CHAPITRE IV
Préeiide PUttoIra de Itther, fils d'Omar, qui a oommandé à Acn depuis l760Jusqu*eD 1776.
Le chaik DùheTy qui dans ces derniers temps, a causé de si vives inquiétudes à la Porte, était d'origine arabe , de l'une de ces tribus de Bedatdns qui se sont habituées sur les bords du Jourdain et dans les environs du lac de Tabarié (ancienne nbériade ). Ses ennemis aiment à rappeler que dans
■ Nom que ks Tarfcs donnent aux soldats maoédonieDs et au fiplrolei.
sa jeunesse il conduisait des chameaux ; mais ce trait, qui honore son espnt en faisant concevoir l'espace qu'il sut franchir, n'a rien d'incompatible avec une naissance distinguée : il est et sera toujours dans les mœurs des princes arabes de s'occuper de fonctions qui nous semblent viles. Ainsi que je l'ai déjà dit, les ehaiks guident euxmêmes leurs chameaux , et soignent leurs chevaux , pendant que leurs filles et leurs femmes broyent le blé, cuisent le pain, lavent le linge et vont à la fontaine, comme au temps d'Abraham et d'Homère; et peut-être cette vie simple et laborieuse &it-elle plus pour le bonheur que l'oisiveté ennuyée et le faste rassasié, qui entourent les grands des nations policées. Quant à Dâher, il est constant que sa famille était une des plus puissantes du pays. Après la mort d'Omar, son père, arrivéedans les premières années du siècle, il partagea le commandement avec un oncle et deux frères. Son domaine fut Se^fiid, petite ville et lieu fort dans les montagnes au nordouest du lac de Tabarié. Peu après, il y ajouta 7l»6ai-i^méme.Cest lui que Pocoke ' y trouva en 1737, occupé à se fortifier contre le pacha de Damas , qui peu auparavant avait fait étrangler un de ses frères . En 1742 , un autre pacha , nommé SoHman-elrAdm, l'y assiégea et bombarda la place, au grand étônnement de la Syrie, qui même aujourd'hui connaît peu les bombes*. Malgré son courage, DàJier était aux abois, lorsqu'un incident heureux et, drt-on, prémédité, le tira d'embarras. Une colique violente et subite emporta SoUmanttk deux jours. Asàd-d- Adm, son frère et son successeur, n'eut pas les mêmes raisons ou les mêmes dispositions pour continuer la guerre, et Dâker fut tranquille du côté des Ottomans. Mais son caractère remuant et les chicanes de ses voisins lui donnèrent d'autres af&ires. Des diseussions d'intérêt le brouillèrent avec son oncle et son frère. Phis d'une fois on en vint aux armes, et JDdAer, toujours vainqueur, jugea à propos de terminer ces tracasseries par la mort de ses concurrents. Alors revêtu de toute la puissance de sa maison , et absolument maître de ses forces, il ouvrit une plus grande carrière à son ambition. Le eonmierce qu'il faisait, selon la coutume de tous les gouverneurs et princes d'Asie , lui avait fiait sentir l'avantage qu'il y aurait à communiquer immédiatement avee la met* Il avait conçu qu'un port entre ses mains serait un marché public, où les étrangers établhraient une ooneurrence favorable au débit de ses denrées. Acre, situé à
* Tome m, page 904.
* rai vu des lettres de JeannJosepb Blanc, négociant d'Acre^ qui se trouvait au camp de Soliman à cette époque, et qui en donnait des détails.
sa porte et sous ses yeux , convenait à ses desseins : "depuis plusieurs années, il y faisait des affiûres avec les comptoirs français. Acre, à la vérité, n'était qu'un monceau de ruines, un misérable village ouvert et sans défense. Le pacha de Saide y tenait un aga et quelques soldats qui n'osaient se montrer en campagne. Les Bédouins y dominaient , et faisaient la loi jusqu'aux portes. La plaine, jadis si fertile, n'était qu'une vaste friche, où les eaux croupissaient, et par leurs vapeurs empestaient les environs. L'ancien port était comblé, mais la rade de Hatfa, qui en dépend, offrait un avantage si précieux, que Dàher se décida à en profiter. Il fallait un prétexte : la conduite de l'aga ne tarda pas de l'offrir. Un jour que l'on avait débarqué des munitions de guerre destinées contre le chaik, il marcha brusquement vers Acre, prévint l'aga par une lettre menaçante qui lui fit prendre la fuite, et entra sans coup férir dans la ville, où il s'établit; cela se passait vers 1749. 11 avait alors environ 63 ans. L'on pourra trouver cet âge bien avancé pour de tels coups de main; mais si l'on observe qu'en 1776, à 90 ans, il montait encore hardiment un cheval fougueux, on jugera qu'il était bien plus jeune que cet âge ne semMe le comporter. Cette démarche hardie pouvait avoir des suites; il les avait prévues, et il se hâta de les prévenir : sur-le-champ il écrivit au pacha de Saide; et lui représentant que ce qui s'était passé de lui à l'aga n'était qu'une afifaire personnelle, il protesta qu'il n'en était pas moins le sujet très-soumis du sultan et du pacha; qu'il payerait le tribut du district qu'il avait occupé, comme l'aga même; qu'en outre il s'engageait à contenir les Arabes , et qu'il ferait tout ce qui pourrait convenir pour rétablir ce pays ruiné. Le plaidoyer de Dàher, accompagné de quelques mille sequins , fit son effet dans les divans de Saide et de Constantinople : on reçut ses raisons, et on lui accorda toat ce qu'il voulut.
Ce n'est pas que la Porte fût la dupe des protestations de Dàher : elle est trop accoutumée à ce manège pour s'y méprendre ; mais la politique des Turks n'est point de tenir leurs vassaux dans une stricte obéissance; ils ont dès longtemps calculé que s'ils faisaient la guerre à tous les rebelles, ce serait un travail sans relâche , une grande consommation d'hommes et d'argent, sans compter les risques d'échouer souvent , et par là de les enhardir. Ils ont donc pris le parti de la patience; ils temporisent'; ils suscitent des voisins, des pa-
■ Us Aiabes oot à eesuyet un proverbo singoUor qui pdnt
rents, des enfants; et plus tdt ou plus tard, les rebelles, qui suivent tous la même marche , subissent le même sort, et finissent par enrichir le sultan de leurs dépouilles.
