‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 149 sur 466 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LE MARQUIS, le chevalier GERNANCE.

LE MARQUIS

Cher chevalier, que mon cœur est en paix !

Que mes regards sont ici satisfaits !

Que ce château qu'ont habité nos pères , Que ces forets , ces plaines me sont chères ! Que je voudrais oublier pour toujours L'illusion , les manèges des cours I Tous ces grands riens , ces pompeuses chimères , Ces vanités, ces ombres passagères , Au fond du coeur laissent un vide affreux :

C'est avec nous que nous sommes heureux»

Dans ce grand monde oh chacun Veut paraître, On est esclave, et chez moi je suis maître.

Que je voudrais que vous eussiez mon goût !

Eh oui ! l'on peut se réjouir partout , En garnison , à la cour , à la guerre :

Long-temps en ville , et huit jours dans sa terre.

LE MARQUIS

Que vous et moi nous sommes différées !

LE CHEVALIER

Nous changerons peut-être avec le temps.

En attendant vous savez qu'on apprête Pour ce jour même une très-belle fête?

C'est une noce. (

LE MARQUIS

Oui, Mathurin vraiment Fait un beau choix , et mon consentement Est tout acquis à ce doux mariage.

L'époux est riche, et sa maîtresse est sagej C'est un bonheur bien digne de mes vœux , En arrivant , de faire deux heureux.

LE CHEVALIER

Acanthe encore en peut faire un troisième.

N'importe

Lfc MARQUIS.

Je vous reconnais là : toujours votis-même Mon cher parent , vous m'avez feit cent fois Irembler pour vous par vô$ galans exploits.

1 out peut passer datas des villes de guerre : Mais nous devons l'exemple dans toà terre.

T , LE CHEVALIER

L exemple du plaisir apparemment?

LÉ MARQUIS

Au moins , mon cher, que ce soit prudemment;

Daignez en croire un parent qui vous aime.

bi vous n avez du respect pour vous-même,

Quelque grand nom que vous puissiez porter,

Vous ne pourrez vous faire respecter.

Je ne suis pas difficile et sévère ;

Mais, entre nous, songez que votre père,

Pour avoir pri Se vit au rang Perdit ses bien Fit de douleur Et près d'ici m J'étais enfant :

Fut à mon cœi Qui se grava d Utilement tém Je m'instruisais Si comme moi Vous eût frapp

LE CHEVALIER

Oui , je veux l'être un jour, c'est mon dessein; J y pense quelquefois, mais c'est en vain; Mon feu m'emporte.

LE MTARQUIS.

Eh bien ! je vous présage Vjue vous serez las du libertinage.

LE CHEVALIER

Je le voudrais ; mais on fait comme on peut ; Ma foi, n'est pas raisonnable qui veut.

LE MARQUIS

Vous vous trompez. De son cœur on est maître; J en fis l'épreuve : est sage qui veut l'être; Et, croyez-moi, cette Acanthe , entre nous , fcut des attraits pour moi comme pour vous :

Mais ma raison ne pouvait me permettre Un fol amour qui m'allait compromettre:

Je rejetai ce désir passager, Dont la poursuite aurait pu m'affliger.

Dont le succès eût perdu cette fille,

Eût fait sa honte aux yeux de sa famille r Et l'eût privée à jamais d'un époux.

LE CHEVALIER

Je ne suis pas si timide que vous.

La même pâte , il faut que j'en convienne , N'a point formé votre branche et la mienne.

Quoi ! vous pensez être dans tous les temps Maître absolu de vos jeux , de vos sens?

LE MARQUIS

Et pourquoi non ?

LE CHEVALIER

Très-fort je vous respecte ^ Mais la sagesse est tant soit peu suspecte. Les plus prudens se laissent captiver, Et le vrai sage est encore à trouver.

Craignez surtout le titre ridicule De philosophe.

LE MARQUIS

l'étrange scrupule!

Ce noble nom , ce nom tant combattu , Que veut-il dire? amour de la vertu.

Le fat en raille avec étourderie j Le sot le craint , le fripon le décrie ; L'homme de bien dédaigne les propos Des étourdis, des fripons et des sots; Et ce n'est pas sur les discours du monde Que le bonheur et la vertu se fonde.

Ecoutez-moi. Je suis las aujourd'hui Du train des cours, oh l'on vit pour autrui; Et j'ai pensé , pour vivre a la campagne , Pour être heureux , qu'il faut une compagne.

J'ai le projet de m'établir ici , Et je voudrais vous marier aussi.

LE CHEVALIER

Très-humble serviteur.

LE MARQUIS

Ma fantaisie N'est pas de prendre une jeune étourdie.

LE CHEVALIER

* L*étourderie a du bon.

LE MARQUIS

Je voudrais Un esprit doux , plus que de doux attraits»

LE CHEVALIER

J'aimerais mieux le dernier.

La jeunesse, Les agrémens , n'ont rien qui m'intéresse.

LE CHEVALIER

Tant pis.

LE MARQUIS

Je veux affermir ma maison Par un hymen qui soit tout de raison.

LE CHEVALIER

Oui, tout d'ennui.

LE MARQUIS

J'ai pensé que Dormène Serait très-propre à former cette chaîne.

LE CHEVALIER

Notre Dormène est bien pauvre.

LE MARQUIS

Tant mieux»

C'est un bonheur si pur , si précieux , De relever l'indigente noblesse , De préférer l'honneur à la richesse!

C'est l'honneur seul qui chez nous doit- former Tout notre sang : lui seul doit animer Ce sang reçu de nos braves ancêtres , Qui dans les camps doit couler pour ses maîtres.

LE CHEV AILIER.

Je pense ainsi : les Français libertins Sont gens d'honneur. Mais dans vos beaux desseins, Vous avez donc , malgré votre réserve , Un peu d'amour?

LE {MARQUIS

/ ^ Qui f moi? Dieu m'en préserve ï

11 faut savoir être maître chez soi ; Et, si j'aimais, je recevrais la loi.

Se marier par amour, c'est folie.

LE CHEVALIER

Ma foi , marquis , votre philosophie Me parait tout à rebours du bon sens.

Pour moi , je crois au pouvoir de nos sens ; Je les consulte en tout, et j'imagine Que tous ces gens si graves par la mine, Pleins de morale et de réflexions , / Sont destinés aux grandes passions.

Les étourdis esquivent l'esclavage ; Mais un coup d'œil peut subjuguer un sage."

LE MARQUIS

Soit ) nous verrons.

LE CHEVALIER

Voici d'autres époux ; Voici la noce; allons, égayons-nous.

C'est Mathurin , c'est la gentille Acanthe , C'est le vieux père, et la mère, et la tante, C'est le bailli, Colette et tout le bourg.

Page 1