CHAPITRE IX
Du pachalik de Damas.
Le pachalik de Damas, quatrième et dernier de la Syrie, en occupe presque toute la partie orientale. Il s'étend au nord , depuis Mèrra, sur la route à'Àlepy jusqu'à Habrùun, dans le sud-est de la Palestine : la ligne de ses limites à l'ouest suit les montagnes des Ansàrié, celles de l'Anti-Liban, le cours supérieur du Jourdain; puis traversant ce fleuve au pays de Bisàn, elle enveloppe Nàblous, Jérusalem, Habroun, et passe à l'orient dans le désert, où elle s'avance plus où moins, selon que le pays est cultivable; mais en général elle s'y éloigne peu des defnîères montagnes, à l'exception du canton de Tadmour ou Palmyre, v^rs lequel elle prend un prolongement de cinq journées.
Dans cette vaste étendue de pays , le sol et les produits sont variés; les plaines du Hauran et celles des bords de l'Oronte sont les plus fertiles; elles rendent du froment, de Forge, du doura, du sésame et du coton. Le pays de Damas et le haut Bèqàà sont d'un sol graveleux et maigre, plus propre aux fruits et au tabac qu'aux autres denrées. Toutes les montagnes sont attribuées aux oliviers, aux mûriers, aux fruits, et en plusieurs lieux aux vignes , dont les Grecs font du vin , et les musulmans des raisins secs.
Le pacha jouit de tous les droits de sa place : ils sont plus considérables que ceux d'aucune autre ; car, outre la ferme générale et le commandement absolu, il est encore amducteur de la eeraioane sacrée de la Mekke, sons le nom très-respecté d'émér-hM^ '. Les musulmans attachent une si grande importance à cette eondtdie, que la personne d'un pacha qui s'en acquitte bien devient inviolable même pour le sultan; il n'est plus pcnnis de t^er^er son sang. Mais le divan sait tout concilier; et ^piand un tel homme encourt sa disgrâce, il satisûiit tout à la fois au littéral de la kû et à sa vengeance, en le faisant piler dans un nurtier, ou étouffer dans un sac^ ainsi qfk'il y en a «u phiaieurs exen^les.
Le tribut du pacha au sultan n'est que et 46 bourses (56,250 livres); mais il est charade tons les frais du hacfj : on les évalue à 6^000 boitfses, ou 7,600,000 livres. Ils consistent en provisions de Mé, d'orge, de riz, etc. et en louage de chameaux qu'il faut fournir aux troupes <i'escorte, et à beaucoup de pèlerins. En outre, l'on doit payer ISOObouiws
' La caravane de la Mekke porte exckuiveiMeDtoe nom da Ha^ , qni signifie pèlerinage : les autres se nomment sluD^le-
aux tribus arabes qui sont sur la route , pour obtenir un libre passage. Le pacba se rembourse sur le fniri ou impôt des terres, soit qu'il le perçoive luimême, soit qu*il le sous-afferme , comme il arrive en plusieurs lieux. Il ne jouit pas des douanes; elles sont régies par le deftardâr ou maitre des regUtres, pour être employées à la solde des janissaires et des gardes des châteaux qui sont sur la route de la Mekke. Le pacha hérite en outre de tous les pèlerins qui meurent en route; et cet article n'est pas sans importance, car Ton a observé que c'étaient toujours les plus riches. Enfin il a son industrie, qui consistée prêter à intérêt de l'argent aux marchands et aux l2d)oureurs, et à en prendre à qui bon lui semble, à titre de bàlse ou ù' avanie. Son état militaire consiste en 6 ou 700 janissaires, moins mal tenus et plus insolents qu'ailleurs; en autant de Barbaresques nus et pillards comme partout, et en 8 à 900 delibaches ou cavaUers. Ces troupes, qui passent en Syrie pour un corps d'armée considérable, lui sont nécessaires, non-seulement pour l'escorte de la caravane, et pour réprimer les Arabes, mais encore contre ses propres sujets, pour la perception du miri. Chaque année, trois mois avant le départ du hac(f, il fait ce qu'on appelle la tournée; c'est-à-dire qu'escorté de ses troupes, il parcourt son vaste gouvernement , en faisant contribuer les villes et les villages. La liquidation se passe rarement sans troubles ; le peuple ignorant, excité par des chefs factieux, ou provoqué par l'injustice du pacha, se révolte souvent, et paye sa dette à coups de fusil : les habitants de Nàblous, de Bethiem et deHabram, se sont fait en ce gemre une réputation qui leur vaut des franchises particulières; mais aussi, lorsque l'occasion se présente, on leur fait payer au décuple les intérêts et les dommages. Le pachalik de Damas , par sa situation , est plus exposé qu'aucun autre aux incursions des Arabes bédouins : cependant on observe qu'il est le moins ruiné de la Syrie. La raison qu'on en donne est qu'au lieu d'en changer fréquemment les pachas, comme elle fait ailleurs, la Porte le donne ordinairement à vie : dans ce siècle, on Fa vu occupé pendant cinquante ans par une riche famille de Damas, appelée £^^dSm^ dont un père et trois frères se sont succédé. Màd, le dernier d'entre eux, dont nous avons parlé dans l'histoire de Dàher. Ta tenu quinze ans, pendant lesquels il a fait un bien infini. Il avait établi assez de discipline parmi ses soldats, pour que les paysans fussent à l'abri de leurs pillages. Sa passion était, comme à tous les gens en place de la Turkie, d'entasser de l'argent : mais il ne le laissait point oisif dans
ÉTAT POLITIQUE
ses caisse ; et par une modération inouïe dans ce pays , il n'en retirait qu'un intérêt de six pour cent >. On cite de lui un trait qui donnera une idée de son caractère : s'étant un jour trouvé dans un besoin d'argent, les délateurs qui environnent les pachas lui conseillèrent d'imposer une avanie sur les chrétiens et sur les fabricants d'étoffes. Combien croyez-vous que cela puisse me rendre f dit Asàd. Cinquante à soixante bourses, lui répondirent-ils. Mais, répliqua-t-il, ce sont des gens peuriches ; cornment feront-ils cette sommet— Seigneur, Us vendront les Joyaux de leurs femmes; etptds cesont des chiens. ■— Je veux éprouver, reprit le pacba , si je serai plus habile avaniste que vous. Dans le jour même, il envoie ordre au mofti de venir le trouver secrètement et de nuit : le mofti arrivé, Asàd lui déclare « qu'il a appris que depuis long- « temps il mène dans sa maison une vie très-irré- « gulière; que lui, chef de la loi, boit du vin et « mange du porc, contre les préceptes du livre « très-pur; qu'il a résolu d'en faire part au mofli « de5toi»6oîi/(Constantinople), mais qu'il a voulu « l'en prévenir, afin qu'il n'eût point à lui repro- « cher de perfidie. » Le mofti, effrayé de cette menace, le conjure de s'en désister; et comme chez les Turks on traite ouvertement les affaires, il lui promet un présent de 1,000 piastres. Le pacha rejette l'offre; le mofli double et triple la somme; enfin ils s'accordent pour '6,000 piastres, avec engagement réciproque de garder un profond silence. Le lendemain Màd fait appeler le qâdi, lui tient des propos semblables, lui dit qu'il est informé d'abtis criants dans sa gestion , qu'il a connaissance de telle affaire qui ne va pas moins qu'à lui faire couper la tête. Le qâdi , confondu, implore sa clémence, négocie comme le mofti, s'accommode pour une somme pareille, et se retire fort content d'échapper à ce prix. Après le qâdi vint VoudU, puis lenaqib, Taga des janissaires, le mohteseb, et enfin les plus riches marchands turks et chrétiens. Chacun d'eux , pris pour les délits de son état, et surtout pour l'article des femmes, s'empressa d'en acheter le pardon par une contribution. Lorsque la somme totale fut rassemblée, le pacha se retrouvant avec ses familiers, leur dit : Avez-vous entendu dire dans Damas qu' Asàd aU jeté une avanie? — Non, seigneur. — Comment se fait-il donc ^ j'aie trouvé près de deux cents bourses que voici? Les délateurs de se récrier, d'admirer, de demander quel moyen il avait pris, rai tondu les béliers,
' En Syrie et en Egypte, nntérét ordinaire est de douze oq quinie pour œnt; souvent U va à vingt et trente.
DE LA SYRIE
TépODdiX'ïi^phaôigve d'écorcher les agneaux elles chèvres. Après quinze années de règne, cet homme fut enlevé au peuple de Damas par les suites d'une intrigue dont on raconte ainsi l'histoire. Vers 1755, un eunuque noir du sérail allant en pèlerinage à la Mekke, prit l'hospitalité chez Màd; mais peu content de l'accueil simple qu'il en reçut, il ne voulut point repasser par Damas, et il prit sa route par Gaze, //tweift-pacha, qui commandait alors en cette ville, mit du faste à bien traiter l'eunuque. Celui-«i, de retour à Constantinople, n'oublia pas ses deux hôtes : pour satisfaire à la fois sa reconnaissance et son ressentiment, il résolut de perdre Màd^ et d'élever Hosein à sa place. Ses intrigues eurent tant de succès, que dès 1756, Jérusalem fut détachée de Damas, et donnée à ilasein, à titre de pachalik. L'année suivante, il obtint Damas même : Asàd , déposé, se retira dans le désert, avec les gens de sa maison, pour éviter une plus grande disgrâce. Le temps de la caravane arriva : Hosein la conduisit, selon le droit de sa place; mais au retour, ayant pris querelle avec les Arabes pour un payement qu'il refusait, ils l'attaquèrent en force, battirent son escorte, et pillèrent complètement la caravane en 1757. A la nouvelle de ce désastre, ce fut dans l'empire une désolation comme à la perte d'une grande bataille : les familles de 20,000 pèlerins morts de soif, de £aim, ou tués par les Arabes; les parents de nombre de femmes faites esclaves; les marchands intéressés à la cargaison dissipée, demandèrent vengeance de la lâcheté de Vémir-lUuif, et du sacrilège des Bédouins. La Porte alarmée proscrivit d'abord la tête de Hosein; mais U se cacha si bien , que Ton ne put le surprendre : du sein de sa retraite travaillant de concert avec l'eunuque, son protecteur, il entreprit de se disculper; et il y parvint au bout de trois mois, en produisant à la Porte une lettre, vraie ou fausse, d'Asàd, par laquelle il parut que ce pacha avait excité les Arabes à le venger de Hosein. Alors la proscription se tourna contre Asàd, et l'on n'attendit plus que l'occasion de la mettre à exécution.
