CHAPITRE XIX
Des babitodes et da caractère des habitants de la Syrie.
De tous les sujets d'ofiservation que peut présenter un pays, le plus important, sans contredit, est le moral des hommes qui l'habitent; mais il faut avouer aussi qu'il est le plus difficile : car il ne s'agit pas d'un stérile examen de faits ; le but est de saisir leurs rapports et leurs causes , de démêler les ressorts découverts ou secrets, éloignés ou prochains, qui, dans les hommes, produisent ces habitudes d'actions que l'on appelle nuxurs, et cette disposition constante d'esprit que l'on nomme caractère : or, pour une telle étude, il faut communiquer avec les hommes que l'on veut approfondir, il faut épouser leurs situations, afin de sentir quels agents influent sur eux, quelles affections en résultent ; il faut vivre dans leur pays , apprendre leur langue , pratiquer leurs coutumes ; et ces conditions manquent souvent aux voyageurs; lorsqu'ils les ont remplies, il leur reste à surmonter les difficultés de la chose elle-même; et elles sont nombreuses : car non-seulement il faut combattre les préjugés que l'on rencontre; il faut encore vaincre ceux que l'on porte : le cœur est
partial, l'habitude puissante, les faits insidieux, et l'illusion facile. L'observateur doit donc être circonspect sans devenir pusillanime ; et le lecteur , obligé de voir par des yeux intermédiaires, doit surveiller à la fois la raison de son guide et sa propre raison.
Lorsqu'un Européen arrive en Syrie , et même en général en Orient , ce qui le frappe le plus dans l'extérieur des habitants , est l'opposition presque totale de leurs manières aux nôtres : l'on dirait qu'un dessein prémédité s'est plu à établir une foule de contrastes entre les hommes de l'Asie et ceux de l'Europe. Nous portons des vêtements courts et serrés ; ils les portent longs et amples. Nous laissons croître les cheveux , et nous rasons la barbe ; ils laissent croître la barbe, et rasent les cheveux. Chez nous , se découvrir la tête est une marque de respect ; chez eux , une tête nue est un signe de folie. Nous saluons inclinés; ils saluent droits. Nous passons la vie debout , eux assis. Us s'asseyent et mangent à terre; nous nous tenons élevés sur des sièges. Enfin, jusque dans les choses du langage, ils écrivent à contre-sens de nous , et la plupart de nos noms masculins sont féminins chez eux. Pour la foule des voyageurs, ces contrastes ne sont que bizarres ; mais pour des philosophes , il pourrait être intéressant de rechercher d'où est venue cette diversité d'habitudes dans des hommes qui ont les mêmes besoins , et dans des peuples qui paraissent avoir une origine conunune.
Un caractère également remarquable est l'extérieur religieux qui règne et sur les visages , et dans les propos , et dans les gestes des habitants de la Turkie : l'on ne voit dans les rues que mains armées de chapelets ; l'on n'entend qu'exclamations emphatiques de y à AUàh î ô Dieu ! — AUàh ahbar ! Dieu très-grand!— AUàh tààla ! Dieu très-haut! A chaque instant, l'oreille est frappée d'un profond soupir, ou d'une éructation bruyante que suit la citation d'une des 99 épithètes de Dieu , telles que yà ràni! source de richesses!— yà sobhàn!ô trèslouable! — yà mastour! ô impénétrable! Si l'on vend du pain dans les rues , ce n'est point le pain que l'on crie, c'est Allah herim. Dieu est libéral; si l'on vend de l'eau , c'est Allah €(Jaouad, Dieu est généreux : ainsi des autres denrées. Si l'on se salue, c'est Dieu te conserve; si l'on remercie, c'est Dieu te protège : en un mot , c'est Dieu en tout et partout. Ces hommes sont donc bien dévots? dira le lecteur. Oui , sans en être meilleurs. Pourquoi cela ? C'est que , ainsi que je l'ai dit , ce zèle , à raison de la diversité des cultes, n'est qu'un esprit de jalousie, de contradiction : c'est que, pour les
chrétiens , une profession de foi est une bravade , un acte d'indépendance; et pour les musulmans, un acte de pouvoir et de supériorité. Aussi cette dévotion née de l'orgueil , et accompagnée d'une profonde ignorance , n'est qu'une superstition fanati« que qui devient la cause de mille désordres.
Il est encore dans l'extérieur des Orientaux un caractère qui fixe l'attention d'un observateur; c'est leur air grave et flegmatique dans tout ce qu'ils font et dans tout ce qu'ils disent : au lieu de ce visage ouvert et gai que chez nous Ton porte ou l'on affecte, ils ont un visage sérieux , austère ou mélancolique; rarement ils rient; et l'enjouement de nos Français leur paraît un accès de délire. S'ils parlent, c'est sans empressement, sans geste, sans passion ; ils écoutent sans interrompre; ils gardent le silence des journées entières , et ils ne se piquent point d'entretenir la conversatiûn; s'ils marchent, c'est {H)sément et pour affaires, et ils ne conçoivent rien a notre turbulence et à nos promenades en long et en large; toujours assis, ils passent des journées entières rêvant, les jambes croisées, la pipe à la bouche, presque sans changer d'attitude : on dirait que le mouvement leur est pénible, et que, semblables aux Indiens, ils regardent Finaetion comme un des éléments du bonheur.
