SCÈNE VI
LE CHEVAUER, CHAMPAGNE.
CHAMPAGNE
Vous êtes fin , monsieur le chevalier ; Très à propos vous venez le premier.
Dans tous vos faits votre beau talent brille. Vous vous doutes qu'on marie une £Ù? ; Acanthe est belle , au moins.
i»ft CHBVAUER.
EhJ oui , vraiment , Je la connais; j'apprends en arrivant s
Que Mathurin se donne l'insolence De s'appliquer ce bijou d'importance; Mon bon destin nous a fait accourir Pour y mettre j>rdre : il ne faut pas souffrir Qu'un riche rustre ait les tendres prémices D'une beauté qui ferait les délices De» plus hupés et des plus délicats.
Pour le marquis , il ne se hâte pas; C'est , je l'avoue , un grave personnage,
Pressé de rien, bien compassé , bien sage, Et voyageant comme un ambassadeur.
Parbleu , jouons un tour à sa lenteur :
Tiens, il me vient une bonne pensée; C'est d'enlever presto la fiancée, De la conduire en quelque vieux château, Quelque masure.
* CHAMPAGNE
Oui : le projet est beau !
LE CHEVALIER
Un vieux château , vers la forêt prochaine , Tout délabré , que possède Dormène Avec sa vieille...
CHAMPAGNE
Oui , c'est Laure, je crois.
LE CHEVALIER
Oui.
CHAMPAGNE
Cette vieille était jeune autrefois ; Je m'en souviens; votre étourdi de père Eut avec elle une certaine affaire Où chacun d'eux fit un mauvais marché.
Ma foi , c'était un maître débauché , Tout comme vous , buvant, aimant les belles.
Les enlevant , et puis se moquant d'elles.
Il mangea tout, et ne vous laissa rien.
LE CHEVALIER
J'ai le marquis* et c'est avoir du bien.
Sans nul souci je vis de ses largesses :
Je n'aime point l'embarras des richesses :
Est riche assez qui sait toujours jouir.
Le premier bien , crois-moi , c'est le plaisir.
GHAMPAGNE. Et que ne prenez-vous cette Dormène ?
Bien plus qu'Acanthe elle en vaudrait la peine; Elle est très-fraîche, elle est de qualité; Cela convient à votre dignité.
Laissez pour nous les filles du village.
LE CHEVALIER
Vraiment, Dormène est un très-doux partage; C'est très-bien dit. Je crois que j'eus un jour, . S'il m'en souvient *, pour elle un peu d'amour. Mais , entre nous , elle sent trop sa dame.
On ne pourrait en faire que sa femme.
Elle est bîen pauvre , et je le suis aussi ; Et pour l'hymen j'ai fort peu de souci.
Mon cher Champagne, il me faut une Acanthe; Cette conquête est beaucoup plus plaisante :' Oui, cette Acanthe aujourd'hui m'a piqué.
Je me sentis l'an passé provoqué Par ses refus , par sa petite mine.
J'aime à dompter cette pudeur mutine.
J'ai deux coquins , qui font trois avec toi f Déterminés , alertes comme moi j Nous tiendrons prêt à cent pas un carrosse, Et nous fondrons tous quatre sur la noce.
Cela sera plaisant; j'en ris déjà.
CHAMPAGNE
Mais croyez-vous que monseigneur rira?
LE CHEVALIER
Il faudra bien qu'il rie , et que Dormène En rie encor , quoique prude et hautaine; Et je prétends que Laure en rie aussi.
Je viens de voir à cinq cents pas d'ici Dormène et Laure en très-mince équipage, Qui s'en allaient vers le prochain village , Chez quelque vieille : il faut prendre ce temps.
CHAMPAGNE
C'est bien pensé; mais vos déportemens Sont dangereux , je crois , pour ma personne. LE CHEVALIER.
Bon ! l'on se fâche,, on s'apaise , on pardonne. Tous les gens gais ont le don merveilleux De mettre en train tous les gens sérieux.
CHAMPAGNE
Fort bien.
LE CHEVALIER
L'esprit le plus atrabilaire Est subjugué quand on cherche à lui plaire.
On s'épouvante , on crie, on fuit d'abord , Et puis l'on soupe , et puis l'on est d'accord.
CHAMPAGNE
On ne peut mieux : mais votre belle Acanthe Est bien revêche!
LE CHEVALIER
Et c'est ce qui m'enchante* La résistance est un charme de plus ; Et j'aime assez une heure de refus.
Comment souffrir la stupide innocence D'un sot tendron fesant la révérence , ,
Baissant les yeux , muette à mon aspect , Et recevant mes faveurs par respect?
Mon^cher Champagne, à m~n dernier voyage/ ' D'Acanthe ici j'éprouvai le courage.
Va , sous mes lois je la ferai plier.
Rentre pour moi dans ton premier métier , Sois mon trompette et sonne les alarmes*