LD, XXVIIE, ©, XVI
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dec uariage, qui le privait de son seul allié, et le me: ait de la perte de tant de royaumes. Manuei sentit alors la nécessité de prendre d’autres mesures, relativement aux affaires de Castille !. En conséquence il envoya de nouvelles instruchns aux ambassadeurs flamands qui étaient à la cour d'Espagne, et les chargea d'assurer Ferdinand que leur maître avait le désir le plus vif de terminer à l’amiable les différends qui s'étaient élevés, et qu’il n'y avait point de conditions auxquelles il ne consentit pour rétablir l'amitié qui devait subsister entre un beau-père et un gendre. Quoique jamais prince n’eût fait et rompu plus de traités que Ferdinand, il avait tant de confiance dans la bonne foi des autres, qu’il était toujours disposé à écouter des ouvertures de négociation. Il reçut avec empressement les déclarations de Philippe, et conclut bientôt après à Salamanque un traité, par lequel il fut stipulé que le gouvernement de Castille continuerait d’être exercé au nom de Jeanne, de Ferdinand et de Philippe conjointement, et que les revenus de la couronne, ainsi que la disposition des emplois, seraient partagés par érale portion entre Ferdinand et Philippe ?.
L’archiduc était cependant bien éloigné de songer sérieusement à observer ce traité ; son intention , en le proposant, n'avait été que d’amuser son beau-père, et de l’empècher de prendre des mesures pour s'opposer à son voyage en Espagne. Cet artifice produisit son effet. Ferdinand, tout clairvoyant qu'il était, fut pendant quelque temps sans soupçonner même le projet de son gendre; dès qu'il en fut instruit, il engagea le roi de France nonseulement à faire des représentations à l’archiduc sur ce voyage, mais encore à employer la menace pour l'en détourner. Il sollicita en mème temps le duc de Gueldres d'attaquer les états de l’archiduc dans les Pays-Bas ; mais ces précautions n’empêchèrent pas Philippe et Jeanne de s’embarquer avec une flotte très nombreuse et un corps considérable de troupes de terre. Une violente tempête les força de relâcher en Angleterre, où Henri VIT, à la sollicitation de Ferdi-
1 P.Mart., Ep., p. 293.
# Zurita, Annales d’'Arragon, tom. VI, p. 19. P. Mart,, Ep., p. 291.
nand, les retint pendant plus de trois mois 1, Enfin ils eurent la liberté de remettre à la voile, et après une traversée plus favorable que la premiére, ils arrivèrent heureusement à la Corogne en Galice, où Ferdinand n’osa pas s'opposer à leur débarquement par la force des armes, comme il en avait d'abord formé le projet.
Les nobles de Castille, qui jusqu'à ce moment avaient été obligés de cacher ou de dissimuler leurs sentimens, se déclarèrent ouvertement pour Philippe. On vit arriver de toutes les parties du royaume des seigneurs, qui, suivis de nombreux vassaux , allaient offrir leurs services à leur nouveau roi. Le traité de Salamanque fut universellement condamné, et l’on convint d’un commun accord qu'il fallait exclure du gouvernement de Castille un prince qui, en consentant à séparer de ce royaume celui d’Arragon et celui de Naples, avait montré si peu d’attachement à ses véritables intérêts. Ferdinand, abandonné de presque tous les Castillans, déconcerté par leur révolte, incertain s’il renoncerait paisible-
! ment à son autorité, ou s’il prendrait les armes
pour la soutenir, sollicita vivement une entrevue avec son gendre, qui, toujours guidé par les avis de Manuel, s'y refusa constamment. Le monarque voyant enfin que le nombre des partisans de Philippe grossissait de jour en jour, et que leur zèle prenait de nouvelles forces, sentit qu'il serait inutile de vouloir résister à ce torrent; et il s'engagea par un traité à remettre la régence de Castille entre les mains de l’archiduc, et à se retirer dans ses états héréditaires d’Arragon, se contentant du titre de grand-maître des ordres militaires, et de la portion de revenu que lui avait léguée Isabelle. Quoiqu'il parût que dès ce moment les deux princes n’eussent plus aucune raison de se voir, il fut cependant arrêté, par des motifs de bienséance, qu'ils auraient une entrevue, Philippe parut au rendezvous avec une suite brillante de nobles Castillans, et un corps considérable de gens armés. Ferdinand y vint sans pompe, accompagné seulement d'un petit nombre de serviteurs sans armes.