De son côté, Dâker ne s'en imposa pas sur cette bienveillance apparente. Acre,qa''û voulait habiter, n'offrait aucune défense; l'ennemi pouvait le surprendre par terre et par mer : il résolut d'y pourvoir. Dès 1750, sous prétexte de se faire bâtir une maison , il construisit à l'angle du nord sur la mer , un palais qu'il munit de canons. Puis, pour protéger le port, il bâtit quelques tours; enfin, il ferma la ville du côté de terre , par un nmr auquel il ne laissa que deux portes. Tout cela passa chez les Turks pour des (nwraget, mais parmi nous on en rirait. Le palais de Dâher avec ses murs hauts et minces, son fossé étroit et ses tours antiques, est incapable de résistance ; quatre pièces de campagne renverseraient en deux volées, et les murs et les mauvais canons que l'on a guindés dessus à 50 pieds de hauteur. Le mur de la ville est encore plus faible; il est sans fossé, sans rempart, et n'a pas trois pieds de profondeur. Dans toute cette partie de l'Asie, on ne connaît ni bastions, ni lignes de défenses, ni chemins couverts, ni remparts, rien en un mot de la fortification moderne. Une frégate montée de 30 canons bombarderait toute la côte sans difficulté ; mais comme l'ignorance est commune aux assaillants et aux assaillis, la balance reste égale.
Après ces premiers soins, Dàher s'occupa de donner au pays une amélioration qui devait tourner au profit de sa propre puissance. Les Arabes de Saqr, de Muzainé et d'autres tribus ctroonvoisines, avaient fait déserter les paysans par leurs courses et leurs pillages : il songea à les réprimer; et employant tantôt les prières ou les menaces, tantôt les présents ou les armes, il parvint à rétablir la sûreté dans la campagne. L'on put semer, sans voir son blé dévoré par les chevaux ; l'on recueillit, sans voir enlever son grain par les brigands. La bonté du terrain attira des cultivateurs ; mais l'opinion de la sécurité, ce bien si précieux à qui a connu les alarmes , fit encore plus. Elle se répandit dans toute la Syrie; et les cultivateurs musulmans et chrétiens, partout vexés et dépouillés, se réfugièrent en foule chez Dàher, où ils trouvaient la tolérance religieuse et civile. Chypretaême^ désolée par les vexations de son gouverneur, par la révolte qui en avait été la suite, et par les atrocités dont
bien cette conduite : VOnnanU, disent-Us, atteint les liévret avec des chanettes
DE LA SYRIE
>rior-pacha* l'expiait; CAypr^ vit déserter une colonie de Grecs à qui DAher donna, sous les murs ^Acre, des terrains dont ils firent des jardins passables. Des Européens qui trouvèrent un débit de leurs mardiandises, et les denrées pour leurs retraits, aoeoururent faire des établissements : les terres se défrichèrent; les eaux prirent un écoulement; l'air se purifia, et le pays devint salubre et même agréable.
Diantre part, DAher renouvelait ses alliances avec les grandes tribus du désert, chez lesquelles il avait marié ses en&nts. 11 y voyait phis d'un avantage; car d'abord il s'assurait, en cas de disgrâce, un refuge inviolable. En second lieu, il contenait, par ce moyen , le pacha de Damas , et il se procurait des chevaux de race , dont il eut toujours la passion au plus haut point. Il caressait donc les chaiks ^Anazé, de SaTdié\ de Saqr, etc. C'est alors qu'on vit pour la première fois dans Acre ces petits hommes secs et brûlés, extraordinaires même aux Syriens. Il leur donnait des armes et des vêtements : pour la première fois aussi le désert vit ses habitant porter des culottes , et au lieu d'arcs et d'arqaebuses à mèche, prendre des fusils et des pistolets. Depuis quelques années, les MotouAHs inquiétaient les pachas de Saide et de Damas , en pillant leurs terres et en refusant le tribut. Dàher concevant le parti qu'il pouvait tirer de ces alliés , intervint d'abord comme médiateur dans les démêlés^ puis, pour accommoder les parties, il offrit d'être caution des MotôuàUg, et de payer leur tribut. Les pachas , qui assuraient leur fonds , acceptèrent, et Dàher ne crut pas faire un marché de dupe, en s'assurant l'amitié d'un peuple qui pouvait mettre dix mille cavaliers sur pied.
Cependant ce chaik nejouissait pas tranquillement du fruit de ses travaux. Pendant qu'il avait à redouter au dehors les attaques d'un suzerain jaloux , son pouvoir était ébranlé à l'intérieur par des ennemis domestiques, presque aussi dangereux. Suivant la mauvaise coutume des Orientaux , il avait donné à ses enfrmts des gouvernements, et les avait placés loin de lui dans des contrées qui fournissaient à leur entretien. De cet arrangement il résulta que ces chaiks se voyant enfrints d'un grand prince, voulurent tenir un état proportionné : les dépenses excédèrent les revenus. Eux et leurs agents vexèrent les sujets : ceux-ci se plaignirent à Dàher y qui gronda; les flatteurs envenimèrent
' Quand K{or-i»aefaa vint en Chypre, il prit nombre de icbeOes , et les fit précipiter da haut de» mars sur des crampons de fer où ils restaient accrochés Jusqu^à ce qu'ils expizasscot dans les tourments qu*on peut ima|$iner
les deux partis. L'on se brouilla, et la guerre éclata entre le père et les enfants. Souvent les frères se brouillaient entre eux : autre sujet de guerre. D'ailleurs le chaik devenait vieux; et ses en&nts, qui calculaient d'après un terme ordinaire, voulaient anticiper sa succession. Il devait laisser un héritier principal de ses titres et de sa puissance : chacun briguait la préférence, et ces brigues étaient un sujet de jalousie et de dissension. Par une politique rétréde , Dàher frivorisait la discorde : elle pouvait avoir l'avantage de tenir ses milices en haleine, et de les aguerrir; mais outre que ce moyen causait mille désordres , il eut encore l'inconvénient d'entratner une dissipation de finances qui força de recourir aux expédients : il frJlut augmenter les douanes; le commerce surchargé se ralentit. Enfin ces guerres civiles portaient aux récoltes une atteinte toujours sensible dans un état aussi borné.
D'autre part, le divan de Gonstantinople ne voyait pas sans chagrin les accroissements de Dàher; et les intentions que ce chaik laislait percer, excitaient encore pitis ses alarmes. Elles prirent une nouvelle force par une demande qu'il forma . Jusqu'alors il n'avait tenu ses domaines qu'à titre de fermier, et par bail annuel. Sa vanité s'eflnuya de cette formule : il avait les réalités de la puissance , il voulut en avoir les titres ; il les crut peut-être nécessaires pour en imposer davantage à ses enfants et à ses sujets. Il sollicita donc vers 1768, pour lui et pour son successeur, une investiture durable de son gouvernement, et demanda d'être proclamé chaXk d'Acre , prince des princes , commandant de Na%areih, de Tabarié, de Safad, et chaik de toute la GaUlée. La Porte accorda tout à la crainte et à l'argent; mais cette fumée de vanité éveilla de plus en plus sa jalousie et son animosité.
