassal et le tributaire. II arrive même qu'à raison de leur suzeraineté, ils peuvent nommer le hàkem contre le gré de la nation, ainsi que Ta pratiqué Djezzâr dans la personne d'Ismael de Ucubêya; mais cet état de contrainte ne dure qu*autant qu*il est maintenu par la violence qui rétablit. Les fonctions du gouverneur sont de veiller à Tordre public , d*empécher les émirs, les ehaiks et les villages de se faire la guerre ; il a droit de les réprimer par la force, s'ils déso* béissent. Il est aussi cbef de la justice^ et nomme les qàdU, en se réservant toutefois à lui mbI le droit de vie et de mort; il perçoit le tribst, dont il paye au pacha UBesommeeonvemie chaque année. Ce tribut varie selon qne la' nation sait se faire reéooCer :au commencement du siècle, il était de 160 bourses (200,000 livres). ^e^Aem força les Turks de le réduire à 60. En 1784, Témir Yousef en payait ^ , et en promettait 90. Ce tribut , que Ton appelle mtn*, est imposé sur les mûriers, sur les vignes, sur les cotons et sur les grains. Tout terrain ensemencé paye à raison de son étendue ; chaque pied de mûrier est taxé 3 medins , c'es^à-dire 3 sous 9 deniers. Le cent de pieds de vigne paye une piastre ou 40 medins. Souvent l!on refait à neuf les rôles de dénombrement , afin de conserver Fégalité dans Fimposition. Les ehaiks et émirs n'ont aucun privilège à cet égard, et Ton peut dire qu'ils contribuent aux fonds publics à raison de leur fortune. La perception se fait presque sans frais; chacun paye son contingent à Dakc-eh-OamaT ^ s'il hii platt, ou à des collecteurs du prince qui parcourent le pays après la récolte des soies. Le bénéfice du tribut est pour le prince, en sorte qu'il est intéresse à réduire les denâandes des Turks ; il le serait aussi à augmenter l'impôt; mais cette opération exige le consentement des notables, qui ont le droit de s'y opposer. Leur consentement est également nécessaire pour la guerre et pour la paix. Bans ces cas, Xémir doit convoquer des assemblées générales , et leur exposer l'état des affaires. Tout cKa\k et tout paysan qui, par son esprit ou son courage , a quelque crédit , a droit d'y donner sa voix; en sorte que l'on peut regarder le gouvernement comme un mélange tempéré d'aristocratie , de monarchie et de démocratie. Tout dépend des circonstances : si le gouverneur est homme de tête, il est absolu; s'il en manque, il n'est rien. La raison de cette vicissitude est qu'il n'y a point de lois fixes ; et ce cas , qui est commun à toute l'Asie, est la cause radicale de tous les désordres de ses gouvernements.

ÉTAT POLITIQUE

Ni l'émir principal, ni les émirs particuliers n'entretiennent de troupes : ils n'ont que des gens attachés au service domestique de leur maison, et quelques esclaves noirs. S'il s'agit de faire la guerre, tout homme, chaik ou paysan, en état de porter les armes, est appelé à marcher. Chacun alors prend un petit sac de farine, un fusil, quelques balles , quelque peu de poudre fabriquée dans le village, et il se rend au lieu désigné par le gouverneur. Si c'est une guerre civile, conune il arrive quelquefois , les serviteurs , les fermiers , les amis , s'arment chacun pour leur patron , ou pour leur chef de famille, et se rangent autour de lui. Souvent en pareil cas l'on croirait que les partis échnfiiés vont se porter aux derniers désordres ; mais rarement patsent-ils aux voies de fait, et surtout au meurtre : il intervient toujours des médiateurs , et la querelle s'apaise d'autant plus vite , que chaque patron est obligé d'entretenir ses partisans de vivres et de munitions. Ce régime , qui a d'heureux effets dans les troubles civils, n'est pas sans abus pour les guerres du dehors : celle de 1784 en a fait preuve. Djezzâr, qui savait que toute l'armée vivait aux frais de Pémir Yousef , affecta de temporiser; les Drozes , qui trouvaient doux d'être nourris sans rien faire, prolongèrent les opérations; mais Pémir s'ennuya de payer, et il conclut un traité dont les conditions ont été fôcheuses et pour lui , et par contre-coup pour la nation, puisqu'il est constant que les vrais intérêts du prince et des sujets sont toujours inséparables.

