Tome Iï
f ,54 théâtre;
DISSERTATION do traducteur rtir YHéracîius de Caldéron*
QtncowQOE aura eu la patience de lire cet extravagant ouvrage, y aura vm «isement l'irrégularité de Shakespeare , sagrandeur et sa bassesse , des traits de génie aussi forts , un comique aussi déplacé, une enflure aussi bizarre , le même fracas d'action et de momens intéressans.
La grande différence entre YHéracîius de Caldéron , et le Jules César de Shakespeare , c'est que YHéracîius espagnol est on roman moins vraisemblable que tous les contes des M Me et Tune. Nuits, fondé sur l'ignorance la plus crasse de l'histoire , et rempli de tout ce que l'imagination effrénée peut concevoir de plus absurde. La pièce de Shakespeare , au contraire , est un tableau vivant
temps
quelquefois sublime.
H y a aussi des traits sublimes dans Caldéron*, mais presque jamais de vérité, ni de vraisemblance , ni de naturel. Nous avons beaiieoa^ <te*£ièces ennuyeuses dans notre langue, ce qui est encore pis : mais nous n'avons rien qui ressemble à cette démence barbare. •
Il faudrait avoir les yeux de l'entendement bien bouchés pour ne pas apercevoir dans ce fameux Caldéron , la nature abandonnée à elle-même- Une imagination aussi déréglée ne peut être copiste , et sûrement il n'a rien pris, ni pu prendre de personne.
On m'assure d'ailleurs que Caldéron ne savait pas le français , et qu'il n'avait même aucune connaissance du latin ni de l'histoire Son i$u>rance tarait assez
Suand il suppose une reine de Sicile du temps de Phocas, un duc de Cakbre, es fiefs de l'empire , et surtout quand il fait tirer du canon. Un homme qui n'avait lu aucun auteur dans une langue étrangère , auraitil imité YHéracîius de Corneille pour le travestir d'une manière si horrible? Aucun écrivain espagnol ne traduisit , n'imita Jamais tm auteur fraudais jusqu'au régne de Philippe v; et ce n'est même que vers l'année 17^5 qu'on a commencé en Espagne à traflmVe^elqnes-unsile nos livres de physéraei; nous, au contraire, nous prîmes plus de quarante pièces dramatiques des Espagnols, du temps de Louis xiu et de Louis xiv. Pierre Corneille oommenea par traduire tous les beaux endroits du Ché ,• il traduisit le Menteur, la Suite du Menteur ; il imita Don S anche JPArragon* West - il pas bien vraisemblable
Su'ayant vu quelques morceaux de la pièce de Caldéron , 3 les ait insérés ans son Héraclius , et qu'il ait embelli le fond du sujet ? Molière ne prit -il pas deux scènes dm Pédant joué 4e Cyrano de Bergerac, son compatriote et son «contemporain?
Il est bien naturel que CorneiMeait tiré an neu d'or du fumier de Caldéron; mais il ne lîeat pis que Caldéron ait déterré 1 or de Corneille pour le changer en fumier.
V Héraclius espagnol était très-fameux cp Espagne, mais très -inconnu à Paris. Les troubles qui furent suivis de la guerre delà fronde commencèrent en i645. La guerre des auteurs se fesait, quand tout retentissait des cris , point de Mazarin. Pouvait-on s'aviser de fetfe venir une tragédie de Madrid pour faire de la peine à Comète ? Et quelle mortification lux aurait-on donnée ? Il aurait été avéré qu'il avilit Imité sept ou huit vers, d'un cfevrage eepagnoi; u l'eût avoué alors , comme il avait avoué ses traductions de Guilain de Castro , quand on les lui eut injustement reprochées , et comme il avait avoué la traduction du Menteur. C'est rendre service à sa patrie que de faire passer dans sa langue les beautés d'une langue étrangère. S*il ne parle pas de Caldéron dans son examen, c'est que le peu de vers traduits âer.Ctalwrdn ne Valaient pas la peine qu'il en parlât.
Il dit dans cet examen que son tiéraclius est un original don J il s'est fait depuis de belles copies. Il entend toutes nos pièces (Pratfôgue ou lès héVés 1 sont méconnus. S'il avait eu Caldéron -en vue, n aurait il pas dit que les Espagnols commençaient enfin à imiter les. Français, et leur fesaient le même honneur ^u?u* en avaient reçu t wraû-tf .surtout, anj*ae^#qr<*&&** de Caldéron une belle copie ? ... ; .^ : . >. - ;> \ : f '
On ne sait pas précisément en quelle année \a fiatoosa comedia fut jouée j mais on est sûr que ce ne peut être plus tôt qu'en 1637, et j>}us tard qu'en 1640.
