‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 59 sur 466 · LE COMTE, NANINE · texte numérisé non relu

LE COMTE, NANINE

Belle Nanine $ est-ce vous que je voi ?

Quoi! vous voulez vous dérober à moi?

Ah! répondez, expliquez-vous , de grâce, j

Vous avez craint, sains doute, la menace

De la baronne; et ces purs sentimens ,

Que vos vertus m'inspirent dès long-temps ,

Plus que jamais l'auront sans doute aigrie.

Vous n'auriez point de vous-même eu l'envié

De nous quitter, d'arracher à ces lieux

Leur seul éclat, que leur prêtaient vos yeux?

Hier au soir, de pleurs toute trempée ,

De ce dessein étiez-vous occupée ?

Répondez-donc. Pourquoi me quittiez-vous ?

NANINE

Vous me voyez tremblante à vos genoux.

' LE COMTE la relevant.

Ah ! parlez-moi. Je tremble plus encore.

NANINE

Madame.... *

Eh bien ?

NANINE

Madame , que j'honore, Pour le couvent n'a point forcé mes vœux.

LE COMTE

Ce serait vous? qu'en tends- je? ah, malheureux!

NANINE

Je vous l'avoue : oui , je l'ai conjurée De mettre un frein à mon âme égarée....

Elle voulait , monsieur, me marier.

LE COMTE

Elle ? à qui donc ?

Le digne choix !

NANINE

À votre jardinier.

LE COMTE

NANINE

Et moi toute honteuse , Plus qu'on ne croit peut-être malheureuse, Moi qui repousse avec un vain effort Des sentimens au-dessus de mon sort, Que vos bontés avaient trop élevée , Pour m'en punir j'en dois être privée.

Vous , vous punir? ah Nanine ! et de quoi ?

NANINE

D'avoir osé soulever contre moi Votre parente, autrefois ma maîtresse.

Je lui déplais; mon seul aspect la blesse; Elle a raison ; et j'ai près d'elle , hélas ! Un tort bien grand.... qui ne finira pas.

J'ai craint ce tort, il est peut-être extrême. J'ai prétendu m'arracher à moi-même , Et déchirer dans les austérités Ce coeur trop haut, trop fier de vos bontés, Venger sur lui sa faute involontaire.

Mais ma douleur, hélas! la plus ainère, En perdant tout, en courant m 'éclipser, Eh vous fuyant , fut de vous offenser.

LE COMTE se détournant et se promenant.

Quels sentimens, et quelle âme ingénue !

En ma faveur est-elle prévenue?

A-t-elle craint de m'aimer? ô vertu!

NANINE

Cent fois pardon, si je vous ai déplu.

Mais permettez qu'au fond d'une retraite

NANINE. 63 7

J'aille cacher ma douleur inquiète, M'entretenir en secret à jamais De mes devoirs, de vous, de vos bienfaits.

LE COMTE

N'en parlons plus. Écoutez : la baronne Vous favorise , et noblement vous donne Un domestique , un rustre pour époux ; Moi j'en sais un moins indigne de vous. Il est d'un rang fort au-dessus de Biaise, Jeune, honnête homme, il est fort à son aise : Je vous réponds qu'il a des sentimens, Son caractère est loin des mœurs du temps ; Et je me trompe, ou pour vous j'envisage Un destin doux , un excellent ménagea Un tel parti flatte-t-il vptre cœur?

Vaut-il pas bien le couvent?

NANINE

Non, monsieur....

Ce nouveau bien que vous daignez me faire , Je l'avoûrai , ne peut me satisfaire.

Vous pénétrez mon cœur reconnaissant; Daignez-y lire , et voyez ce qu'il sent; Voyez sur quoi ma retraite se fonde.

Un jardinier, un monarque du monde, Qui pour époux s'offriraient à mes vœux, Egalement me déplairaient tous deux.

LE COMTE

Vous décidez mon sort. Eh bien , Nanine, Connaissez donc celui qu'on vous destine»

Vous l'estimez; il -est sous votre loi; Il vous adore, et cet époux.... c'est moi.

L'étonnement, le trouble l'a saisie!

Ah! parlez-moi ; disposez de ma vie; Ah! reprenez vos sens trop agités.

NANINE

Qu'ai-je entendu ?

LE COMTE

Ce que vous méritez.

NANINE

Quoi! Vous m'aimez?.... Ah ! gardez-vous de croire

Que j'ose user d'une telle victoire.

Nom , monsieur, non , je ne souffrirai pas

Qu'ainsi pour moi vous descendiez si bas ;

Un tel hymen est toujours trop funeste.

Le goût se passe , et le repentir reste.

J'ose à vos pieds attester vos aïeux....

Hélas ! sur moi ne jetez point les yeux.

Vous avez pris pitié de mon jeune âge;

Formé par vous, ce cœur est votre ouvrage;

Il en serait indigne désormais , y S'il acceptait le plus grand des bienfaits. / Oui , je vous dois des refus. Oui , mon âme

Doit s'immoler. v

LE COMTE

Non , vous serez ma femme.

Quoi ! tout a l'heure, ici vous m'assuriez , Vous l'avez dit, que vous refuseriez Tout autre époux , fut-ce un prince.

NARINE

Oui , sans doute , Et ce n'est pas ce refus qui me coûté.

LE COMTE

Mais , me haïssez-vous ?

Aurais-je fui?

Craindrais-je tant , si vous étiez haï?

LE COMTE

Ah ! ce mot seul a fait ma destinée.

NANINE

Et que prétendez-vous?

LE COMTE

Notre hyménée.

NANINE

Songez....

LE COMTE

Je songe à tout.

NANINE

Mais prévoyez....

LE COMTE

Tout est prévu.

NANINE

Si vous m'aimez , croyez....

LE COMTE

Je crois former le bonheur de ma vie.

NANINE

Vous oubliez....

Il n'est rien que j'oublie. Tout sera prêt, et tout est ordonné....

NANINE

Quoi! malgré moi, votre amour obstiné....

LE COMTE

Oui, malgré vous, ma flamme impatiente Va tout presser pour cette heure charmante.

Un seul instant je quitte vos attraits Pour que mes yeux n'en soient privés jamais.

Adieu, Nanine, adieu, vous que j'adore.

NANINE

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