Elle avait d'ailleurs des griefs trop répétés; et quoique Dàher les palliât, ils avaient toujours l'efifet d'entretenir la haine et le désir de la vengeance. Telle fut l'aventure du célèbre pillage de la caravanedelaMekkeen 1757. Soixante mille pèlerins douilles et dispersés dans le désert , un. grand nombre détruits par le fer ou par la faim, des femmes réduites en esclavage, un butin de la plus grande richesse, et surtout la violation sacrilège d'un acte de religion; tout cela fit dans l'empire une sensation dont on se souvient encore. Les Arabes spoliateurs étaient alliés de DAher; il les reçut à Acre, et leur permit d'y vendre leur butin. La Porte lui en fit des reproches amers; mais il tâcha de se disculper et de l'apaiser, en envoyant le pavillon blanc du prophète.
Telle fut encore l'affaire des corsaires iBaHais.
Depuis quelques années ils infestaient les côtes de Syrie; et sous le mensonge d*un pavillon neutre, ils étaient reçus dans la rade diAcre : ils y déposaient leur butin , et y vendaient les prises faites sur les Turks. Quand ces abus se divulguèrent, les musulmans crièrent au sacrilège. La Porte informée tonna. Vâker protesta ignorance du fait; et pour prouver qu'il ne favorisait point un conmierce aussi honteux à l'état et à la religion, il arma deux galiotes, et les mit en mer avec Tordre apparent de chasser les Maltais. Mais le fait est que ces galiotes ne firent point d'hostilités contre les Maltais, et servirent au contraire à communiquer en mer avec eux, loin des témoins. Dàher fit plus : il prétexta que la rade de Haifa était sans protection, que l'ennemi pouvait s'y loger malgré lui; et il demanda que la Porte bâttt unfort, et le munît aux frais du sultan : l'on remplit sa demande; et quelque temps après , il fit décider que le fort était inutile; il le rasa, et en transporta les canons de bronze It Acre.
Ces faits entretenaient Taigrear et les alarmes de la Porte. Si l'âge de Dàher la rassurait, l'esprit remuant de ses enfants , et les talents militaires d*AH, l'alné d*entre eux, Finquiétaient; elle craignait de voir se perpétuer, s'agrandir même, une puissance indépendante. Mais constante dans son plan ordinaire, elle n'éclatait point, elle agissait en dessous ; elle envoyait des capidjis ; elle stimulait les brouilleries domestiques , et o|H[K)isait des agents capables du moins d'arrêter les progrès qu'elle redoutait.
Le plus opiniâtre de ces agents fût cet Osnum, pacha de Damas, que nous avons vu jouer un rdie principal dans la guerre d'AU-bek. Il avait mérité la bienveillance du divan, en décelant les trésors de SolioMU-pacha , dont il était mamlouk. La haine personnelle qu'il portait à Dàher, et l'activité connue de son caractère, déterminèrent la confiance en sa faveur. On le regarda comme un contre-poids propre à balancer Dàher : en conséquence on le nomma pacha de Damas en 1760; et pour lui donner pl^s dp force, on nomma ses deux enfants aux padîaliks de Tripoli et de Saide; enfin, en 176â, on ajouta à son apanage Jérusalem et toute la Palestine.
Osman seconda bien les vues de la Porte : dès les premières années il inquiéta ZMA^; il augmenta les redevances des terrainsqui relevaient de Damas. Le chaik résista; le pacha fit des menaces, et Ton vit que la querelle ne tarderait pas de s'échauffer. Osman épiait le moment de frapper un coup qui terminât tout ; il crut l'avoir trouvé, et la guerre éclata.
ÉTAT POUTIQUE
Tous les ans le pacha de Damas fait dans son gouvernement ce qu'on appelle la tournée >, dont le but est de lever le miri ou impôt des terres. Bans cette occasion, il mène toujours avec lui un corps de troupes capable d'assurer la perception. Il imagina de profiter de cette circonstance pour surprendre Dàher; et se faisant suivre d^m corps nombreux , il prit sa route à l'ordinaire , vers le pays de Nâblous. Dàher était alors au pied d'un château où il assiégeait deux de ses enfents ; le danger qu'il courait était d'autant plus grand, qu'il se reposait sur la foi d'une trêve avec le pacha. Son étoile- le sauva. Un soir , au moment qu'il s'y attendait le moins, un courrier tartare * lui remet des lettres de €k>nstantinople; Dàher les ouvre, et sur-lechamp il suspend toute hostilité, dépêche un cavalier vers ses enfants , et leur marque qu'ils aient à lui préparer à souper à lui et à trois suivants; qu'il a des affaires de la dernière conséquence pour eux tous à leur conununiquer. Dàher avait un caractère connu, on lui obéit. Il arrive à Fheure convenue; l'on mange gaiement; à la fin da repas , il tire ses lettres et les fait lire ; elles étaient de l'espion qu'il entretenait à Ck>nstantinople, et elles portaient : « Que le sultan l'avait trompé par le dernier pardon « qu'il lui avait envoyé; que dans le même temps « il avait délivré un kat-chérif^ contre sa tête et « contre ses bi^is ; que tout était concerté entre les « trois pachas , Osman et ses enfants, pour l'enve- « lopper et le détruire lui et sa fiimille ; que le pacha « marcherait en force vers Nâblous pour le sur^ « prendre, etc. »
On juge aisément de la surprise «tes auditeurs; aussitôt de tenir conseil : les opinions se partagent ; la plupart veulent qu'où marche en force vers le pacha; mais l'atné des enfants de Dàher, Ali, qui a laissé dans la Syrie un souvenir célèbre de ses exploits , Ali représenta qu'un corps d'armée ne pourrait se transporter assez vite pour surprendre le pacha ; qu'il aurait le temps de semettre à eourert ; que l'on aurait la honte d'avoir violé la trêve; qu'il n'y avait qu'un coup de main qui pût convenir, et qu'il s'en chargeait. U demanda 500 cavaliers : on le connaissait; on les lui donna. U part suHe^champ, marche toute la nuit , se repose à couvert pendant le jour; et la nuit suivante il fait tant de ^filigence , qu'à l'aube du jour il arrive à l'ennemi. Les Turks ,
> GeUsepraUqu^BdansUpljBpAddaaKiuidBiMclMliMdool les vassaux sont pea soumis-
* Ce sont des Tartaies qui font l*oftloe de oourrien en Torkle.