Cette observation, qui se répète sur la plupart de leurs habitudes, étendue à d'autres pays, est devenue de nos jours le motif d'un jugement très-grave sur le caractère des Orientaux et de plusieurs autres peuples. Un écrivain célèbre considérant ce que les Grecs et les Romains ont dit de la mollesse asiatique , et ce que les voyageurs rapportent de l'indolence des Indiens , a pensé que cette indolence était le caractère essentiel des hommes de ces contrées; recherchant ensuite la cause commune de ce fait général, et trouvant que tous ces peuples habitaient ce que nous appelons pays chauds, il a pensé que la chaleur était la cause de cette indolence; et prenant le fait pour principe, il a posé en axiome que les habitants des pays chauds devaient être indolents , inertes de corps, et par analogie, inertes d'esprit et de caractère. Il ne s'est pas borné là : remarquant que chez ces peuples le gouvernement le plus habituel était le despotisme, et regardant le despotisme comme l'effet de la nonchalance d'un peuple, il en a conclu que le despotisme était le gouvernement de ces pays , aussi naturel , aussi nécessaire que leur propre climat. Il semblerait que la dureté, ou, pour mieux dire, la barbarie de cette conséquence, eût dû mettre les esprits en garde contre l'erreur de ces principes :
cependant elle a Êiit une fortune brillante en France, et même dans toute l'Europe; et l'opinion de l'auteur de V Esprit des Lois est devenue, pour le grand nombre des esprits, une autorité contre laquelle il est téméraire de se révolter. Ce n'est pas ici le lieu de faire un traité en forme, pour en démontrer toute l'erreur; d'ailleurs il existe déjà dans l'ouvrage d'un philosophe dont le nom marche de pair pour le moins avec celui de Montesquieu. Mais afin d^élever quelques doutes dans l'esprit de ceux qui ont admis cette opinion sans prendre le tonps d'y réfléchir, je vais exposer quelques objections qai découlent naturellement du sujet.
On a fondé l'axiome de l'indolence des Orientaux et des méridionaux en général , sur l'opinion que les Grecs et les Romains nous ont transmise de la mollesse asiatique; mais quels sont les faits sur lesquels ils fondèrent cette opinion ? L'ont-ils établie sur des faits fixes et déterminés , ou sur des idées vagues et générales , comme nous le pratiquons nous-mêmes ? Ont-ils eu des notions plus précises de ces pays dans leur temps , que nous dans le nôtre; et pouvons-nous asseoir sur leur rapport un jugement difficile à établir sur notre propre examen ? Admettons les feits tels que l'histoire les donne : étaient-ce des peuples indolents que ces Assyriens qui, pendant 500 ans, troublèrent l'Asie par leur ambition et leurs guerres; que ces Mèdes qui rejetèrent leur joug et les dépossédèrent; que ces Perses de Gyrus qui, dans un espace de 30 ans, conquirent depuis l'Indus jusqu'à la Méditerranée ? Étaient-ce des peuples sans activité, que ces Phéniciens qui, pendant tant de siècles , embrassèrent le commerce de tout l'ancien monde; que ces Paimyréniens, dont nous avons vu de si imposants monuments d'industrie; que ces Carduques de Xénophon, qui bravaient la puissance du grand rot ^ au sein de son empire ; que ces Parthes qui furent les rivaux indomptables de Rome ; enfin que ces Juifs mêmes qui , bornés à un petit État, ne cessèrent de lutter pendant mille ans contre des empires puissants ? Si les hommes de ces nations furent des hommes inertes, qu'est-ce que l'activité ? S'ils furent actifs, où est l'influence du climat ? Pourquoi dans les mêmes contrées où se développa jadis tant d'énergie , règne-t-il aujourd'hui une inertie si profonde ? Pourquoi ces Grecs modernes si avilis sur les ruines de Sparte, d'Athènes, dans les champs de Marathon et des Thermopyles ? Dira-t-on que les climats sont changés ? où en sont les preuves ? et supposons-le : ils ont donc changé par bonds et par cascades , par chutes et par retours ? Le climat des Perses changea donc
DE LA SYRIE
de Cyrus à Xerxès? Le elîmat d'Athènes ehangea donc d'Aristide à Démétrius de Phalère; celui de Rome, de Scipion à Sylla, et de Sylla à Tibère? Le climat des Portugais a donc changé depuis Albokerque, et celui des Turks depuis Soliman? Si rinddence est propre aux Eones méridionales , pourquoi a-t-on vu Carthage en Afrique , Rome en Italie, les Flibustiers à Saint-Domingue? pourquoi trouvons-nous les Malais dans llnde, et les Bédouins dans TArabie ? pourquoi dans un même temps, sous un même ciel, Sybaris près de Crotone, Capoae près de Rome, Sardes près de Milet ? pourquoi sous nos yeux, dans notre Europe, des États du Nord aussi languissants que ceux du Midi ? pourquoi dans notre propre empire, des provinces du Midi plus actives que celles du Nord ? Si, avec des circonstances contraires , on a les mêmes faits ; si , avec des faits divers, on a les mêmes circonstances; qu'est-ce que ces prétendus principes? qu'est-ce que cette influence ? Qu'entend*on inême par activité ? n'en accorde-t-on qu'aux peuples belliqueux ? et Sparte sans guerre est-elle inerte? Que veut-on dire par pays chauds ? où pose-t-on les limites du froid, du tempéré ? Que Montesquieu le déclare, afin que l'on sache désormais par quelle température l'on pourra déterminer l'énergie d'une nation , et à quel degré du thermomètre l'on reconnaîtra son aptitude à la liberté ou à l'esclavage.
L'on invoque un fait physique, et l'on dit : La chaleur abat nos forces; nous sommes plus indolents l'été que l'hiver : donc les habitants des pays chauds doivent être indolents. Supposons le fait; pourquoi , sous un même ciel , la classe des tyrans aura-t-elle plus d'énergie pour opprimer, que celle du peuple pour se défendre? Mais qui ne voit que nous raisonnons comme des habitants d'un pays où il y a plus de froid que de chaud? Si la thèse se soutenait en Egypte ou en Afrique, l'on y dirait : Le froid gêne les mouvements, arrête la circulation. Le fait est que les sensations sont relatives à l'habitude, et que les corps prennent un tempérament analogue au climat où ils vivent , en sorte qu'ils ne sont affectés que par les extrêmes du terme oixlinaire. Nous haïssons la sueur; l'Égyptien l'aime, et redoute de se voir sec. Ainsi, soit par les faits historiques, soit par les faits naturels, la proposition de Montesquieu, si importante au premier coup d'œil, se trouve à l'analyse un pur paradoxe, qui n'a dd son succès qu'à la nouveauté des esprits sur ces matières, lorsque VE^rU des LoU parut , et k la flatterie indirecte qui en résulte pour les nations qui l'ont admis.
