COMÉDIE DE SOCIÉTÉ
Jouée à la campagne en 1767.
PRÉFACE.. '
L'abbé de Cbâteauneuf , atiteur du Dialogue sur la musique ded -anciens , ouvrage savant et agréable , rapporte , a la page 116, l'anecdote suivante :
« Molière nous cita mademoiselle Ninon de l'Enclos comme la personne qu'il connaissait sur qui le ridicule fesait une plus prompte impression , et nous apprit qu'ayant été' la veille lui lire son Tartufe ( selon sa coutume de la consulter sur tout ce qu'il fesait ) , elle l'avait payé en même monnaie par le récit d'une aventure qui lui était arrivée avec un scélérat à peu près de cette espèce , dont elle lui fit le portrait avec des couleurs si vives et si naturelles, que, si sa pièce n'eût pas été faite , nous disait-il , il ne l'aurait jamais entreprise , tant il se serait cru incapable de rien mettre sur le théâtre d'aussi parfait que le Tartufe de mademoiselle de l'Enclos ! »
Supposé que Molière ait parlé ainsi , je ne sais à quoi il pensait. Cette peinture d un faux dévot , si vive et si brillante dans la bouche de Ninon , aurait dû au contraire exciter Molière à composer sa comédie du Tartufe , s'il ne l'avait pas déjà faite. Un génie tel que le sien eût vu tout d'un coup dans le simple récit ae Ninon de quoi construire son inimitable pièce , le chef-d'œuvre du bon comique , de la saine morale , et ,1e tableau le plus vrai de la fourberie la plus dangereuse. D'ailleurs , il y a , comme on sait , une prodigieuse différence entre raconter plaisamment , et intriguer une comédie supérieurement.
L'aventure dont parlait Ninon pouvait fournir un bon conte , sans être la matière d'une bonne comédie. ,
Je me souviens qu'étant un jour dans la nécessité d'emprunter de l'argent d'un usurier , je trouvai deux crucifix sur sa table. Je lui demandai ai c'était
des gages de ses débiteurs j il me répondit que «on , mais qu'il ne fesait jamais de marché qu'en présence du crucifix. Je lui repartis qu'en ce cas un seul suffisait , et que je lui conseillais de, le placer entré les deux iarrons. Il me traita d'impie , et me déclara qu'il ne me prêterait point d'argent. Je pria,
lui répondis que je n'avais eu que de très-bonnes intentions. Il se résolut donc a me prêter sur gages à dix pour cent pour six mois , retint les intérêts par de» vers lui, et, au bout des six mois , il disparut avec mes gages , qui valaient quatre ou cincj fois l'argent qu'il m'avait prêté. La figure de ce galant nomme , son ton de voix , toutes ses allures étaient si comiques , qu'en les. imitant i'ai fait rire quelquefois des convives à qui je racontais cette petite historiette. Mais certainement , si j'en avais voulu faire une comédie» elle aurait été des plus insipides.
^ Il en est peut-être ainsi de la comédie du Dépositaire* Le fond de cette pièce est ce même conte que mademoiselle l'Enclos fit à Molière. Tout le monde sait que Gourville , ayant confié une pa'rtie de son bfen à cette fille si. galante et si philosophe , et une autre à un homme qui passait pour très-dévot , le dévot garda le dépôt pour lui , et celle qft'on regardait comme peu scrupuleuse , le rendit fidèlement sans y avoir touché.
Il y a aussi quelque chose de vrai dans l'aventure des deux frères. Mademoiselle l'Enclos racontait souvent qu'elle avait fait un honnête homme d'un jeune fanatique, à qui un fripon avait tourné la tête , et qui, ayant été volé par des hypocrites , avait renoncé à eux pour jamais.
De tout cela on s'est avisé de faire nne comédie qu'on n'a jamais osé montrer qu'à quelques intimes amis. Nous ne la donnons pas comme un ouvrage bien théâtral ; nous pensons même qu'elle n'est pas faite pour être jouée. Les usages , le goût, sont trop changés depuis ce temps-là. Les moeurs bourgeoises semblent bannies du théâtre. Il n'y a plus d'ivrogne : c'est une mode qui était trop commune du temps de Ninon. On sait que Chapelle s enivrait presque tous les jours. Boileau même, dans ses premières satires , le sobre Boileau parle toujours de bouteilles de vin, et de trois ou quatre cabaretiers; ce qui serait aujourd'hui insupportable.
Nous donnons seulement cette pièce comme un monument très-singulier , dans lequel on retrouve mot pour mot ce que pensait Ninon sur la probité et sur l'amour. Voici ce qu'en dit l'abbé de Çhâteauneuf, page 121 :
« Comme le premier usage qu'elle a fait de sa raison a été de s'affranphir des erreurs vulgaires , elle a compris de bonne heure qu'il ne peut y avoir qu'une même morale pour les hommes et pour les femmes. Suivant cette maxime , qui a toujours fait la règle de sa conduite, il n'y a ni exemple ni coutume qui pût lui faire excuser en elle la fausseté , l'indiscrétion , la malignité , l'envie , et tous les autres défauts, qui , pour être ordinaires aux femmes, ne blessent pas moins les premiers devoirs de la société.
» Mais ce principe , qui lui fait ainsi juger des passions selon ce qu'elles sont en elles-mêmes , l'engage aussi , par une suite nécessaire , à ne les pas condamner plus sévèrement dans l'un que dans l'autre sete. C'est pour cela , par exemple , qu'elle n'a jamais pu respecter l'autorité de 1 opinion dans l'injustice qu'ont les' nommes de tirer vanité de la même passion à laquelle ils attachent la honte des femmes , jusqu'à en faire leur plus grand , ou plutôt leur unique crime, de la même manière qu'on réduit aussi leurs vertus à une seule, et que la probité, qui comprend toutes lès autres, est une qualification aussi inusitée à leur égard > que si elles n'avaient aucun droit d'y prétendre. »
Ce caractère est précisément le même qu'on retrouve dans la pièce , et ces traita nous ont paru suffire pour rendre l'ouvrage précieux à tous les amateurs des singularités de notre littérature , et surtout à ceux qui cherchent avec avidité tout ce qui concerne une personne aussi singulière que mademoiselle Ninon l'Enclos. Le lecteur est seulement prié de faire attention que ce n'est pat la Ninon de vingt ans, mais la Ninon de quarante.
PERSONNAGES
BINON, femme de trente-cinq â quarante ans, très-bien mise; . grand caractère du haut comique.
GOURVILLE ratné , grand nigaud , habillé de noir, mal boutonné,
une mauvaise perruque de traders, l'air très-gauche. GOUK VILLE le jeune, petit-maître du boa ton. M. GARANT, marguilher, en manteau noir, large rabat, large
perruque , pesant ses paroles , et l'air recueilli. L'avocat PLACET , en rabat et en robe» l'air empesé et déclamant
tout.
M. AGNANT, bon bourgeois, buveur, et non pas ivrogne de comédie. M"*. AGNANT, habillée et coiffée à l'antique, bourgeoise acariâtre* T 1SFTTF 1 PICARD ' 1 va ^ to * con >édie dans l'ancien goût.
La scène est chez mademoiselle Ninon l'Endos* a* Marais*