‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 220 sur 466 · LISETTE, PICARD · texte numérisé non relu

LISETTE, PICARD

LISETTE

Eh bien, Picard, sais-tu la plaisante nouvelle?

PICARD

Je n'ai jamais su rien le premier : quelle est-elle?

Notre maîtresse enfin s'en va prendre un mari.

PICARD

Ma foi, j'en ai le cœur tout-à-fait réjoui.

Ah! c'est donc pour cela que madame est sortie! C'est pour se marier?.... J'ai souvent même envie , Tu le sais , et je crois que nous devons tous deux Suivre un si digne exemple.

LISETTE

Ah, Picard! ces beaux nœuds Sont faits pour les messieurs qui sont dans l'opulence ; Peu de chose avec rien ne fait pas de l'aisance ; Et nous sommes trop gueux , Picard , pour être unis. Le mari de madame aujourd'hui m'a promis De faire ma fortune.

PICARD

Est-il bien vrai, Lisette ?

LISETTE

Et je t'épouserai dès qu'elle sera faite.

• PICARD

Bon! attendons-nous-y! quand le bien te viendra , D'autres amans viendront ; tu me planteras là. Des filles de Paris je connais trop l'allure ; Elles n'épousent point Picard.

LISETTE

Va, je te jure Que les honneurs chez ngoi ne changent point les mœurs \ Je t'aime, et je ne puis être contente ailleurs.

PICARD

Allons, il faudra donc se résoudre d'attendre. Et quel est ce monsieur que madame va prendre?

LISETTE

La peste! c'est un homme extrêmement puissant ; Marguitlier de paroisse , ayant beaucoup d'argent ; Sur son large visage on voit tout son mérite ; Homme de bon conseil, et qui souvent hérite De gens qui ne sont pas seulement ses parens. H a toujours, dit-on, vécu de ses talens; l\ «t le directeur de plus de vingt faniille$ :.

. Il peut faire aisément beaucoup de bien aux filles. G est ce monsieur, Garant qui vient dans la maison.

PICARD

Bon ! Ton m'a dit à moi qu'il est gueux et fripon .

LISETTE

Eh bien ! que fait cela? cette friponnerie N'empêche pas , je crois , qu'un homme se marie. Il m'a promis beaucoup.

PICARD

Plus qu'il ne te tiendra....

Quoi! c'est lui qu'aujourd'hui madame épousera?

LISETTE

Rien n'est plus vrai , Picard.

PICARD

C'est lui que madame aime ?

Je n'en saurais douter.

PICARD

Qui te l'a dit?

LISETTE

Lui-même.

J'ai de plus entendu des mots de leurs discourt ; Picard , ils se juraient d'éternelles amours. Pour revenir bientôt ce monsieur Ta quittée; Et madame aussitôt en carrosse est montée.

PICARD

Mon Dieu , comme en amour on va vite à présent! Je ne l'aurais pas cru : car. vois-tu, j'ai souvent . Entendu ma maîtresse , avec un beau langage , Se moquer en riant des lois du mariage.

LISETTE

Tout change avec le temps ; on ne rit pas toujours ; On devient séreux au déclin des beaux jours.

La femme est un roseau que le moindre vent plie; Et bientôt il lui faut un soutien qui l'appuie. . PICARD.

Quand t'appuirai-je donc?

LISETTE

Va, nous attendrons bien Que madame ait choisi monsieur pour ton soutien.

PICAÏID.

Mais que va devenir Gourvilte avec son frère?

Je pense que l'ainé va dans un monastère ; L'autre sera , je crois , cornette ou lieutenant. Chacun suit son instinct : tout s'arrange aisément.

PICARD

Je ne sais, mon instinct me dit que cet affaires Ne s'arrangeront pas ainsi /que tu l'espères.

LISETTE

Pourquoi ? pour en douter quelles raisons as-tu ?

PICARD

Je n'ai point de raisons , moi : -j'ai des yeux , j'ai vu Que, lorsqu'on veut aux gens assurer quelque chose , On se trompe toujours ; je n'en sais point la cause. J'ai vu tant de messieurs qui pour tes doux appas Disaient qu'ils reviendraient, et ne revenaient pas!

LISETTE

Quoi ! maroufle ! insolent !

PICARD

À ton tour , ma mignonne.

Jamais en promettant n?a*»lu trompé personne?

LISETTE

Hem!

PICARD

Ne te fiche point. Allons , rendons bien net De noire cher savant le sale cabinet.

Tenons là chambre propre ; allons , la nuit approche.

Bon! ce monsieur Garant a Ja clef dans sa poche.

PICARD

Diable ! il est donc déjà maître de la maison ? Et ce grand mariage est donc fait tant de bon?

LISETTE

Ne te l'ai-je pas dit? madame , avec mystère,

À dit a son cocher : Cocher , chez le notaire.

Ils sont allés signer.

PJCARD.

Oui, je comprends V"ès-bien Que l'aflaire est conclue, et je n en «savais rien.

LISETTE

Un excellent souper qu'un grand traiteur apprête , Ce soir, de ces beaux nœuds doit célébrer la fête; Les amis du logis y sont tous invités.

PICARD

Tant mieux, nous daneeron* : plaisirs de tous côtés. Mais que va devenir notre aîné de Gourville?

Il était si posé , si sage , si tranquille !

Lui-même se servant, n'exigeant rien de nous, Fort dévot, cependant d'un naturel très-doux. Ou donc estol allé ?

LISETTE

C'est chez notre voisine ,

Comme lui très-pieuse , et de Garant cousine; On m'a dit qu'ily dîne avec quelques docteurs. PICARD.

Oh! c'est un grand savant; il ht tous les auteurs.

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