Pour établir quelque chose de précis dans la
question de l'activité, il était un moyen plus prochain et plus sûr que ces raisonnements lointains et équivoques : c'était d'en considérer la nature même, d'en examiner l'origine et les mobiles dans l'homme. En procédant par cette méthode, l'on s'aperçoit que toute activité, soit de corps, soit d'esprit, prend sa source dans les besoins ; que c'est en raison de leur étendue, de leurs développements , qu'elle-même s'étend et se développe : l'on en suit la gradation depuis les éléments les plus simples jusqu'à l'état le plus composé. C'est la &im , c'est la soif qui, dans l'homme encore sauvage, éveillent les premiers mouvements de l'âme et du corps ; ce sont ces besoins qui le font courir, chercher, épier, user d'astuce ou de violence : toute son activité se mesure sur les moyens de pourvoir à sa subsistance. Sont-ils faciles ; a-t-il sous sa main les fruits, le gibier, le poisson : il est moins actif, parce qu'en étendant le bras il se rassasie, et que , rassasié, rien ne l'invite à se mouvoir, jusqu'à ce que l'expérience de diverses jouissances ait éveillé en lui les désirs qui deviennent des besoins nouveaux, de nouveaux mobiles d'activité. Les moyens sontils difficiles ; le gibier est-il rare et agile , le poisson rusé, les fruits passagers : alors l'homme est forcé d'être plus actif; il faut que son corps et son esprit s'exercent à vaincre les difficultés qu'il rencontre à vivre; il faut qu'il devienne agile comme le gibier, rusé comme le poisson, et prévoyant pour conserver les fruits. Alors, pour étendre ses facultés naturelles, il s'agite, il pense, il médite ; alors il imagine de courber un rameau d'arbre pour en faire un arc, d'aiguiser un roseau pour en faire une flèche, d'emmancher un bâton à une pierre tranchante pour en faire une hache; alors il travaille à faire des filets, à abattre des arbres, à en creuser le tronc pour en foire des pirogues. Déjà il a franchi les bornes des premiers besoins, déjà l'expérience d'une foule de sensations lui a fait connaître des jouissances et des peines; et il prend un surcroît d'activité pour écarter les unes et multiplier les autres. 11 a goûté le plaisir d'un ombrage contre les feux du soleil; il se fait une cabane : il a éprouvé qu'une peau le garantit du froid ; il se fait un vêtement. Il a bu l'eau-de-vie et fumé le tabac; il les a aimés; il veut en avoir encore : il ne le peut qu'avec des peaux de castor, des dents d'éléphant, de la poudre d'or, etc.; il redouble d'activité, et il parvient à force d'industrie jusqu'à vendre son semblable. Dans tous ces développements, comme dans la source première. Ton conviendra que l'activité a bien peu de rapport à la chaleur : seulement, les hommes du Nord passant
ÉTAT POLITIQUE
pour avoir besoin de plus d'aliments que ceux du Midi , Ton pourrait dire qu'ils doivent avoir plus d'activité; mais cette différence dans les besoins nécessaires a des bornes assez étroites. D'ailleurs, a-t-on bien constaté qu'un Eskimau ou un Samoyède aient réellement besoin pour vivre de plus de substance qu'un Bédouin ou qu'un ichthyophage de Perse ? Les sauvages du Brésil et de la Guinée sont-ils moins voraces que ceux du Canada et de la Californie ? Que Ton y prenne garde : la facilité d'avoir beaucoup d'aliments est peut-être la première raison de la voracité ; et cette facilité, surtout dans l'état sauvage, dépend moins du climat que de la nature du sol, c'est-à-dire, de sa richesse ou de sa pauvreté en pâturages, en forêts, en lacs, et par conséquent en poisson, en gibier, en fruits ; circonstances qui se trouvent indifféremment sous toutes les zones.
En y réfléchissant, il parait que cette nature du sol a réellement une influence sur l'activité; il parait que dans l'état social , comme dans l'état sauvage, un pays où les moyens de subsister seront un peu difficiles, aura des habitants plus actifs, plus industrieux; que dans celui, au contraire, où la nature prodiguera tout , le peuple sera inactif, indolent : et ceci s'accorde bien avec les faits généraux de l'histoire , où la plupart des peuples conquérants sont des peuples pauvres , sortis de pays stériles ou difficiles à cultiver, pendant que les peuples conquis sont les habitants de contrée fertiles et opulentes. II est même remarquable que ces peuples pauvres , établis chez les peuples riches , perdent en peu de temps leur énergie , et passent à la mollesse : tels furent ces Perses de Cyrus , descendus de l'Élymaldedans les prairies dePEuphrate ; tels les Macédoniens d'Alexandre, transportés des monts Rhodope dans les champs de l'Asie; tels les Tartares de Djenkiz-kan établis dans la Chine et le Bengale ; et les Arabes de Mahomet, dans l'Egypte et l'Espagne. De là l'on pourrait établir que ce n'est pbmt comme habitants de pays chauds, mais comme habitants de pays riches , que les* peuples ont du penchant à l'inertie ; et ce fait s'accorde bien encore avec ce qui se passe au sein des sociétés, où nous voyons que ce sont les classes riches qui ont ordinairement le moins d'activité; mab comme cette satiété et cette pauvreté n'ont pas lieu pour tous les individus d'un peuple, il faut reconnaître des raisons plus générales et plus efficaces que la nature du sol : ce sont ces institutions sociales que l'on appelle gotwemement et religion. Voilà les vrais régulateurs de l'activité ou de l'inertie des particuliers et des nations ; ce sont eux qui , selon qu'ils