Cependant le pachalik restait vacant : Hosein flétri n'y pouvait reparaître. La Porte désirait de réparer son afitront, et de rétablir la sûreté du pèlerinage : elle jeta les yeux sur un homme singulier, dont les mœurs et l'histoire méritent que j'en dise deux mots. Cet homme, appelé ^bdaUah-^'Satadjiy était né près de Bagdad, dans une condition obscure. S'étant mis de bonne heure à la solde du pacha, il avait passé les premières aunées de sa vie dans les camps, à la guerre, et
avait fait en qualité de simple cavalier toutes les campagnes de Perse , contre Chah-Thamas-KotsUkan, La bravoure et l'intelligence qu'il y montra, rélevèrent de grade en grade jusqu'au pachalik de Bagdad même. Revêtu de cet éminent emploi , il s'y comporta avec tant de fermeté et de prudence, qu'il rétablit dans le pays la paix étrangère et domestique. La vie simple et militaire qu'il continua de mener ne lui faisant pas éprouver de grands besoins d'argent, il n'en amassa point; mais les grands officiers du sérail de Constantinople, à qui cette modération ne rendait rien, trouvèrent mauvais le désintéressement d'Abd-allah, et ils n'attendirent qu'un prétexte pour le déplacer : ils le trouvèrent dans la retenue qu'Abd-allah fît d'une somme de 100,000 livres, provenant de la succession d'un marchand. A peine le pacha l'eut-il touchée, qu'on en exigea le payement; en vain représenta-t-il qu'il en avait payé de vieilles soldes de troupes; en vain demanda-t-ii du délai, le vizir ne l'en pressa que plus vivement; et sur un second refus, il dépêcha un eunuque noir, muni en secret d'un kat-chirify pour lui couper la tête. L'eunuque, arrivé aux environs de Bagdad, feignit d'être un malade qui voyageait pour sa santé : en cette qualité, il fit saluer le pacha, et par forme de politesse, il le pria de lui permettre une visite. Abd-allah, qui connaissait l'esprit turk, se méfia de tant d'honnêteté , et soupçonna quelque raison secrète. Son trésorier, non moins versé dans les usages, et très-attaché à sa personne, le confirma dans ses soupçons; pour acquérir des certitudes, il lui proposa de visiter le paquet de l'eunuque, pendant qu'il serait chez le pacha avec sa suite. Abd-allah approuva l'expédient. A l'heure indiquée, le trésorier va dans la tente de l'eunuque, et il y fait une recherche si exacte, qu'il découvre le hat-chérif caché dans le revers d'une pelisse : aussitôt il vole vers le pacha , le fiait avertir de passer un instant dans une pièce voisine, et lui remet la découverte >. Abd-allah, muni du fatal écrit, le cache dans son sein, et rentre dans l'appartement; puis reprenant d'un aùr tranquille la conversation avec l'eunuque: « Plus j'y pense, dit-il, seigneur aga, plus je m'étonne de votre voyage en ce pays. Bagdad est si loin de Stamboul, notre air est si peu vanté, que j'ai peine à croire que vous ne veniez nous demander que de la santé. -— U est vrai , reprit l'aga , que je suis aussi chargé de vous demander en passant quelque à-compte des 100,000 livres. — Passe encore , reprit le pacha ;
I Je tiens ces faits d'un homme qui a connu parUcuUèrcment ce trésorier, et vu ÀM-allah à Jérusalem.
7ca
mais tenea, aJoiita*t-U d'un air décidé, avouez que vous venez aussi pour ma tête. Écoutez; vous me connaissez de réputation ; vous savez ce que vaut ma parole; je vous la donne : si vous me &ites un aveu sinoère, je vous relâcherai sans vous foire le moindre mal. » Alors Teunuque commençant une longue défense « protesta quHI veaait sans noires intentions. Par ma Ute! dit Abd-aHah, avouez-nwi la vérité. L'ewiuque continua sa défense. — Par votre tête! 11 nia encore. — Prenez-f garde. Par celle du suUanl II persista encore. -* Allons, dit Abd-aHah, c'en est fiiU^ tu as prononcé ton arrêt; et tirant le kat-'chéTif: « Reconnais-tu ce « papier? Voilà comme vous vous gouvernez làci bas : oui, vous êtes une troupe de scélérats qui « voua jouez de la vie de quiconque vous déplaît, « et qui vous livrez de la main à la main le sang « des serviteurs du sultan. U faut des têtes au « vizir : il en aura une; qu*on la coupe à ce ohieB , « et qu*on l'envoie à Constantinople. » Sur-lechamp Tordre fat exécuté; et la suite de Taga con-^ gédiée partit avec sa tête. Aprèa ce coup, Abdallah eût pu profiter de la foveur du pays pour se révolter : il préféra de pajsser chez les Kourdes. Ce fut là que vint le trouver l'amnistie du sultan, et l'ordre de passer au pachalik de Damas. Il s'enouyait dans sim exil ; il n'avait plus d'argent ; il accepta la commission, et partit avec ceut hommes qui suivirent sa fortune. En arrivtlntaux frontières de son gouvernement, il apprit qu'Asàd était campé dans un lieu voisin; il en avait entendu parler comme du plus grand honame de la Syrie; il désirait de le voir. Il se déguisa; et suivi de six cavaliers, il se rendit à son camp, et demanda à lui parler : on l'introduisit, selon l'usage de ces camps , sans beaucoup de cérémonies. Après le salut, Asàd lui demande où il va, et d'où il vient : Abd-allah répond qu'ils sont six à sept cavaliers kourdes qui cherchent du service ; qu'ils savent que Saiadji vient à Damas, qu'ils vont le trouver; mais qu'ayant appris en passant, que lui Asàd était campé dans le voisinage, ils sont venus lui demander une ration. Volontiers, dit Asàd; mais connaissez-vous Satadjif — Oui. — Quel homme est-ce? Aime-t-il l'argent? — Non. Satadji ne s'embarrasse ni d'argent, ni de pelisses, ni de châles, ni de perles, ni de femmes; il n'aime que les bonnes armes de fer, les bons chevaux et la guerre. Il chérit la justice, protège la veuve et l'orphelin, lit le Qôran , vit de beurre et de laitage. — Estril âgé ? dit Asàd. — Moins qu'il ne parait : la fatigue Ta prématuré : il est couvert de blessures; il a reçu uncoupdesabrequi lefait boiter de la jambe gauche;
ÉTAT POUTIQUE
un autre lui fbit porter le cou sur Tépaule droite. Tenez, dit-il en se levant debout, depuis les pieds jusqu'à la tête c'est mon portrait. A eenot, Asàd pâlit et se crut perdu ; mais Abd-allah ae rasseyant, lui dit : Frère ^ rassure-toi; je ne suis pas un messager de l'antre des voleurs ; je ne viens point pour te trahir : au eontraire, si je puis t'étre bon à quelque chose > emploie-moi, car nous sommes tous deux au même rang chez nos maîtres; ils m'ont rappelé parce qu'ils veulent châtier les Bédouins. Quand ils auront satisfait leur vengeance de ce côté, ils en reviendront à ma tête. Dieu est çrand : U arrivera ce qu'il a décrété.
Abdallah se rendit dans ces sentiments à Damas; il y rétablit le bon ordre, il réj^ma les vexations des gens de guerre, et conduisit la car ravane le sabre à la main, sans payor une piastre aux Arabes : pendant son administration , qui dura deux ans, le pays jouit de la phis parfaite tranquillité. On dormait les portes ouvwtes , disent encore les habitants de Damas. Lui-même, souvent déguisé en mendiant, voyait par ses yeux ; les traits de justice qui lui échappaient quelquefois sous ce déguisement, avaient établi une circonspection sahitaire : on aime encore aujourd'hui à en citer quelques-uns. Par exemple, on rapporte qu'étant à Jérusalem dans sa tournée, il avait défendu à ses soldats de rien prendre, ni de rien commander sans salaire. Un jour qu'il rôdait déguisé en pauvre , tenant un petit plat de lentilles à la main, un soldat qui portait un fagoèi, l'obligea de s'en charger; après quelque résistance, il le mit sur son dos, et commença de mareher devant le delibache, qui le pressait en jurant. Un autre soldat reconnut le pacha, et fît signe à son camarade. Celui-ci de fuir et de s'édupper par des rues de traverse. Après quelques pas, Abd-allah n'entendant plus son liomme, se retourna, et fâché d'avoir manqué son coup, il ne put s'empêcher de jeter son faix à terre, en disant : Le coquin ! il est si mauvais sujet qu'il a emporté mon salaire et mon plat de lentilles. Mais il ne le porta pas loin ; car , peu de jours après, le pacha le surprit à voler dans un jardin les l^umes d*une pauvre femme qu'il maltraitait , et sur-le-champ il lui fit couper la tête.
Quant à lui, il ne put éviter le sort qu'il avait prévu : après avoir échappé plus d^une fois à des assassins apostés, il fut empoisonné par son neveu. Il s'en aperçut avant de mourir, et l'ayant fait appeler : Malheureux! lui dit-il, les scélérats t'ont séduit ; tu m'as empoisonné pour profiter de ma dépouille : je pourrais avant de mourir tromper ton espoir et punir ton ingratitude; mais
BE LA SYRIE
jeeooDais lesTurks, ils se chargeront de ma vengeanoe. En effet, à peine Satadji fut-il mort, qu'un eapidji noontra un ordre d'étrangler le neveu; ce qui fut exécuté. Toute Thistoiredes Turks prouve qu'ils aiment la trahison , mais qu'ils punissent toujours les traîtres. Depuis Abd-allah, lepachal|k de DamasapassésucoessivementàiWi^» à Osman, à Mohammed, et à Darotdch, fils d'Osman , qui l'ooeupait en 17B4. Cet homme, qui n'a pas les talents de son père, en a retenu le caractère tyrannique ; ea void un trait digne d'être cité. Au mois de novembre 1784, un village de chrétiens grecs, près de Damas, qui avait acquitté le miri , fut sommé de le pay«r une seconde fois. Les chaiks rédamant le registre qui constatait l'acquit, s'y refusèrent. Une des nuits suivantes, un parti de soldats assaillit le village , et tua SI personnes. Les malheureux paysans consternés portèrent les têtes à Damas, et implorèrent la justice do pocha. Après les avoir entendus, Daroitlek leur dit de déposer ces têtes dans l'église grecque, en attendant qu'il fit des reeherdies. Trois jours se passèrent ; les têtes se corrompirent : on vouUit 1^ enterrer; mais pour cet effet , il fallait une permission du pacha', et on ne l'obtint qu'au prix de 40 bourses (S0,000 livres).
