SCÈNE VU
LE COMTE, NANINE, vu Laquais.
LE COMTE
Hola , quelqu'un ! qu'on reste à cette porte. Des sièges, vite.
(il fait la révérence à Nanine, qui lui en fait une profonde. )
- Asseyons-nous ici.
NANINE
Qui ! moi , monsieur?
LE COMTE
Oui, je le veux ainsi; Et je vous rends ce que votre conduite , Votre beauté , votre vertu mérite.
Un diamant trouvé dans un désert Est-il moins beau, moins précieux , moins cher? Quoi! vos beaux yeux semblent mouillés de larmes! Ah! je le vois : jalouse de vos charmes, , Notre baronne aura , par ses aigreurs, Par son courroux, fait répandre des pleurs.
' NANINE
Non , monsieur , non ; sa bonté respectable Jamais pour moi ne fut si favorable; Et j'avoûrai qu'ici tout m'attendrit.
LE COMTE
Vous me charmez : je craignais son dépit.
NANINE
Hélas! pourquoi?
LE COMTE
Jeune et belle Nanine, La jalousie en tous les cœurs domine.
L'homme est jaloux , dès qu'il peut s'enflammer : La femme l'est même avant que d'aimer. Un jeune objet, beau, doux, discret, sincère, A tout son sexe est bien sûr de déplaire.
L'homme est plus jus t^et d'un sexe jaloux Nous vous vengeons autant qu'il est en nous.
Croyez surtout que je vous rends justice; J'aime ce cœur qui n'a point d'artifice; J'admire encore à quel point vous avez Développé vos talens cultivés.
De votre esprit la naïve justesse Me rend surpris autant qu'il m'intéresse.
63o THÉÂTRE.
NANINE
J'en ai bien peu ; mais quoi ! je vous ai vu , Et je vous ai tous les jours entendu; Vous avez trop relevé ma naissance, Je vous dois trop ; c'est par vous que je pense.
LE COMTE
Ah ! croyez-moi , l'esprit ne s'apprend pas.
NANINE
Je pense trop pour un état si bas ; ♦ Au dernier rang les destins m'ont comprise.
LE COMTE
Dans le premier vos vertus vous ont mise.
Naïvement dites-moi quel effet Ce livre anglais sur votre esprit a fait ?
NANINE
Il ne m'a point du tout persuadée :
Plus que jamais , monsieur , j'ai dans l'idée Qu'il est des cœurs si grands , si généreux Que tout le reste est bien vil auprès d'eux.
Vous en êtes la preuve... Ah ça , Nanine , Permettez-moi qu'ici l'on vous destine Un sort, un rang, moins indigne de vous.
NANINE
* Hélas ! mon sort était trop beau , trop doux.
LE COMTE
Non. Désormais soyez de la famille; Ma mère arrive ; elle vous voit en fille; Et mon estime et sa tendre amitié Doivent ici vous mettre sur un pied Fort éloigné de cette indigne gêne Oh vous tenait une femme hautaine.
NANINE
Elle n'a fait, hélas! que m'avertir.
De mes devoirs... Qu'ils sont durs à remplir !
LE COMTÇ.
Quoi ? quel devoir? Ah! le votre est de plaire ; Il est rempli; le nôtre ne l'est guère.
Il vous fallait plus d'aisance et d'éclat :
Vous n'êtes pas encor dans votre état.
NANINE
J'en suis sortie , et c'est ce qui m'accable ; C'est un malheur peut-être irréparable.
( ie levant. )
Ah , monseigneur ! ah , mon maitre ! écartes De mon esprit toutes ces vanités.
De vos bienfaits confuse, pénétrée,
NANINE.. 63i
Laissez-moi vivre à jamais ignorée.
Le ciel me fit pour un état obscur ; L'humilité n'a pour moi. rien de dur.
Ah ! laissez-moi ma retraite profonde.
Eh ! que ferais-je , et que verrais- je au monde , Après avoir admiré vos vertus !
LE COMTE
Non , c'en est trop , je n'y résiste plus.
Qui ! vous , obscure ! vous ! '
NANINE
Quoi que je fasse , Puis-je de vous obtenir une grâce? *
le fcoirrÉ. '"■ Qu'ordonnez-vous? parlez.
NADINE.' ' '-
Depuis un temps Votre bonté me comble de présens.
LE COMTE
Eh bien , pardon. J'en agis comme un père ,
Un père tendre à qui sa fille est chère.
Je n'ai point l'art d'embellir un présent ;
Et je suis juste , et ne suis poin& galant.
De la fortune il faut venger l'injure ;
Elle vous traita mal : mais la nature ,
En récompense, a voulu vous doter
De tous ses biens ; j'aurais du. l'imiter. i
NANINE
Vous en avez trop fait; mais je mè flatte Qu'il m'est permis, sans que je sois ingrate, De disposer de ces dons précieux, Que votre main rend si chers à mes yeux. '
LE COMTE, Vous m'outragez.
SCÈNEVIII.