Manuel eut en cette occasion le plaisir de faire parade, aux yeux du monarque qu'il avait abandonné, de l’ascendant qu'il avait pris sur son
1 Ferrer., Æist., tom. VIII, p. 285.
nouveau maître, tandis que. l’orgueil de Ferdinand essuyait en présence de ses anciens sujets, les deux plus cruelles peines que puisse ressentir un prince ambitieux et rusé, la honte de se voir dans sa vieillesse vaincu en politique par un jeune homme, et le regret de perdre une partie de son pouvoir.
Ferdinand se retira peu de temps après en Arragon ; et dans l'espérance que quelque événement favorable le ramènerait bientôt en Castille, il eut $oin de protester, mais en secret, contre le traité qu'il avait fait avec son gendre, et de déclarer qu'ayant été arraché par la force, ce traité devait être nul et sans effet !.
Philippe entra en possession de son autorité nouvelle avec la joie d’un jeune homme. L’infortunée Jeanne , à qui il en était redevable, resta pendant toutes ces contestations livrée à la plus profonde mélancolie; on lui permettait rarement de paraître en public; son père même sollicita vainement la liberté de la voir. Le principal objet de Philippe était de la faire déclarer par les états incapable de gouverner, afin de jouir d’un pouvoir sans partage jusqu'à ce que son fils eût atteint l’âge de sa majorité. Mais l'attachement des Castillans pour leur souveraine naturelle fit échouer ce jxojet; et quoique Manuel eût eu l'adresse de gagner quelques membres des états convoqués à Valladolid, et que d’autres fussent très disposés à acquiescer à la première demande que leur ferait leur nouveau maître, les représentans assemblés ne voulurent jamais donner leur consentement à une déclaration qu'ils regardaient comme injurieuse au sang de leurs rois 2; ils reconnurent unanimement Jeanne et Philippe pour reine et roi de Castille, et leur fils Charles pour prince des Asturies.
Ce fut là presque le seul événement mémorable de l'administration de Philippe : une fièvre, occasionée par un excès de débauche, termina sa vie dans la vingt-huitième année de son âge, sans qu'il eût joui seulement trois mois entiers des honneurs de la royauté, qu'il avait si ardemment recherchés 3,
Jeanne se trouvait par cette mort seule mattresse de la Castille; mais la secousse que reçut
! Zurita, Annales, d'Arragon, tom, VI, p, 68. Ferrer., Æist., tom. VII, p. 290
# Zurita, Annales d’Arragon, tom, VI, p. 75.
3 Mariana, lib. xx vin, cap. xx.
son âme d’une perte si inattendue acheva d'égarer sa raison, et la rendit entièrement incapable de gouverner. Attachée auprès de son mari pendant tout le cours de sa maladie, ni les prières ni les instances ne purent l'en arracher un seul moment, quoiqu’elle fût dans le sixième mois de sa grossesse : cependant lorsqu'il expira , elle ne répandit pas une larme et ne jeta pas un soupir: sa douleur était muette et calme. Elle continua à rester auprès du corps de Philippe avec la même tendresse et la mème attention que s’il eût été plein de vie !. Après qu'elle eut permis qu'on l’enterrât, elle le fit retirer du tombeau et porter dans son propre appartement, où elle le plaça sur un lit de parade, vêtu d'habits magnifiques; ct comme elle avait entendu conter à quelque moine l'histoire d’un roi qui ressuscita quatorze ans après sa mort, elle tenait ses yeux presque continuellement attachés sur ce corps inanimé, épiant l'heureux moment où il reviendrait à la vie. Pour comble d'égarement, elle était jalouse de son mari mort comme elle l'avait été lorsqu'il vivait : elle ne permettait pas à ses femmes d'approcher du lit de parade; et toutes celles qui n'appartenaient pas à sa maison n’avaient pas la liberté d'entrer dans l'appartement; elle ne voulut pas même y introduire une sagefemme, quoiqu'on l’eût choisie à dessein très vieille, et elle accoucha de la princesse Catherine, sans avoir d’autres secours que ceux de ses domestiques 2,
Une femme dans cet état n’était guère capable
‘de gouverner un grand royaume; et Jeanne, uni-
quement occupée à déplorer la perte et à prier pour l'âme de son mari, aurait cru manquer à ce qu’elle lui &evait, si elle eût donné son attention aux affaires publiques : mais en refusant de se charger elle-même. de l'administration, elle refusa en même temps, par une jalousie étrange de son autorité, d'en confier le soin à personne ; les prières de ses sujets ne purent la déterminer à nommer un régent, ni même à signer des papiers nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté du royaume.