Depuis vn an (en 1785), Dfezsâr profitant du crédit que son argent lui donne à la Porte, a dépossédé Darouieh, et commande aujourd'hui à Damas; il aspire, dit-on, à y joindre Alep. Il semblerait que le divan dût hii refuser cet agrandissement , qui le rendrait maître de Mute la Syrie ; mais outre que les affaires des Russes ne laissent pas le divan libre dans ses opérations, il s'inquiète peu des révoltes de ses préposés : une expérience constante lui a appris qu'ils retombent toujours dans ses filets. Djezzâr n'est pas propre à faire exception; car quoiqu'il ne manque pas de talents, et surtout de ruse ■ , ce n'est pas un esprit capable d'imaginer ou d'exécuter un grand plan de révo- . lution. La route qu'il suit est celle de tous ses prédécesseurs : il ne s'occupe du bien public qu'autant qu'il rentre dans ses intérêts particuliers. La mosquée qu'il a bâtie à Acre est un monument de pure vanité, qui a consommé sans aucun fruit 3,000,000 de France : son bazar est plus utile sans doute ; mais avant de songer au raardié où se vendent les denrées, il eût fallu songer à la terre qui les produit : à une portée de fusil d'Acre , l'agriculture est languissante. La plupart de ses dépenses sont pour ses jardins, pour ses bains, pour ses
' Le baron de Tott appelle Diezt&r un lion : Je crois qu'il k définirait bien mieux en rapoelant trn toMp.
femmes blanches : il en possédait là en 1784 : et ces femmes sont d'un luxe c^orant. Maintenant que la satiété et l'âge surviennent, il prend la manie d'entasser de l'argent : cette avarice aliène ses soldats , et sa dureté lui fût des ennemis jusque dans sa maison. Déjà deux de ses pages ont tenté de l'assassinex : il a eu le bonheur d'échapper à leurs pistolets; mais la fortune se lassera : il hii arrivera, comme à tant d'autres, d'être quelque jour surpris , et il n'aura recueilli de tant de soins à thésauriser, qued'avoirexcitélacupiditéde la Porte et la haine du peuple. Venons aux lieux remai^uahles de ce pachalik.
D'abord se présente la ville même de Damas , capitale et résidence des pachas. Les Arabes l'appellent e^^TAdm, selon leur usage de donner le nom d'un pays à sa capitale. L'ancien nom oriental de Demechq n'est connu que des géographes. Cette ville est située dans une vaste plai ne ouverte au midi et à l'est, du côté du désert, et serrée à l'ouest et au nord par à»s montagnes qui bornent d'assez près la vue. En récompense , il vient de ces montagnes une quantité de ruisseaux qui font du territoire de Damas le lieu le mieux arrosé et le phis délideux de la Syrie. Les Arabes n'en parlent qu'avec enthousiasme ; et ils ne cessent de vanter la verdture et la fraîcheur des vergers , l'abondance et la vnriété des fruits , la quantité des courants d'eaux vives, et la limpidité des jets d'eau et des sources. C'est aussi leseullieuoùi>yait des maisons deplaisanceiselée^ et en rase campagne : les naturels doivent mettre d'autant plus de prix à tous ces avantages, qu'ils sont plus rares dans les contrées environnantes. Du reste, le sol nuiigre, graveleux et rougeâtre, est peu propre aux grains; mais cette qualité tourne au profit des fruits, dont les sucs sont phis savoureux. Nulle ville ne compte autant de canaux et de fontaines. Cliaque maison a la sienne. Toutes ces eaux sont fournies par trois ruisseaux , ou par trois branches d'une même rivière qui y après avoir fertilisé des jardins pendant trois lieues de cours, va se rendre au sud-est dans un bas-fond du désert, où die forme un marais a^elé Bekairai^JIÊàr^f, c'esl-à-dire lac du pré*
Avec une telle situation. Ton ne saurait disputer à Damas d*être une des phis agréables villes de la Turkie; mais il lui reste quelque chose à désirer pour la salubrité. On se plaint avec raison que les eaux blanchâtres de la Barràdê sont froides et dures; on observe que les Damasquinssont sujets aux obstructions; que le blanc de leur peau est plutôt un blanc de convalescence que de santé; enfin que l'abus des fruits, et surtout des abricots t y produit.
tous les étés et les automnes « des fièvres iatermittentes et des dyssenteries.
L'étendue de Damas consiste beaucoup plus en longueur qu'en largeur. Niebufar , qui en a levé le pian géométrique, lui donne 8,350 toises, c'est-à* dire, un peu moins d'une lieue et demie de circuit. En jugeant sur cette mesure par comparaison avec Alep, je suppose que Damas contient 80,000 habitants. La majeure partie est composée d'Arabes et de Turks; on estime que le nombre des chrétiens passe 15,000, dont les deux tiers sont schismatiques. Les Turks ne parlent point du peuple de Damas sans observer quMI est le plus méchant de l'empire; l'Arabe, en jouant sur les mots, en a fait ce proverbe : Chdmi, choùmi; Danuuquin, méchant; on dit au contraire du peuple d'Alep : Halabi, tchelebi; Âiepin, petU-maitre. Par une distinction fondée sur le cuite, on ajoute que les chrétiens y sont plus vils et plus fourbes qu'ailleurs; sans doute parce que les musulmans y sont plus fanatiques et plus insolents : ils ont le même caractère que les habitants du Kaire; comme eux, ils détestent les Francs. L'on ne peut aller à Damas vêtu à l'européenne ; nos négociants n'ont pu y former d'établissements; l'on n'y trouve que deux missionnaires capucins, et un médecin non avoué.
Cette intolérance des Damasquins est surtout entretenue par leur liaison avec la Mekke. Leur ville, disent-ils, est une ville sainte, en qualité de porte de la Kiàbé; en effet , c'est à Damas que se rassemblent tous les pèlerins du nord de l'Asie, comme au Kaire ceux de l'Afrique. Chaque année le nombre s'en élève depuis 30 jusqu'à 50,000; plusieurs s'y rendent quatre à cinq mois d'avance; la plupart n'arrivent qu'à la fin du ramadan. Alors Damas ressemble à une foire immense : l'on ne voit fu'étrangers de toutes les parties de la Turkie, et même de la Perse; tout est plein de chameaux, de chevaux, de mulets et de marchandises. Après quelques jours de préparatifs, toute cette foule se met confusément en marche, et faisant route par la frontière du désert, elle arrive en quarante jours à la Mekke , pour la fête du bairam. Comme cette caravane traverse le pays de plusieurs tribus arabes indépendantes, il a fallu faire des traités avec les Bédouins, leur accorder des droits de passage, et les prendre pour guides. Souvent il y a des disputes entre les chaiks à ce sujet ; le pacha en profite pour améliorer son marché. Ordinairement la préférence est dévolue à la tribu de SarcUé, qui campe au sud de Damas, le long du Hauran; le pacha envoie au chaik une masse d'armes , une tente et une pelisse, pour lui signifier qu'il le prend pour che/de cm-
ÉTAT POUTIQUE
ditUe. De ce moment , ce chaik est chargé de fournir des chameaux à un prix convenu; il les tire de sa tribu et de celles de ses alliés, moyennant un louage également convenu; on ne lui répond d'aucun dommage , et toute perte par accident est pour son compte. Année commune, il périt 10,000 chameaux ; ce qui fait un objet de consommation très-avantageux aux Arabes.
Il ne faut pas crovequele motif de tant de frais et de fatigues soit uniquement la dévotion. L'intérêt pécuniaire y a une part encore plus considérable. La caravane est le moyen d'exploiter une branche de commerce très-lucrative. Presque tous les pèlerins en font un objet de spéculation. En partant de chez eux, ils se chargent de marchandises qu'ils vendent sur la route ; l'or qui en provient , joint à celui dont ils se sont munis chez eux , est transporté à la Mekke, et là s'échange contre les mousselines et les indiennes du Malabar et du Bengaie, les châles de Kachemire, l'aloès de 7t<nkin, les diamants de Golcande, les perles de Bahrain, quelque peu de poivre, et beaucoup de café d'Yemen. Quelquefois les Arabes du désert trompent l'espoir du marchand en pillant les traîneurs, en enlevant des portions de caravane. Mais ordinairement les pèlerins reviennent à bon port; et alors leurs profits sont considérables. Dans tous les cas, ils se payent par la vénération, qui est attachée au titre de hac^fi (pèlerin ), et par le plaisir de vanter à leurs compatriotes les merveilles de la Kiâbé et du mont Arafat, de parler avec emphase de la prodJ|;ieuse foule des pèlerins et de la quantité des victimes, le jour du bairam; des fatigues qu'ils ont essuyées, des figures extraordinaires des Bédouins, et du désert sans eau , et du tombeau du prophète à Médine, qui n'est ni suspendu par un aimant, ni l'objet principal du pèlerinage. Ces récits faits au loin produisent leur effet ordinaire, c'est-à-dire qu'ils excitent l'admiration et l'enthousiasme des auditeurs, quoique, de l'aveu des pèlerins sincères, il n'y ait rien de plus misérable que ce voyage; aussi cette admiration passagère n'a pas empêché d'établir un proyerbe peu honorable pour ces pieux voyageurs : Défie-toi de ton voisin, dit l'Arabe, s'il a fait un hadj;mais 8*U en a foM deux ,hAU'toi de déloger ; et en effet, l'expérience a prouvé que la plupart des dévots de la Mekke ont une insolence et une mauvaise foi particulière, comme s^ils voulaient se venger d'avoir été dupes, en se faisant fripons.
Au moyen de cette caravane , Damas est le centre d'une circulation très-étendue. Par Alep, elle coni-
DE LA SYRIE
maniquehVÂtTnénie, h VJnatoUe, au piarhekr, et même à la Perse. Elle envoie au Kaire des caravanes qui suivant une route fréquentée dès le temps des patriarches, marchent par Djesr-Yaqouh, Tabarié , Nâblous et Gaze. Elle reçoit des marchandises de Constantinople et d'Europe par Saide et Bairont. Ce qui se consomme dans son enceinte est acquitté avec les étoffes de soie et de coton qui s'y fabriquent en quantité et avec assez d'art ; avec les fruits secs de son territoire, et les pâtes sucrées de rose, d'abricot, de pèche, etc. dont la Turkie consomme pour près d'un million : le reste , traité par échanges, verse en passant un argent considérable, soit par les droits de douane , soit par le salaire que les marchands s'attribuent pour leur entremise. L'existence de ce commerce dans ces cantons est de la plus haute antiquité. Il y a suivi diverses routes, selon les circonstances des gouvernements et des lieux ; partout il a constamment produit sur ses pas une opulence dont les traces ont survécu à sa propre destruction. Le pachalik dont nous traitons offre un monument en ce genre trop remarquable pour être passé sous silence. Je veux parler de Palmyre, si connue dans le troisième âge de Rome par le rôle brillant qu'elle joua dans les démêlés des Parthes et des Romains , par la fortune d'Odénat et de Zénobie, par leur chute et par sa propre ruine sous Aurélien. Depuis cette époque, son nom avait laissé un beau souvenir dans l'histoire; mais ce n'était qu'un souvennr ; et faute de connaître en détail les titres de sa grandeur. Ton n'en avait que des idées confuses; à peine même les soup* çomaait-on en Europe, lorsque sur la fin du siècle dernier, des négociants anglais d'Alep, las d'entendre les Bédouins parler des ruines immenses qui se trouvaient dans le désert , résolurent d'éclaircir les récits prodigieux qu'on leur en faisait. Une première tentative, en 1678, ne fut pas heureuse; les Arabes les dépouillèrent complètement, et ils furent obligés de revenir sans avoir rempli leur objet. Ils reprirent courage en 1691 , et parvinrent enfin à voir les monuments indiqués. Leur relation , publiéedansles Transactions philosophiques, trouva beaucoup d'incrédules et de réclamateurs : on ne pouvait ni concevoir ni se persuader comment, dans un lieu si écarté de la terre habitable, il avait pu subsister une ville aussi magnifique que leurs dessins l'attestaient. Mais depuis que le chevalier Dàkins (Dawkins), Anglais, a publié, en 1753, les plans détaillés qu'il en avait lui-même pris sur les lieux en 17dl , il n'y a plus eu lieu de douter, et il a fallu reconnaître que l'antiquité n'a rien laissé, ni dans la Grèce, ni dans Tltalie, qui soit com-
parable à la magnificence des rumes de Paimyre.
