‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 148 sur 466 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LE CHEVAUER, CHAMPAGNE.

CHAMPAGNE

Vous êtes fin , monsieur le chevalier ; Très à propos vous venez le premier.

Dans tous vos faits votre beau talent brille. Vous vous doutes qu'on marie une £Ù? ; Acanthe est belle , au moins.

i»ft CHBVAUER.

EhJ oui , vraiment , Je la connais; j'apprends en arrivant s

Que Mathurin se donne l'insolence De s'appliquer ce bijou d'importance; Mon bon destin nous a fait accourir Pour y mettre j>rdre : il ne faut pas souffrir Qu'un riche rustre ait les tendres prémices D'une beauté qui ferait les délices De» plus hupés et des plus délicats.

Pour le marquis , il ne se hâte pas; C'est , je l'avoue , un grave personnage,

Pressé de rien, bien compassé , bien sage, Et voyageant comme un ambassadeur.

Parbleu , jouons un tour à sa lenteur :

Tiens, il me vient une bonne pensée; C'est d'enlever presto la fiancée, De la conduire en quelque vieux château, Quelque masure.

* CHAMPAGNE

Oui : le projet est beau !

LE CHEVALIER

Un vieux château , vers la forêt prochaine , Tout délabré , que possède Dormène Avec sa vieille...

CHAMPAGNE

Oui , c'est Laure, je crois.

LE CHEVALIER

Oui.

CHAMPAGNE

Cette vieille était jeune autrefois ; Je m'en souviens; votre étourdi de père Eut avec elle une certaine affaire Où chacun d'eux fit un mauvais marché.

Ma foi , c'était un maître débauché , Tout comme vous , buvant, aimant les belles.

Les enlevant , et puis se moquant d'elles.

Il mangea tout, et ne vous laissa rien.

LE CHEVALIER

J'ai le marquis* et c'est avoir du bien.

Sans nul souci je vis de ses largesses :

Je n'aime point l'embarras des richesses :

Est riche assez qui sait toujours jouir.

Le premier bien , crois-moi , c'est le plaisir.

GHAMPAGNE. Et que ne prenez-vous cette Dormène ?

Bien plus qu'Acanthe elle en vaudrait la peine; Elle est très-fraîche, elle est de qualité; Cela convient à votre dignité.

Laissez pour nous les filles du village.

LE CHEVALIER

Vraiment, Dormène est un très-doux partage; C'est très-bien dit. Je crois que j'eus un jour, . S'il m'en souvient *, pour elle un peu d'amour. Mais , entre nous , elle sent trop sa dame.

On ne pourrait en faire que sa femme.

Elle est bîen pauvre , et je le suis aussi ; Et pour l'hymen j'ai fort peu de souci.

Mon cher Champagne, il me faut une Acanthe; Cette conquête est beaucoup plus plaisante :' Oui, cette Acanthe aujourd'hui m'a piqué.

Je me sentis l'an passé provoqué Par ses refus , par sa petite mine.

J'aime à dompter cette pudeur mutine.

J'ai deux coquins , qui font trois avec toi f Déterminés , alertes comme moi j Nous tiendrons prêt à cent pas un carrosse, Et nous fondrons tous quatre sur la noce.

Cela sera plaisant; j'en ris déjà.

CHAMPAGNE

Mais croyez-vous que monseigneur rira?

LE CHEVALIER

Il faudra bien qu'il rie , et que Dormène En rie encor , quoique prude et hautaine; Et je prétends que Laure en rie aussi.

Je viens de voir à cinq cents pas d'ici Dormène et Laure en très-mince équipage, Qui s'en allaient vers le prochain village , Chez quelque vieille : il faut prendre ce temps.

CHAMPAGNE

C'est bien pensé; mais vos déportemens Sont dangereux , je crois , pour ma personne. LE CHEVALIER.

Bon ! l'on se fâche,, on s'apaise , on pardonne. Tous les gens gais ont le don merveilleux De mettre en train tous les gens sérieux.

CHAMPAGNE

Fort bien.

LE CHEVALIER

L'esprit le plus atrabilaire Est subjugué quand on cherche à lui plaire.

On s'épouvante , on crie, on fuit d'abord , Et puis l'on soupe , et puis l'on est d'accord.

CHAMPAGNE

On ne peut mieux : mais votre belle Acanthe Est bien revêche!

LE CHEVALIER

Et c'est ce qui m'enchante* La résistance est un charme de plus ; Et j'aime assez une heure de refus.

Comment souffrir la stupide innocence D'un sot tendron fesant la révérence , ,

Baissant les yeux , muette à mon aspect , Et recevant mes faveurs par respect?

Mon^cher Champagne, à m~n dernier voyage/ ' D'Acanthe ici j'éprouvai le courage.

Va , sous mes lois je la ferai plier.

Rentre pour moi dans ton premier métier , Sois mon trompette et sonne les alarmes*

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