BRUTUS, CASSIUS, CASCA
(Brutus tire Casca par la manche.) CASCA i Brutus.
CisAR sort, et Brutus par la manche me tire ; Voudrait-il me parler f
BRUTUS
Oui , je voudrai* savoir Quel sujet à César cause tant de tristesse.
CASCA
Vous le savez assez , ne le suiriez-vous pas?
BRUTUS
Eh! si je le savais , vous le demanderais-je? (Cette «cène est coati nue* on prose.) * Cela est sncore tiré de Platargne*
t loa • THEATRE*
CASCA
Oui-da ! Eh bien, on loi a offert une couronne ; et cette couronne lui étant présentée, il l'a rejetée du revers de la main (iifoà ici le fcste qua fait César). Alors le peuple a applaudi par mille acclamations.
BRUTUS
Pourquoi ce bruit a-t-ii redoublé ?
CASCA
Pour la même raison.
Mais on a applaudi trois fois. Pourquoi ce troisième applaudissement ?
CASCA
Pour cette même raison-là , tous dis- je.
BRUTUS
Quoi ! on lui a offert trois fois la couronne?
CASCA
Eh pardieu oui , et à chaque fois il J'a toujours doucement refusée , et à chaque signe qu'il fesait de a eu vouloir point , tous mes honnêtes voisins l'applaudissaient a haute voix.
CASSIUS
Qui lui a offert la couronne ?
CASCA
Hé! qui donc! Antoine.
BRUTUS
De quelle manière s^ est-il pris , cher Casca ?
CASCA
Je veux être pendu si je sais précisément la manière ; c'était une pure farce j je n'ai pas tout remarqué. J'ai vu Marc Antoine lui offrir la couronne ; ce n'était pourtant bas une couronne tout-à-fait, c'était un petit coronnet, * et, comme je vous rai déjà dit , il Ta rejeté. Mais , selon mon jugement, il aurait bien voulu le prendre ; on le lui a offert encore , il l'a rejeté encore ; mais , à mon avis , il était bien fâché de ne pas mettre les doigts dessus. On le lui a encore présenté, il l'a encore refusé} et, à ce dernier refus , la canaille a poussé de si hauts cris, et a battu de ses vilaines maies avec tant de fracas, et a tant jeté en l'air ses sales bonnets ,' et a laissé échapper tant de bouffées de sa puante haleine , que César en a été presque étouffe ; il s'est évanoui , il est tombé par terre > et , pour ma part, je n'osais rire, dé peur qu'en ouvrant ma bouche» je ne reçusse le mauvais air infecté par la racaille.
CASSIUS
Doucement , doucement. Dis-moi , je te prie ; César s'est évanoui ?
CASCA
D est tombé tout au milieu du marché j sa bouche écumait, il ne pouvait parler.
Cela est vraisemblable ; il est sujet à tomber du haut-mal.
CASSIUS
Non, César ne tombe point du haut-mal} c'est vous et moi qui tombons; c'est nous, honnête Casca, qui sommes en épilepsie.
CASCA
Je ne sais pas ce que vous entendez par-là ; mais je suis sûr que Jules César est tombé : et regardez-moi comme un menteur , si tout ce peuple en guenilles ne l'a pas claqué et sifflé , selon qu'il lui plaisait ou déplaisait , comme il fait les comédiens sur le théâtre.
* Les coronnets sont de petites couronnes qae les pairesses d'Angleterre portent sur It tète^au sacre des rois et des reines , et dont les pairs ornent leurs armoiries. II est bien étrange que Shakespeare ait traite en comique un récit dont le fond est si noble et si intéressant i mais il s'agit de la populace de Rome ; et Shakespeare cherchait les suffrages de celle
JULEjS CÉSAR. ua 3
BRUTUS
Mais qu'a-t-il dit quand il est revenu à lui?
CASCA
"Jarni ! ayant de tomber, quand il a vu la populace si aise de son refus de la couronne, il a ouvert son manteau, et leur a offert de se couper la gorge... Quand il a eu repris ses sens, il a dit à rassemblée : Messieurs, si j'ai dit ou fait quelque chose de peu convenable , je prie vos seigneuries de ne l'attribuer qu'à mon infirmité. Trois ou quatre filles qui étaient auprès de moi se sont mises à crier : Hélas ! la bonne ame ! Mais il ne faut pas prendre garde à elles : car, s'il avait égorgé leurs mères , elles en auraient dit autant.
BRUTUS
Et après tout cela il s'en est retourné tout triste?
CASCA
Cicéron a-t-il dit quelque chose ?
CASCA
Oui , il a parlé grec.
CASSIUS
/Pourquoi?
CASCA
Ma foi, je ne sais , je ne pourrai guère vous répondre directement. Ceux qui l'ont entendu se sont regardés en souriant , et ont branlé la tête. Tout cela était du grec pour moi. Je n ai plus de nouvelles à vous dire. Marullus et Flavius, pour avoir dépouillé les images de César de leurs ornemens, sont réduits au silence. Adieu : il y a eu encore bien d'autres sottises , mais je ne m'en souviens pas.
CASSIUS
Casca , veux-tu souper avec moi ce soir ?
CASCA
Non ', je suis engagé.
CASSIUS
Veux-tu dîner avec moi demain ?
CASCA
Oui, si je suis en vie , si tu ne changes pas d'avis, et si ton dîner vaut la peine d'être mangé.
CASSIUS
Fort bien , nous t'attendrons.
CASCA
Attends-moi. Adieu , tous deux.
( le reste de cette scène est en ven»)
BRUTUS
L'étrange compagnon ! qu'il est devenu brute ! Je l'ai vu tout de feu jadis dans ma jeunesse.
CASSTO*.
Il est le même encor quand il font accomplir Quelque illustre dessein , quelque noble entreprise. L'apparence est chez lui rude , lente et grossière ; Cestla sauce , crois-moi, qu'il met à son esprit, Pour faire avec plaisir digérer ses paroles.
BRUTUS
Oui , cela me paraît : ami , séparons-nous ; Demain , si vous voulez , nous parlerons ensemble. Je viendrai vous trouver , ou vous viendrez chez moi* J'y resterai pour vous.
CASSIUS
Volontiers, j^ viendrai.
Allez : en attendant , «ouvenez-vous ûe f Rome.
Ilo4 THÉÂTRE.