Les Castillans se trouvaient dansle plus grand embarras : la folie de la reine et la minorité de son fils, rendaient indispensable la nomination
1 P, Mart., Ep., 316.
* Mar, Æist., lib. xxix, cap. mret v. P. Mart., &péets P. 318, 324, 328, 332,
d'unr tille il tingu ce hat reller Maxir d'adm testan comm l'infir comm forcer du ro si prè le po donn tée er r'essel miliel mais | Casti soute
hard faible offre
avec
ue acheva d'égaement incapable de son mari pene, ni les prières arracher un seul sixième mois de il expira , elle ne a pas un soupir:
Le. Elle continua Philippe avec la ttention que s’il r'elle eut permis r du tombeau et ment, où elle le Ld'habits magnintendu conter à roi qui ressuscita e tenait ses yeux nés sur ce Corps ent où il revienégarement, elle omme elle l'avait mettait pas à ses arade ; et toutes à sa maison n'a- Is l'appartement; oduire une sagee à dessein très icesse Catherine, ceux de ses do-
ait guère capable e; et Jeanne, uniperte et à prier t cru manquer à donné son attenis en refusant de ainistration , elle jalousie étrange soin à personne ; nt la déterminer ne à signer des tion des lois et la
ans le plus grand
t la minorité de le la nomination
v. P. Mart., &péets
d'un régent; et com.ne parmi les nobles de Cas- | même les rènes de l'état; et quoiqu'il eût reçu.
tille il n’y en avait aucun d’un mérite assez distingué pour être .ppelé par la voix publique à ce haut rang, to’1s les yeux se tournèrent naturellement vers Ferdinand ou vers l’empereur Maximilien. Le premier y prétendait en qualité d'administratéur pour sa fille, et en vertu du testament d'Isabelle : le second se présentait comme le tuteur de son petit-fils, qui, attendu l'infirmité de sa mère, devait être déjà regardé comme roi de Castille. Ceux qui venaient de forcer Ferdinand à renoncer au gouvernement du royaume , ne pouvaient, sans alarmes, le voir si près de reprendre son autorité. Ils redoutaient le pouvoir d'un monarque qui ne savait pas pardonner, et dont la sévérité naturelle serait excitée encore par le souvenir de leur conduite et le ressentiment de l’injure qu’il avait reçue. Maximilien n'avait contre lui aucun de ces obstacles, mais il ne connaissait ni les mœurs ni les lois de Castille, et il n'avait ni troupes ni argent pour soutenir ses prétentions : d’ailleurs, son droit ne pouvait être admis sans déclarer publiquement que Jeanne était incapable de gouverner ;
et quoique l’état de cette princesse fût bien |
notoire, là délicatesse des Castillans ne put jamais se résoudre à lui faire cet affront.
Cependant don Juan Manuel et un petit nombre de nobles, qui se croyaient les plus exposés à la vengeance de Ferdinand, se déclarèrent pour Maximilien et offrirent de le soutenir de. tout leur crédit. Maximilien, toujours hardi et décidé dans les conseils, mais toujours faible et incertain dans l'exécution, accepta leur offre avec empressement, mais ce projet n’aboutit qu'à une suite de négociations inutiles. L’empereur, suivant sa coutume, exposa ses droits avec pompe, promit beaucoup et n'exécuta rien !.
