CHAPITRE X
De U Palesttne.
La Palestine, dans sa consistance actuelle, embrasse tout le terrain compris entre la Méditer-
* Cet «naetax ontioavait la snwieiir du poooe et darMtafge; on les passe au bras dès la Jeunesse; U arrive , ainsi que je Tai vu plusieurs fois , que le bras grossissant plus que la capadté de l'anneau, U se forme au-dessus et au-dessous un bourrelet de chair, en sorte que Vanneau se trouve enfoncé dans une dépression profonde dont on ne peut plus le retirer ; cela passe pour une beauté.
ranéeà l'ouest, la chaîne des montagnes à Test, et deux lignes tirées, l'une au midi par Kan-Younés, et l'autre au nord entre QaUarié et le ruisseau de Yà/a. Tout cet espace est une plaine presque unie, sans rivière ni ruisseau pendant l'été, mais arrosée de quelques torrents pendant l'hiver. Malgré cette aridité, le sol n'est pas impropre à la culture : l'on peut dire même qu'il est fécond ; car lorsque les pluies d'hiver ne manquent pas, toutes les productions viennent en abondance : la terre, qui est noire et grasse, conserve assez d'humidité pour porter les grains et les légumes à leur perfection pendant l'été. L'on y sème plus qu'ailleurs du doura, du sésame, des pastèques et des fèves; l'on y joint aussi le coton, l'orge et le froment; mais quoique ce dernier soit le plus estimé , on le cultive moins, parée qu'il provoque l'avarice des commandants turks et les rapines des Arabes. En général , cette contrée est une des plus dévastées de la Syrie , parce qu'étant propre à la cavalerie, et adjacente au désert, elle est ouverte aux Bédouins, qui n'aiment pas les montagnes; depuis longtemps ils la disputent à toutes les puissances qui s*y sont éta blies : ils sont parvenus à s'y faire céder des ter rains, moyennant quelques redevances, et de là ils infestent les routes , au point que l'on ne peut voyager en sûreté depuis Gaze jusqu'à Acre. Ils auraient même pu la posséder tout entière, s'ils eussent su profiter de leurs forces : mais divisés entre eux par des intérêts et des querelles de familles, ils se font à eux-mêmes la guerre qu'ils devraient faire à leur ennemi commun, et ils perpétuent leur impuissance par leur anarchie, et leur pauvreté par leur brigandage.
La Palestine, ainsi que je l'ai dit , est un district indépendant de tout pachalik. Quelquefois elle a eu des gouverneurs propres , qui résidaient à Gaze avec le titre de pacha; mais dans l'ordre habituel, qui est celui de ce moment , elle se divise en trois apanages ou melkàné, à savoir, Yàfa, Loùdd et Gaze. Le premier est au profit de 1% sultane ouàldé ou mère : le capitan-pacha a reçu les deux autres en récompense de ses services , et en payement de la tête de Dâher. II les afferme à un aga qui réside à JRamlé, et qui lui en paye 215 bourses; savoir, 180 pour Gaze et Ramlé, et 36 pour Loùdd.
Yàfa est teivi par un autre aga qui en rend 120 bourses à la sultane. II a pour s'indemniser tous les droits de miri et de capitation de cette ville et de quelques villages voisins ; mais l'article principal de son revenu est la douane, qu'il perçoit sur les marchandises qui entrent et qui sortent; elle est assez considérable, parce que c'est à Yàfa qu'abordent
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et les riz que Damiette envoie à Jérusalem, et les marchandises d*UD petit comptoir français établi à Ramlé, et les pèlerins de Morée, de Constantinople, et les denrées de la côte de Syrie : c'est aussi par cette porte que sortent les cotons filés de toute la Palestine , et les denrées que ce pays exporte sur la côte. Du reste, la puissance de cet aga se réduit à une trentaine de fusiliers à pied et à cheval, qui suffisent à peine à garder deux mauvaises portes, et à écarter les Arabes.
Comme port de mer et ville forte, Yàfa n'est rien; mais elle possède de quoi devenir un des lieux les plus intéressants de la côte, à raison de deux sources d'eau douce qui se trouvent dans son enceinte sur le rivage de la mer. Ces sources ont été une des. causes de sa résistance lors des dernières guerres. Son port, formé par une jetée, et aujourd'hui comblé, pourrait être vidé et recevoir une vingtaine de bâtiments de 300 tonneaux. Ceux qui arrivent présentement sont obligés de jeter l'ancre en mer, à près d'une lieue du rivage; ils n'y sont pas en sûreté, car le fond est un banc de roche et de corail qui s'étend jusqu'en face de Gaze.