Les usages doiit j'ai été témoin dans ces circonstances , représentent assez bien ceux des temps anciens. Lorsque l'émir et les ehaiks eurent décide la guerre à Datr-elrÇamar, des crieurs montèrent le soir sur les sommets de la montagne; et là ils commencèrent à crier à haute voix : À la guerre, à la guerre ; prenez le /usU, prenez les jnstokU ; nobles ehaiks, montez à cheval; armez-vous de la lance et du sabre ; rendez-vous demain à Dairel'Qamar. Zèle de Dieu! zèle des combats! M appel, entendu des villages voisins, y fut r^té; et comme tout le pays n'est qu'un entassement de hautes montagnes et de vallées profondes , les cris passèrent en peu d'heures jusqu'aux frontières. Dans le silence de la nuit, l'accent des cris et le long retentissement des échos, joints h la nature du sujet , avaient quelque chose d*imposant et de terrible. Trois jours après, il y avait iS.OOO/usUs à Dair-el-Qamar, et l'on eût pu sur-le-champ entamer les opérations.

L'on conçoit aisément que des troupes de ce genre ne ressemblent en rien à notre militaire

DE LA SYRIE

d'Europe; elles n*ont ni uniformes, ni ordonnance , ni distribution; c'est un attroupement de paysans en casa^ie courte, les jambes nues et le fusil à la main. Â la différence des Turks et des Mamlouks, ils sont tous à pied ; les émirs seuls et les ehaiks ont des dievaux d'assez peu de service, vu la nature âpre et raboteuse du terrain. La guerre qu'on y peut faire est purement une guerre de postes. Jamais les Druzes ne se risquent en plaine; et ils ont raison : ils y supporteraient d'autant moins le cboc de la cavalerie, qu'ils n'ont pas même de baïonnettes à leurs fusils. Tout leur art consiste à gravir sur les rochers, à se glisser parmi les broussailles et les blocs de pierre, et à faire de là on feu assez dangereux, en ce qu'Us sont à couvert, qu'ils tirent à leur aise, et qu'ils ont acquis par la chasse et des jeux d'émulation, l'habitude de tirer juste. Hs entendent assez bien les irruptions à l'improviste, les surprises de nuit, les embuscades et tous les coups de main où l'on peut aborder l'ennemi promptement et corps à corps. Ardents à pousser leurs succès, prompts à se décourager et à reprendre courage , hardis jusqu'à la témérité , quelquefois même féroces , ils ont surtout deux qualités qui font les excellentes troupes : ils obéissent exactement à leurs chefs, et sont d'une sobriété et d'une vigueur de santé désormais inconnues chez les nations civilisées. Dans la campagne de 1784, ils passèrent trois mois en plein air, sans tentes, et n'ayant pour tout meuble qu'une peau de mouton; cependant il n'y eut pas plus de malades et de morts que s'ils eussent été dans leurs maisons. Leurs vivres consistaient, comme en tout autre temps , en petits pains cuits sous la cendre ou sur une brique, en oignons crus, en fromage, en olives, en fruit, et quelque peu de vin. La table des che& était presque aussi frugale, et Ton peut assurer qu'ils ont vécu 100 jours, où un même nomlnre de Français et d'Anglais ne vivrait pas 10. Ils ne connaissent ni la science des fortLQcations, ni l'artillerie, ni les campements, en un mot, rien de ce qui fait l'art de la guerre. Mais s'il se trouvait parmi eux quelques hommes qui en eussent ridée, ils en prendraient facilement le goût, et deviendraient une milice redoutable. Elle serait ë^autant phis aisée à former, que les mûriers et les vignes ne suffisent pas pour les occuper toute l'année, et ^'il leur reste beaucoup de temps> que Ton pourrait employer aux exercices militaires. Dans les derniers recensements des hommes armés, on

