‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 206 sur 466 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

NINON, GOURVILLE le jeune.

Le Jeune GOURVILLE.

Ainsi, belle Ninon , votre philosophie Pardonne à mes défauts et souffre ma folie.

De ce jeune étourdi vous daignes prendre soin. Vous êtes tolérante , et j'en ai grand besoin.

BINON.

J'aime aises* cberGourville, à former 1* jeunesse. Le fils de mon ami vivement m'intéresse ; Je louche à mon hiver , et c'est mon passe-temps De cultiver en vous les fleurs d'un beau printemps. N'étant plus bonne à rien désormais pour moi-même, Je suis pour le conseil , voilà tout ce que j'aime ; Mais la sévérité ne me va point du tout.

Hélas ! on sait assez que ce n'est point mon goût. L'indulgence à jamais doit être mon partage ; J'en eus un peu besoin quand j'étais à votre âge. Eh bien , vous aimez donc cette petite Agnant?

I* jeune GOURVILLE.

Oui , ma belle Ninon.

NINON

C'est une aimable enfant»

Sa mère quelquefois dans la maison l'amène.

J'ai Fœil non; j'ai prévu de loin votre fredaine ; Mais est-ce un simple goût , une inclination ?

Le jeune GOURVILLE.

Du moins , pour le présent, c'est une passion. Un certain avocat pour mari se propose; Mais auprès de la fille il a perdu sa cause.

l,E DÉPOSITAIRE. 8/jg

NINON

Je crois que, mieux que lui , vous avez su plaider.

Le Jeune GOUBVILLE.

Je suis assez heureux pour la persuader*

NINON

Sans doute vous flattez et le père et la mère • Et jusqu'à l'avocat : c'est le grand art de plaire.

Le Jeune GOURVILLE.

J'y mets, comme je puis, tous mes petits talens. Le père aime le vin.

NINON

C'est un vice du temps; ^ La mode en passera. Ces buveurs me déplaisent, Leur gaité m'assourdit, leurs vains discours me pèsent, J'aime peu leurs chansons, et je hais leur fracas ; La bonne compagnie en fait très-peu de cas.

Le jeune GOUR VILLE.

La mère Agnant est brusque , emportée et revécue , Sotte, un oison bridé devenu pie-grièche,

Bonne diablesse au fond.

NINON

Oui , voilà trait pour trait De nos très-sots voisins le fidèle portrait.

Mais on doit se pliera souffrir tout le monde; Les plats et lourds bourgeois dont cette ville abonde , Les grands airs de la cour, les faux airs de Paris , Nos étourdis seigneurs, nos pinces beaux-esprits: C'est un mal nécessaire, et que souvent j'essuie. Pour ne pas trop déplaire, il faut bien qu'on s'ennuie.

Le jeune GOUR VILLE.

Hais Sophie est charmante et ne m'ennuira pas»

Ah ! je vous avourai qu'elle est pleine d'appas. Aimez-la, quittez-la; mon amitié tranquille A vos goûts , quels qu'ils soient , sera toujours facile. A la droite raison dans le reste soumis , Changez de voluptés , ne changez point d'amis; Soyez ho mule d'honneur; d'esprit et de courage, Et livrez-vous sans crainte aux erreurs du bel âge. Quoi qu'en disent l'Agrée et Clélie et Cyrus, L'amour ne fut jarnais dans le rang des vertus j L'amour n'exige point de raison , de mérite. * J'ai vu des sots qu'on prend , des gens de bien qu'on quitte. Je fus , et tout Paris l'a souvent publié, .

Infidèle en amour , fidèle en amitié.

Je vous chéris , Gourville, et pour toute ma vie* Votre père n'eut pas de plus constante amie:

* Ce sont les propres paroles de Ninon dans la petit livre de l'abbé da Châteaunruf.

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