Avant les deux derniers sièges, cette ville était .une des plus agréables de la côte. Ses environs étaient couverts d'une forêt d'orangers, de limoniers, de cédrats, de poncires et de palmiers , qui ne commencent que là à porter de bons fruits >. Au delà, lacampagneétait remplie d'oliviers grands comme des noyers; mais les Mamlouks ayant tout coupé, pour le plaisir de couper, ou pour se chauffer, Yâfa a perdu la plupart de ses avantages et de ses agréments; heureusement l'on n'a pu lui enlever les eaux vives qui arrosent ses jardins, et qui ont déjà ressuscité les souches, et fait renaître des rejetons.
A trois lieues à l'est de Yafâ , est le village de Loùdd, jadis Lyddaet DiospoUs; l'aspect d'un lieu où l'ennemi et le feu viennent de passer, est précisément celui de ce village. Ce ne sont que masures et décombres, depuis les huttes des habitants jusqu'au serai ou palais de l'aga. Cependant il se tient à Loùdd, une fois la semaine, un marché où les paysans de tous les environs viennent vendre leur coton filé. Les pauvres chrétiens qui y habitent, montrent avec vénération les ruines de l'église de Saint-Pierre, et font asseohr les étrangers sur une colonne qui servit, disent-ils, à reposer ce saint. Ils montrent l'endroit où il prêchait, celui où il faisait sa prière, etc. Tout ce pays est plein
* L'on en Uoave dès Acre, maia lear fruit a pdne à mûrir.
de pareilles traditions. L'on n'y fait pas un pas, que l'on ne vous y montre des traces de quelque apôtre , de quelque martyr, de quelque vierge ; mais quelle foi ajouter à ces traditions , quand Pexpérience constate que les événements d'AH-bek et de Dâher sont déjà contestés et confondus !
A un tiers de lieue au sud de Loùdd, par une route bordée de nopals , est Ramlé, l'ancienne jérimaihia. Cette ville est presque aussi ruinée que Loùdd même. On ne marche dans son enceinte qu'à travers des décombres : l'aga de Gaze y fait sa résidence dans un sei*aï dont les planchers s'écroulent avec les murailles. Pourquoi, disaîs-je un jour à un de ses sous-agas , ne répare-t-îl pas au moins sa chambre ? Et s*U est supplanté l'année prochaine, répondit-il , qid lui rendra sa dépense ? Une centaine de cavaliers et autant de Barbaresques qu'il entretient , sont logés dans une vieille église chrétienne, dont la nef sert d'écurie, et dans un ancien kan que les scorpions leur disputent. La campagne aux environs est plantée d'oliviers superbes , disposés en quinconce. La plupart sont grands comme des noyers de France; mais journellement ils dépérissent par vétusté, par les ravages publics, et même par des délits secrets : car dans ces cantons, lorsqu'un paysan a un ennemi, il vient de nuit scier ou percer les arbres à fleur de terre ; et la blessure , qu'il a soin de recouvrir , épuisant la sève comme un cautère, l'olivier périt de langueur. En parcourant ces plantations , on trouve à chaque pas des puits secs , des citernes enfoncées , et de vastes réservoirs voûtés, qui prouvent que jadis la ville dut avoir plus d'une lieue et demie d'enceinte. Aujourd'hui , à peine y compte-t-on 200 familles. Le peu de terre que cultivent quelquesunes, appartient au moftl et à deux ou trois de ses parents. Les ressources des autres se bornent à filer du coton, qui est enlevé en grande partie par deux comptoirs français qui y sont établis. Ce sont les derniers de cette partie de la Syrie; il n'y en a ni à Jérusalem , ni à Yâfa. On fait aussi à Ramlé du savon , qui passe presque tout en Egypte. Par un cas nouveau, l'aga y a fait construire en 1784 le seul moulin à vent que j'aie vu en Syrie et en Egypte, quoique l'on dise ces machines originaires de ces pays ; et il l'a fait sur le dessin et sons la direction d'un charpentier vénitien.