A TaiMn de œ loisir, lonqne la récolte des soiei est faite

ayians, qui ▼« dans la fllaioe.

daiM le UbAo, il en part beaucoup de payians, qui vont, BlesréeoHea "

en a compté près de 40,000 ; ce qui supjiose pour le total de la population environ 120,000 âmes : il y a peu à y ajouter, parce qu'il n'y a point de Druzes dans les villes de la c6te. La surface du pays étant de 110 lieues carrées, û en résulte pour chaque lieue 1,090 âmes; ce qui égale la population de nos meilleures provinces. Pour sentir combien est forte cette proportion , l'on observera que le sol est rude, qu'il reste encore beaucoup de sommets incultes , que l'on ne recueille pas en grains de quoi se nourrir trois mois par an , qu'il n'y a aucune manufacture, que toutes les exportations se bornent aux soies et aux cotons , dont la balance surpasse de bien peu l'entrée du blé de Hawran, des huHes de Palestine, du riz et du café que l'on tire de Boiront D'où vient donc cette afiQuence d'hommes sur un si petit espace? Toute analyse faite, je n'en puis voir de cause que le rayon de liberté qui y luit. Là , à la différence du pays turk, chacun jouit, dans la sécurité, de sa propriété et de sa vie. Le paysan n'y est pas plus aisé qu'ailleurs ; mais il est tranquille lilne craMpobU, comme je l'ai entendu dire plusieurs fois, que faga, le qâiemmaqâmy ou le hachay envoient des d^encUs* piller la maison, enlever la famille, donner la hastfmnade, etc. Ces excès sont inouis dans la montagne. La sécurité y a donc été un premier moyen de population , par l'attrait que tous les hommes trouvent à se multiplier partout où il y a de l'aisance. La frugalité de la nation, qui consomme peu en tout genre, a été un second moyen aussi puissant. Enfin un troisième est l'émigration d'une foule de familles chrétiennes qui désertent journellement les provinces turkes pour venir s'établir dans le Liban; elles y sont accueillies des Maronites par fraternité de religion, et des Druzes par tolérance et par l'intérêt bien entendu de multiplier dans leur pays le nombre des cultivateurs, des consommateurs et des alliés. Tous vivent en paix; mais je dois dire que, les chrétiens montrent souvent un zèle indiscret et tracassier , propre à la troubler.

La comparaison que les Druzes ont souvent lieu de faire de leur sort à celui des autres sujets turks , leur a donné une opinion avantageuse de leur cou- . dition, quiy par une gradation naturelle, a rejailli sur leurs personnes. Exempts de la violence et des insultes du despotisme, ils se regardent commedes bonunes plus parfaits que leurs voisins, parce qu'ils ont le bonheur d'être moins avilis. De là s'est formé un caractère plus fier, plus énergique, plus actif, un véritable esprit républicain. On les cite dans tout le levant pour être inquiets, entreprenants, hardis

* Gens de guerre.

