Tome IL
LA BARONNE
S*r quel sujet ?
T NANINE
H est intéressant :
L'auteur prétend que les hommes sont frères, j
Nés tous égaux ; mais ce sont des chimères : \
Je ne puis croire à cette égalité.
LA BARONNE
Elle y croira. Quel fond de vanité!
Que 1 on m'apporte ici mon écritoire....
NANINE
J'y vais.
J LA BARONNE
Restes. Que Ton me donne à boire.
NANINE
Quoi?
LA BARONNE
Rien. Prenez mon éventail.... Sortez.
Allez chercher mes gants.... Laissez.... Restez. Avancez-vous.... Gardez-vous, je vous prie , D'imaginer que vous soyez jolie.
NANINE
Vous me l'avez si souvent répété Que , si j'avais ce fonds de vanité , Si l'amour-propre avait gâté mon âme , Je vous devrais ma guérison , madame.
LA (BARONNE
Ou trouve-t-elle ainsi ce qu'elle dit?
Que je la hais! quoi ! belle et de l'esprit!
(arec dépit.)
Écoutez-moi. J'eus bien de la tendresse Pour votre enfance.
NANINE
Oui. Paisse ma jeunesse Être honorée encor de vos bontés !
LA BARONNE
Eh bien ! voyez si vous les méritez.
Je prétends , moi , ce jour , cette heure même ,
Vous établir; jugez si je vous aime.
Moi?
LA BARONNE
Je vous donne une dot. Votre époux Est fort bien fait et très-digne de vous ; C'est un parti de tout point fort sortable ; C'est le seul même aujourd'hui convenable ; Et vous devez bien m'en remercier , C'est, en un mot, Biaise le jardinier.
NANIKB.
Biaise , madame ?
NÀNINE. 627
LA BARONNE
Oui. D'oii vient ce sourire ?
Hésitez-vous un moment d'y souscrire ?
Mes offres sont un ordre , entendez-vous ?
Obéissez ou craignez mon courroux.
NANINE
Mais....
LA BARONNE
Apprenez qu'un mais est une offense.
Il vous sied bien d'avoir l'impertinence De refuser un mari de ma main !
Ce cœur si simple est devenu bien vain ; Mais votre audace est trop prématurée ; Votre triomphe est de peu ae durée.
"Vous abusez du caprice d'un jour, Et vous verrez quel en est le retour.
Petite ingrate, objet de ma colère , Vous avez donc l'insolence de plaire ?
Vous m'entendez ; je vous ferai rentrer Dans le néant dont j'ai su vous tirer.
Tu pleureras ton orgueil , ta folie.
Je te ferai renfermer pour ta vie
Dans un couvent.
NANINE
J'embrasse vos genoux j Renfermez-moi ; mon sort sera trop doux.
Oui , des faveurs que vous vouliez me faire , . Cette rigueur est pour moi la plus chère.
Enfermez-moi dans un cloître à jamais ; J'y bénirai mon maître et vos bienfaits.
J'y calmerai des alarmes mortelles , Des maux plus grands , des craintes plus cruelles , Des sentimens plus dangereux pour moi Que ce courroux qui me glace d effroi.
Madame , au nom de ce courroux extrême , Délivrez-moi , s'il se peut , de moi-même ; Hes cet instant je suis prête à partir.
LA BARONNE
Est-il possible? et que viens-je d'ouïr?
Est-il bien vrai? me trompez-vous, Nanine?
NANINE
Non. Faites-moi cette faveur divine :
Mon cœur en a trop besoin.
LA BAR ON SE avec un emportement de tendrene.
Lève-toi; Que je t'embrasse. jour heureux pour moi I Ma chère amie ! eh bien , je vais sur l'heure Préparer tout pour ta belle demeure.
Ah! quel plaisir que de vivre en couvent !
C'est pour le moins un abri consolant.
LA BARONNE
Non: c'est , ma fille, un séjour délectable.
NANINE
Le croyez-vous?
LA BARONNE
Le monde est haïssable ,
Jaloux.
Oh , oui.
NANINE
LA BARONNE
Fou , méchant , vain , trompeur, Changeant, ingrat y tout cela fait horreur.
NANINE
Oui; j'entrevoie qu'il me serait funeste, Qu'il faut le fuir...
LA BARONNE
La chose est manifeste j Un bon couvent est un port assuré.
Monsieur le comte, ah, je vous préviendrai.
NANINE
Que dites-vous de monseigneur?
tA BARONNE.
Je t'aime A la fureur; et, dès ce moment même, Je voudrais bien te faire le plaisir De t'en fermer pour ne jamais sortir.
Mais il est tard, hélas ! il faut attendre Le point du jour. Écoute : il faut te rendre Vers le minuit dans mon appartement.
Nous partirons d'ici secrètement Pour ton couvent , à cinq heures sonnantes :
Sois prête au moins.