3 Ce mot, quisignilte nohie'temg , est me leUfe de irroscripikm conçue en cet termes ',VHtel,qm eê Vuclave 4e ma tuMime Porte, va ven un tel, mon etclave^ et rapporte ea t<te à me$ pieds, au péril de la Uetme.
lèloo leur usage , dormaient épars dans leur camp , sans orâie et sans gardes; Ali et ses cavaliers fondent le sabre à la main^ taillent à droite et à gauche tout œ qui se présente : les Turks s*éveillent en tumulte; le nom d'^K répand la terreur, tout s'enfuit ea désordre. Le pacha n'eut pas même le temps de passer sa fournure : à peine étalMl hors de sa tente, lorsque Ali y arriva ; on saisit sa cassette, ses châles, ses pelisses, son poignard, son nerguil ' , et pour eon^e de sueoès, le noble-seing du sultan. De ee aioment la guerre fut ouverte, et selon les mœurs du pays , on la fit par incursions et par escarmouches , où les Turks eurent rarement l'avantage. Les firais qu'elle entraîna épuisèrent bientôt les coffires du pacha; pour y subvenir, il eut recours au grand expédient des Turks. Il rançonna les villes, les villages, les corps et les particuliers; quioonque fut soupçonné d'avoir de l'argent, fut appelé, sommé, bétonné, dépouillé. Ces vexations causèrent une révolte à Ramlé en Palestine , dès la première année qu'il en eut la ferme. Il l'étoufltiBi par d'antres vexations plus odieuses et plus meurtrières. Deux ans après, c'est-à-dire en 1767 , les méfloes traitements firent révolter Gaze; il les renouvela à Yàfa, en 1769, et là, entre autres, il viola le droit des gens dans la personne de l'agent de Venise, Jean Damiani, vieillard respectable, à qui il fit donner une torture de 500 coups de bâton sur la plante des pieds, et qui ne conserva un reste de vie qo^en rassemblant de sa fortune et de la bourse de tous ses amis, une somme de près de 60,000 livres qu^il compta au pacha. Ce genre d'avanies est habituel en Turkîe; mais conune elles n'y sont pas ordinairement si violentes ni si générales, oelies-cî poussèrent à bout les esprits. On murmura de toutes pautts ; et la Palestine, enhardie parle voisinage de l'ÉgypCe révoltée, menaça d'appeler un protecteur étranger.
Ce ait en ees circonstances qu'Ali-bek, conquérant de la Mekke et du Saïd, tourna ses projets d'agrandissement vers laSyrie. L'allianoede/^dAer, la goerrequi occupait les Turks contre les Russes, le mécontentement des peuples , tout favorisa son ambition. Il publia donc en 1770 un manifeste, par lequel il déclara que Dieu ayant accordé àses armes une bénédiction signalée, il se croyait obligé d'en r pour le soulagement des peuples, et pour répri* r Lsi tyrannie d'Osman dans la Syrie. Incontinent il fit passer à Gaze un corps de Mamlouks qui occupa RamléetLoudd. Ce voisinage partagea Yâfa en deux factions, dont l'une voulait se rendreaux Égyp-
■ Pipe à la persane, compoiéR d*UD grand flacon plein d'eau, ou la fumée ae poige avant d*aDrlver à la bouche.
tiens ; Tautre appela Osman. Osman accourut en diligence , et se campa près de la ville ; le surlende- . main on annonça Dàher, qui accourait de son côté. Yâfa se croyant alors en sûreté, ferma ses portes au pacha; mais dans la nuit, pendant qu'il préparait sa fuite, un parti de ses gens se glissimt le long de la mer, entra par le défaut du mur dans la ville, et la saccagea. Le lendemain Dàher parut, et ne trouvant point les Turks, il s'empara sans résistance de Yâfa, de Ramlé et de Loudd, où il établit des garnisons de son parti.
Les dioses ainsi préparées, Mohammad-bek arriva en Palestine avec la grande armée au mois de février 1771 , et se rendit le long de la mer auprès du cfaaik à Acre. Là, ayant effectué sa jonctiov avec 12 ou 1800 Motouâlis commandés par Nâsif et 1600 Safadiens commandés par M, fils de Dàher il mardia en avril vers Damas. On a vu ci-devani comment cette arméeoombinée battit les forces réunies des pachas , et comment , maître de Damas et près d'occuper le château , Mohammad-bek changea tout à coup de dessein , et reprit la route du Raire. Ce fut dans cette occasion que le ministre de Dàher ^ YhnMmrSabbàr^ n'ayant reçu pour explication de la part de Mohammad, que des menaces, loi écrivit , au nom du chaik , une lettre de reproches , qui devint par la suite la cause ou le prétexte d'une nouvelle querelle. Cependant Osman, de retour à Damas, recommença ses vexations et ses hostilités. S'imaginant que Dàher , étourdi du coup qui venait de le firai^r, n'était pas sur ses gardes, il projeta de le surprendre dans Acre même. Mais à peine était41enroute,qu'^/i^/>dAeretiVd<(^ informésde sa marche , se proposèrent de lui rendre le diange : en conséquence ils partent des environs d'Acre à la dérobée ; et apprenant qu'il est campé sur la rive oc^ cidentale du lac de Uoulé, ils arrivent sur lui à l'aube dujour, s'emparent du pont de YaqtnA, qu'ils trouvent mal gardé, et fondent le sabre à la main dans son camp, qu'ils remplissent de carnage. Ce fut, commeà l'afEiedre de NàbUms, une déroute générale ; les Turks, pressés du cété de la terre , se Jetèrent vers le lae, espérant le traverser à la nage; mais dans l'empressement et la confusion de cette foule, les chevaux et les hommes s'embarrassant mutuellement, l'ennemi eut le temps d'en tuer un grand nombre; une autre partie plus considérable périt dans les eaux et dans les boues du lac. On crut que le pacha avait subi ce dernier sort; mais il eut le bonheur d'échapper sur les épaules de deux noirs qui le passèrent à la nage. Sur ces entrefaites, le pacha de Saide, DarotUch, fils d'Osman, avait I engagé les Druzes dans sa cause, et 1600 Oqqàh
étaient venus sous la conduite à'AU'DjambaUU, renforcer sa garnison. D*autre part, l'émir Yousef, descendu dans la vallée des MotouâUs avec 25,000 hommes , mettait tout à feu et à sang. Ali-DAher et iV<tn/ ayant appris œs nouvelles, tournèrent sur-le-champ de ce côté. Le 21 octobre 1771, arriva raffaire où un corps avancé de 500 Motouâlis mit les Druzes en déroute ; leur fuite porta la terreur dans Saide, où ils furent suivis de près par les Safadiens, Ali-Djambalat désespérant de défendre la ville, révacua incontinent; ses Oqqâls en se retirant la pillèrent ; les Motouâlis la trouvant sans défense, y entrèrent et la pillèrent à leur tour. Enfin les chefs apaisèrent le pillage , et ep prirent possession pour />âAer ^ qui établit mot- 9(ûlam ou gouverneur, un Barbaresque appelé J)egnizlé, renommé pour sa bravoure.