étendent ou qu'ils bornent la carrière des besoins naturels ou superflus, étendent ou resserrent l'activité de tous les hommes. C'est parce que leur influence agit malgré la différence des terrains et des climats , que Tyr , Carthage , Alexandrie , ont eu la même industrie que Londres , Paris , Amsterdam ; que les FUhusUers et les Ma!ai$ ont eu l'inquiétude et le caractère des Normands; que les paysans russes et polonais ont l'apathie et l'insouciance des Indous et des Nègres. C'est parce que leur nature varie et change comme les passions des hommes qui les règlent, que leur influence change et varie dans des époques très-voisines : voilà pourquoi les Romains de Scipion ne sont point ceux de Tibère ; que les Grecs d'Aristide et de Thémistocle ne sont pas ceux de Constantin. Consultons dans notre propre coeur les mobiles généraux du cœur humain : n'éprouvons-nous pas que notre activité est bien moins relative aux agents physiques, qu'aux circonstances de l'état social où nous nous trouvons ? Des besoins nécessaires ou superflus amènent-ils en nous des désirs : aussitôt notre corps et notre esprit prennent une vie nouvelle; la passion nous donne une activité ardente comme nos désirs, et soutenue comme notre espoir. Cet espoir vient-il à manquer : le désir se fane, l'activité languit, et le découragement nous mène à l'apathie et à Findolenoe. Par là s'exfrfique pourquoi notre activité varie comme nos conditions , comme nos situations dans la société, comme nos âges dans la vie; pourquoi tel homme qui fut actif dans sa jeunesse , devient indolent sur le retour; pourquoi il y a plus d'activité dans les capitales et dans les villes de commerce , que dans les villes sans commerce et dans les campagnes. Pour éveiller l'activité, il faut d'abord des objets aux désirs; pour la soutenir, il faut un espoir d'arriver à la jouissance. Si ces deux circonstances manquent , il n'y a d'activité ni dans le particulier ni dans la nation ; et tel est le cas des Orientaux en général, et particulièrement de ceux dont nous traitons. Qui pourrait les engager à se mouvoir, si nul mouvement ne leur offre l'espoir de jouir de la peine qu'il a coûté ? Comment ne seraient-ils pas indolents dans les habitudes les plus simples , si leurs institutions sociales leur en font une espèce de nécessité ? Aussi le meilleur observateur de l'antiquité, en faisant sur les Asiatiques de son temps la même remarque , en a allégué la même raison. « Quant à la mollesse et à Tin- « dolence des Asiatiques , » dit-il dans un passage digne d'être cité ' , « s'ils sont moins belliqueux , « s'ils ont des mœurs plus douces que les Ruro-
> Hippoeratet de Aère, Loch et AquU,
« péei», «uns doute la nature de leur dimat, plus « tempéré que le nAtre, y contribue beaucoup.... « mais il fiiut y ajouter aussi la forme de leurs gou- « vemements, tous despotiques, et soumis à la ?o- « lonté arbitraire des rois. Or les hommes qui ne « jouissent point de leurs droits naturels , mais « dont les affections sont dirigées par des maîtres; « ces hommes ne peuvent avoir la passion hardie « des combats; ils ne voient point dans la guerre m. une balance assez égale de risques et d'avanta- « ges : obliger de quitter leurs amis, leur patrie, « leurs familles, de supporter de dures fatigues,
• et la mort même; quel est le salaire de tant de « sacrifices? la mort et les dangers : leurs maîtres « seuls jouissent du butin et des dépouilles qu'ils « ont payées de leur sang. Que s'ils combattaient « dans leur propre cause, et que le prix de la vic- « toire leur fdt personnel, comme la honte de la « défiiite, ils ne manqueraient pas de courage : et « la preuve en existe dans ceux des Grecs et des « barbares qui, dans ces contrées, vivent sous leurs « propres lois, et sont libres; car ceux-là sont plus
• courageux qu'aucune autre espèce d'hommes. > Voilà précisément la définition des Orientaux de
nos jours; et ce que le philosophe grec a dit des peuples particuliers qui méconnaissaient la puissance du grand roi et de ses satrapes, convient exactement à ce que nous avons vu des Druzes, des Maronites, des Kourdes , des Arabes de Dâher et des Bédouins. Il faut le reconnaître; le moral des peuples , comme celui des particuliers, dépend surtout de l'état social dans lequel ils vivent : puisqu'il est vrai que nos actions sont dirigées par les lois civiles et religieuses, puisque nos habitudes ne sont que la répétition de ces aeUons^ puisque notre caractère n'est que la disposition à agir de telle manière en telle circonstance ; il s'ensuit évi» demment que tout dépend du gouvernement et de la religion : dans tous les faits dont j'ai voulu me rendre compte, j'ai toujours vu cette double cause revenir plus ou moins immédiate ; l'analyse de quelques-uns pourra en faire la démonstration.
J'ai dit que les Orientaux en général ont Fextérienr grave et flegmatique, le maintien posé et presque nonchalant, le visage sérieux, même triste et mélancolique. Si le climat ou le sol en étaient la cause radicale , l'effet serait le même dans tous les niyets; et cela n'est pas : sous cette nuance générale, il est mille nuances particulières de classes et d'individus, relatives à l'action du gouvernement, laquelle est diverse pour ces individus et pour ces classes. Ainsi , l'on observe que les paysans sujets des Turks sont plus sombres que ceux des pays tri-
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butaires ; que les habitants des campagnes sont moins gais que ceux des villes ; que ceux de la cête le sont plus que ceux de l'intérieur ; que dans une même ville la classe des gens de loi est plus grave que celle des gens de guerre , et celle-là plus que le peuple. L'on observe même que dans les grandes villes le peuple a beaucoup de cet air dissipé et sans souci qu'il a chez nous. Pourquoi cela ? c'est que là , comme ici , endurci à la souffrance par l'habitude, affranchi de la réflexion par l'ignorance, le peuple vit dans une sorte de sécurité : il n'a rien à perdre; il ne craint pas qu'on le dépouille. Le marchand , au contraire, vit dans les alarmes perpétuelles, et de ne pas acquérir davantage, et de perdre ce qu'il a. Il tremble de fixer les regards d'un gouvernement rapace , pour qui un air de satisfaction serait l'enseigne de l'aisance, et le signal d'une avanie. La même crainte règne dans les villages , où chaque paysan redoute d'exciter l'envie de ses égaux , et la cupidité de l'aga et des gens de guerre. Dans un tel pays , où l'on est sans cesse surveillé par une autorité spoliatrice, l'on doit porter un visage sérieux, par la même raison que l'on porte des habits percés , et que l'on mange en public des olives et du fromage. Cette même raison , quoique moins active pour les gens de loi, n'est cependant pas sans effet; mais la morgue de leur éducation et le pédant isme de leur morale, les dispensent de toute autre.