Quelques jours avant la mort de Philippe , Ferdinand était parti pour Naples. Ni la conduite prudente de Gonzalve de Cordoue, qui en
était vice-roi, ni ses grands services, n'avaient
pu le mettre à l'abri des soupçons d'un maitre jaloux. Ferdinand, qui voulait lui retirer l'autorité que lui donnait sa place, crut le fair avec plus de décence, en allant prendre lui-
4 Mar., üb, xxx, cap. vin Zurita, #nnales d'Arragon,tom Vi, p.93.
à Porto-Fino, dans le territoire de Gènes, ja nouvelle de la mort de son gendre, ce prince avait un désir si impatient de découvrir les secrètes intrigues dont il soupçonnait le grand capitaine, et de lui ôter la vice-royauté de Naples, que, plutôt que de revenir sur ses pas, il aima mieux laisser la Castille dans un état d’anarchie, et s’exposer même à perdre par ce délai le gouvernement de ce royaume.
Il n’y avait que les grands talens et la sage conduite des partisans du roi qui pussent prévenir les mauvais effets de son absence. A leur tête était Ximenès, archevêque de Tolède. Quoiqu'il eût été élevé à cette dignité par Isabelle , contre l’inclination mème de Ferdinand, et qu'il ne pôt pas espérer de jouir d’une grande autorité sous l’administration jalouse de ce monarque, il fut cependant assez désintéressé pour préférer le bien de son pays à sa propre grandeur, et pour déclarer que la Castille ne serait jamais bien gouvernée que par un prince à qui une longue expérience aurait appris à connaître les véritables intérêts du royaume. Pour faire embrasser cette opinion à ses compatriotes, le prélat sentit la nécessité de fléchir un peu la sévérité et la hauteur naturelle de son caractère. Il s’abaissa même jusqu’à flatter les nobles du parti contraire, et joignit l'adresse aux raisons pour les persuader. Ferdinand seconda ses efforts avec beaucoup d'art; et gagnant les uns par quelques concessions, les autres par des promesses, et tous par des lettres pleines d’honnètetés, il vint à bout de ramener plusieurs de ses plus violens adversaires ?. Cette conduite cut le plus heureux succès; et malgré les efforts de plusieurs cabales et quelques soulèvemens excités à dessein, dès que Ferdinand parut en Espagne, après avoir arrangé les affaires de Naples, il obtint sans opposition la régence de Castille. La sagesse qu’il montra dans l'exercice de son autorité fut égale au bonheur avec lequel il l'avait recouvrée. Une administration modérée, mais vigoureuse, lui rendit toute l'affection des Castillans , et les fit jouir jusqu'à sa mort de toute la tranquillité domestique dont était susceptible le génie du gouvernement féo-
1 Zurita, Annales d’Arragon, tom. Vi, p. 86.
2 Zb.,p 87, 91,109.
dal qui subsistait encore parmi eux dans toute sa force !.
Le maintien de ce calme intérieur dans l’Arragon et la Castille ne fut pas la seule obligation que l’archiduc Charles eut à la régence de son beau-père : il vit pendant ce période ses états héréditaires s’accroître par d'importantes acquisitions. Oran, et quelques autres places assez considérables sur la côte de Barbarie, furent réunies à la couronne de Castille par le cardinal Ximenès, qui, avec un courage très extraordinaire dans un religieux, commanda en personne une armée contre les Maures de cette partie de l'Afrique, ‘et qui, par une magnificence plus extraordinaire encore, fit à ses propres frais toutes les dépenses de cette expédition ?. D'un autre côté Ferdinand, sur des prétextes aussi frivoles qu’injustes et par de lâches perfidies, chassait du trône de Navarre Jean d’Albret qui en était légitime souverain : en s'emparant de ce royaume, il étcïdit les limites de la monarchie espagnole depuis les Pyrénées NMaquanx frontières du Portugal 5.
Le désir d'agrandir les états de l'étéitdue n'était cependant pas le motif qui animait Ferdinand ni dans ses entreprises, ni dans ses démarches; il était plus porté à voir ‘dans ce jeune prince un rival qui lui ôterait encore une fois le gouvernement de la Castille, qu'un petit-fils en faveur duquel il tenait seulement le dépôt de l'administration. Cette jalousie fit bientôt nattre l'éloignement et même la haine, sentiment qu'il ne prit pas la peine de dissimuler. De là vint son excessive joie lorsque sa jeune épouse lui donna un fils qui devait ôter à Charles les couronnes d’Arragon, de Naples, de Sicile et de Sardaigne; et à la mort prématurée de ce fils, Ferdinand montra, par le même motif, un désir extrème d’avoir d’autres enfans; mais cette impatience même accéléra, suivant toute apparence, l’avénement de Charles au trône d'Espagne. Ferdinand , dans le dessein de se procurer un héritier, que l’intempérance de sa jeunesse ct son âge avancé ne lui permettaient guère d'espérer, eut recours à ses médecins: ils lui firent prendre une de ces potions qu'on suppose propres à augmenter la vigueur du tempéra-