Ce fut alora que la Porte, effrayée des revers qu'elle essuyait et de la part des Russes, et de la part de ses sujets rebelles, fit proposer à ZMAer la paix à des conditions très-avantageuses. Pour Ty faire consentir, elle cassa les pachas de Damas , de Saide et de Tripoli; elle désavoua leur conduite, et fit solliciter le chaik de se réconcilier avec elle. Dàher, âgé de 85 à 86 ans, voulait y donner les mains pour terminer en paU sa vieillesse ; mais son ministre , YbraMm , Ten détourna : il espérait qu*Ali-bek viendrait Thiver suivant conquérir la Syrie, et que ce Mamlouk en céderait une portion considérable à Dâher. Il voyait dans cet agrandissement futur de lapuissance de son mattre, un moyen d'accroître sa fortune particulière et d'ajouter de nouveaux trésors à ceux que son insatiable avarice avait déjà entassés. Séduit par cette brillante perspective, il rejeta les propositions de la Porte, et se prépara à pousser la guerre avec une nouvelle activité.
Tel était Tétat des affaires, lorsque. Tannée suivante , éclata en février la révolte de Mohammadbek contre Ali-bek. Ybrahim se flatta d'abord qu'elle n'aurait aucune suite; mais bientôt la nouvelle de l'expulsion d'Ali et de son arrivée à Gaze, en qualité de fugitif et de suppliant, vint le désabuser. Ce coup releva le courage de tous les ennemis de Dàher. La faction des Turks dans Yâfa en profita pour reprendre l'ascendant. Elle s'appropria les effets qu'avait déposés la flottille deRodoan; et aidée par un chaik de Nâblous, elle fit révolter la ville, et 8'q)posa au passage des Mamlouks. Les circonstances devinrent d'autant plus critiques, que l'on parlait de l'arrivée prochaine d'une grosse armée turke, assemblée vers Alep. Il semblait que Z)dA^ ne dût pas s'éloigner d'Acre ; mais comptant que ya diligence ordinaire pourvoirait à tout, il marcha
vers Nâblous, châtia les rebelles en passant; et ayant joint Ali-bek au-dessous de Yâfa, il l'amena sans obstacle à Acre. Après une réception telle que la dicte l'hospitalité arabe, ils marchèrent ensemble contre les Turks , qui , sous la conduite de sept pachas , assiégeaient Saide, de concert avec les Druzes. Il se trouvait alors dans la rade de Halfa des vaisseaux russes, qui profitant de la révolte de Dâher, faisaient des provisions : le chaik négocia avec eux; et moyennant une somme de 600 bourses, il les engagea à seconder par mer ses opératiens. Son armée, dans cette circonstance, pouvait consister en 5 ou 6,000 cavaliers safadiens et motouâlis, auxquels se joignirent les 800 Mamlouks d'Ali et environ 1,000 piétons barbaresques. Les Turks, au contraire, et les Druzes réunis, pouvaient se monter à 10,000 cavaliers et 20,000 paysans. A peine eurent-ils appris l'arrivée de l'ennemi, qu'ils levèrent le siège, et se retirèrent au nord de la ville, non pour fuir, mais pour y attendre Dâher et lui livrer le combat. Il s'engagea en effet le lendemain avec plus de méthode que l'on n'en eût vu jusque-là. L'armée turke s'étendant de la mer au pied des montagnes, se rangea par pelotons à peu près sur la même ligne. Les Oqqâls à pied étaient sur le rivage dans des haies de nopals et dans des fosses qu'ils avaient faites pour empêcher une sortie de la ville. Lescavaliers occupaient la plaine par groupes assez confus. Vers le centre et un peu en avant, étaient 8 canons de 12 et de 24, la seule artillerie dont on eût encore usé en rase campagne. Enfin, au pied des montagnes, et sur leur penchant, était la milice druze , année de fusils, sans retranchements et sans canons. Du côté de Dâher, les Motouâlis et les Safadiens se rangèrent sur le plus grand front possible, et tâchèrent d'occuper autant de plaine que les Turks. A l'aile droite, que commandait Nâsif , étaient les Motouâlis et les 1,000 Barbaresques à pied, pour contenir les paysans druzes. L'aile gauche, sous la conduite â*Ali-Dàher, fut laissée sans appui contre les Oqqâls; mais on se reposait sur les frégates et sur les bateaux russes, qui avançaient parallèlement à l'armée en serrant le rivage. Au centre étaient les 800 Mamlouks, et derrière eux Ali-bek avec le vieux Dâher, qui animait encore les siens par son exemple et ses discours. L'afEaire s'engagea par les frégates russes. A peine eurent-elles tiré quelques bordées sur les Oqqâls, qu'ils évacuèrent leur poste en déroute; alors les pelotonsde cavaliers marchant à peu près de front, arrivèrent à la portée du canon des Turks. De ce moment les Mamlouks , jaloux de justifier l'opinion qu'on avait de leur bravoure . se lancèrent bride abattue sur l'ennemi. Leur audace
DE LA SYRIE
éDt reffet (Tintimiderles canonniers , qui se voyant à pied entre deux lignes de chevaux , sans ouvrages et sans infanterie pour les soutenir, tirèrent précipitamment et s'enfuirent. Les Mamlouks, peu maltraités de cette volée, passèrent en un clin d'œil au milieu des canons, et fondirent tête baissée dans les pelotons ennemis. La résistance dura peu : le désordre se répandit de toutes parts; et dans ce désordre, chacun ne sachant ce qu'il avait à faire, ni ce qui se passait autour de lui, fut par cette incertitude plus disposé à fuir qu'à combattre. Les pachas donnèrent l'exemple du premier parti , et dans un instant la fuite Ait générale. Les Druzes, qui ne servaient la plupart qu'à regret dans la cause desTurks, profitèrent de cette déroute pour tourner le dos, et s'enfoncèrent dans leurs montagnes: en moins d'une heure la plaine fut nettoyée. Les alliés, satisfaits de leur victoire, ne s'engagèrent pas à la poursuite dans un terrain qui devient plus difficile à mesure que Ton marche vers Bairout; mais les frégates russes, pour punir les Druzes, allèrent canonner cette ville, où elles firent une descente, et brûlèrent 300 maisons. Ali-bek et Dàher, de retour à Acre, songèrent à tirer vengeance de la ré?olte et de la mauvaise foi des gens de Nâblous et des habitants de Yâfa. Dès les premiers jours de juillet 1772, ils parurent devant cette ville. D'abord ils essayèrent les voies d'accommodement ; mais la faction des Turks ayant rejeté toute proposition, il fallut employer la force. Ce siège ne fut, à proprement parler, qu'un blocus, et l'on ne doit pas se figurer qu'on y suivit les règles connues en Europe. Pour toute artillerie, l'on n'avait de part et d'autre que quelques gros canons mal montés, mal établis, encore plus mal servis. Les attaques ne se Élisaient ni par tranchées , ni par mines ; et il faut avouer que ces moyens n'étaient pas nécessaires contre un mur sans fossé, sans retnpart et sans épaisseur. On fit4'assez bonne heure une brèche; mais les cavaliers de Dàheret d' Ali-bek mirent peu de zèle à la franchir, parce que les assiégés avaient embarrassé le terrain de l'intérieur, de pierres, de pieux et de trous. Toute l'attaque consistait en fusillades qui ne tuaient pas beaucoup de monde. Huit mois se passèrent ainsi, malgré l'impatience d'Ali-bek, qui était resté seyl commandant du siège. Enfin les assiégés se trouvant épuisés de fatigue , et manquant de provisions, se rendirent par composition. Au mois de février 1773, Ali-bek y plaça un gouverneur pour Dàher, qu'il se hâta d'aller joindre à Acre. Il le trouva occupé des préparatifs nécessaires pour le faire rentrer en Egypte, et il y joignit ses soins pour les accélérer. On n'attendait plus