A l'égard de la nonchalance, il n'est pas étonnant que le peuple des villes et des campagnes, £itigué de son travail, ait du penchant au repos. Mais il est remarquable que lorsque ce peuple se met en action, il s'y porte avec une vivacité et une passion presque inconnues dans nos climats. Cette observation a lieu surtout dans les ports et les villes de conmierce. Un Européen ne peut s'empêcher d'admirer avec quelle activité les matelots, bras et jambes nus, manient les rames, tendent les voiles, et font toute la manœuvre ; avec quelle ardeur les portefaix déchargent un bateau, et transportent les eot^ffes < les plus pesantes. Tou« jours chantant et répondant par versets à l'un d'eux qui commande, ils exécutent tous leurs mouvements en cadence, et doublent leurs forces en les réunissant par la mesure. L'on a dit à ce sujet que les peuples des pays chauds avaient un penchant naturel à la musique; mais en quoi consiste cette analogie du climat au chant ? Ne serait-il pas plus raisonnable de dire que les pays chauds que nous connaissons ayant été policés longtemps avant nos froids climats , le peuple y a conservé quelques sou-
> SMsdepidUetrès-osiiéseD Asie.
venirs des beaux arts qui y ont jadis régné ? Nos négociants reprochent souvent à ce peuple, et surtout à celui des campagnes, de ne pas travailler aussi souvent ni aussi longtemps qu'il le pourrait. Mais pourquoi travaillerait-il au delà de ses besoins, puisque le superflu de son travail ne lui rendrait aucun surcroît de jouissances? A bien des égards, rhomme du peui^e ressemble au sauvage; quand il a dépensé ses forces à acquérir sa subsistance, il se repose : ce n'est qu'en lui rendant cette subsistance moins pénible , et en l'excitant par l'appât de jouissances présentes, que l'on parvient à lui donner une activité soutenue; et nous avons vu que l'esprit du gouvernement turk est l'inverse de cet esprit. Quant à la vie sédentaire, quel motif auraiton de s'agiter dans un pays où la police n'a jamais songé à établir ni promenades ni plantations; où il n'y a ni sûreté hors des villes ni agrément dans leur enceinte; où tout enfin invite à se renfermer chez soi ? Est-il étonnant qu'un pareil ordre de clioses ait produit des habitudes sédentaires? et ces habitudes ne doivent-elles pas à leur tour devenir des causes d'inaction?
La comparaison de notre état civil et domestique à celui des Orientaux, présente encore plusieurs raisons de ce flegme, qui est leur caractère général. Chez nous, Tune des sources de la gaieté est la table et l'usage du vin; chez les Orientaux, ce double plaisir est presque inconnu. La bonne chère attirerait une avanie, et le vin une punition corporelle, vu le zèle de la police à faire exécuter Tes préce(^tes du Qôran. Ce n'est pas même sans peine que les musulmans tolèrent dans les chrétiens l'usage d'une liqueur qu'ils leur envient : aussi cet usage n'est-il habituel et familier que dans le Kesraouân et le pays des Druzes; et là les repas ont une gaieté que l'eau-de-vie ne procure point dans les villes mêmes d'Alep et de Damas.
Une seconde source de gaieté, parmi nous, est la communication libre des deux sexes, qui a lieu surtout en France, L'effet en est que, par un espoir plus ou moins vague, les hommes recherchant la bienveillance des femmes, prennent les formes qui peuvent la procurer. Or tel est l'esprit ou telle est l'éducation des femmes , qu'à leurs yeux le premier mérite est de les amuser; et certainement, de tous les moyens d'y réussir, le premier est l'enjouement et la gaieté. Cest ainsi que nous avons contracté une habitude de badinage, de complaisance et de frivolité, qui est devenue le caractère distinctif de notre nation en Europe. Dans l'Asie, au contraire, les femmes sont rigoureusement séquestrées de la société des hommes. Toujours renfermées dans
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leur maison , elles ne oonmiunlquent qu'avec leur mari, leur père, leur frère, et tout àa plus leur cousin germain; soigneusement voilées dans les rues, à peine osent -.elles parler à un homme, même pour affaires. Tous doivent leur être étrangers : il serait indécent de les fixer, et l'on doit les laisser passer à l'écart, comme si elles étaient une chose contagieusa C'est presque l'idée des Orientaux , qui ont un sentiment général de mépris pour ce sexe. Quelle en est la cause? pounra-t-on demander; celle de tout, la législation et le gouvernement. En effet, ce Mahomet, si passionné pour les femmes , ne leur a cependant pas fait l'honneur de les traiter dans son Qôran comme une portion de l'espèce humaine; il ne foit mention d'elles ni pour les pratiques de la religion, ni pour les récompenses de l'autre vie; et c'est une espèce de problème chez les musulmans, si les fenunes ont une âme. Le gouvernement fsdt plus enoore contre elles; car il les prive de toute propriété fondère^ et il les dépouille tellement de toute liberté personnelle , qu'elles dépendent toute leur vie ou d'un mari, ou d'un père, on d'un parent : dans cet esclavage , ne pouvant disposer de rien, Ton conçoit qu'il est assez inutile de solliciter leur bienveillance, et par conséquent d'avoir ce ton de gaieté qui les captive. Ce gouvernement, cette législation, parais» sent eux-mêmes la cause de la séquestration des fenunes : et peut-être, sans la ôidlité du divorce, sans la crainte de se voir enlever sa fille ou sa femme par un honune puissant, serait-on moina jaloux d'en dérober la vue à tous les regards.