Je vais citer le précis de la relation de M. Oûd ( Wood ), associé et rédacteur du voyage de Déhins ' .
« Après avoir appris à Damas que Tadmour ou « Paimyre dépendait d'un aga résidant à Hassià , « nous nous rendîmes en quatre jours à ce village , « qui est situé dans le désert, sur la route de Damas « à Alep. L'aga nous reçut avec cette hospitalité « qui est si commune dans ee pays-là parmi les gens « de toute condition; et quoique extrêmement sur- « pris de notre curiosité, il nous donna les instruc- « tiens nécessaires pour la satisfaire le mieux qu'il « se pourrait. Nous partîmes de Hassiâ le 11 mars « 1761 , avec une escorte des meilleurs cavaliers « arabes de l'aga, armés de fusils et de longues « piques; et nous arrivâmes quatre heures après à « Sodoud, à travers une plaine stérile qui produi- « sait à peine de quoi brouter à des gazelles que nous « y vîmes en quantité. Sodoud est un petit village « habité par des chrétiens maronites. Cet endroit « est si pauvre , que les maisons en sont bâties de « terre séchée au soleil. Les habitants cultivent au- M tour du village autant de terre qu'il leur en faut « simplement pour leur subsistance , et ils font de « bon vin rouge. Après dîner, nous reprîmes notre A route, et nous arrivâmes en trois heures à Haoua- « rain, village turk où nous couchâmes. Haoua- « rain a la mêmeapparencede pauvreté qaeSodoud; « mais nous y trouvâmes quelques ruines, qui font « voir que cet endroit a été autrefois plus considé- « rable. Nous remarquâmes un village voisin en- « tièrement abandonné de ses habitants; ce qui « arrive fréquemment dans ce pays-là : quand le « produit des terres ne répond pas à la culture, « les habitants les quittent pour n'être pas oppri- « mes. Nous partîmes de Haouarain le 13, et nous « arrivâmes en trois heures à (>ariatotn, tenant tou- « jours la direction est-quart-sud-est. Ce village <t ne diffère des précédents qu'en ce qu'il est un « peu plus grand : on jugea à propos de nous y faire « passer le reste du jour , pour nous préparer , ainsi « que nos bêtes de charge, à la fatigue du reste de « notre voyage; car , quoique nous ne pussions pas « l'achever en moins de 24 heures, il fallait faire ce ce trajet tout d'une traite, n'y ayant point d'eau dans « cette partie du désert. Nous laissâmes Qariatain A le 13 , étant aux environs de 200 personnes qui , « avec le même nombre d'ânes, de mulets et de cha- « meaux, faisaient un mélange assez grotesque. « Notre route était un peu nord-quart-nord-est , à « travers une plaine sablonneuse et unie, d'à peu
' Ruines de Paimyre, I vol. in-fol. de 60 planches gravées à Loudres, en I7B3, et pubUées par Robert Wood.
Cl piès trois lieues et demie de largeur, saos arbres « ni eau, et bornée à droite et à gaucbe par une « chatne de montagnes stériles qui semblaient se « joindre environ deux tiers de lieue avant que nous « arrivassions à Pa/myrtf
« Le 14 à midi, nous arrivâmes au lieu où les A montagnes semblaient se joindre : il y a entre ft elles une vallée où Ton voit encore les ruines d'un « aqueduc qui portait autrefois de Teau à Palmyre ; « à droite et à gaucbe, sont des tours carrées d'une « hauteureonsidérable.Enapprocbant déplus près, « nous trouvâmes quec*étaient les ancienssépulcres « des PtUmyrémens, A peine eûmes^nous passé « ces monuments vénérables , que les montagnes se « séparant des deux côtés , nous découvrîmes tout « à la fois la plus grande quantité de ruines quenous « eussions jamais vue ' ; et derrière ces mémea rui- « nés , vers TEuphrate , une étendue de plat^pays à « perte de vue , sans le moindre objet animé. 11 est « presque impossiblede s'imaginer rien de plus éton- « nant. Un si grand nombre de piliers corinthiens, « avec si peu de murs et de bâtiments solides , fait « l'effet le plus romanesque que l'on puisse voir. » Tel est le récit de ff^ood.
Sans doute la sensation d'un pareil spectacle ne se transmet point ; mais afin que le lecteur s'en fasse l'idée la plus rapprochée, je joins ici le dessin de la perspective. Pour ea bien concevoir tout l'effet, il faut suppléer par l'imagination aux proportions. Il faut se peindire cet espace si resserré, comme une vaste plaine, ces fûts si déliés, comme des colonnes dont la seule base surpasse la hauteur d'un homme ; il faut se représenter que cette file de colonnes debout occupe une étendue de plus de 1300 toises, et masque une foule d'autres édifices cachés derrière eUe. Dans cet espace, c'est tantôt un palais dont il ne reste que les cours et ks murailles; tantôt un temple dont le péristyle est à moitié renversé; tantôt un portique, une galerie, un arc de triomphe : ici, lescolonnes forment des groupesdont lasymétrieest détruite par la chute de plusieurs d'entre elles ; là , elles sont rangées en files tellement prolongées, que semblables à des rangs d'arbres, elles fuient sous Tceil dans le lointain, et ne paraissent plus que des lignes accolées. Si de cette scène mouvante la vue s'abaisse sur le jsol , elle y en rencontre une autre presque aussi variée : ce ne sont de toutes parts que fûts renversés , les uns entiers , les autres en pièces , ou seulement disloqués dans leurs articulations ; de toutes parts la terre est hérissée de vastes pierres à demi enterrées, d'entablements brisés , de chapiteaux écornés, de frises mutilées, de reliefs défi-
* Quoique ces voyageun eussent vbité la Grèce et ViCalie.
ÉTAT POUTIQUE
gurés, de sculptures effacées, de tombeaux violés, et d'autels souillés de poussière. La table suivante rendra un compte plus détaillédes principaux objets de la gravure.
A est OD château turk , désoimais abandonné.
B , un sépulcre.
C , une fortification turke ruinée.
D , un sépulcre où commence une suite de eolonnea qnl setend Jusqu'à R , dans un espaee de plus de eoo toises.
£, édifice supposé construit par Dioclétien.
F , ruines d*UD sépulcre.
G , colonnes disposées en péristyle de temple.
h , grand édifice dont il ne reste que quatie coloones.
I, ruines d'une église chréUenne.
K , file de colonnes qui sembtoat avoir apparlenn à an po^ tique, et qui aboutissent aux quatie piédestaux suivants.
L, quatre grands piédestaux.
m, cellule ou cage d'un temple, avec une partie de son péristyle.
N, peut temnls.
O , foule de colonnes qui ont une fausse apparence de cirque.
P, quatre sopei^es cokmnes de granit
Q, colonnes disposées en péristyle de temple.
R , arc auquel abouUt la colonnade qui commence en D.
S, grande colonne.
T, mosquée turke rainée, avec son minaret
U, grosse colonne, dont la plus grand parUe, avec son entablement, est tombée.
y, petits enck» de tene où les Arabes cultivent des oliviers et du grain.
X, temple du Soleil.
T, tour cariée, bétie par les Twks suf IVmplaoement dii portique.
z z, mur qui formait Tenceinte de la cour du temple.
W, sépulcres semés dans la vallée, hors des mon de la viUe.
Il faut voir dans les planebes mêmes de H^ood les développements de ces divers édifices, pour sentir à quel degré de perfection étaient parvenus les arts dans ces temps reculés. L'arcbitecture avait surtout prodigué ses richesses et déployé sa magnificence dans le temple du Soleil , divinité de Palmyre. L*enceinte carrée de la cour qui l'enferme, a 679 pieds sur chaque face. Le long d* cette enceinte régnait intérieurement un double rang de colonnes : au milieu de l'espace vide, le temple présente encore une façade de 47 pieds, sur un flanc de 124 ; tout autour règne un péristyle de 41 colonnes; par un cas extraordinaire, la porte répond au couchant et non à l'orient. La soffîte de cette porte, tombée par terre, offre un zodiaque dont les signes sont les mêmes que les nôtres : une autre sofQte porte un oiseau de la même forme que celui de Balbek , placé sur un fond semé d'étoiles. H est remarquable pour les historiens , que la façade du portique a IS colonnes, conune celle de Balbek : mais il est encore plus remarquable pour les artistes, que ces deux façades ressemblent à la colonnade du Louvre , bâtie par Perrault avant Texistence des dessins qui nous les ont ùit connaître; la seule différence est que les colonnes da
DE LA SYRIE
Louvre sont accoupla, au lieu que celles de Balbek et de Palmyre sont isolées.
Il est dans la cour de ce même temple un autre spectacle plus intéressant pour un philosophe : c*est de voir sur ces ruines sacrées de la magnificence d'un peuple puissant et poli , une trentaine de buttes de terre, où habitent autant de familles de paysans qui ont tout l'extérieur de la ndisère. Voilà à quoi se réduit la population actuelle d'un lieu jadis si fréquenté. Toute l'industrie de ces Arabes se borne à cultiver quelques oliviers et le peu de blé qu'il leur faut pour vivre; toutes leurs richesses se réduisent à quelques chèvres et à quelques brebis qu'ils font paître dans le désert ; toutes leurs relations consistent en de petites caravanes qui leur viennent cinq ou six fois par an de Noms, dont ils dépendent : peu capables de se défendre de la violence, ils sont obligés de payer de fréquentes contributions aux Bédouins, qui les vexent ou les protègent. « Leur corps est sain et bien fait, ajoutent « les voyageurs anglais; et la rareté des maladies « parmi eux , prouve que l'air de Palmyre mérite « réloge qu*en fait Longin, dans son épitre à Porfi phyre. Il y pleut rarement, si ce n'est au temps « des équinoxes, où il arrive aussi de ces ouragans « de sable, si dangereux dans le désert. Le teint « de ces Arabes est très-hâlé par la grande cha- « leur; mais cela n'empêche pas que les femmes <« n'aient de beaux traits. Elles sont voilées comme « dans tout l'Orient; mais elles ne se font pas tant « de scrupule qu'ailleurs de laisser voir leur visage; < elles se teignent le bout des doigts en roux ( avec « du henné ), les lèvres en bleu, les sourcils en noir ;
• et elles portent aux oreilles et au nez de gros an-
• neaux d'or ou de cuivre. »
L.*on ne peut voir tant de monuments d'industrie et de puissance, sans demander quel fut le siècle qui les vit se développer, quelle fut la source des richesses nécessaires à ce développement; en un mot, quelle est l'histoire de Palmyre, et pourquoi elle se trouve située si singulièrement, étant en quelque sorte une île séparée de la terre habitable-, par une mer de sables stériles. Les voyageurs que j'ai cités ont fait sur ces questions des recherches intéressantes , mais trop longues pour être rapportées (fans cet ouvrage : il faut lire dans le leur, comment ils distinguent à Palmjrre deux genres de ruines, dont les unes appartiennent à des temps très-reculés, et ne sont i]ue des débris informes; les autres, qui sont les monuments subsistants, appartiennent à des siècles plus modernes. On y verra comment, se fondant sur le genre d'architecture qui y est employé.
ils en assignent la construction aux trois siècles qui précédèrent Dioclétien, dans lesquels l'ordre corinthien fut préféré à tous les autres. Ils démontrent par des raisonnements pleins de sagacité, que Palmyre, située à trois journées de l'Euphrate, dut toute sa fortune à l'avantage d'être sur l'une des routes du grand commerce qui a de tout temps existé entre l'Euphrate et l'Inde; enfin ils constatent qu'elle acquit son plus grand accroissement lorsque, devenue barrière entre les Romains et les Parthes, elle eut l'art de se maintenir neutre dans leurs démêlés, et de faire servir le luxe de ces puissants empires à sa propre opulence.