et braves jusqu'à la témérité : on les a vus en pieiu jour fondre dans Damas, au nombre de 300 seulement, et y r^)andre le désordre et le carnage. Il est remarquable qu'avec un régime presque semblable, les Maronites n'ont point ces qualités au même degré : j'en demandai un jour la raison dans une assemblée où l'on en faisait l'observation , au sujet de quelques faits passés récemment; après un moment de silence, un vieillard maronite ^rtant sa pipe de sa bouche, et roulant le bout de sa barbe dans ses doigts , me répondit : Peutétre les Drtaes craindraient-ils plus la mort, s'ils croyaient àceqidla suit. Ils n'admettent pas non plus la morale du pardon des injures. Personne n'est aussi ombrageux qu'eux sur le point d'honneur. Une insulte dite ou faite à ce nom et à la barbe j est surle-champ punie de coups de kandjar ou de fusil , pendant que chez le peuple des villes, elle n'aboutit qu'à des cris d'injures. Cette délicatesse a causé dans les manières et le propos une réserve ou, si l'on veut, une politesse que l'on est surpris de trouver chez des paysans. Elle passe même jusqu'à la dissimulation et à la fausseté, surtout dans les chefs, que de plus grands intérêts obligent à de plus grands ménagements. La circonspection est nécessaire à tous , par les conséquences redoutables du talion, dont j'ai parlé. L'usage peut nous en paraître barbare; mais il a le mérite de suppléer à la justice régulière, toujours incertaine et lente dans des états troublés et presque anarchiques.

Les Druzes ont un autre point d'honneur arabe, celui de l'hospitalité. Quiconque se présente à leur porte à titre de suppliant ou de passager, est sûr de recevoir le logement et la nourriture de la manière la plus généreuse et la moins affectée. J'ai vu en plusieurs rencontres de simples paysans donner le dernier morceau de pain de leur maison au passant affamé; et lorsque je leur faisais l'ob- .servation qu'ils manquaient de prudence : Dieu est libéral et magnifique, répondaient-ils, et tous les hommes sont frères. Aussi personne ne s'avise de tenir auberge dans leur pays, non plus que dans le reste de la Turkie. Lorsqu'ils contractent avec leur hôte l'engagement sacré du pain et du sd, rien ne peut par la suite le leur faire violer : on en cite des traits qui font le plus grand honneur à leur caractère. Il y a quelques années qu'un aga de janissaires, coupable derébellion, s'enfuit de Damas, et se retira chez les Dnizes. Le pacha le sut, et le demanda à l'émir, sous peine de guerre; l'émir le demanda au chaik Talhouq, qui l'avait reçu; mais le chaik indigné rendit : Depuis quand a4^on vu les Druzes livrer leurs hôtes? Dites à l'émir que

ÉTAT POLITIQUE

tunt que Talhouq gardera sa barbe, il ne tombera pas un cheveu de la tête de son réfugié. L'émir menaça de l'enlever de force; Talhouq arma sa famille. L'émir craignant une émeute, prit une voie usitée comme juridique dans le pays; il déclara au chaik qu'il ferait couper 50 mûriers par jour, jusqu'à ce qu'il rendît l'aga. On en coupa 1,000, et Talhouq resta inébranlable. A la fin, les autres chaiks indignés prirent fait et cause, et le soulèvement allait devenir général , quand l'aga se reprochant d'occasionner tant de désordres, s'évada à l'insu même de Talhouq >.

Les Druzes ont aussi le préjugé des Bédouins sur la naissance : comme eux, ils attachent un grand prix à l'ancienneté des familles ; cependant l'on ne peut pas dire qu'il en résulte des inconvénients essentiels. La noblesse desémirset des chaiks ne les dispense pas de payer le tribut, en proportion de leurs revenus; elle ne leur donne aucune prérogative , ni dans la possession des biens-fonds , ni dans celle des emplois. On ne connaît dans le pays , non plus que dans toute la Turkie , ni droits de chasse, ni glèbe, ni dîmes seigneuriales ou ecclésiastiques , ni francs-fiefs , ni lods et ventes ; tout est , comme l'on dit, enfranc-alleu : chacun ,

I rai trouvé dans an recaeU manuscrit d^aneodotes anbes an autre trait qui, quoique étranger aai Drozes, me semble trop beau pour être omis :