qu'un secours de 600 honunes qu'avaient promis les Russes, quand l'impatience d'Ali-bek le détermina à partir. Dàher employa toute sorte d'instances pour l'arrêter encore quelques jours, et donner aux Russes le temps d*arriver ; mais voyant que rien ne pouvait suspendre sa résolution , il le fit accompagner par 1500cavaliers, sous la conduite d'Otmàn, l'un de ses fils. Peu de jours après (en avril 1778) , les Russes amenèrent leur renfort , qui quoique moindre qu'on ne l'avait espéré, causa un vif regret de ne pouvoir l'employer ; mais ce regret fut surtout amer, lorsque Ddher vit son fils et ses cavaliers revenir en qualité de fuyards , lui annoncer leur désastre et celui d'Ali-bek. Il en fut d'autant plus affecté, qu'à la-place d'un allié puissant par ses ressources, il acquérait un ennemi redoutable par sa haine et son activité. A son flge, cette perspective était affligeante; et il est sans doute honorable à son caractère de n'en avoir pas été phis abattu. Un événement heureux vint se joindre à sa fermeté pour le consoler ou le distraire. L'émir Yousef, contrarié par une faction puissante, avait été obligé d'invoquer le secours du pacha de Damas, pour se maintenir dans la possession de Bairoui, Il y avait placé une créature des Turks, le ci-devant heh Ahmed-el^Djezzàr. A peine cet homme fut-il revêtu du commandement de la ville, qu'il résolut de s'en flaire un nouveau moyen de fortune. Il commença par s'emparer de 50,000 piastres appartenantes au prince, et il déclara ouvertement ne reconnaître de mattre que le sultan : l'émir, étonné de cette perfidie , demanda en vain justice au pacha de Damas. On désavoua DJezzàr sans lui faire restituer sa ville. Piqué de ce refus, l'émir consentit enfin à ce qui faisait le vœu général des Druzes, et il fit alliance avec Ddher. Le traité en fut conclu près de Sour. Le cJiaik, charmé d'acquérir des amis aussi puissants, vint sur-le-champ avec eux assiéger le rebelle. Les frégates russes, qui ne quittaient pas ces parages depuis quelque temps, se joignirent aux Druzes, et convinrent, pour une seconde somme de 600 bourses, de canonner Bairout. Cette double attaque eut le succès que l'on pouvait désirer. Djezzâr, malgré la vigueur de sa.réaistance, fut obligé de capituler : il se rendit à Dàher seul, et il le suivit à Acre, d'où il s'évada peu après. La défection des Druzes ne découragea pas les Turks; la Porte comptant sur les intrigues qu'elle tramait en Egypte, reprit l'espoir de venir à bout de tous ses ennemis : elle replaça Osman à Damas, et lui confia un pouvoir illimité sur toute la Syrie. Le premier usage qu'il en fit, fui de rassembler sous ses ordres six pachas ; il les conduisit par la vallée
de Uéqâà, au village de Z(Mé, dans rintention de pénétrer au sein même des montagnes. La force de cette année et la rapidité de sa marche y répandirent en effet la consternation; et l'émir Yousef, toujours timide et irrésolu, se repentait déjà d'avoir trop tôt passé du côté de Dàher; mais ce vieUlard veillant à la sûreté de ses alNés, pourvut à leur défense. Â peine les Turks étaient-ils campés depuis six jours au pied des montagnes, qu'ils apprirent q^AU, fils de Dàher, accourait pour les combattre. 11 n'en fallut pas davantage pour les intimider. En vain leur observa-t-on qu'il n'avait pas 500 chevaux, et qu'ils en avaient plus de5,000; le nom é^Alir Dàher en imposait tellement par l'idée de son courage indomptable, que dans une nuit toute cette armée prit la fuite, et laissa aux habitants de Zfûilé son camp plein de dépouilles et de bagages. Après ce dernier triomphe, il semblait que Dàher dât respirer, et vaquer sans distraction aux préparatifs d'une défense qui chaque jour devenait plus pressante; mais la fortune avait décidé qu'il ne jouirait plus d'aucun repos jusqu'à la fin de sa carrière. Depuis plusieurs années des troubles domestiques se joignaient à ceux de l'extérieur; ce n'était même que par la distraction de ceux-ci qu'il parvenait à calmer ceux-là. Ses enfants , qui étaient défà des vidllanls , s'emniyaîenl d'attendre si longtemps son héritage. Outre cette disposition qu'ils avaient eue de tout temps à la révolte, il leur était survenu des griefs qui l'avaient rendue plus dangereuse en la rendant plus légitime. Depuis plusieurs années, le chrétien YbnûUm, ministre du chaik, avait envahi toute sa confiance, et il en faisait un abus criant pour assouvir son avarice, il n'osait pas exercer ouvertement les tyrannies des Turks; mais il ne négligeait aucun moyen, même malhonnête, d'amasser de l'argent. Il s'emparait de tons les objets de commerce : lui seul vendait le blé, le coton, et les autres denrées de sortie; hii seul achetait les draps, les indigos, les sucres, et les autres marchandises d'entrée. Avec une pareille avidité, il avait souvent dioqué les prétentions et même les droits des ehaiks ; ils ne lui pardonnaient pas cet abus de puissance, et chaque jour, en amenant de nouveaux sujets de plainte, portait à de nouveaux troubles. Dàher, dont la tête commençait à se ressentir de son extrême vieillesse, n'usait pas des moyens propres à les calmer. Il appelait ses enfants des ingrats et des rebelles; il ne trouvait de serviteur fidèle et désintéressé qu'YbrahIm : cet aveuglement ne servit qu'à détruire le respect peur sa personne, et à justifier leurs mécontentements. L'année 1774 développa