De tout temps , Palmyre fut un entrepôt naturel pour les marchandises qui venaient de l'Inde par le golfe Persique,et qui de là remontant par l'Euphrate ou par le désert, allaient, dans la Phénicie et l'Asie Mineure, se répandre chez les nations qui en furent toujours avides. Ce commerce dut y fixer .dès les siècles les plus reculés un commencement de population, et en faire une place importante, quoique encore peu célèbre. Les deux sources d'eau douce ' que son sol possède, furent surtout un attrait puissant d'habitation dans ce désert aride et sec partout ailleurs. Ce furent sans doute ces deux ^ motifs qui attirèrent les regards de Salomon , et qui engagèrent ce prince commerçant à porter ses armes jusqu'à cette limite si reculée de la Judée. « Il y construisit de bonnes murailles, dit l'historien a Josèpbe*, pour s'en assurer la possession, et il « l'appela Tadmour, qui signifie lieu de palmiers. ^ L'on a voulu inférer de ce récit que Salomon en fut le premier fondateur; mais l'on en doit plutôt conclure que déjà ce lieu avait une importance connue. Les palmiers qu'il y trouva ne sont l'arbre que des pays habités : dès avant Moïse , les voyages d'Abraham et de Jacob, de la Mésopotamie dans la Syrie , indiquent entre ces contrées des relations qui devaient animer Palmyre. La cannelle et les perles mentionnées au temps du législateur des Hébreux , attestent une communication avec l'Inde et le golfe Persique, qui devait suivre l'Euphrate, et passer etieore à Palmyre. Aujourd'hui que ces siècles sont éloignés , et que la plupart des monuments ont péri , l'on raisonne mal sur l'état de ces contrées à ces époques, et on le saisit d'autant moins bien, que l'on admet comme faits historiques des faits antérieurs qui ont un caractère tout différent; cependant, si l'on observe que les hommes
1 Ces eaux sont chaudes et soufrées ; mais les habitants qui, hors de là, n'en ont que de saumàtres, les traa?ent bonnes; et du moins elles sont salubres. ' a Jnfiq. Jttd. lU». VIU. c. 6.
de tous les temps sont unis par les mêmes intérêts et les mêmes jouissances , Ton jugera qu'il a dû s'établir de très-bonne heure des relations de commerce de peuple à peuple, et que ces relations ont dû être à peu près les mêmes qui se retrouvent dans les temps postérieurs et mieux connus. D'après ce principe, en ne remontant pas au delà du siècle de Salomon, l'invasion de Tadmour par ce prince est un fait qui décèle une foule de rapports et de conséquences. Le roi de Jérusalem n'eût point porté son attention sur un poste si éloigné, si isolé, sans un puissant motif d'intérêt. Cet intérêt n'a pu être que celui d'un grand commerce, dont ce lieu était déjà l'entrepôt , dont l'Inde était un des objets éloignés , dont le golfe Persique était le principal foyer. Divers faits combinés concourent surtout à indiquer ce dernier article : bien plus, ils conduisent nécessairement à reconnaître le golfe Persique pour le centre du commerce de cet Ophir sur lequel on a bâti tant de mauvaises hypothèses. En effet, n'est-ce pas dans ce golfe que les Tyriens entretinrent dès les siècles reculés un commerce, et eurent des possessions dont les lies de Tyrus et Aradus restèrent les monuments? Si Salomon rechercha l'alliance de ces Tyriens , s'il eut besoin de leurs pilotes pour guider ses vaisseaux ,' le but du voyage ne dut-il pas être les lieux qu'ils fréquentaient déjà, où ils se rendaient par leurs ports de PhœrUcum oppidum , sur la mer Rouge, et peutêtre de Tor, dont le nom semble une trace du leur? Les perles, qui furent un des principaux articles du commerce de Salomon, ne sont-elles pas le produit presque exclusif de la côte du golfe, entre les tles de Tyrus et Aradus ( aujourd'hui Bahrain), et le cap Masandoumf ïjes paons qui firent l'admiration des Juifs, n'ont-ils pas toujours passé pour originaires de la province de Perse adjacente au golfe? Les singes ne venaient-ils pas de l'Yemen, qui était sur la route, et où ils abondent encore? ^Test-ce pas dans cet Yemen qu'est le pays deSaba, dont la reine apporta au roi juif de V encens et de l'or? Ne sont-ce pas ces Sabéens que Strabon vante pour la quantité d'or qu'ils pos* sédaient? On a cherché Ophir dans Tlnde et dans r Afrique; mais n'est-il pas un des douze cantons ou peuples arabes mentionnés dans leurs origines hébraïques? et peut-on le séparer de leur continent, quand ces origines suivent partout un ordre méthodique de positions , quoi qu'en aient dit Bochart et Calmet? Enfin n'est-ce pas le nom même de cet Ophir qui se retrace dans celui d'Q/ôr, ville du district d'Oman, sur la côte des Perles? Ce pays n'a plus d'or; mais qu'importe, si Strabon nous
ÉTAT POLITIQUE
apprend qu'au temps des Séleucides, les habitants de Gerrha, sur la route de Babylone, en retiraient une quantité considérable? Si l'on pèse toutes ces circonstances, l'on conviendra que le golfe Persique lut le foyer du plus grand conunerce de l'ancien Orient; que ce fut pour y communiquer par une voie plus courte ou plus sûre, que Salomon se porta jusqu'à l'Euphrate; et qu'enfin, à titre d'entrepôt commode, Palmyre dut avoir dès cette époque un état, sinon brillant , du moins assez considérable. On juge même , en méditant sur les révolutions des siècles qui suivirent, que ce commerce fut un agent principal de ces grands mouvements de la basse Asie, dont des chroniques stériles ne rendent point raison. Si, postérieurement à Salomon, les Assyriens de Ninive tournèrent leur ambition vers la Kaldée et le cours inférieur de l'Euphrate, ce fut pour se rapprocher du golfe Persique, source de l'opulence. Si Babylone, de vassale de Ninive, devint en peu de temps sa rivale, et siège d'un empire nouveau, ce fut parce que son site la rendit l'entrepôt de cette circulation. Enfin, si ses rois firent des guerres si opiniâtres à Jérusalem et à Tyr , ce ne fut pas seulement pour dépouiller ces villes des richesses qu'elles possédaient, mais encore pour obstruer la dérivation qu'elles causaient par la mer Rouge. Un historien < qui nous apprend que Nabukodonosor, avant d'assiéger Jérusalem, s'empara de Tadmour, nous indique que cette ville participait aux opérations des grandes métropoles environnantes. Lear chute, arrivée par gradation, devint pour die, sous l'empire des Perses et sous les successeurs d'Alexandre , le mobile de l'accroissement qu'elle semble acquérir tout à coup au temps des Parthes et des Romains; elle eut alors une période de plusieurs siècles de paix et d'activité, qui permirent à ses habitants d'élever ces monuments d'opulence dont nous admirons encore les débris. Ils purent y déployer d'autant plus de luxe, que le sol ne permettait aucun autre genre de dépense, et que le faste des négociants en tout pays se porte volontiers vers les constructions. Odénat et Zénobie mirent le comble à cette prospérité; mais pour avoir voulu passer la mesure naturelle, ils en détruisirent tout à coup l'équilibre , et Palmyre, dépouillée par Aurélien de l'état qu'elle s'était &it en Syrie, puis assiégée, prise et dévastée par cet empereur, perdit en un jour la liberté et la sécurité , qui étaient les premiers mobiles de sa grandeur. Depuis lors, les guerres perpétuelles de ces contrées, les dévastations des conquérants , les vexations des des-
* ^ean d'Antioche.
potes, en appauvrissant les peuples, ont diminué le eommerce et tari la source qui venait au sein des déserts faire fleurir l'industrie et Topulence : les faibles canaux qui en ont survécu, dérivés par Alep et Damas, ne servent aujourd'hui qu*à rendre son abandon plus sensible et plus complet.
En quittant ces ruines vénérables, et rentrant dans la terre habitée, nous trouvons d*abord Noms, VEmesus des Grecs, située sur la rive orientale de I*Oronte. Cette ville, jadis place forte et très-peuplée, n'est plus qu'un assez gros bourg ruiné, où l'on ne compte pas plus de 2,000 habitants , partie grecs et partie musulmans. Il y réside un aga, qui tient, à titre de sous-ferme, du pacha de Damas, toute la contrée jusqu'àPalmyre. Le pachalui-méme tient cette ferme à titre d'apanage relevant immédiatement du sultan : il en est de même de Hama et de Màrra. Ces trois fermes sont portées à 400 bourses, ou 500,000 livres; mais elles rapportent près du quadruple.
A dem journées de chemin au-dessous de Noms, est Hama, célèbre en Syrie pour ses roues hydrauliques. Elles sont en effet les plus grandes que Ton y connaisse ; elles ont jusqu'à 82 pieds de diamètre. La circonférence de ces roues est formée par des augets disposés de telle façon, qu'en tournant dans le courant du fleuve, ils se remplissent d'eau, et qu'en arrivant au zénith de la roue, ils se^dégorgent dans un bassin , d'où l'eau se rend par des canaux aux bains publics et particuliers. La ville est située dans une vallée étroite, sur les deux rives de rOronte; elle contient environ 4,000 âmes, et elle a quelque activité, parce qu'elle est sur la route d'Alep à Tripoli . Le sol est comme dans toute cette partie, très-propre au froment et au coton; mais la culture, exposée aux rapines du motsfUlam et des Arabes , est languissante. Un chaik de ceux-ci , nommé Mohammad^l- Korfàn, s'est rendu si puissant depuis quelques années , qu'il est parvenu à imposer des contributions arbitraires sur le pays. On estime qu'il peut mettre sur pied jusqu'à 80,000 cavaliers.