La seule antiquité remarquable de Hamlé est le minaret d'une mosquée ruinée , qui se trouve sur le chemin de Yâfa. L'inscription arabe porte qu'il fut hUilpdir Saï/-el-Din, sultan d'Egypte. Du sommet, qui est très-élevé, l'on suit toute la chaîne I des montagnes qui vient de Nâblous , côtoyant la
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plaiae, et qui va se perdre dans le sud. Si l*on parcourt cette plaine jusqu*à Gaze, on rencontre d^espace en espace quelques villages mal bâtis en terre sèche, qui, comme leurs habitants, portent Tempreinte de la pauvreté et de la misère. Ces maisons , vues de près, sont des huttes tantôt isolées , et tantôt rangées en forme de cellules , autour d*une cour fermée par un mur de terre. Les femmes y ont, comme partout, un logement séparé. Dans Thiver, l'appartement habité est celui même des bestiaux; seulement la partie où Ton se tient, est élevée de deux pieds au-dessus du sol des animaux. Ces paysans en retirent l'avantage d'être chaudement sans brûler de bois; et cette économie est indispensable dans un pays qui en manque absolument. Quant au feu nécessaire pour cuire leurs aliments, ils le font avec de la fiente pétrie en forme de gâteaux, qae l'on fait sécher au soleil , en les appliquant sur les murs de la hutte. L'été , ils ont un autre logement plus aéré, mais dont tous les meubles consistent pareillement en une natte et un vase à boire. Les environs de ces villages sont ensemencés , dans la saison, de grains et de pastèques; tout le reste est désert et livré aux Arabes bédouins, qui y font paître leurs troupeaux. A chaque pas l'on y rencontre des ruines de tours, de donjons, de châteaux avec des fossés; quelquefois on y trouve pour garnison un lieutenant de l'aga, avec deux ou trois Barbaresques qui n'ont que la chemise et le fusil; plus souvent ils sont abandonnés aux chacals, aux hiboux et aux scorpions.
Parmi les lieux habités , on peut distinguer le village de Mesmié, à quatre lieues de Ramlé, sur la route de Gaze; il fournit beaucoup de cotons filés. A une petite lieue de là, à l'orient, est une colline isolée, appelée par cette raison el-Tell; c'est le dief-lieu de la tribu des Ouahidié, dont était diaik BahiTy que l'aga de Gaze assassina, il y a trois ans, à un repas où il l'avait invité. On trouve, sur cette hauteur , des débris considérables d'habitations, et des souterrains tels qu'en offrent les fortifications du moyen âge. Ce lieu a dû être recherché en tout temps, pour son escarpement et pour la source qui est à ses pieds-: le ravin par lequel elle coule, est le même qui va se perdre près ^Àzqalàn. A l'est , le terrain est rocailleux et cependant parsemé de sapins, d'oliviers et d'autres arbres. BaU-DJibrim, Bethagabris dans l'antiquité, est un village habité qui n'en est éloigné que de trois petits quarts de lieue dans le sud. A sept heures de là , en tirant vers le sud-ouest, un autre village de Bédouins, appelé le Jlesi, a dans son voisinage une colline factice et carrée, dont la hauteur passe
70 pieds, sur 160 pas de large et 200 de long. Tout son talus a été pavé, et son sommet porte encore des traces d'une citadelle très-forte.
En se rapprochant de la mer , à trois lieues de Ramlé, sur la route de Gaze, est Yabné, qui dans l'antiquité fut lamnia. Ce village n'a de remarquable qu'une hauteur factice, comme celle du Hesi, et un petit ruisseau, le seul de ces cantons qui ne tarisse pas en été. Son cours total n'est pas de plus d'une lieue et demie; avant de se perdre à la mer, il forme un marais appelé Boubln, où des paysans avaient établi, il y a cinq ans, une culture de cannes à sucre qui promettait les plus grands succès; mats dès la seconde récolte, l'aga exigea une contribution qui les a forcés de déserter.
Après Yabné, l'on rencontre successivement diverses ruines, dont la plus considérable est Ezdoîtd, l'ancienne yézot, célèbre en ce moment pour ses scorpions. Cette ville, puissante sous les Philistins, n'a plus rien qui atteste son ancienne activité. A trois lieues à'Ezdoud est le village d'e/- Majdal, où Ton file les plus beaux cotons de la Palestine , qui cependant sont très-grossiers. Sur la droite est Jzqalàn, dont les ruines désertes s'éloignent de jour en jour de la mer, qui jadis les baignait. Toute cette côte s'ensable journellement, au point que la plupart des lieux qui ont été des ports dans l'antiquité sont maintenant reculés de 4 ou 500 pas dans les terres. Gaze en est un exemple que l'on peut citer.