Cet état des femmes chez les Orientaux, cause dans leurs mœurs divers contrastes avec les nôtres. Leur délicatesse sur cet article est telle, que jamais ils n'en parlent, et qu'il serait très-indécent de leur demander des nouvelles des femmes de leur maison. Il faut être avancé dans leur familiarité pour traiter avec eux de cette matière; et alors ce qu'ils entendent de nos usages les confond d'étonnement. Us ne peuvent concevoir conmient diez nous les femmes vont le visage découvert, eux pour qui un voile levé est l'enseigne d'une prostituée ou le signal d'une bonne fortune ; ils n'imaginent pas comment on peut les voir, leur parler, les toucher, sans émotion, et être en téte-à-tête sans se porter aux dernières extrémités. Cet étonnement noss indique l'opinion qu'ils ont des leurs; et l'on en peut d'abord conclure qu'ils ignorent absolument Vamaur, tel que nous l'entendons : le besoin qui en fait la base est chez eux dépouillé des accessoires qui en font le charme; la privation y est sans sacrifice, la victoire sans eombat, la jouissance
DE LA SYRIE
sans délieatesse; ils passent sans intervalle du tourment à la satiété. Les amants y sont des prisonniers toujours d'aooord pour tromper leurs gardes, toujours prompts à saisir Toccasion, parce qu'elle est rapide et rare : discrets comme des conjurés , ils cachent leur bonheur comme un crime, parce qu'il en a les conséquences. Le poignard, le poison, le pistolet, sont toujours à câté de Tindiscrétion : son extrême importance pour les femmes les rend ellesmêmes ardentes à la punir ; et souvent, pour se venger, elles deviennent plus cruelles que leurs maris et leurs frères. GeUe sévérité entretient des mœurs asses chastes dans les campagnes; mais dans les grandes villes, où l'intrigue a plus de ressources, il ne règne pas moins de déhanche que parmi nous, avec cette différence qu'elle est plus obscure. Alep, Damas, et surtout le Kaire, ne le cèdent point en ce genre à nos capitales de province. Les jeunes filles ' y sont retenues conmie partout, parce qu'un accident découvert leur coûterait la vie; mais les femmes mariées y prennent d'autant plus de liberté, qu'elles ont été plus longtemps contraintes, et qu'elles ont souvent de justes raisons de se venger de leurs maîtres. En effet, à raison de la polygamie, permise par le Qôran, la plupart des Turks s'énervent de bonne heure, et rien n'est plus commun que d'entendre des hommes de trente ans se plaindre d^impuissance; c'est la maladie pour laquelle ils consultent davantage les Européens, en leur d^ mandant du mùeffoim, c'estè-dire, des pilules aphrodisiaques. Le chagrin qu'elle leur cause est d'autant plus amer , que la stérilité est un opprobre chez les Orientaux : ils ont encore pour la fécondité toute Testime des temps anciens ; et le plus heureux souhait que Ton puisse faire à une jeune fille, c'est qu'elle ait promptement un époux, et qu'elle lui donne beaucoup d'enfants. Ce préjugé leur fait prématorer les mariages, au point qu'il n'est pas rare de voir nnir des filles de neuf ou dix ans à des garçons de douze ou treize; il est vrai que la crainte du libertinage et des suites fâcheuses qu'il attire de la part de la police turke, y contribue aussi. Cette prématurité doit encore être comptée parmi les causes de rimpuissance. L'ignorance des Turks se refuse à le croire, et ils sont si déraisonnables sur cet article, qu'ils méconnaissent les bornes de la nature, dans les temps même où leur santé est dérangée. (Test encore un des effets du Q6ran , où le prophète a pris la peine d'insérer un précepte sur ce genre de devoir. D'après ce fiiit , Montesquieu a eu raison de dire ^ue la polygamie était une cause de dépopulation en Turkie; mais elle n'est qu'une des moindres, attendu qu'il n'y a guère que les riches qui se
permettent plusieurs femmes : le peuple, et surtout celui des campagnes , se contente d'une seule : et l'on trouve quelquefois dans les hautes classes des gens assez sages pour imiter son exemple, et convenir que c'est assez.
Ce que ces personnes racontent de la vie domestique des maris qui ont plusieurs femmes, n'est pas propre à faire envier leur sort , ni à donner une haute idée de cette partie de la législation de Mahomet. Leur maison est le théâtre d'une guerre civile continue. Sans cesse ce sont des querelles dé femme à femme , des plaintes des femmes au mari. Les quatre épouses en titre se plaignent qu'on leur préfère les esclaves, et les esclaves qu'on les livre à la jalousie de leurs maîtresses. Si une femme obtient un bijou, une complaisance, une permission d'aller au bain, toutes en veulent autant, et font ligue pour la cause commune. Pour établir la paix , le polygame est obligé de commander en despote ; et de ce moment il ne trouve plus que les sentiments des esclaves , Papparence de l'attachement et la réalité de la haine. En vain chacune de ces femmes lui proteste qu'elle l'aime plus que les autres; en vain elles s'empressent, lorsqu'il rentre, de lui présenter sa pipe, ses pantoufles, de lui préparer son dîner, de lui servir son café ; en vain , pendant qu'il repose mollement étendu sur son tapis , elles chassent les mouches qui l'importunent; tous ces soins, toutes ces caresses n'ont pour but que de aire ajouter à la somme de leurs bijoux et de leurs meubles, afin que s'il les répudie, elles puissent tenter un autre époux , ou trouver une ressource dans ces objets qui sont leur seule propriété : ce sont de vraies courtisanes , qui ne songent qu'à dépouiller leur amant avant qu'il les quitte; et cet amant, dès longtemps privé de désirs, obsédé de complaisances , accablé de tout l'ennui de la satiété , ne jouit pas , comme l'on pourrait croire , d'un sort digne d'envie. C'est de ce concours de circonstances que naît le mépris des Turks pour les femmes , et l'on voit qu'il est leur propre ouvrage. Comment en effet auraient-elles cet amour exclusif qui fiiit leur mérite, quand on leur donne l'exemple du partage ? Comment auraient-elles cette pudeur qui fait leur vertu, quand elles voient chaque jour des scènes outrageantes de débauches ? Comment , en un mot , auraient-elles un moral estimable, quand on ne prend aucun soin de leur éducation ? Les Grecs ont du moins retiré cet avantage de la religion, que ne pouvant avoir qu'une femme à la fois, ils sont moins éloignés de la paix domestique, sans peutêtre en jouir davantage.