En oontiniiant de descendre l'Oronte par une route qui n'est que peu fréquentée, l'on rencontre dans un terrain marécageux un lieu intéressant par le contraste de fortune qu'il présente. Ce lieu appelé Fandé, était jadis , sous le nom à'jépamea , Tune des plus célèbres villes de ces cantons. CéiaU ta, dit Strabon , que les Séieucides avaient établi récoleel la pépinière de leur eaoalerie. Le terrain des environs, abondant en pâturages, nourrissait jusqu'à 30,000 cavales, 800 étalons et 500 éléphants. Au lieu de cette création si animée, à peine
les marais de Famié nourrissent-ils aujourd'hui quelques buffles et quelques moutons. Aux soldats vétérans d'Alexandre qui en avaient fait le lieu de leur repos, ont succédé de malheureux paysans qui vivent dans les alarmes perpétuelles des vexations des Turks est des invasions des Arabes. De toutes parts les mêmes tableaux se répètent dans ces cantons. Chaque ville et chaque village sont formés de dé* bris, et assis sur des ruines de constructions anc*iennes : on ne cesse d'en rencontrer, soit dans le désert, soit en remontant la route jusqu'aux montagnes de Damas ; soit même en passant au midi de cette ville, dans les immenses plaines du Hauran, Les pèlerins de la Mekke, qui les traversent pendant cinq à six journées , attestent qu'ils y trouvent à chaque pas des vestiges d'anciennes habitations. Cependant ils sont moins remarquables dans ces plaines, attendu que l'on y manque de matériaux durables : le sol est une terre pure sans pierres, et presque sans cailloux. Ce que l'on raconte de sa fertilité actuelle, répond parfaitement à l'idée qu'en donnent les livres hébreux. Partout où l'oivsème le froment , il rend en profusion si les pluies ne manquent pas, et il crott à hauteur d'homme. Les pèlerins assurent même que les habitants ont une force de corps et une taille au-dessus du reste des Syriens : ils en doivent différer àd'autres égards, parce que leur climat, excessivement chaud et sec, ressemble plus à l'Egypte qu'à la Syrie. Ainsi que dans le désert , ils manquent d'eaux vives et de bois, • font du feu avec de la fiente, et bâtissent des huttes avec de la terre battue et de la paille; ils sont trèsbasanés. Ils payent des redevances au pacha de Damas : mais la plupart de leurs villages se mettent sous la protection de quelques tribus arabes; et quand les chaiks ont de la prudence, le pays prospère et jouit de la sécurité. Elle règne encore plus dans les montagnes qui bornent ces plaines à l'ouest et au nord ; ce motif y a attiré depuis quelques années nombre de familles druzes et maronites , lassées des troubles du Liban ; elles y ont formé des ^ diéas ou villages, où elles professent librement leur culte, et ont des chapelles et des prêtres. Un voyageur intelligent trouverait sans doute en ces cantons divers objets intéressants d'antiquité et d'histoire naturelle; mais aucun Européen connu n'y a encore pénétré.
En se rapprochant du Jourdain, le pays devient plus montueux et plus arrosé; la vallée où coule ce fleuve est en général abondante en pâturages, surtout dans la partie supérieure. Quant au fleuve lui-même, il a moins d'importance que l'imagina*
t De là le mot espagnol aldM,
ÉTAT POLITIQDE
tion n*a coutume de lui en donner. Les Arabes, qui méconnaissent le nom de Jourdain , l'appellent el- Ckarià : sa largeur commune entre les deux principaux lacs, ne passe guère 70 à 80 pieds; en récompense, il a une profondeur de 10 à 12 pieds. Dans rhiver, il sort du lit étroit qui rencaisse , et gonflé par les pluies, il déborde sur les deux rives jusqu'à former une nappe large quelquefois d'un quart de lieue; sa grande crue est en mars, au temps que les neiges fondent sur les montagnes du Chaik : alors plus qu'en tout autre temps, ses eaux sont troubles et jaunâtres, et son cours impétueux. Ses rives sont couvertes d'une épaisse fbrét de roseaux, de saules et d'autres arbustes qui servent de repaire à une fouie dé sangliers, d'onces, de chacals, de lièvres et d'oiseaux.
En traversant le Jourdain , à mi-chemin des deux lacs , on entre dans un canton montueux , jadis célèbre sous le nom de royaume de Samarie, et connu aujourd'hui sous oelui de pays de Nàblom, qui en est le chef-lieu. Ce bourg, situé près de Sikem, et sur les ruines de la Neapolis des Grecs, est la résidence d'un chaik qui tient à ferme le tribut, dont il rend compte au pacha de Damas lors de sa tournée. L'état de ce pays est peu à près le même que celui des Dnizes, avec la différence que ses hafoîtauts sont des musulmans zélés au point de ne pas souffrir volontiers des chrétiens parmi eux. Ils jsont répandus par villages dans • leurs montagnes, dont le sol, assez fertile, produit beaucoup de blé , de coton, d'olives et quelques soies. L'éloignement où ils sont de Damas, et la difXîculté de leur terrain , en les prés^vant jusqu'à un certain point des vexations du gouvernement, leur ont procuré plus d'aisance que l'on n'en trouve ailieon. lis passent même en ce moment pour le plus riche peuple de la Syrie : ils doivent cet avmtage à la conduite adroite qu'ils ont tenue dans les deniers troubles de la Galilée et . de la Palestine; la tranquillité qui régnait chez f eux, engagea beaucoup de gens aisés à venir s'y mettre à l'àbri des revers de la fortune. Mais depuis quatre ou cinq ans , l'ambition de quelques chaiks, fomentée par les Turks, a suscité un esprit de faction et de discorde, qui a des effets presque aussi fâcheux que les vexations des pachas.
A deux journées au sud de Nàblotts, en marchant par des montagnes qui à chaque pas deviennent plus rocailleuses et plus arides, l'on arrive à une ville qui , comme tant d'autres que nous avons parcourues, présente un grand exemple de la vicissitude des choses humaines : à voir ses murailles abattues, ses fossés comblés, son enceinte
embarrassée de décombres , l'on a peine à recôn^ naître cette métropole célèbre qui jadis lutta contre les empires les plus puissants; qui balança un instant les efforts de Rome même; et qui , par un retour bizarre du sort, en reçoit aujourd'hui dans sa chute l'hommage et le respect ; en un mot, l'on a peine à reconnaître Jérusaîem. L'on s'étonne encore plus de sa fortune en voyant sa situation : car , placée dans un terrain scabreux et privé d'eau , entourée de ravines et de hauteurs difGLciles, écar^tée de tout grand passage, elle ne semblait propre à devenir ni un entrepôt de commerce, ni un siège de consommation ; mais elle a vaincu tous les obstacles, pour prouver sans doute ce que peut l'opinion maniée par un législateur habile, ou favorisée par des circonstances heureuses. Cest cette même opinion qui lui conserve encore un reste d'existence : la renommée de ses merveilles, perpétuée chez les Orientaux , en appelle et en fixe toujours un certain nombre dans ses murailles ; musulmans, chrétiens, juifs, tous sans distinction de secte, se font un honneur de voir ou d'avoir vu la ville noMeet saitUe, comme ils l'appellent <• A juger par le res* pect qu'ils affectent pour ces lieux sacrés, l'on croirait qu'il n'est pas au monde de peuple plus dévot; mais cda ne les a pas empêchés d'acquérir et de mériter la réputation du plus méchant peuple de la Syrie, sans excepter Damas même : l'on es* time que le nombre des habitants se monte à 12 ou 14,000 âmes.
Jérusalem a eu de temps en temps des gouverneurs prc^res, avec le titre de padMs; mais plus ordinairement eHe est, comme aujouid'faoi, une dépendance de Damas , dont elle reçoit un motsallam ou dépoiiUtire d*€nitarUé. Ce moisaiiam en paye une ferme, dont les fonds se tirent du min, des douanes, et surtout des sottises des habitants chrétiens. Pour concevoir ce dernier article, il fiiut savoir que les diverses communions des Grées sdiismatiques et catholiques, des Arménieas, des Coptes, des Abissins et des Francs, se jalousant mutuellement la possession des lieux saints, se la disputent sans cesse à prix d'argent auprès des gouverneurs turks. C'est à qui acquerra une prérogative, ou Fêtera à ses rivaux; c'est à qui se rendra le délateur des écaits qu'ils peuvent commettre. A-t-on fstit quelque réparation dandestine à une église; a-t-on poussé une procession plus
> Les OrlenUux D'appeUent jamais JénuakHn que da non de el-Qods^ la sainte , en ^Joutant quelquefois Tépithète de el'Chérif, ta nobU. Ce nom eî-Qodt me parait l'élymologie de tous les Casiuêàe TinUquité, q«l, oonme Jéraaaiem, avaient le double attribut d*ètre des luux kauts, et de jm»ter des lemplei ou lieux sainU.