Gaze, que les Arabes appellent Razzé, en grasseyant fortement Vr, est un composé de trois villages, dont l'un, sous le nom de château, est situé au milieu des deux autres sur une colline de médiocre élévation. Ce château, qui put être fort pour le temps où il fut construit, n'est maintenant qu'un amas de décombres. Le serai de l'aga, qui en fait partie, est aussi ruiné que celui de Ramlé; mais il a Tavj^ntage d'une vaste perspective. De ses murs, la vue embrasse et la mer, qui en est séparée par une plage de sable d'un quart de lieue et la campagne, dont les dattiers et Taspect ras et nu à perte de vue rappellent les paysages de l'Egypte : en effet, à cette hauteur, le sol et le climat perdent entièrement le caractère arabe. La chaleur, la sécheresse, le vent et les rosées y sont les mêmes que sur les bords du Nil ; et les habitants ont plutôt le teint, la taille, les mœurs et l'accent des Égyptiens que des Syriens.
La position de Gaze, en la rendant le moyen de communication de ces deux peuples, en a fait tie tout temps une ville assez importante. Les
ruines de marbre blanc qne Ton y trouve encore quelquefois , prouvent que jadis elle fut le séjour du luxe et de Topulence : elle n'était pas indigne de ce choix. Le sol noirâtre de son territoire est très-fécond, et ses jardins, arrosés d'eaux vives, produisent même encore , sans aucun art, des grenades, des oranges, des dattes exquises, et des oignons de renoncules recherchés jusqu'à Gonstantinople. Mais elle a participé à la décadence générale; et malgré son titre de capitale de la Palestine, elle n'est plus qu'un bourg sans défense, peuplé tout au plus de 3,000 âmes. L'industrie principale de ses habitants consiste à fabriquer des toiles de coton; et comme il fournissent eux seuls les paysans et les Bédouins de tous ces cantons, ils peuvent employer jusqu'à 500 métiers. On y compte aussi deux ou trois fabriques de savon. Autrefois le commerce des cendres ou qcUis était un article considérable. Les Bédouins, à qui ces cendres ne coûtaient que la peine de brûler les plantes du désert, et de les apporter , les vendaient à bon marché; mais depuis que l'aga s'en est attribué le commerce exclusif, les Arabes, forcés de les lui vendre au prix qu'il veut, n'ont plus mis le même empressement à les recueillir, et les habitants, contraints de les lui payera sa taxe, ont négligé de faire des savons : cependant ces cendres méritent d'être redierchées pour l'abondance de leur soude. Une branche plus avantageuse au peuple de Gaze, est le passage des caravanes qui vont et viennent d'Egypte en Syrie. Les provisions qu'elles sont forcées de prendre pour les neuf à dix journées du désert, procurent aux farines, aux huiles, aux dattes et autres denrées , un débouché profitable à tous les habitants. Ils ont encore quelquefois des relations avec ^ties, lors de l'arrivée ou du départ de la flotte de Djedda, et ils peuvent s'y rendre en trois marches forcées. Ils font aussi, chaque année, une grosse caravane qui va à la rencontre des pèlerins de la Mekke, et leur porte le convoi ou ((jerdé de Palestine , avec des rafraîchissements. Le lieu de jonction est Mààn, à quatre journées au sud-sud-est de Gaze, et à une journée au nord de VJqàbé, sur la route de Damas. Enfin ils achètent les pillages des Bédouins; et cet article serait un Pérou, si les cas en étaient plus fréquents. On ne saurait apprécier ce que leur valut celui de 1757. Les deux tiers de plus de 20,000 charges dont était composé le ha^, vinrent à Gaze. Les Bédouins, ignorants et affamés, qui ne connaissent aux plus belles étoffes que le mérite de couvrir, donnaient les châles de cachemire, les toiles, les mousselines de rinde, les sirsakas, les cafés,
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les perles et les gommes pour quelques piastres. On rapporte un trait qui fera juger de Fignorance et de la simplicité de ces habitants des déserts. Un Bédouin d'Anazé ayant trouvé dans son butin plusieurs sachets de perles fines, les prit pour du doura, et les fit bouillir pour les manger : voyant qu'elles ne cuisaient point, il allait les jeter, lorsqu'un Gazéen les lui acheta en échange d'un bonnet rouge de Fàz, Une aubaine semblable se renouvela en 1770, par le pillage que les Arabes de 7Dr firent de cette caravane dont M. de Saint-Germain faisait partie. Récenmient , en 1784 , la caravane des Barbaresques , composa de plus de 3,000 charges, a été pareillement dépouillée; et le café que les Bédouins en rapportèrent