‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 160 sur 466 · SCÈNE XL LE MARQUIS, LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

SCÈNE XL LE MARQUIS, LE CHEVALIER

LE GHE~VALIER d« loin, ae cechant le visage.

Ah ! monsieur.

LE MARQUIS

Est-ce vous ?

Vous , malheureux !

LE CHEVALIER

Je tombe à vos genoux....

LE MARQUIS

Qu'avez-vous fait?

LE CHEVALIER

Une faute , une offense , Dont je ressens l'indigne extravagance, Qui pour jamais m'a servi de leçon , Et dont je viens vous demander pardon.

LE MARQUIS

Vous , des. remords ! vous ! est-il bien possible?

LE CHEVALIER

Rien n'est plus vrai.

LE MARQUIS

Votre faute est horrible Plus que vous ne pensez; mais votre cœur Est-il sensible à mes soins ,*à l'honneur, Al'amitié ? Vous sentez-vous capable D'oser me faire un aveu véritable , Sans rien cacher ?

Ltf CHEVALIER.

Comptez sur ma candeur; Je suis un libertin , mais point menteur; Et mon esprit , que le trouble environne , Est trop ému pour abuser personne.

LE MARQUIS

Je prétends tout savoir.

LE CHEVALIER

Je vous dirai Que , de débauche et d'ardeur enivré

Plus que d'amour, j'avais fait la folie De dérober une fille jolie Au possesseur de ses jeunes appas , Qu'à mon avis il ne mérite pas.

Je l'ai conduite à la forêt prochaine , Dans ce château de Laure et de Dormëne:

C'est une faute, il est vrai, j'en convien; Mais j'étais fou ; je ne pensais à rien.

Cette Dormène , et Laure sa compagne , Étaient encor bien loin dans la campagne.

En étourdi je n'ai point perdu temps; J'ai commencé par des propos galans* Je m'attendais aux communes alarmes , Aux cris perçans , à la colère , aux larmes ; Mais qu'ai-je vu S la fermeté , l'honneur, L'air indigné , mais calme avec grandeur.

Tout ce qui fait respecter l'innocence S'armait pour elle et prenait sa défense.

* J'ai recouru, dans ces premiers momens, A l'art de plaire , aux égards séduisans , Aux doux propos , à cette déférence Qui fait souvent pardonner la licence.

Mais pour réponse, Acanthe, à deux genoux, M'a conjuré de la rendre chez vous ; Et c'est alors que ses jeux moins sévères Ont répandu des pleurs involontaires.

LE MARQUIS

Que dites-vous ?

LE CHEVALIER

Elle voulait en vain Me les cacher de sa charmante main :

Dans cet état, sa grâce attendrissante Enhardissait mon ardeur imprudente; Et, tout honteux de ma stupidité, J'ai voulu prendre un peu de liberté.

Ciel ! comme elle a tancé ma hardiesse!

Oui , j'ai cru voir une chaste déesse Qui rejetait de son auguste autel L'impur encens qu'offrait un criminel.

LE MARQUIS

Ah ! poursuivez.

LE CHEVALIER

Comment se peut-il faire Qu'ayant vécu presque dans la misère, Dans la bassesse et dans l'obscurité , Elle ait cet air et cette dignité , Ces sentimens , cet esprit, ce langage, Je ne dis pas au-dessus du village, De son état , de son nom , de son sang, Mais convenable au plus illustre rang ?

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Non , il n'est, point de mère respectable Qui , condamnant Terreur d'un fils coupable , Le rappelât avec plus de bonté À la vertu dont if s'est écarté : N'employant point l'aigreur et la colère , Fière et décente , et plus sage qu'austère t De vous surtout elle a parlé long-temps.

LE MARQUIS

De moi?...

LE CHEVALIER

Montrant à mes égaremens Votre vertu, qui devait, disait-elle, Être à jamais ma honJLe ou mon modèle.. ..

Tout interdit , plein d'un secret respect , Que je n'avais senti qu'à son aspect, Je suis honteux; mes fureurs se captivent.

Dans .ce moment les deux clames arrivent; Et, me voyant maître de leur logis Avec Acanthe et deux ou trois bandits , D'un juste effroi leur âme s'est remplie ; La plus âgée en tombe évanouie.

Acanthe en pleurs la presse dans ses bras ; Elle revient des portes du trépas :

Alors , sur moi niant sa triste vue, Elle retombe, et s'écrie éperdue : 4

Ah! je crois voir Gernance... c'est son fils, C'est lui... je meurs... A ces mots je frémis; Et la douleur, l'effroi de cette dame, Au même instant ont passé dans mon âme.

Je tombe aux pieds de Dormène , et je sors Confus, soumis, pénétré de remords.

LE MARQUIS

Ce repentir dont votre âme est saisie Charme mon cœur et nous réconcilie.

Tenez , prenez oe paquet important ; Lisez bien vile, et pesez mûrement...

Pauvre jeune homme ! hélas ! comme il soupire !

(il lui montre l'endroit où il eel dit qu'il e»l fière d'Acanthe.)

Tenez , c'est là , là surtout qu'il faut lire.

Ha sœur, Acanthe !...

LE MARQUIS

Oui , jeune libertin.

LE CHEVALIER

Oh ! par ma foi , je ne suis pas devin ..

H faut tout réparer ; mais, par l'usage, Je ne saurais la prendre en mariage. ^ Je suis son frère , et vous êtes cousin :

Payez pour moi.

79 o THÉÂTRE.

LE MARQUIS

Gomment finir enfin Honnêtement cette étrange aventure ?

Ah! la voici... j'ai perdu la gageure.

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