BE L^ SYRIE
loin que de coutume; est^i arrivé un pèlerin par une antre porte que celle qui lui est assignée, c*est un sujet de délation au gouvernement, qui ne manque pas de s'en prévaloir pour établir des avanies et des amendes. De là des inimitiés et une guerre étemelle entre les divers couvents et entre les a^érents de chaque communion. Les Turks, à qui chaque dispute rapporte toujours de Fargent, sont, comme Ton peut croire, bien éloignés d'en tarir la source. Grands et petits, tous en tirent parti; les uns vendent leur protection; les autres leurs sollidtatioiis : de là un esprit d'intrigue et de cabale qui a répandu la corruption dans toutes les classes; de là, pour le moiseUlam^ un casuel qui diaque année monte à phis de 100,000 piastres. Chaque pèlerin lui doit une entrée de 10 piastres; phis, un droit d'escorte pour le voyage au Jourdain, sans compter les aubaines qn*il tire des imprudences que ces étrangers commettent pendant leur séjour. €haqne couvent lui paye tant pour lin droit de procession, tant pour chaque réparation à faire; plus, des présents à l'avénementde chaque supérieur, et au sien propre; phis, des gratifications sous main^ pour obtenir des bagatelles seorètes que Ton sollicite; et tout cela ▼a loin chez les Turks, qui, dans Tart de pressurer, sont aussi entendus que les plus habiles gens de loi de l'Europe. En outre, le moUMam perçoit des droits sur la sortie d^une denrée particulière à Jérusalem; je veux parler des chûpeiets, des reHquàbres, des toncteaânes, des créiXy des passions^ des agttus Dei^ des 9C4Mpulaires , etc. dont il part chaque année près de 300 caisses. La fabrication de ces ustensiles de piété est la branche d'industrie qui fait vivre la plupart des famiHes chrétiennes et mahométanes de Jérussdem et de ses environs; hommes, femmes et enfants, tous s'occupent à sculpter, à tourner le bois, le corail, et à broder en soie, en peries et en fil d'or et d'argent. Le seul courent de Terre SaMe en enlève tous les ans pour 60,000 piastres; et ceux des Grecs, des Arméniens et des Coptes réunis , pour une somme encore plus forte : ce genre de commerce est d'autant plus nécessaire aux fabricants, que la main-d'œuvre est presque l'unique objet de leur salaire; et il devient d'autant plus kîcratif aux débitants , que le prix du fonds est décuplé par une valeur d'opinion. Ces objets, exportés dans la Turiiie, l'Italie, le Portugal, dans l'Espagne et ses colonies, en font revo^ir ) à titre d'aum6nes on de payements, des sommes considérables. A cet article les couvents joignent une autre branche non moins hnportante, la vifUe despékrins. L'on sait que de tout
temps, la dévote curiosité de visiter les saM^ lieux, conduisit de tous côtés des chrétiens à Jérusalem; il fut même un siècle où les ministres de la religion en avaient fait un acte nécessaire au salut. L'on se rappelle que ce fut cette ferveur qui agitant l'Europe entière , produisit les croisades. Depuis leur malheureuse issue, le zèle des Européens se refroidissant de jour en joujr, le nombre de leurs pèlerins s*e$t beaucoup diminué; et il se réduit désormais à quelques moines d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne. Mais il n'en est pas ainsi des Orientaux : fidèles à l'esprit des temps passés, ils ont continué de regarder le voyage de Jérusalem comme une œuvre du plus grand mérite. Ils sont même scandalisés du relâchement des Francs à cet égard , et ils disent qu'ils sont tous devenus hérétiques ou infidèles. Leurs prêtres et leurs moines, à qui cette ferveur est utile, ne cessent de la fomenter. Les Grecs surtout assurent que le pèleiinage acquiert les indulgences plénières, non-seulement pour le passé, mais même p&ur l'avenir; et qu'il absout, non-seulement du mewrtre, de l'inceste, de la pédérastie , mais encore de Vinfr action da jeûne et desjourà de fêtes, dont ils font des cas bien plus graves. De si grands encouragements ne demeurent pas sans effet ; et chaque année il part de la Morée , de l'Ardiipel , de Constantinople^ de l'Anatolie, de l'Arménie, de l'Egypte et de la Syrie, une foule de pèlerins de tout âge et de tout sexe : l'on en portait le nombre, en 1784, à 2,000 têtes. Les moines, qui trouvent sur leurs registres que jadis il en passait 10 à 12,000, ne cessent de dire que la religion dépérit, et que le zèle des fidèles s'éteint. Mais il faut convenir que ce zèle est un peu ruineux , puisque le simple pèlerinage coûte au moins 4,000 livres , et qu'il en est souvent qui , au moyen des offrandes , se montent à 50 et 60,000 livres.
Tâfa est le lieu où débarquent ces pèlerins. Ils y arrivent en novembre, et se rendent sans délai à Jérusalem, où ils restent jusqu'après les fêtes de Pâques. On les loge pêle-mêle par familles, dans les cellules des couvents de leur communion. Les religieux ont bien soin de dire que ce logement est gratuit ; mais il ne serait ni honnête ni sûr de s'en aller sans faire une offrande qui excède de beaucoup le prix marchand d'une location. En outre, l'on ne peut se dispenser de payer des messes, des services, des exorcismes, etc. ; autre tribut assez considérable. L'on doit acheter encore des crucifix, des cha* pelets, des agnus Dei, etc. Le jour des Rameaux arrivé, l'on vase purifier aii Jourdain ; et ce voyage exige encore une contribution. Année commune »
elle rapporte au gouverneur 15,000 sequins turks , c'est-à-dire 1 12,600 livres ' , dont il dépense environ la moitié en frais d'escorte et droits de passage qu'exigent les Arabes. Il Êiut voir dans les relations particulières de ce pèlerinage , la marche tumultueuse de cette foule dévote dans la plaine de Yericho; son zèle indécent et superstitieux à se jeter hommes, femmes et enfants, nus dans le Jourdain; leur fatigue à se rendre au bord de la mer Morte ; leur ennui à la vue des rochers de cette contrée, la plus sauvage de la nature ; enfin leur retour et leur visite des saints lieux, et la cérémonie du feu nouveau qui descend du ciel le samedi saint, apporté par un ange. Les Orientaux croient encore à ce miracle, quoique les Francs aient reconnu que les prêtres, retirés dans la sacristie, emploient des moyens très-naturels. La Pâquefinie, chacun retourne en son pays, fier de pouvoir émuler avec les musulmans pour le titre de pèlerin'; plusieurs même, afin d'être reconnus partout pour tels, se font graver sur la main , sur le poignet ou sur le bras , des figures de croix, de lance, et le chiffre de Jésus et de Marie. Cette gravure douloureuse et quelquefois périlleuse ^ , se fait avec des aiguilles dont on remplit la piqûre de poudre à canon, ou de chaux d'antimoine : elle reste ine£façable. Les musulmans ont la même pratique; et elle se retrouve chez les Indiens, chez les sauvages, et chez les peuples anciens, toujours avec un caractère religieux, partie qu'elle tient à des usages de religion de la première antiquité. Tant de dévotion n'empêche pas ces pèlerins de participer au proverbe des fiacffis; et les chrétiens disent aussi : Prenez garde au pèlerin de Jérusalem. L'on conçoit que le séjour de cette foule à Jérusalem pendant cinq à six mois , y laisse des sommes considérables : à ne compter que 1500 personnes, à 100 pistoles par tête, c'est un million et demi. Une partie de cet argent passe en payement de denrées au peuple et aux marchands, qui rançonnent les étrangers de tout leur pouvoir. L'eau se payait en 1784 jusqu'à 15 sous la voie. Une autre partie va au gouverneur et à ses employés. Enfin, la troisième reste dans les couvents. L'on se plaint de l'usage qu'en font les schismatiques ; et l'on parle avec scandale de leur luxe, de leurs porcelaines, de leurs tapis, et même- des sabres , des kandjars et bâtons qui meublent leurs cellules. Les Arméniens et les Francs sont beaucoup plus modestes : c'est vertu de né-
* A ralsoQ de 7 livres 10 sons.
> La dlfléreDoe enUfe eux est que ceux de la Mekke s*appeUent ha^iis, et ceux de Jérusalem mogodsis, nom fonné sur celui de la Tille, el-Çod»,
3 rai vtt UD pèlerin qui en avait perdu le bras, par» qu'on avait piqué le nerf cubital.
ÉTAT POLITIQUE
cessité dans les premiers, qui sont pauvres; mais c'est vertu de prudence dans les seconds, qui ne le sont pas.
Le couvent de ces Francs, appelé Sainl^Sauveur, est le chef-lieu de toutes les missions de Terre Sainte qui sont dans l'empire turk. L'on en compte 17, que desservent des franciscains de toute nation , mais plus souirent des Français, des Italiens et des Espagnols. L'administration générale est confiée à trois individus de ces nations, de telle manière que le supérieur doit toujours être né sujet du pape ; le procureur , sujet du roi catholique , et le vicaire , sujet du roi très-chrétien. Chacun de ces administrateurs a une clef de la caisse générale , afin que le maniement des fonds ne puisse se faire qu'en commun. Chacun d'eux est assisté d'un second appelé discret * la réunion de ces six personnages et d'un discret portugais, forme le discrétoire ou chapitre souverain qui gouverne le couvent et l'ordre entier. Cidevant une balance combinée par les premiers législateurs, avait tellement distribué les pouvoirs de ces administrateurs, que la volonté d'un seul ne pouvait maîtriser celle de tous; mais comnoe tous les gouvernements sont sujets à révolution , il est arrivé depuis quelques années des incidents qui ont beaucoup dénaturé celui-ci. En voici l'histoire en deux mots.
Il y a environ vingt ans, que par un désordre assez familier aux grandes régies, le couvent de 7\frre Sainte se trouva chargé d'une dette de 600 bourses ( 750,000 livres ). Elle croissait de jour en jour , parce que la dépense ne cessait d'excéder la recette. Il eût été facile de se libérer tout à coup , attendu que le trésor du saint sépulcre possède en diamants et en toutes sortes de pierres précieuses, en calices, en croix , en ciboires d'or et autres présents des princes chrétiens , poiur plus d'un million ; mais outre l'aversion qu'ont eue de tout temps les ministres des temples à toucher aux choses sacrées, il pouvait être important dans le cas en question, de ne pas montrer aux Turks , ni même aux chrétiens, de trop grandes ressources. La position était embarrassante; elle le devenait encore davantage par les murmures du procureur espagnol , qui se plaignait hautement de supporter seul le fardeau de la dette, parce qu'en effet c'était lui qui fournissait les fonds les plus considérables. Dans ces circonstances, J. Ribeira, qui occupait ce poste, étant venu à mourir, le hasard lui donna pour successeur uiP homme qui, plus impatient encore, résolut de remédier au désordre à quelque prix que ce fût. Il s'y porta avec d'autant plus d'activité, qu'il se promit des avantages particuliers de la ré*
DE LA SYRIE
forme qa*il méditait. Il dressa son plan en conséquence; pour rexécuter, il s'adressa immédiatement au roi d'Espagne, par l'entremise de son confesseur, et il lui exposa :
« Que le zèle des princes chrétiens s*étant beau- « coup refroidi depuis plusieurs années , leurs an- « ciennes largesses au couvent 'de Terre Sainte
• avaîentoonsidérablement diminué ; que le roi très-
• fidèle avait retranché plus de la moitié des 40,000 « piastres fortes qu'il avait coutume de donner; « que le roi très-chrétien se tenant acquitté par la r, protection qu'il accordait, payait à peine les mille « écus qu'il avait promis ; que l'Italie et l'Allemagne « devenaient de jour en jour moins libérales , et que « sa majesté catholique était la seule qui continuât « les bienûtits de ses prédécesseurs. // représenta « que , d'autre part, les dépenses de l'établissement « n'ayant pas subi la même diminution , il en ré- « snltait un vide qui forçait chaque année de recou- « rir à un emprunt ; que de cette manière il s'était « formé une dette qui s'accroissait de jour en jour , « et qui menaçait de conduire à une ruine finale ; « que parmi les causes de cette dette , l'on devait « surtout compter le pèlerinage des moines qui ve- « naient visiter les saints lieux; qu'il fallait leur « payer leurs voyages, leurs nolis, leurs péages, « leur pulsion au couvent pendant deux et trois « ans, etc.; que par un cas singulier, la majeure « partie de ces moines était fournie par ces normes