« Au tempa des kaiifes, dit l'aaiear, lorsque Abdaiak le « veneur de sang eut égorgé tout ce qu'il put saisir de da- (t cendants éTOmmiah, Tun d*eax, nommé ÉbraMm, fils de R Soliman, flis d'Abd^l-Malek, eat le bonheur d'échapper, « et se sauva à Koufa, où il entra déguisé. Ne oonnaissanl « personne h qui il pût se confier, il entra au hasard sous le n portique d'une grande maison , et 8*y assit. Peu après le « maître arrive, suivi de plusieurs valets , descend de cheval , « entre, et voyant l'étranger, il lui demande ^ut il est. Jt sols n un infortuné, répond Ébrahim, qui te demande Vatile. « Dieu te protège, dit l'homme riche; entre, et 8<^ eo paix. M Ëbrahim vécut plusieurs mois dans cette maison sans que « son hôte lui fit de questions. Mais lui-même, étonné de le M voir tous les jours sorUr et rentrer à cheval à la même « heure, se hasarda un Jour à lui en demander la raison. M rai appris, répondit l'homme riche, qu'un nommé Ëbrahim, « fils de Soliman, est caché dans cette ville : U a tué mon père, « et je le cherche pour prendre mon talion. Alors Je connus , n dit Ëbrahim, que Dieu m' avait conduit là à dessein ;f adorai « son décrets cl me résignant à la mort, je répliquai : Dieu a « pris ta cause; homme offensé, ta victime est à tes pieds. n L'homme riche, étonné, répondit : O étranger ! je vois que «l'adversité te pèse, et qu'ennuyé de la vie, tu cherches n un moyen de la perdre ; mais ma main est liée poar le crime. M Je ne te trompe pas, dit Ëbrahim : ton père était an tel ; R nous nous rencontrâmes en tel endroit, et l'affaire se passa n de telle et telle manière. Alors on tremblement violent saisit « rhonmie riche ; ses dents se choquèrent comme à an homme « transi de froid, ses yeux étincelèrentde fureur, etserempUient « de larmes. Il resta ainsi quelque temps le regard fixé contre « terre; enfin, levant la tête vers Ëbrahim : Demain le sort, a dit-il , te joUidra à mon père ; et Dieu aura pris mon talion, a Mais moi, comment violer l'asile de ma maison ? Malheureux n étranger, fuis de ma présence; tiens, voiUicant seqahw; sors « prompiement , et que je ne te nvoie jamais. »

DE LA SYBIE.

après avoir payé son miri, sa ferme ou sa rente , est maître chez soi. Enfin, par un avantage particulier, les Dnizes et les Maronites ne payent point le rachat des successions, et Témir ne s'arroge pas, comme le sultan , la propriété foncière et universelle : néanmoins il existe dans la loi des héritages un abus qui a de fâcheux effets. Les pères ont , comme dans le droit romain , la faculté d'avantager tel de leurs enfants qu'il leur plaît; et de là il est arrivé dans plusieurs familles de chaiks , que tous les biens se sont rassemblés sur un même sujet, qui s'en est servi pour intriguer et cabaler , pendant que ses parents sont demeurés , comme Ton ait y princes d'olives et de fromage, c'est-àdire pauvres comme des paysans.

Par une suite de leurs préjugés , les Druzes n'aiment pas à s'allier hors de leurs familles. Ils préfèrent toujours leur parent, fût-il pauvre, à un étranger riche ; et Ton a vu plus d'une fois de simples paysans refuser leurs filles à des marchands de Saide et de Bairout, qui possédaient 12 et 15,000 piastres. Ils conservent aussi jusqu'à un certain point l'usage des Hébreux , qui voulait que le frère épousât la veuve du frère ; mais il ne leur est pas particulier, et ils le partagent , ainsi que plusieurs autres de cet ancien peuple, avec les habitants de la Syrie , et en général avec les peuples arabes.