devint si abondant en Palestine, qu'il diminua tout à coup de la moitié de son prix; il eût encore baissé, si l'aga n'en eOt prohibé l'achat, pour forcer les Bédouins de le lui apporter tout entier : ce monopole lui valut, lors de l'afifoire de 1770, plus de 80,000 piastres. Année commune, en le joignant aux avanies, au miri, aux douanes, aux 1200 charges qu'il vole sur les 8,000 du convoi de la Mekke, il se fait un revenu qui double les 180 bourses du prix de sa ferme. Au delà de Gaze , ce n'est plus que déserts. Cependant il ne &ut pas croire, à raison de ce nom , que la terre devienne subitement inhabitée; l'on continue encore pendant une journée le long de la mer de trouver quelques cultures et quelques villages. Tel est encore Kân-Younés, espèce de château où les Mamlouks tiennent douze honunes de garnison. Tel est encore elrArich, dernier endroit où l'on trouve de l'eau potable, jusqu'à ce que l'on soit airrivé à Saléhié en Egypte. El-Arich est à trois quarts de lieue de la mer, dans un sol noyé de sables , oonune l'est toute cette côte. En rentrant à l'orient dans le désert, l'on rencontre d'autres bandes déterres cultivables jusque sur la route de la Mekke. Ce sont des vallées où les eaux de l'hiver et de quelques puits engagent quelques paysans à s'établir, et à cultiver des palmiers et du doura sous la protection ou plutôt sous les rapines des Arabes. Ces paysans, séparés du reste de la terre , sont des demi-sauvages plus ignorants, plus grossiers et plus misérables que les Bédouins mêmes : liés au sol qu'ils cultivent, ils vivent dans des alarmes perpétuelles de perdre les fruitsde leurs travaux. A peine ont-ils fait une récolte, qu'ils se hâtent de l'enfouir dans des lieux cachés : euxmêmes se retirent parmi les rochers qui bordent le sud de la mer Morte. Ce pays n'a été visité par aucun voyageur; cependant il mériterait de l'être; car d'après ce que j'ai ouï dire aux Arabes de Btikir^
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et aux gens de Gaze qui vont à Mààn et à Korak sur la route des pèlerins, il y a au sud-est du lac Àsphaltite, dans un espace de trois Journées, plus de trente villes rainées, absolument désertes. Plusieurs d'entre elles ont de grands édifices avec des cdonnes , qui ont pu être des temples anciens , ou tout au moins des églises grecques. Les Arabes s'en servent quelquefois pour parquer leurs troupeaux; mais le plus souvent ils les évitent , à cause des énormes scorpions qui y abondent. L'on ne doit pas s'étonner de ces traces de population, si l'on se rappelle que ce fot là le pays de ces NàbcOhéens qui furent les plus puissants des Arabes ; et des Iduméens, qui , dans le dernier siècle de Jérusalem, étaient presque aussi nombreux que les Juifa : témoin le trait cité par Jotéphe, qui dit qu'au bruit de la marche de Titus contre Jérusalem, il s'assembla tout d'un coup 90,000 Iduméens qui se jetèrent dans la ville pour la défendre. Il paraît qu'outre un assez bon gouvernement, ces cantons eurent encore pour mobile d'activité et de population une branche considérable du commerce de l'Arabie et de llnde. On sait que, dès le temps de Salomon , les villes d'Âtsiaum-Gàber et é*yiUah en étaient deux entrepôts très -fréquentés : ces villes étalent situées sur le golfe de la mer Rouge adjacent, où l'on trouve encore la seconde, avec son nom, et peut-être la première dans el-Àqàbé Q^ la fin (de la mer). Ces deux lieux sont aux mains des Bédouins, qui n'ayant ni marine ni commerce, ne les habitent point. Mais les pèlerins du Raire qui y passent, rapportent qu'il y a à e/- Aqàbé un mauvais fort avec une garde turke , et de bonne eau, infiniment précieuse dans ce canton. Les Iduméens, à qui les Juifs n'enlevèrent ces ports que par époques passagères, durent en tirer de grands moyens de population et de richesse. Il paraît même qu'ils rivalisèrent avec les Tyriens , qui possédaient en ces cantons une ville sans nom, sur la côte de VHedtjàA, dans le désert de 71A, et la ville de Faran, et sans doute el-Tùr, qui lui servait de port. De là, les caravanes pouvaient se rendre en Palestine et en Judée dans Tespace de 8 à 10 jours; cette route, plus longue que celle de Suez au Kaire, l'est infiniment moins que celle d'Alep à Basra, qui en dure 35 et 40; et peutêtre, dans rétat actuel, serait^eUe préférable, si la voie de l'Egypte restait absolument fermée. Il ne s'agirait que de traiter avec les Arabes, auprès de qui les conventions seraient infiniment plus sûres qu'avec les Mamlouks.