4 Marian, lib, xxvur, cap. x.
2 Ibid, lib, xxx, Cap. xvuu.
+ Ibid, Vb, xxx, cap. x1, x, IX et xx,
ment, et qui d'ordinaire ne servent qu’à le détruire. C'est l'effet que ce breuvage produisit sur la constitution faible et épuisée de Ferdinand : il en eut une violente maladie, à laquelle il survécut, mais dont il lui resta une langeur habituelle et un abattement d'esprit qui, le rendant incapable de s'appliquer sérieusement aux affaires, lui fit contracter le goût des amusemens frivoles!. Quoiqu'il perdit alors l’espérance d’avoir un fils, sa jalousie contre l’archiduc ne diminua point ; il ne pouvait s'empècher de le voir avec cette aversion que les princes ont souvent pour leurs successeurs. Ce fut ce sentiment dénaturé qui lui dicta un testament par lequel il donnait au prince Ferdinand, qui, ayant été élevé en Espagne, était plus agréable aux Espagnols, la régence de tous ses royaumes jusqu’à l’arrivée de l’archiduc son frère, et lui conférait en même temps la dignité de grandmaitre des trois ordres militaires. La première de ces dispositions mettait le jeune Ferdinand en état de disputer le trône à son frère, et la seconde l'aurait rendu, à tout événement, presque indépendant.
Le roi d’Arragon conserva jusqu’au dernier moment cette jalousie extrême de sa domination, qui distingua toujours son caractère. Craignant de perdre son pouvoir, lors même qu'il allait perdre 1a vie, il se transportait successivement d’un lieu à un autre, comme pour fuir la maladie dont il était atteint, ou pour s’en distraire. Quoiqu’on vit ses forces s’affaiblir de jour en jour, aucun de ses serviteurs n’osait lui parler de son état; son confesseur, qui regardait ce ménagement comme criminel et contraire à la religion, n’avait pas la permission de l’approcher. Cependant le danger devint à la fin si pressant, qu’il ne fut plus possible de le lui cacher, On lui annonça qu'il était près de sa fin : il entendit cet arrêt avec la fermeté qui convenait à son caractère. Pénétré peut-être de remords sur l'injustice qu'il avait faite à son petitfils, ou touché des justes remontrances de Carvajal, de Zapata et de Vargas, les plus anciens et les plus fidèles de ses conseillers, qui lui représentèrent qu'en donnant la,régence au prince Ferdinand, il allait allumer infailliblement une guerre civile entre les deux frères , et
1 Zurita, Annales d'Arragon, vol. VI, p. 347. P.Mart. Ep., p. 531. Argensola, 4nnal. d'Arrag., lib.1, p. 4
qu'en litaire:
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Parchi sident chron naire,] de l’e espagr tredire histori Louis Foix 2 fiance avait € en m avait a lib, v, Franc:
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nt qu’à le déage produisit isée de Ferdidie, à laquelle a une langeur rit qui, le renieusement aux ût des amusealors l'espécontre l’archiait s'empêcher ue les princes rs. Ce fut ce \ un testament rdinand, qui, plus agréable S ses royaumes 1 frère, et lui nité de grand- , La première ine Ferdinand n frère, et la nement , pres-
squ’au dernier de sa domina- 1ractère. Crairs même qu'il )rtait successimme pour fuir
ou pour s’en s s’affaiblir de eurs h’osait lui r, qui regarel et contraire ission de l'apvint à la fin si ible de le lui près de sa fin :
èté qui conveeut-être de reite à son petit- 1ontrances de s, les plus anonseillers, qui la,régence au ner infaillibleleux frères , et
|, p.347. P.Mart,.
rag., lb. 1, p. 4
qu'en le nommant grand-maître des ordres militaires, il dépouillait la couronne de son plus bel ornement et de sa principale force, le monarque mourant consentit à changer son testament sur ces deux articles : il en fit un nouveau, par lequel il déclara Charles seul héritier de tous ses états, et laissa au jeune prince Ferdinand, au lieu du trône dont il se croyait assuré, un modique appanage de cinquante milles ducats par an !. Il mourut quelques heures après avoir signé ses dernières volontés, le 23 janvier 1516.