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les fâcheux effets de cette conduite. Depuis la mort d'Ali-bek, ybrahim trouvant que la balance des craintes devenait plus forte que celle des espérances, avait rabattu de sa hauteur. U ne voyait plus autant de certitude à amasser de l'argent par la guerre. Ses alliés, les Russes, sur lesqueb il fondait sa confiance, commençaient eux-mêmes à parler de paix. Ces motifs le déterminèrent à la conclure; U en traita avec un capidji que la Porte entretenait à Acre. L'on convint que Dàher et ses enfants mettraient bas les armes ; qu'ils conserveraient le gouvernement de leur pays; qu'ils recevraient les queues , qui en sont le symbole. Mais en même temps, on stipula que Saide serait restituée, et que le chaik payerait le miri comme par le passé. Ces conditions mécontentèrent d'autant plus les enfants de Dàher, qu'elles furent acemrdées sans leur avis. Us trouvèrent honteux de redevenir tributaires. Us furent encore plus choqués de voir que l'on n'eût passé à aucun d'eux le titre de leur père; en conséquence, ils se révoltèrent tous. AU s'en alla dans la Palestine , et se cantonna à Habrown; Ahmad et SM se retirèrent à iVdhUms; Otmàn, chez les Arabes àeSaqr;et le reste de l'année se passa dans ces dissensions. Les choses étaient à ce point, lorsqu'au conunencement de 1775, Mohammad-bdL parut en Palestine avec toutes les forces dont il pouvait disposer. Gaze se trouvant dépourvue de munitions, n'osa résister. Yâ£s, fière d'avoir joué un rôle dans tous les événements précédents, fut plus hardie; ses habitants s'armèrent , et peu ^'en fallut que leur résistance ne fit échouer la vengeance du Mamlouk; mais tout eonspira à la perte de Dàher. Les Druzes n'osèrent remuer; les Motouâlis étaient mécontents. Ybrahim appelait tout le monde; mais eomme il n'offrait d'argent à personne, personne ne remuait : 11 n'eut pas même la prudence d'envoyer des provisions aux assiégés. Os furent contraints de se rendre, et la route d'Acre resta ouverte. Aussitôt que l'on y apprit le désastre de Yâfa, Ybrahim prit la fuite avec Dàher dans les montagnes du Safad. AU- Dàher, qui comptait sur des conventions passées entre lui et Mohanunad4)ek , prit la place de son père; mais bientôt reconnaissant qu'il était trompé , il prit la fuite à son tour , et les Mamlouks furent maîtres d'Acre, n était difficile de prévoir les bornes de cette révolution, lorsque la mort inopinée de son auteur vint tout à coup la rendre nulle et sans effet. La fuite des Égyptiens ayant laissé libres à Dàher sa ville et son pays, il ne tarda pas d'y reparaître; mais il s'en fallait beaucoup que l'orage fût apaisé. Bientôt
DE LA SYRIE
on apprit qu'une flotte turke assiégeait 5ajd!0 sous les oiàres de Hiuan, capUan^pacha, Alors on reconnut trop tard la perfidie de la Porte, qui avait endormi la Tigilance du chaik par des démonstrations d'amitié, dans le même temps qu'elle combinait avee Mohammadrbek les moyens de le pefdre. Depuis un an qu'elle s'était débarrassée des Russes, il avait été facile de prévoir ses intentions par ses mouvements. Ne l'ayant pas fait, il restait encore à tenter d'en prévenir les effets; et l'on négligea cette dernière ressource. DegiUaUé, bombardé dans Saide, sans espoir de secours, se vit contraint d'évacuer la ville; le capitan-pacha se porta sur-Ie-chàmp devant Acre. A la vue de Tennemi, l'on délibéra sur les moyens d'échapper au danger; et il arriva à ce sujet une querelle dont l'issue décida du sort de Dâher. Dans un conseil général qui se tint, l'avis ^YhrtMm fot de repousser la force par la force : il allégua pour ses raisons que le capitan^acha n'avait que trois grosses voiles; qu'il ne pouvait attaquer par terre, ni rester sans danger à l'ancre en face du château; que Ton avait assez de cavaliers et de Barbaresques pour empédier une descente, et qu'il était presque certain que les Turks s'en iraient sans rien tenter. Contre cet avis , Degnizlé opina qu'il fallait faire la paix, parce qu'en résistant, Ton ne ferait que prolonger la guerre : il soutint qu'il n'était pas raisonnable d'exposer la vie de beaucoup de braves gens, quand on pouvait y suppléer par un moyen moins précieux ; que ce moyen était l'argent; qu'il connaissait assez l'avidité du capitan-pacha pour assurer qu'il se laisserait séduire; qu'il était certain de le renvoyer , et même de s'en faire un ami , en lui comptant 2,000 bourses. C'était là précisément ce que craignait Ybrahim; aussi se récriat-il contre cet avis, en protestant qu'il n'y avait pas un médin dans les coffres. Ddher vint à l'appui de son assertion. « Le chaik a raison , » reprit DegmsJé; « il y a longtemps que ses serviteurs « savent que sa générosité ne laisse point son ar- « gent croupir dans ses coffres; mais l'aident qu'ils » tiennent de lui n'est-il pas à lui-même? et croira- « t-on qu'à ce titre nous ne sachions pas trouver « 3,000 bourses?» A ce mot, Ybrahim interrompant encore, s'écria que pour lui il était le plus pauvre des hommes. « Dites le plus lâche , » reprit Degnizlé transporté de colère. « Qui ne sait, parmi « les Arabes, que depuis 14 ans vous entassez des >^ trésors énormes? Qui ne sait que vous avez en-
• vahi tout le commerce; que vous vendez tous
• les terrains; que vous retenez les soldes; que « dans la guerre de Mohammad-bek , vous avez
« dépouillé tout le pays de Gaze de ses blés, et « que les habitants de Yâfa ont manqué du néces- « saire? » Il allait continuer, quand le chaik lui imposant silence, protesta de l'innocence de son ministre, et l'accusa, lui Degnizlé, d'envie et de trahison. Outré de ce reproche, Degnizlé sortit à l'instant du conseil, et rassemblant ses compatriotes les Baibaresques, qui faisaient la principale force de la place, il leur défendit de tirer sur le capitan. Dâher, décidé à soutenir l'attaque, fit tout préparer en conséquence. Le lendemain , le capitan s'étant approché du château , commença de le canonner. Dâher lui fit répondre par les pièces qui étaient sous ses yeux ; mais malgré ses ordres réitérés, les autres ne tirèrent point. Alors se voyant trahi, il monta à cheval; et sortant par la porte qui donne sur ses jardins dans la partie du nord, il voulut gagner la campagne : mais pendant qu'il marchait le long des murs de ses jardins , un Barbaresque lui tira un coup de fusil dans les reins; à ce coup, il tomba de cheval, et sur-lechamp les Barbaresques environnant son corps, lui coupèrent la tête; elle fût portée au capitanpacha, qui, selon l'o()ieuse coutume des Turks, la contempla en l'accablant d'insultes, et la fit saler pour l'emporter à Constantinople, et en donner le spectacle au sultan et au peuple.