H est remarquable qu'à raison de cette différence
sa.
dans le culte , il existe entre les chrétiens et les musulmans de la Syrie, et même de toute la Turkie , une différence de caractère aussi grande que s^ils étaient deux peuples vivant sous deux climats. Les voyageurs, et mieux encore nos négociants, qui pratiquent habituellement les uns et les autres, s*accordent à témoigner que les chrétiens grecs sont en général fourbes, méchants, menteurs, vils dans rabaissement, insolents dans la fortune, enfln d*un caractère léger et très-mobile : les musulmans au contraire, quoique fiers jusqu'à la morgue, ont cependant une sorte de bonté, d'humanité, de justice, et surtout une grande fermeté dans les revers, et un caractère décidé sur lequel on peut compter. Ce contraste a droit d'étonner dans des hommes qui vivent sous un même ciel ; mais la différence des préjugés de leur éducation et de Tact ion du gouvernement sous lequel ils vivent, en rend une raison satisfaisante. En effet, les Grecs, traités par les Turks avec la hauteur et le mépris que Ton a pour des esclaves, ont dû finir par prendre le caractère de leur position : ils ont dû devenir fourbes, pour échapper par la ruse à la violence; menteurs et vils adulateurs, parce que l'homme faible est obligé de caresser l'homme fort ; dissimulés et méchants, parce que celui qui ne peut se venger ouvertement, concentre sa haine; lâches et traîtres, parce que celui qui ne peut attaquer de front , frappe par derrière ; enfin , insolents dans la fortune, parce que ceux qui parviennent par des bassesses, ont à rendre tous les mépris qu'ils ont reçus. Je faisais un jour à un religieux sensé FobservatiOQ, que de tous les chrétiens qui, dans ces derniers temps, se sont trouvés aux postes élevés , pas un seul ne s'est montré digne de sa fortune. Ybrahim était bassement avare; Sâd^l-Kouri, irrésolu et pusillanime; son fils Randour, insolent et borné; Rezq, lâche et fripon. Nos chrétiens, me répondit-il mot pour mot, n'ont peu la main propre au gouvernement, parce qu*eUe n'est exercée dans leur jeunesse qu'à battre du coton. Ils res» semblent à ceux qui marchent peur la première fois sur les terrasses, leur élévation leur donne tétourdissement; comme ils craignent de retourner aux olives et au fromage. Us se hâtent de faire leurs provisions. Les Turks, au contraire, sont accoutumés à régner; ce sont des maîtres habitués à leur fortune, et ils en usent comme n'en devant Jamais changer. L'on ne doit pas d'ailleurs perdre de vue que les musulmans sont élevés dans le préjugé du fatalisme, et qu'ils sont fermement persuadés que tout est prédestiné. De là une sécurité qui tempère et le désir et la crainte : de là une
résignation armée contre le bien et contre le raaU une apatiiie qui ferme également accès aux regrets et à la prévoyance. Que le musulman essuie une grande perte ; qu'il soit dépouillé, ruiné, il dit tranquillement : Cétait écrit; et avec ce mot il passe sans murmurer de l'opulence à la misère : qu'il soit au lit de la mort, rien n'altère sa sécurité; il fàïï son ablution, sa prière, il a confiance en Dieu et au prophète; il dit avec calme à son fils : Tourne-moi la tête verslaMekhe, et il meurt en paix. LesGrecs, au contraire, persuadés que Dieu est exorabie, que l'on change ses décrets par des vœux , des jeûnes , des pèlerinages, vivent sans cesse dans le désir d'obtenir, dans la crainte de perdre, dans le remords d'avoir omis. Leur cœur est ouvert à toutes les passions , et Ils n'en évitent l'effet qu'autant que les circonstances où ils vivent et l'exemple des musulmans affaiblissent les préjugés de leur enfimoe. Ajoutons, par une remarque commune aux deux religions, que les habitants de l'intérieur des terres ont plus de simplicité, plus de générosité, en un mot, un meilleur moral que ceux des villes de la côte, sans doute parce que ces derniers se livrant au commerce, contractent par leur genre de vie un esprit mercantile, naturellement ennemi des vertus, qui ont pour base la modération et le désintéressement.
' D'après ce que j'ai exposé des habitudes desOrientaux , l'on ne sera plus étonné que leur caractère se ressente de la monotonie de leur vie privée et de leur état civil. Dans les villes même les plus actives , telles qu'Alep, Damas et le Raire, tous les aînusements se réduisent à aller au bain ou à se rassembler dans des cafés qui n'ont que le nom des nôtres : là , dans une grande pièce enfumée , assis sur des nattes en lambeaux , les gens aisés passent des journées entières à fumer la pipe , causant d'affoires par phrases rares et courtes ; et souvent ne disant rien. Quelquefois, pour ranimer cette assemblée silencieuse, il se présente un chanteur ou des danseuses , ou un de ces conteurs d'histoires que l'on appelle nachid, qui pour obtenir quelques paras, récite un conte, ou déclame des vers de quelque ancien poète. Rien n'égale l'attention avec laquelle on écoute cet orateur; grands et petits , tous ont une passion extrême pour les narrations; le peuple même s'y livre dans son loisir : un voyageur qui arrive d'Europe n'est pas médiocrement surpris de voir les matelots se rassembler pendant le calme sur le tîllac, et passer deux ou trois heures à entendre l'un d'eux déclamer un récit que l'oreille la moins exercée reconnaît pour de la poésie au mètre très-marqué, à la rime suivie, ^u mêlée des distiques. Ce n'est pas le seul
DE LA SYRIE
article sur lequel le peuple d'Orient remporte en délicatesse sur le nôtre. La populace même des villes f quoique criailleuse, n*est jamais aussi brutale que chez nous; et elle a le grand mérite d*étre absolument exempte de cette crapule d'ivrognerie qui infecte jusqu'à nos campagnes; c'est peut-être le seul avantage réel qu'ait produit la législation de Mahomet : joignons-y néanmoins la prohibition des jeux de hasard , pour lesquels les Orientaux , par cette raison , n'ont aucun goût ; celui des échecs est le seul dont ils fiissent cas, et il n'est pas rare d'y trouver des joueurs habiles.