Charles, à qui cette mort laissait un si bel héritage, touchait alors à sa seizième année. Il avait résidé jusqu’à cet âge dans les Pays-Bas, dont son père lui avait laissé la souveraineté. Marguerite d'Autriche, sa tante, et Marguerite d'Yorck, sœur d’Édouard IV, roi d'Angleterre, et veuve de Charles-le-Hardi, deux princesses, douées. de grands talens et de beaucoup de vertu, s'étaient chargées du soin de former son enfance. A la mort de Philippe, les Flamands avaient remis le gouvernement des Pays-Bas à l'empereur Maximilien, son père, avec le titre plutôt que l'autorité de régent ?. Maximilien fit choix de Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres, pour présider à l'éducation du jeune Charles, son fils$. Ce seigneur possédait émi-
1 Mariana, Æist., lib xxx, c. ult. Zurita, Anal. de Arag., vol. VI, p. 401. P. Marat, ep., p. 565,566, Argensola, Anal. de Aragon, lib. 1, p. 11.
3 Pontius Heuterus, Rerum Austriacarum, lib. xv. Lov. 1649, lib. vas, cap 1, p. 155.
5 Les historiens français, sur l’autorité de du Bellay {Mém.. p. 11), ont tous écrit que Philippe, par son tes tament, ayant nommé le roi de France pour diriger l'éducation de Charles, son fils, Louis XII, avec un désintéressement digne de la confiance que lui avait montrée l’archiduc, avait chargé Chièvres de cet emploi. Le président Hénault a lui-même adopté cette opinion. ( #br. chronol, 4. D. 1507.) Varillas, selon son style ordinaire, prétend avoir vu le testament de Philippe. (Pratiq. de l’ed. des Princes, p. 16.) Mais tous les historiens espagnols, allemands et flamands se réunissent pour contredire cette assertion des écrivains français. Heuterus, historien flamand, contemporain et digne de foi, dit que Louis XII, en consentant au mariage de Germaine de Foix avec Ferdinand, avait beaucoup perdu de la confiance qu'avait en lui l’archiduc, et que ce refroidissement avait encore augmenté lorsque le roi de France donna en mariage au comte d'Angoulême sa fille aînée, qu’il avait auparavant promise à Charles (Heuter., Rer, Austr., lib, v, p. 151.) Ce même écrivain ajoute (Zbid.) que les Français, peu de temps avant la mort de Philippe, avaient volé la paix qui subsistaient entre eux et les Flamands; que Philippe s’en était plaint et était disposé à s’en ven-
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nemment tous les talens nécessaires pour cet important emploi, et il en remplissait tous les devoirs avec beaucoup d’exactitude. Adrien d'Utrecht fut choisi pour être précepteur du jeune prince; cett : place lui ouvrit la route des plus hautes dignités auxquelles un ecclésiastique puisse prétendre, et il ne la dut ni à sa naissance, qui était fort obscure, ni à son crédit, car il ne se mêlait point de toutes les intrigues de cour, mais seulement à l'opinion qu’il avait donné de son savoir à ses compatriotes. Il s'était en effet assez distingué dans ces études frivoles, qui pendant plusieurs siècles furent honorées du nom de philosophie, il s'était même fait un nom par le grand succès d’un commentaire qu'il avait publié, sur le Mattre des Sentences, traité fameux de Pierre Lombard, et qui fut alors regardé comme la règle de la théologie scolastique; mais quelque réputation que se fût acquise Adrien dans ce siècle d’ignorance, on s’aperçut bientôt qu’un homme accoutumé à la retraite d’un collége , sans connaissance du monde, sans politesse et sans goût, n'était guère propre à faire aimer l'étude à un jeune prince. Aussi Charles montra-t-il de bonne heure de l’aversion pour les sciences, et un goût extrème pour ces exercices violens et militaires, qui faisaient alors presque l’unique étude de la noblesse , et dans lesquels elle mettait sa gloire à se distinguer. Chièvres flatta cette disposition , soit qu’il voulût gagner, par la complaisance,