En résumé, le caractère propre et distinctif des Druzes est, comme je l'ai dit, une sorte d'esprit républicain qui leur donne plus d'énergie qu'aux autres sujets turiu, et une insouciance de religion qui contraste beaucoup avec le zèle des musulmans et des chrétiens. Du reste, leur vie privée , leurs usages, leurs préjugés, sont ceux des autres Orientaux. Ils peuvent épouser plusieurs femmes, et les répudier quand il leur plaît ; mais à l'exception de l'émir et de quelques notables, les cas.en sont très-rares. Occupés de leurs travaux champêtres , ils n'éprouvent point ces besoins factices , ces passions exagérées que le désœuvrement donne aux habitants des villes. Le voile que portent leurs femmes est luî^néme un préservatif de ces désirs qui troublent la société. Chaque homme ne connaît de visage de femme que celui de la sienne , de sa mère, de sa soeur et de sa belle-sœur. Chacun vit au sein de sa famille et se répand peu au dehors. Les femmes, celles même des diaiks, pétrissent le pain , brûlent le c^fé, lavent le linge , font la cuisine, en un mot vaquent à tous les ouvrages domestiques. Les hommes cultivent les vignes et les mûriers, construisent des murs d'appui pour les terres, creusent et conduisent des canaux d'arrôsement. Seulement le soir ils s'as-',

VOUIET.

semblent quelquefois dans la cour, l'aire ou la maison du chef du village ou de la famille; et là, assis en rond, les jambes croisées, la pipe à la bouche, le poignard à la ceinture, ils parlent de la récolte et des travaux, de la disette ou de l'abondance, de la paix ou de la guerre^ de la conduite de l'émir, de la quantité de l'impôt, des faits du passé, des intérêts du présent, des conjectures de l'avenir. Souvent les enfants, las de leurs jeux , viennent écouter en silence ; et l'on est étonné de les voir, à dix ou douze ans, raconter d'un air grave pourquoi mez%àr a déclaréla guerre à l'émir Yousef, combien le prince a dépensé de bourses , de combien l'on augmentera le miri, combien il y avait àtfusUs au camp, et qui possédait la meilleure jument. Ils n'ont pas d'autre éducation : on ne leur fait lire ni les psaumes, comme chez les Maronites, ni le Qôran, comme chez les musulmans ; à peine les chaiks savent-ils écrire un billet. Mais si leur esprit est vide de connaissances utiles ou agréables, du moins n'est-ii pas préoccupé d'idées fausses et nuisibles; et sans doute cette ignorance de la nature vaut bien la sottise de l'art. Il en est du moins résulté un avantage, qui est que les esprits étant tous à peu près égaux, l'inégalité des conditions ne s'est pas rendue aussi sensible. En effet, l'on ne voit point chez les Druzes cette grande distance entre les rangs qui, dans la plupart des sociétés, avilit les petits sans améliorer les grands. Chaiks ou paysans, tous se traitent avec cette familiarité raisonnable qui ne tiei)t ni de la licence ni de la servitude. Le grand émir lui-même n'est point un homme différent des autres : c'est un bon gentilhomme campagnard, qui ne dédaigne pas de faire asseoir à sa table le plus simple fermier. En un mot, ce sont les mœurs des temps anciens, c'est-à-dire, les mœurs de la vie champêtre, par laquelle toute nation a été obligée de commencer; en sorte que l'on peut établir que tout peuple chez qui on les trouve, n'est encore qu'à la première époque de son état social.

SV

Des Motoaâlif.