De tous les genres de spectacle, le seul qu'ils connaissent, mais qui n'est familier qu'au Kaire, ^t celui des baladins qui font des tours de force , comme nos danseurs de corde, et des tours d'adresse, comme nos escamoteurs. L'on en voit qui mangent des cailloux, soufQent des flammes, se percent le bras ou le nez sans se faire de mal , et qui dévorent des serpents. Le peuple , à qui ils cachent soigneusement leurs procédés secrets , a une sorte de vénération pour eux, et il appelle d'un nom qui signifie tout ce qui étonne, comme monsfy-e, prodige et miracle, ces tours de gibecière dont l'usage paraît très-ancien dans ces contrées. Ce penchant à radmiration , cette facilité de croire aux faits et aux récits les plus extraordinaires, est un attribut remarquable de l'esprit des Orientaux. Ils admettent sans répugner, sans douter, tout ce que Ton veut leur conter de plus surprenant. A les entendre, il se passe encore aujourd'hui dans le monde autant de prodiges qu'au temps des génies et des qfliiles; la raison en est que ne connaissant point le cours ordinaire des faits moraux et physiques, ils ne savent où assigner les bornes du probable et de l'impossible. D'ailleurs leur jugement , plié dès le bas fige à croire les contes extravagants du Qôran, se trouve dénué des balances de l'analogie pour peser les vraisemblances. Ainsi leur crédulité tient à leur ignorance , au vice de leur éducation, et se reporte encore au gouvernement. Us ont pu devoir à cette crédulité une partie de l'imagination gigantesque que l'on vante dans leurs romans; mais il serait à désirer que cette source fdt tarie : il leur resterait encore assez de moyens de briller. Eu général, les Orientaux ont la conception facile, l'élocution aisée, les passions ardentes et soutenues, le sens droit dans les choses qu'ils connaissent. Us ont un goût particulier pour la morale, et leurs proverbes prouvent qu'ils savent réunir la finesse de l'observation et la profondeur de la pensée au piquant de l'expression. Leur com- ' merce a quelque chose de froid au premier abord,
mais par l'habitude il devient doux et attachant : telle est l'idée qu'ils laissent d'eux, que la plupart des voyageurs et des négociants qui les ont fréquentés, s'accordent à trouver à leur peuple un caractère plus humain, plus généreux, une simplicité plus noble, plus polie, et quelque chose de plus fin et de plus ouvert dans l'esprit et les manières, qu'au peuple même de notre pays ; comme si ayant été policés longtemps avant nous, les Asiatiques conservaient encore les traces de leur première éducation. Mais il est temps de terminer ces réflexions; je n'en ajoute plus qu'une qui m'est personnelle. Après avoir vécu pendant près de trois ans dans l'Egypte et la Syrie, après m'étre habitué au spectacle de la dévastation et de la barbarie, lorsque je suis rentré en France, la vue de mon pays a presque produit sur moi l'effet d'une terre étrangère : je n'ai pu me défendre d'un sentiment de surprise, quand traversant nos provinces de la Méditerranée à l'Océan , au lieu de ces campagnes ravagées et des vastes déserts auxquels j'étais accoutumé, je me suis vu transporté comme dans un immense jardin , où les champs cultivés , les villes peuplées , les maisons de plaisance , ne cessent de se succéder pendant une route de vingt journées. En comparant nos constructions riches et solides aux masures de briques et de terre que je quittais; l'aspect opulent et soigné de nos villes, à l'aspect de ruine et d'abandon des villes turkes; l'eut d'abondance, de paix, et tout l'appareil de puissance de notre empire, à l'état de trouble, de misère et de faiblesse de l'empire turk, je me suis senti conduit de l'admiration à l'attendrissement, et de l'attendrissement à la méditation. « Pourquoi, « me suis-je dit , entre des terrains semblables de si « grands contrastes? Pourquoi tant de vie et d'acti- « vite ici, et là tant d'inortie et d'abandon? Pour- « quoi tant de différence entre des hommes de la « même espèce ? » Puis réfléchissant que les contrées que j'ai vues si dévastées, si barbares, ont été jadis florissantes et peuplées , f ai passé , comme maigré moi, à une seconde comparaison. « Si jadis, me « suis-je dit, les États de l'Asie jouirent de cette ft splendeur , qui pourra garantir que ceux de l'Eu- « rope ne subissent un jour le même revers? » Cette réflexion ni'a paru affligeante; mais elle est peutêtre encore plus utile. En effet, supposons qu'au temps où l'Egypte et la Syrie subsistaient dans leur gloire , l'on eût tracé aux peuples et aux gouvernements le tableau de leur siuation présente; supposons qu'on leur eût dit : « Voilà l'humiliation où « les conséquences de telles lois, de tel régime, « abaisseront votre fortune; » n'est-ii pas probable que ces gouvernements eussent pris soin d'évile»;
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les routes qui devaient les conduire à une chute si funeste? Ce quiis n*ont pas fait, nous le pouvons faire; leur exemple peut nous servir de leçon. Tel est le mérite de Fhistoire, que*par le souvenir des faits passés, elle anticipe aux temps présents les fruits coûteux de Fexpérience. Les voyages en ce sens atteignent au but de Thistoire, et ils y marchent avec plus d'avantage; car traitant d'objets présents, l'observateur peut mieux que ]'é(»'ivain posthume saisir l'ensemble des faits , démêler leurs rapports, se rendre compte des causes, en un mot, analyser le jeu compliqué de toute la machine politique. En exposant , avec l'état du pays , les chv
constances d'administration qui l'accompagnent, le récit du voyageur devient une indication des mobiles de grandeur ou de décadence, un moyen d'apprécier le terme actuel de tout empire. Sous ce point de vue , la Turkie est un pays très-instructif : ce que j'en ai exposé démontre assez combien l'abus de l'autorité, en provoquant la misère des particuiiers, devient ruineux à la puissance d'un État; et ee que l'on en peut prévoir ne tardera pas de prou^ ver que la ruine d'une nation rejaillit tôt ou tard sur ceux qui la causent, et que i'improdenoe ou le crime de ceux qui gouvernent, tire son diâtiment du malheur même de ceux qui sont gouvernés.
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