ger. Toutes ces circonstances ne permettent pas de croire que Philippe, qui fit son testament peu de jours avant que d’expirer (Heuter., p. 152), ait commis l’éducation de son fils à Louis XII. Un témoignage positif vient à l'appui de ces probabilités. Heuterus dit (lib. vanr, p. 153) que Philippe, en partant pour l'Espagne, avait laissé à Chièvres l'éducation de son fils et le gouvernement de ses états dans les Pays-Bas ; qu'après la mort de Philippe, on entreprit de faire déclarer régent l’empereur Maximilien, mais que ce projet ayant trouvé de l'opposition, Chièvres paraît avoir continué les deux emplois que Philippe lui avait confiés ; qu’au commencen. nt de l’année 1508, les Flamands invitèrent Maximilien à accepter la régence, et que l’empereur y ayant consenti, il avait nommé sa fille Marguerite, avec un conseil de flamands, pour y exercer la suprême autorité dans les Pays-Bas lorsqu'il serait absent; qu’il avait nommé aussi Chièvres pour gouverneur, et Adrien d'Utrech pour précepteur de son fils. Tout ce que rapporte Heuterus à cet égard, est confirmé par Moringus, in vit4 Adriani,apud anelecta Gasp. Burmanni de Adriano, cap. x, par Barlandus, Chronic. Brabant. 1bid., p. 25; et par Haræus, #nnal. Brab., vol, 11, p. 520, etc.
l'affection de son pupille, soit qu'il attachât luimême peu de prix aux connaissances littéraires !. IL l'instruisit cependant avec beaucoup de soin de la science du gouvernement ; il lui fit étudier l'histoire non-seulement des pays de sa domination, mais encore des états qui avaient quelque relation avec les siens. Aussitôt que Charles eut pris le gouvernement de la Flandre, en 1515, Chièvres l'accoutuma dès lors au travail; il l'engagea à lire tous les papiers qui concernaient les affaires publiques, à assister aux délibérations de ses conseillers privés, et'leur proposer lui-même les objets sur lesquels il avait besoin de leur opinion 4 Ce genre d'éducation fit contracter à ce jeune prince une habitude de gravité et de recueillement qui paraissait peu convenable à sa jeunesse; mais les premières ouvertures de son esprit n’indiquaient pas cette supériorité qui se manifesta dans un àge plus avancé, On ne remarqua point dans ses premières années cette impétuosité qui précède d'ordinaire la vigueur d'une maturité active et entreprenante; et sa déférence continuelle pour les avis de Chièvres et de ses autres favoris, n'annonçait pas cet esprit vaste et ferme qui dirigea dans la suite les affaires de la moitié de l'Europe. Mais ses sujets, séduits par les grâces de sa figure et la mâle dextérité qu'il montrait dans tous les exercices du corps, jugeaient son caractère avec cette prévention favorable qu'on a trop souvent pour les princes dans leur jeunesse: et ils se flattaient qu'il donnerait encore un nouvel éclat aux couronnes dont il avait hérité par la mort de Ferdinand.
Les royaumes d'Espagne, comme on en peut juger par l'esquisse que j'ai tracée de leur constitution politique, étaient alors dans une situation qui exigeait autant de vigueur que de prudence dans le gouvernement. Les coutumes féodales qui avaient été introduites dans les différentes provinces par les Goths, les Suèves et les Vandales, s'y étaient conservées dans toute leur force; et les nobles, qui étaient puissans et guerriers, avaient long-temps joui des priviléges exorfitans que leur donnaient ces institutions. Les
1 Jovi, Vita Adriani, p. 91. Struvii, Corpus, Hist. Germ., tom. Il, p.967; P. Heuter., Rer. Austr., lib. vi, cap. 111, p. 157.
2 Mém.de du Bellay, in-8°, Paris, 1753, p.11. P. Heuter., lib. var, c. 1, p. 184.
5 P. Mart., Ep., p. 669, 665.
villes d'Espagne étaient plus nombreuses et plus peuplées que ne semblait le comporter le génie du gouvernement féodal, naturellement ennemi du commerce et de toute police régulière; les droits personnels et l'influence politique qu’avaient acquis les habitans de ces villes, étaient déjà fort considérables. L'autorité royale, circonscrite par les prérogatives de la noblesse et par les prétentions du peuple, était resserrée dans des bornes fort étroites. Sous une semblable forme de gouvernement, les principes de division étaient en grand nombre; le lien qui unissait les différentes parties était très fable; et l'Espagne non-seulement éprouvait tous les inconvéniens qu'entraînent les défauts du système féodal , mais elle était encore exposée aux maux qui pouvaient résulter des circonstances particulières à sa constitution.