A rorient du pays des Druzes, dans la vallée profonde qui sépare leurs montagnes de celles du pays de Damas, habite un autre petit peuple connu en Syrie sous le nom de MotouàUs, Le caractère qui les distingue des autres habitants de la Syrie est qu'ils suivent le parti d'Ali, comme les Persans, pendant que tous les Turks suivent celui â*Omar ou de Modotda. Cette distinction, fondée sur le schisme qui, l'an 35 de Fhedjire, partagea les

Arabes sur les successeursdeMdhomeX^ entretient, comme je l'ai dit, une haine irréconciliable entre les deux partis. Les sectateurs d'Omar, qui se regardent comme seuls orthodoxes, se qualifient de SonnUes, qui a le même sens, et appellent leurs adversaires Chutes, c'est-à-dire sectateurs (d'Ali). Le mot de MotaudH a la même signification dans le dialecte de Syrie. Les sectateurs d'Ali , qui prennent ce nom en mauyaise part, y substituent celui d'Adlié, qui veut dire partisans de la justice ( littéralement/f««cier*); et ils ont pris cette dénomination en conséquence d'un point de doctrine qu'ils ont élevé contre la croyance des Sonnites, Voici ce qu'en dit un petit ouvrage arabe , intitulé : fragments théologiques sur les sectes et religioM du mande*.

« On appelle ÀcUié wi Justiciers, des sectaires qui « prétendent que Dieu n'agit que par des princi- « pes de justice conformes à la raison des hommes.

• Dieu ne peut, disent-ils, proposer un culte im- H praticable, ni ordonner des actions impossibles, «fni obliger à des choses hors de portée : mais en « ordonnant l'obéissanoe, il donne la faculté, il « éloigne la cause du mal , il permet le raisonne- « ment; il demande ce qui est facile , et non ce qui « est difficile; il ne rend point responsable de la « faute d'autrui; il ne punit point d'une action « étrangère ; il ne trouve pas mauvais dans Thomme « ce que lui-même a créé en lui, et il n'exige pas

• qu'il prévienne ce que la destinée a décrété sur « lui, parce que cela serait une injustice et une <« jaunie dont Dieu est incapable par la perfection 1 de son être. » A cette doctrine, qui choque diamétralement celle des Sonnites, les Motouâlis ajoutent des pratiques extérieures qui entretiennent leur aversion mutuelle. Par exemple, ils maudissent Omar et Moâouia comme usurpateurs et rebelles : ils célèbrent Ali et Hosain comme saints et martyrs. Ils commencent les ablutions par le coude, au lieu de les commencer par le bout du doigt, comme les Turks ; ils se routent souillés par l'attouchement des étrangers; et contre Tusage général du Levant, ils ne boivent ni ne mangent dans le vase qui a servi à une personne qui n'est pas de leur secte; ils ne s'asseyent même pas à la même table.

Ces principes et ces usages, en isolant les Motoufllis de leurs voisins, en ont fait une société distincte. On prétend qu'ils existent depuis longtemps en corps de nation dans cette contrée; cependant leur nom n'a point paru avant ce siècle

àb&ràt el MotkBllamln fl maiàlieb oaa DIanât el Dtela.