Le désert de Tih dont je viens de parler est ce même désert où Moïse conduisit et retint les Hé-
breux pendant une génération, pour les y dresser à l'art de la guerre, et faire un peuple de conquérants d'un peuple de pasteurs. Le nom de e^ Tlh parait relatif à cet événement, car il signifie le pays où l'on erre; mais l'on aurait tort de croire qu'il se soit conservé par tradition , puisque ses habitants actuels sont étrangers, et que dans toutes ces contrées l'on a bien de la peine à se ressouvenir de son grand-père; ce n'est qu'à raison de la lecture des livres hébreux et du Qôran que le nom de el- Tlh a pris cours chez les Arabes. Us emploient aussi celui de Barr-el-tour-Sina, qui signifie pays da mont Svnai.
Ce désert, qui borne la Syrie au midi, s'étend en forme de presqu'île entre les deux golfes de la mer Rouge; celui de Suez à l'ouest, et celui d'e/- Âqàbé à l'est. Sa largeur commune est de 80 lieues sur 70 de longueur; ce grand espace est presque tout occupé par des montagnes arides qui, du côté du nord, se joignent à celles de la Syrie, et sont comme elles de roche calcaire. Mais en s'a» vançant au midi, elles deviennent graniteuses, au point que le 5<nal et VHoreb ne sont que d'énormes pics de cette pierre. Cest à ce titre que les anciens appelèrent cette contrée ^ra6ie pierreuse, La terre y est en général un gravier aride; il n'y croit que des acacias épineux, des tamariscs , des sapins, et quelques arbustes clair-semés et tortueux. Les sources y sont très-rares ; et le peu qu'il y en a est tantêt sulfureux et thermal ^ comme à Hammàm-Faràoun; tantôt sàumâtre et dégoûtant, comme à el-Naba en face de Sue* : cette qualité satine règne dans tout le pays, et il y a des mines de sel gemme dans la partie du nord. Cependant en quelques vallées, le sol plus doux, parce qu'il est formé de la dépouille des rocs, devient, après les pluies d'hiver, cultivable et presque fécond. Telle est la vallée de DJirandel, où il se trouve jusqu'à des bocages; telle encore la vallée de Foh ran, où les Redouins rapportent qu'il y a des ruines, qui ne peuvent être que celles de l'ancienne ville de ce nom. Autrefois l'on put tirer parti de toutes les ressources de ce terrain * ; mais aujourd'hui, livré à la nature, ou plutôt à la barbarie, il ne produit que des herbes sauvages. C'est avec ce faible moyen que ce désert fait subsister trois tribus de Redouins, qui peuvent former 6 à 6,000 âmes répandues sur sa «irface; on leur donne le nom général de Taauâra, ou Arabes de 71k', pares que ce lieu est le plus connu et le plus fréquenté
' IVidmhr a décoavert, sur une montagne, des tombeaux «▼ee des hiéroglypheB , qvi feraient croira que les ÉgypUeui» ont eu dics étatriissemenis dans €« ooatvées.