• États qui avaient retiré leurs largesses , c'est-à- « dire, par le Portugal, l'Allemagne et l'Italie;
• qu'il semblait étrange que le roi d'Espagne dé- « frayât des gens qui n'étaient point ses sujets ; et « qu'il était abusif que le maniement même de ses « fonds fût confié à un chapitre presque tout com- « posé d'étrangers. » Le suppliant insistant sur ce dernier article, « priait sa majesté catholique d'in- « tervenir à la réforme des abus , et d'établir un « ordre nouveau et plus équitable, dont il insinua « le dessein. »
Ces représentations eurent tout l'effet qu'il pouvait désirer. Le roi d'Espagne y faisant droit, se déclara d'abord protecteur spécial de V ordre de Terre Samie en Levant^ et en prit en cette qualité la direeUon; puis il nomma le requérant, /. Juan Hibeira, sùn procureur royal, lui donna à ce titre un cachet aux armes d'Espagne, et lui confia à lui seul la gestion de ses dons, sans en être comptable qu'à sa personne. De ce moment, J. Juan Ribetra , devenu plénipotentiaire, a signifié au discrétoire que désormais il aurait une caisse particulière, séparée de la caisse commune ; que cette dernière resterait comme ci-devant chargée des dépenses géné-
rales, et qu'en conséquence toutes les contributions des nations y seraient versées ; mais qu'attendu que celle d'Espagne était hors de proportion avec les autres, il n'en serait désormais distrait qu'une partie relative au contingent de chacune , et que l'excédant serait versé dans sa caisse particulière; que les pèlerinages seraient désormais aux frais des nations respectives, à l'exception des sujets de France, dont il voulait bien se charger. De là , il est arrivé que les pèlerinages et la plupart des dépenses générales resserrées, ont repris un équilibre avec la recette, et l'on a pu commencer d'acquitter la dette dont on était chargé ; mais les religieux n'ont pas vu sans humeur le procureur devenir une puissance indépendante : ils ne lui pardonnent pas d'être à lui seul presque aussi riche que l'ordre entier : en effet , il a touché depuis huit ans quatre conduites ou contributions d'Espagne, évaluées à 800,000 piastres. L'argent qui forme ces conduites, consistant en piastres d'Espagne , se charge ordinairement sur un vaisseau français qui le transporte en Chypre, avec deux rel igieux qui veillent à sa garde. De Chypre, une partie des piastres fortes passe à Constantinople , où elles sont vendues avec bénéfice , et converties en monnaie turke. L'autre partie va directement par Yâfa à Jérusalem, dont les habitants l'attendent comme les Espagnols attendent le galion. Le procureur en verse une somme dans la caisse générale, et le reste est à sa discrétion. Les usages qu'il en fait, consistent , 1« en une pension de 1,000 écus an vicaire français et à son discret, qui, à ce moyen, lui procurent dans le conseil une majorité des sufiùrages;3<> en présents au gouverneur, au mofti , au qâdi , au naqtb , et autres grands dont le crédit peut lui être utile; enfin, il soutient la dignité de sa place : et cet article n'est pas une bagatelle; car il a ses interprètes particuliers, comme un consul, sa table, ses janissaires : seul des Francs, il monte à cheval dans Jérusalem , et marche escorté par des cavaliers; en un mot, il est, après le motsallam, la première personne du pays, et il traite d'égal à égal avec les puissances. Tant d'égards ne sont pas gratuits, comme l'on peut croire. Une seule visite à Djezzâr pour l'église de Nazareth, a coûté 30,000 po^iief (157,000 livres). Les musulmans de Jérusalem, qui désirent son argent, recherchent son amitié. Les chrétiens qui sollicitent ses aumônes, redoutent jusqu'à son indifférence. Heureuse la maison qu'il affectionne, et malheur à qui lui déplaît ! car sa haine peut avoir des suites directes ou détournées, également redoutables : un mol à Vouàli attirerait le bâton, sans qu'on sût d'où il vient. Tant de pouvoir lui a fait dédaigner
la protection accoutumée de Tambassadeur de France, et il a fallu une affoire récente avec le i>acha de Damas, pour lui rappeler qu'elle seule est plus efficace que 20,000 sequins. Ses agents, flers de son crédit, en abusent comme tous les subalternes. Les moines espagnols de Yâfa et de Ramlé traitent les chrétiens qui dépendent d'eux, avec une rigueur qui n'est nullement évangélique : ils les exoonmiunient en pleine église, en les apostrophant par leur nom ; ils menacent les femmes dont il leur est revenu des propos ; ils font faire des pénitences publiques, le cierge à la main; ils livrent aux Turks les indociles, et refusent tout secours à leurs familles; enfin ils choquent les usages du pays et la bienséance, en visitant les fenunes des chrétiens, qui ne doivent voir que leurs très-proches parents , et en les entretenant sans témoins dans leurs appartements , pour raison de confession. Les Turks ne peuvent concevoir tant de liberté sans abus. Les chrétiens, dont Tesprit est le même à cet égard, en murmurent, mais ils n'osent éclater. L'expérience leur a appris que l'indignation des révérends pères a des suites redoutables. L'on dit tout bas qu'elle attira , il y a six ou sept ans, un ordre du capitan-pacha, pour couper la tête à un habitant de Yâfa qui leur résistait. Heureusement l'aga prit sur lui d'en différer l'exécution, et de désabuser l'amiral; mais leur animosité n'a pas cessé de poursuivre cet homme par des chicanes de touteespèce. Récemment même, elle a sollicité l'ambassadeur d'Angleterre, sous la protection duquel il s'est mis, de donner mainlevée à une punUhn qui n*est qu'une injuste vengeance.
Laissons-là des détails faits cependant pour peindre l'état de ce pays. Si nous quittons Jérusalem, nous ne trouvons plus dans cette partie du pachalîk, que trois lieux qui méritent d*en faire mention.
Le premier est Hàka, l'ancienne Yericho, située à six lieues au nord-est de Jérusalem : son local est une plaine de six à sept lieues de long sur trois de large, autour de laquelle régnent des montagnes stériles qui la Bendenttrès-diaude. Jadis on y cultivait le baume de la Mehke. Selon les hat^jù, c'est un arbuste semblable au grenadier, dont les feuilles ont la forme de celles de la rue; il porte une noix charnue, au milieu de laquelle est une amande d'où se retire le sue résineux qu'on appelle 6a»m«. Aujourd'hui il n'existe pas un de ces aii)ustes à Ràha; mais Ton y en trouve une autre espèce, appelée zaqqoùn, qui produit une huile douce aussi vantée pour les blessures. Ce zagqaûn ressemble à un prunier ; il a des épines longues de quatre pouces, des feuilles d'olivier, mais plus étroites, plus vertes, et piquantes au bout; son fruit est un gland sans
ÉTAT POLITIQUE
calice, sous l'éoorce duquel est une pulpe, puis un noyau, dont l'amande rend une huile que les Arabes vendent très-cher à ceux qui en désirent : c^est le seul commerce de Ràha, qui n^est qu'un village en ruines.
Le second lien est BaiUeULahm ou Bethlem, si célèbre dans l'histoire du christianisme. Ce village, situé à deux lieues de Jérusalem, au sud-est, est assis sur une hauteur, dans un pays de coteaux et de vallons, qui pourrait devenir très-agréable. Cest le meilleur sol de ces cantons; les fruits , les vignes, les olives, les pesâmes, y réussissent trèsbien; mais la culture manque, comme partout ailleurs. On compte dans ce village environ 600 hommes capables de porter le fusil dans Toocasion; et elle se présente souvent, tantôt pour résister au pacha, tantôt pour Eure la guerre aux villages voisins, tantôt pour les dissensions intestines. De ces 600 hommes , on en compte une centaine de chrétiens latins, qui ont un curé dépendant du grand couvent de Jérusalem. Ci-devant ils étaient uniquement livrés à la fabrique des chapelets ; mais les révérends pères ne consommant pas tout ce qu'ils pouvaient fournir, ils ont repris le travail de la terre : ils font du vin blanc qui justifie la r^utation qu'avaient jadis les vins de Judée; mais il a l'inconvénient d'être trop capiteux. L'intérêt de h sûreté, plus fort que celui de la religion, fait vivre ces chrétiens en assez bonne intelligence avec les musulmans, leurs concitoyens. Ils sont les uns et les autres du parti Yamàni, qui, en opposition avec le QaUi, divise toute la Palestine en deux factions ennemies. Le courage de ces paysans, fréquemment éprouvé, les a rendus redoutables dans leur voisinage.
Le troisième et dernier lieu est Habrmm ou Héhron, situé à sept lieues au sud de Bethiem; les Arabes n'appellent ce village que el-KoUl > , c'est-à-dire le bien-aimé, qui est l'épithète propre d'Abraham, dont on montre la grotte sépulcrale. Habroun est assis au pied d'une élévation sur laquelle sont de mauvaises masures, restes informes d'un ancien château. Le pays des environs est une espèce de bassin oblong, de cinq à six lieues d^étendue, assez agréablement parsemé de collines rocailleuses, de bosquets de sapins, de chênes avortés, et de quelques plantations d'oliviers et de vignes. L'emploi de ces vignes n'est pas de procurer du vin, attendu que les habitants sont tous musulmans zélés, au point qu'ils ne souffrent chez eux aucun chrétien; l'on ne s'en sert qu'à faire des raisins secs mal préparés, quoique Fes-
' ir est Id pris pour \tjoia espagnol.
pèce soit fort belle. Les paysans cultivent encore du coton, que leurs fenunes filent, et qui se débite à Jérusalem et à Gaze. Us y joignent quelques fabriques de savon , dont la soude leur est fournie par les Bédouins , et une verrerie fort ancienne, la seule qui existe en Syrie : il en sort une grande quantité d'anneaux colorés , de bracelets pour les poignets , pour les jambes, pour les bras au-dessus du coude < , et diverses autres bagatelles que l'on envoie jusqu'à Constantinople. Au moyen de ces branches d'industrie, Hahroim est le plus puissant village de ces cantons, il peut armer 8 à dOO hommes, qui tenant pour la faction QaiH, sont les rivaux habituels de Bethlem. Cette discorde, qui règne dans tout ce pays depuis les premiers temps des Arabes, y cause une guerre civile perpétuelle. A chaque instant les paysans font des incursions sur les terres les uns des autres, et ravagent mutuellement leurs blés, leurs donra, leurs sésames, leurs oliviers, et s'enlèvent leura brebis, leurs chèvres et leurs diameaux. Les Turks, qui partout répriment peu ces désordres, y remédient d'au* tant moins ici, que leur autorité y est très-précaire; les Bédouins, dont les camps occupent le plat pays, forment contre eux un parti d'opposition, dont les paysans s'étayent pour leur résister, et pour se tourmenter les uns les autres , selon les aveugles caprices de leur ignorance ou de leurs intérêts. De là une anarchie pire que le despotisme qui règne ailleurs , et une dévastation qui donne à cette partie un aspect plus misérable qu'au reste de la Syrie.
En marchant de Hébron vers le couchant, l'on arrive, après cinq heures de marche, sur des hauteurs qui, de ce coté, sont le dernier rameau des montagnes de la Judée. Là le voyageur, fatigué du paysage raboteux qu'il quitte , porte avec complaisance ses regards sur la plaine vaste et unie qui de ses pieds s'étend à la mer qu'il a en face ; c'est cette plaine qui , sous le nom de Falastine ou Palestine, termine de ce côté le département de la Syrie, et forme le dernier article dont j'ai à parler.