ÉTAT POLITIQUE

dans les livres ; il n'est pas même sur les cartes de d'Anville : la Roque, qui parlait de leur pays il y a moins de cent ans, ne les désigne que par celui à'Amédiens, Quoi qu'il en soit, ils ont dans ces derniers temps fixé l'attoition de la Syrie par leurs guerres, leurs brigandages, leurs progrès et leurs revers. Avant le milieu du siècle, ils ne possédaient que Balbek, leur chef-lieu, et quelques cantons dans la vallée et dans l' Anti-lîban , d'où ils paraissent originaires. A cette époque on les trouve gouvernés comme les Druzes, c'est-à-dire, partagés sous un nombre de chaiks ayant un chef principal, tiré de la fiunille de Harfouche. Après 1750, ils s'étendirent dans le haut du Bèqâà, et s'introduisirent dans le Liban , où ils occupèrent des terrains appartenants aux Maronites jusque vers BecharrcA. Ils les incommodèrent même par leurs brigandages, au point que l'émir Yousef se vit obligé de les attaquer à force ouverte et de les diasser. D'autre part, leurs progrès les avaient conduits le long de lear rivière jusqu'auprès de Saur (Tyr). Ce fut dans ces circonstances, en 1760 , que Dâher eut l'adresse de se les attadier. Les pachas de Saide et de Damas réclamaient des tributs qu'on négligeait de leur payer; ils se plaignaient de divers dégâts causés à leurs sujets par les Motouâlis : ils eussent voulu les châtier ; mais la vengeance n'était ni sûre ni faicile. Dâher intervint; il se rendit caution du tribut, promit de surveiller les déprédations, et par ce moyen il s'acquit des alliés qui pouvaient, disait-on, armer dix mille cavaliers, tous gens résolus et redoutés. Peu de temps après, ils s'emparèrent de Sour (Tyr), et ils firent de ce village leur entrepôt maritime : en 1771 , ils servirent utilement Ali-bek et Dâher contre les Ottomans. Mais pendant leur absence, l'émir Yousef ayant armé les Druzes, vint saccager leur pays. H était devant le château de Djezîn, quand les Motouâlis revenant de Damas, apprirent la nouvelle de cette invasion. Au récit des barbaries qu'avaient commises les Druzes , un corps avancé de 600 hommes seulement fut tellement saisi de rage, qu'il poussa sur-l&<sbamp vers l'ennemi, résolu de périr en se vengeant. Mais la surprise et le désordre qu'ils jetèrent, et la discorde qui régnait entre les &ctions de Mansour et de Yousef, fiivorisèrent cette manœuvre désespérée, su point que toute l'armée, composée de 25,000 hommes, subit la déroute la plus complète. Dans lesannées suivantes, les afibires de Dâher ayant pris une fâcheuse tournure , les Motouâlis se refroidirent pour lui ; enfin ils l'abandonnèrent dans la catastrophe où il pordit la vie. I Mais ils ont porté la peine de leur imprudence

DE LA SYRIE

SOUS radministration du pacha qui lui a succédé. Depuis l'année 1777, Djezzâr, maître A' Acre et de StUde, n'a cessé de trayailler à leur perte. Sa persécution les força en 1784 de se réconcilier arec les Druzes et de faire cause commune avec rémir Yousef , pour lui résister. Quoique réduits à moins de 700 fusils , ils firent plus dans cette eampagne que 15 à 20,000 Druzes et Maronites rassemblés sous Dair-el-Q^mar. Eux seuls enle- Tèrcnt le lieu fort de Mar-DJéboa, et passèrent au fil du sabre 50 à 60 Amautes ■ qui le gardaient. Mais la mésintelligence des chefs druzes ayant fait avorter toutes les opérations , le pacha a fini par s'emparer de toute la vallée et de la ville même de Balbefc. A cette époque on ne comptait pas plus de 500 familles de Motouâlis , qui se sont réfugiées dans r Anti-Liban et dans le Liban des Maronites; et désormais proscrites de leur sol natal, il est probable qu'elles finiront par s'anéantir, et par emporter avec dles le nom même de cette nation.

Tels sont les peuples particuliers qui se trouvent compris dans l'enceinte de la Syrie. Le reste de la population qui forme la plus grande masse, est, eomme je l'ai dit, composé de Turks, de Grecs , et de la race arabe, n me reste à faire un tableau de la distribution géographique du pays , selon l'administration turke, et à y joindre quelques considérations générales sur le rÀultat des forces et des revenus, sur la forme du gouvernement , et enfin sur le caractère et les mœurs de ces peuples.

Mais avant de passer à ces objets, je crois devoir donner une idée des mouvements qui ont failli dans ces derniers temps causer une révolution importante, et susciter mi Syrie une puissance indépendante : je veux parler de l'insurrection du chaik />dher,'qp\ pendant plusieurs années a attiré les regards des politiques. Un exposé succinct de son histoire sera d'autant plus intéressant, qu'il est neuf, et que ce que l'on en a appris par les nouvelles publiques, a été peu propi^ à donner une idée juste de l'état des affaires dans ees pays éloignés.

Page 1