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de leur pays. Il est situé sur la côte orientale du bras de Suez, dans un local sablonneux et bas comme toute cette plage. Son mérite est d*aToir une assez bonne rade et de Teau potable; et les Arabes V en apportent du Sin€a, qui est réellement bonne. C'est là que les vaisseaux de Suez s*en approvisionnent en allant à Djedda ; du reste Ton n*y trotive que quelques palmiers, des ruines d'un mauvais fort sans gardes , un petit couvent de Grecs , et quelques huttes de pauvres Arabes qui vivent de poisson, et s'engagent pour matelots. Il y a encore au midi deux petits hameaux de Grecs, aussi dénués et aussi misérables. Quant à la subsistance des trois tribus, elles la tirent de leurs chèvres , de leurs chameaux, de quelques gommes d'acacia qu'achète TÉgypte, des vols et des pillages sur les routes de Suez, de Gaze ei de la Mekke. Pour leurs courses, ces Arabes n*ont pas de juments comme les autres, ou du moins ils n'en peuvent nourrir que très-peu; ils y suppléent par une espèce de chameau que l'on appelle hedji$ie. Cet animal a toute la forme du chameau vulgaire; mais il en diffère en ce qu'il est infiniment plus svelte dans ses membres, et plus rapide dans ses mouvements. Le chameau vulgaire ne marche jamais qu'au pas, et il se balance si lentement , qu'à peine fait-il 1800 toises à l'heure; le hedjine, au contraire, prend à volonté un trot qui, à raison de la grandeur de ses pas, devient rapide au point de parcourir deux lieues à l'heure. Le grand mérite de cet animal est de pouvoir soutenir une marche de 30 et 40 heures de suite, presque sans se reposer, sans manger et sans boire. L'on s'en sert pour envoyer des courriers, et pour £aiire de longues fuites. Si l'on a une fois pris une avance de quatre heures , la meilleure jument arabe ne peut jamais le rejoindre : mais il faut être habitué aux mouvements de cet animal; ses secousses écorchent et disloquent en peu de temps le meilleur cavalier, malgré les coussins dont on garnit le bât. Tout ce que l'on dit de la vitesse du dromadaire doit s'appliquer à cet animal. Cependant il n'a qu'une bosse; et je ne me rappelle pas , sur 25 à 30,000 chameaux que j'ai pu voir en Syrie et en Egypte, en avoir vu un seul à deux bosses.
Un dernier article plus important des revenus des Bédouins de Tûr, est le pèlerinage des Grecs au couvent du mont Sinon, Les schismatiques ont tant de dévotion aux reliques de sainte Catherine qu'ils disent y être, qu'ils doutent de leur salut s'ils ne les ont pas visitées au moins une fois dans leur vie. Ils y viennent jusque de la Morée et de Constantinople. Le rendez-vous est le Kaire, où
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les moines du mont ^ma ont des correspondants qui traitent des escortes avec les Arabes. Le prix ordinaire est de 2% pataquès par tête, c'est-à-dire de 147 livres, sans les vivres. Arrivés au couvent, ces Grecs font leurs dévotions, visitent l'église, baisent les reliques et les images, montent à genoux plus de cent marches de la montagne de Moïse, et finissent par donner une offrande qui n'est point taxée, mais qui est rarement de moins de 60 pataquès '.
A ces visites près, qui n'ont lieu qu'une fois l'année, ce couvent est le séjour le plus isolé et le plus sauvage de la nature. Le paysage des environs n'est qu'un entassement de rocs hérissés et nus. Le Sinaî, au pied duquel il est assis, est un pic de granit qui semble près de l'écraser. La maison est une espèce de prison carrée, dont les hautes murailles n'ont qu'une seule fenêtre : cette fenêtre, quoique très-éievée, sert aussi de porte; c'est-à-dire que pour entrer dans le couvent , Ton s'assied dans un panier que les moines laissent pendre de cette fenêtre , et qu'ils hissent avec des cordes. Cette précaution est fondée sur la crainte des Arabes, qui pourraient forcer le couvent si l'on entrait par la porte : ce n'est que lors de la visite de l'évêque que l'on en ouvre une, qui , hors cette occasion , est condamnée. Cette visite doit avoir lieu tous les deux ou trois ans; mais comme elle entraîne une forte contribution aux Arabes, les moines l'éludent autant qu'ils peuvent. Us ne se dispensent pas si aisément de payer chaque jour un nombre de rations; et les querelles qui arrivent à ce sujet leur attirent souvent des pierres et même des coups de fusil de la part des Bédouins mécontents. Jamais ils ne sortent dans la campagne; seulement, à force de travail, ils sont parvenus à se faire sur les rocs un jardin de terre rapportée, qui leur sert de promenade; ils y cultivent des fruits excellents, tels que des raisins, des figues , et surtout des poires , dont ils font des présents très-recherchés au Kaire, où il n'y en a point. Leur vie domestique est la même que celle des Grecs et des Maronites du Liban , c'est-à-dire qu'elle est tout entière occupée à des travaux d'utilité ou à des pratiques de dévotion. Mais les moines du Liban ont l'avantage précieux d'une liberté extérieure et d'une sécurité que n'ont pas ceux du
■ CTest à ces pèlerins que Ton doit attribuer des inscripUoos et des figures grossières d'Anes, de chameaux, etc. gravécv sur des rocliers qui , par cette raison , sont nommés DJebetmokatteb , ou montagne écrite. Montaigu , qui avait beaucoup voyagé dans ces cantons, et qui avait examiné ces ioscrip- Uons avec soin, en porta cejugemenl ; et fiébclin a bien perdu sa peine en y cherchant des mystères profonda.
