‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 102 sur 466 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

La scène Représente un café et des chambres sur les ailes , de façon qu'on peut entrer de plain-pied des appartenons dans le café *.

FRELON, dans un coin , auprès d'une table sur laquelle il y a une écritoire et du café , lisant la gazette.

Que de nouvelles affligeantes ! des grâces répandues sur plus de vingt personnes ! aucune sur moi ! Cent guinees de gratification à un bas-officier , parce qu'il a fait son devoir ; le beau mérite ! Une pension à l'inventeur, d'une machine qui ne sert qu'à soulager des ouvriers! une à un pilote! des places à des gens de lettres ! et à moi rien ! Encore ! encore! et à moi rien ! (il jette la gazette et sepromène. ) Cependant je rends service à l'état , j'écris plus de feuilles que personne , je fais enchérir le papier.... et à moi rien ! Je voudrais me, venger de tous ceux à qui on croit du mérite. Je gagne déjà quelque chose à dire du mal $ si je puis parvenir à en faire , ma fortune est faite. J'ai loué les sots , j'ai dénigré des talens; à peine y â-t-il de quoi vivre. Ce n'est pas à médire , c'est à nuire qu'on fait fortune.

(au maître du café.)

Bonjour, monsieur Fabrice, bonjour. Toutes les affaires vont bien , hors les miennes : j'enrage.

FABRICE

Monsieur Frelon , monsieur Frelon , vous vous faites bien des ennemis.

FRELON

Oui , je crois que j'excite un peu d'envie.

FABRICE

Non, sur mon âme , ce n'est point du tout ce sentiment-là que vous faites naître : écoutez ; j'ai quelque amitié pour vous; je suis fâché d'entendre parler de vous comme on en parle. Comment faites-vous donc pour avoir tant d'ennemis , monsieur Frelon?

FRELON

C'est que j'ai du mérite , monsieur Fabrice.

FABRICE

Cela peut être, mais il n'y a encore que vous qui me l'ayez dit : on prétend que vous êtes un ignorant , cela ne me fait rien , mais on ajoute que vous êtes malicieux, et cela me fâche , car je suis bon homme.'

FRELON

J'ai le cœur bon , j'ai le cœur tendre ; je dis un peu de mal êes hommes; mais j'aime toutes les femmes, monsieur Fabrice, pourvu qu'elles soient jolies ; et, pour vous le prouver, je veux absolument que vous m'introduisiez chez cette aimable personne qui loge chez vous , et que je n'ai pu encore voir dans son appartement.

FABRICE

Oh pardi ! monsieur Frelon , cette jeune personne-là n'est guère

* On a fait hausser et baisser une toile au théâtre de Paria, pour marquer le passage d'une chambre à une autre 5 la vraisemblance et la décence ont été bien mieux observées à Lyon , à Marseille et ailleurs. Il y avait sur le théâtre un cabiuet à côté du café. C'est ainsi qu'on aurait dû eu user à Paris.

faite pour vous ; car elle ne se vante jamais, et ne dit de mal de personne.

r FRELON.

Elle ne dit de mal de personne , parce qu'elle ne connaît personne. N'en seriez-vous point amoureux , monsieur Fabrice ?

FABRICE

Oh ! non : elle a quelque chose de si noble dans son air, que je n'ose jamais être amoureux d'elle : d'ailleurs sa vertu....

FRELON

H* > ha, ha, ha , sa vertu !...

FABRICE

Oui , qu'avez-vous à rire ? est-ce que vous ne croyez pas à la vertu , vous ? Voilà un équipage de campagne qui s'arrête à ma porte: un domestique en livrée qui porte une malle : c'est quelque seigneur qui vient loger chez moi.

FRELON

Recommandez-moi vite à lui , mon cher ami.

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