L'HÉRACLÏtJS Î)E CALDÉRON. n55
Elle se trouve citée /dit-on , dans des romances de 16%i. Ce qui est certain , c'est que le docteur maître Emmanuel de Gufera , juge ecclésiastique , chargé de revoir tous les ouvrages de Caldéton après sa mort , parle ainsi 4e lui en"
tbtrt ce qui concernait Caldétoii: il avait travaillé à quelques-unes de ses comédies ; tantôt ils fesaiettt ensemble des pièces galantes , tantôt ils composaient des actes sacramentaux , qu'on joue encore en Espagne. Ces actes sa crânien* taux ressemblent pour le fond aux anciennes pièces italiennes et françaises , tirées de l'Ecriture; mais elles sont chargées de beaucoup d'épisodes et de fictiops. Le peuple de Madrid y courait en foule. Le roi Philippe îv envoyait toutes ces pièces à Louis xiv les premières années de son mariage.
Au reste, il est très-inutile au progrés des arts, de savoir qui est l'auteur ' original d'une douzaine de vers. Ce qui est utile , c'est de savoir ce qui est
On fait quelquefois une objection spécieuse en faveur des irrégularités des théâtres espagnols et anglais. Des peuples pleins d'esprit se plaisent, dit-on, à ces ouvrages $ comment peuvent-ils avoir tort ?
Pour répondre à cette objection tant rebattue , écoutons Lopez de Véga luimême, génie égal pour le moins à Shakespeare. Voici comme il parle à peu prés dans son épître en vers, intitulée Nouvel art défaire des comédies en ce temps.
Les Vandales , les Goths , dans leurs écrits bizarres , Dédaignèrent le goût des Grecs et des Romains. Nos aïeux ont marché dans ces nouveaux chemins : Nos aïeux étaient des barbares *.
L'abus règne , l'art tombe , et la raison s'enfuit.
Qui veut écrire avec décence, Avec art , avec goût , n'en recueille aucun fruit. . 11 vit dans le mépris , et meurt dans l'indigence * * .
Je me vois obligé de servir l'ignorance :
J'enferme sous quatre verrous ***
Sophocle , Euripide et Térence.
J'écris en insensé , mais j'écris pour des fous. ,
Le public est mon maître , il faut bien le servir; Il faut pour Son argent lui donner ce qu'il aime.
J'écris pour lui , non pour moi-même , Et cherche des succès dont je n'ai qu'à rougir.
11 avoue ensuite qu'en France , en Italie , on regardait comme des barbares les auteurs qui travaillaient dans le goût qu'il se reproche $ et il ajoute qu'au moment qu'il écrit cette épître, il en est à sa quatre cent quatre-vingt-troisième pièce de théâtre ; il alla depuis jusqu'à plus de mille. Il est sur qu'un homme qui a fait mille comédies n'en a pas fait une bonne.
Le grand malheur de Lopez et de Shakespeare était d'être comédiens : mais Molière était comédien aussi ; et , au lieu de s'asservir au détestable goût de son siècle , il le força à prendre le sien.
Il y a certainement un bon et un mauvais goût ; si cela n'était pas, il n'y aurait aucune différence entre les chansons du Pont-Neuf et le second livre de Virgile. Les chantres du Pont-Neuf seraient bien reçus à nous dire : Nous avons notre goût : Auguste, Mécène, Pollion, Varius, avaient le leur, et la Samaritaine vaut bien l'Apollon palatin.
* Mas corne le aemeron mnchos barbare* •
Che ensenaron el vnlgo a susrndezas?
** Mnere »in fana a e gallardon.
*•* Encicrro lo» préceptes con aeiallaves, etc.
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u56 THÉÂTRE.
Mais quels seront nos juges ? diront les partisans de ces pièces irrégulières et bizarres. Qui ? toutes les nations , excepte* tous. Quand tous les hommes éclairés de tout pays , auibus est equus , el pater ,<et res , se réuniront à estimer, te second, le troisième, le quatrième et le sixième livres de Virgile, et les sauront par coeur , soyez sûrs que ce sont là des beautés de tous les temps et de tous les lieux. Quand vous verrez les beaux morceaux de Clnna ettfAlhalie applaudis sur les théâtres de l'Europe, depuis Pétersbourg jusqu'à Parme , concluez que ces tragédies sont admirables avec leurs défauts ; mais, si on ne joue jamais les vôtres que chez vous seuls , que pouvez-vous en conclure?