Telle fut la fin tragique d'un homme digne , à bien des égards, d'un meillear sort. Depuis longtemps la Syrie n'a point vu deoonunandants montrer un aussi grand caractère. Dans les af&ires militaires, personne n'avait plus de courage, d'activité, de sang-froid, de ressources. Dans les afifoires politiques , sa firanchise n'était pas altérée même par son ambition. Il n'aimait que les moyens hardis et découverts; il préférait les dangers des combats aux ruses des intrigues. Ce ne fut que depuis qu'il eut pris Ybrahim pour ministre, que l'on vit dans sa conduite une duplicité que ce chrétien appelait prudence. L'opinion de sa justice avait établi dans ses états une sécurité inconnue en Turkie : elle n'était point troublée par la diversité des religions ; il avait pour cet article la tolérance, ou, si Ton veut, l'indifférence des Arabes bédouins. Il avait aussi conservé leur simplicité, leurs préjugés, leurs goûts. Sa table ne différait pas de celle d'un riche fermier ; le luxe de ses vêtements ne s'étendait pas au delà de quelques pelisses, et jamais il ne porta de bijoux. Toute sa dépense consistait en juments de race , et il en a payé quelques-unes jusqu'à 20,000 livres. 11 aimait aussi beaucoup les femmes ; mais en même temps il était si jaloux de la décence des mœurs, qu'il avait décerné peine de mort contre toute per-
sonoe surprise en délit de galanterie , et contre quiconque insulterait une femme; enfin il avait saisi un milieu difficile à tenir entre la prodigalité et Tavarice, et il était tout à la fois généreux et économe. Comment avec de si grandes qualités n'a-tril pas plus étendu ou affermi sa puissance? C'est ce que la connaissance détaillée de son administration rendrait facile à expliquer ; mais il sufGra d'en indiquer trois causes principales.
l*» Cette administration manquait d'ordre intérieur et de principes : par cette raison, les améliorations ne se firent que lentement et confusément.
2° Les concessions qu'il fit de bonne heure à ses enfants , introduisirent une foule de désordres qui arrêtèrent les progrès des cultures, énervèrent les finances , divisèrent les forces , et préparèrent sa ruine.
S"* Enfin une dernière cause, plus activé que les autres, fut l'avarice d'Ybrahim-Sabbâr. Cet homme abusant de la confiance de son maître et de la faiblesse qu'amenait l'âge, aliéna de lui, par son esprit de rapine , et ses enfants , et ses serviteurs , et ses alliés. Ses concussions même pesèrent assez sur le peuple dans les derniers temps , pour lui rendre indifférent de rentrer sous le joug des Turks. Sa passion pour l'argent était si sordide , qu'au milieu des trésors qu'il entassait, il nevivaitque de fromage et d'olives; et pour épargner encore davantage, il s'arrêtait souvent à la boutique des marchands les plus pauvres, et partageait leur frugal repas. Jamais il ne portait que des habits sales et déchirés. A voir ce petit homme maigre et borgne, on l'eût plutôt pris pour un mendiantque pour le ministre d'un état considérable. Le succès de ces viles pratiques fut d'entasser environ 20 millions de France, dont les Turks ont profité. A peine sut-on dans Jcre la mort de Ddher, que l'indignation publique éclatant contre Ybrahim , on le saisit et on le livra au capitan-pacha. Nulle proie ne pouvait lui être plus agréable. La réputation des trésors de cet homme était répandue dans toute la Turkie ; elle avait contribué à animer le ressentiment de Mohammad-bek ; elle était le principal motif des démarches du capitan. Il ne vit pas plus tôt son prisonnier, qu'il se hâta d'en exiger la déclaration du lieu et de la quantité des sommes qu'il recelait. Ybrahim se montra ferme à en nier l'existence. Le pacha employa en vain les caresses, puis les menaces, puis les tortures : tout fut inutile; ce ne fut que par d'autres renseignements qu'il parvint à découvrir chez les pères de terre sainte, et chez deux négociants français, plusieurs caisses, si grandes et si chargées d'or,
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qu'il fallut huit hommes pour porter la principale. Parmi cet or, on trouva aussi divers bijoux, tels que des perles, des diamants, et entre autres, le kandjar d'Ali-bek , dont la poignée était estimée plus de 200,000 livres. Tout cela fut transporté à Constantinople avec Ybrahim , que l'on chargea de chaînes. Les Turks , féroces et insatiables , espérant toujours découvrir de nouvelles sommes, lui firent souffrir les tortures les plus cruelles pour en obtenir l'aveu; mais on assure qu'il maintint constamment la fermeté de son caractère , et qu'il périt avec un courage qui méritait une meilleure cause;. Après la mort de Dàher, le capitan-pacha établit Djezzâr pacha d'Acre et de Saide, et lui confia le soin d'achever la ruine des rebelles. Fidèle à ses instructions, Djezzâr les attaqua par la ruse et par la force, et r^ussitau point d'amener 0/m4i»^ Sefdetyéàmad à se rendre en ses mains. âU seul résista ; et c'était lui qu'on déshrait davantage. L'année suivante ( 1776), Hasan revint ; et de concert avec Djezzâr, il assiégea Ali dans Dair-Hanna, lieu fort, à une journée d'Acre ; mais il leur échappa. Pour terminer leurs inquiétudes, ils employèrent un moyen digne de leur caractère. Ils apostèrent des Barbaresques, qui prétextant d'avoir été congédiés de Damas, vinrent dans le canton où Ali se tenait campé. Après avoir raconté leur histoire à ses gens, ils lui demandèrent l'hospitalité. Ali, à titre d'Arabe et d'homme qui n'avait jamais connu la lâcheté, les accueillit; mais ces misérables fondant sur lui pendant la nuit, le massacrèrent, et vinrent demander leur récompense, sans cependant avoir pu s'emparer de sa tête. Le capitan se voyant délivré d'Ali, fit égorger ses frères Seîd, Ahmad et leurs enfants. Le seul Otmân fut conservé en faveur de son rare talent pour la poésie, et on l'enunena à Constantinople. Le Barbaresque Degnizié, que Ton renvoya de cette capitale à Gaze , avec le titre de gouverneur, périt eu route avec soupçon de poison. L'émir Yousef, effrayé, fit sa paix avec Djezzâr; et depuis ce moment la Galilée , rentrée aux mains des Turks, n'a conservé de la puissance de Dàher qu'un inutile souvenir.