BE LA SYBIE.
Sbua. Du reste, cette ?ie prigonnière et dénuée de jouissance est celle de tous les moines des pays turks. Ainsi vivent les Grecs de Mar-Siméon, au nord d'Alep, de Mar-Sàba sur la mer Morte; ainsi vivent les Coptes des couvents du désert de Saint- Makaire et de celui de Saint-Antoine. Partout ces couvents sont des prisons, sans autre jour extérieur que la fenêtre par où ils reçoivent leurs vivrps; partout ces couvents sont placés dans des lieux affreux dénués de tout, où Ton ne rencontre que rocs et rocailles, sans herbe et sans mousse; et cependant ils sont peuplés. II y a 50 moines au Sinaî, 25 à Mar-Sdba, plus de 800 dans les deux déserts dHÈgypte. J'en recherchais un jour la raison ; et conversant avec un des supérieurs de Mar- Hanna, je lui demandais ce qui pouvait engager à cette vie vraiment misérable. « Eh quoi ! me dit-il , « n'es-tu pas chrétien? n*est-ce pas par cette route < que Ton va au ciel? — Mais, répondis-je. Ton « peut aussi faire son salut dans le monde; et entre « nous, père, je ne vois pas que les religieux, « encore qu'ils soient pieux , aient cette ancienne « ferveur qui tenait toute la vie les yeux fixés sur « Theure de la mort. —Il est vrai , me dit-il, nous « n'avons plus l'austérité des anciens anachorètes, « et c'est un peu la raison qui peuple nos couvents. « Toi qui viens de pays où l'on vit dans la sé- « curité et l'abondance, tu peux regarder notre « vie comme une privation ^ et notre retraite du « monde comme un sacrifice. Mais dans Tétat de « ce pays, peut-être n'en est-il pas ainsi. Que faire? « être marchand? on a les soucis du négoce, de la « famille, duoiénage : l'on travaille trente ans dans
• la peine; et un jour, l'aga, le padia, le qâdi, vous « envoient prendre; on vous intente un procès sans « motif, on aposte des témoins qui vous accusent; " l'on vous bâtonne , l'on vous dépouille , et vous « voilà au monde nu comme le premier jour. Pour
• le paysan , c'est encore pis ; l'aga le vexe , le soldat « le pille, l'Arabe le vole. Être soldat? le métier
• est rude, et la fin n'en n'est pas sûre. Il est peut-
• être dur de se renfermer dans un couvent; mais
• l'on y vit en paix; et quoique habituellement « privé, peut-être Test-on encore moins que dans
• le monde. Vois la condition de nos paysans, et
• vois la nôtre. Nous avons tout ce qu'ils ont, et « même ce qu'ils n'ont pas; nous sommes mieux « vêtus, mieux nourris; nous buvons du vin et « du café. Et que sont nos religieux, sinon les en- « fants des paysans ? Tu parles des Coptes de Saint- « Makaire et de Saint-Antoine! sois persuadé que « leur condition vaut encore mieux que celle des « Bédouins et^s/eUahs qui les environnent. »
J'avoue que je fus étonné de tant de franchise et de tant de justesse; mais je ne sentis que mieux que le coeur humain se retrouve partout avec les mêmes mobiles : partout c'est le désir du bien* être, soit en espoir, soit en jouissance actuelle; et le parti qui le détermine est toujours celui où il y a le plus à gagner. Il y a d'ailleurs bien des réflexions à faire sur le discours de ce religieux : il pourrait indiquer jusqu'à quel point l'esprit cénobitique est lié à l'état du gouvernement ; de quels faits il peut dériver; en quelles circonstances il doit naître, régner, décliner, etc. Mais je dois terminer ce tableau géographique de la Syrie, et résumer en peu de mots ce que j'ai dit de ses revenus et de ses forces, afin que le lecteur se fasse une idée complète de son état politique.