ÎLest vrai que pendant la longue administration de Ferdinand, ilne s'était élevé aucun trouble domestique en Espagne. Il avait su , par la supériorité de son génie, réprimer l'inquiétude turbulente des nobles, et modérer la jalousie des communes, La sagesse de son gouvernement dans l’intérieur, l'habileté avec laquelle il dirigea toutes ses opérations au dehors, et la haute opinion que ses sujets avaient de ses talens, concoururent à maintenir dans ses états un dégré de tranquillité qui ne paraissait pas compatible avec une constitution politique où les semences de crouble et de discorde germaient et fermentaient de toutes parts : mais ces barrières se brisèrent tout d’un coup à la mort de Ferdinand, et l’esprit de faction et de mécontentement, après avoir été long-temps réprimé, n’en éclata qu'avec plus de violence et de férocité.
Ferdinand, qui avait jrévu ces désordres et qui voulait les prévenir, avait pris la sage précaution de nommer, par son testament, Ximenès, archevêque de Tolède, pour être seul régent de la Castille, jusqu’à l'arrivée de son petit-fils en Espagne. Le caractère singulier de cet homme et les qualités extraordinaires qui le rendaient propre à cette grande place, méritent qu'on s'y arrête un moment. Il descendait d'une famille honnète, mais peu riche. Son inclination particulière fortifiée par le défaut de fortune, le détermina à entrer dans l’état ecclésiastique, où il obtint de bonne heure des bénéfices consisérables, qui lui ouvraient la route des premieres
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dignités de l'Eglise. Il renonca tout à coup à ces avantages ; el après avoir subi les épreuves d’un noviciat très sévère, il s'engagea dans un monastère de frères observantins de Saint-François, l’'undes ordres les plus rigides de l’église romaine. Il s'y distingua bientôt par une austérité de mœurs extraordinaire et par ces rafinemens de dévotion superstitieuse qui caractérisaient alors la vie monastique. Au milieu de ces pieux excés, où ne tombent ordinairement que des âmes faibles et enthousiastes, son esprit, naturellement ferme et pénétrant , avait conservé toute sa vigueur ; les religieux de son ordre sentant sa supériorité, l'avaient fait provincia!. Sa réputation de sainteté lui procura bientôt la place de confesseur de la reine Isabelle, place qu'il n’accepta qu'avec la plus grande répugnance. Il conserva à la cour l’austérité des mœurs par laquelle il s'était distingué dans le cloître : il continuait de faire tous ses voyages à pied; il ne vivait que d'aumône; il s’imposait des mortifications pénibles et des pénitences aussi rigoureuses qu'auparavant, Isabelle fut si contente du choix qu’elle avait fait, qu’elle ne tarda pas à conférer à Ximenès l'archevèché de Tolède, qui, après la papauté, était la plus riche dignité qu'il y eût dans l'église romaie. Il refusa d’abord cet honneur avec une fermeté modeste, et ne céda qu’à l'ordre exprès qu'il reçut du pape de l’accepter : mais son élévation ne changea rien à ses mœurs ; obligé d'étaler en public la magnificence qui convenait à son rang, il ne se relâcha jamais de la sévérité monastique. On le vit porter constamment sous ses habits pontificaux le froc grossier de Saint-François, qu’il raccommodait de ses propres mains lorsqu'il était déchiré. Jamais il ne porta de linge; il se couchait toujours avec son habit, souvent sur la terre ou sur des planches, rarement dans un lit. Il ne goûtait aucun de ces mets délicats qu'on servait sur sa table, et se contentait de la nourriture simple et frugale que prescrivait la règle de son ordre !. Malgré ces singularités , il avait une profonde connaissance des affaires; et dès qu’il fut appelé à l’administration par sa place et par l'opinion que Ferdinand et Isabelle avaient conçue de lui, il déploya des talens qui rendirent la réputation de son génie égaie à celle de sa piété. Toutes ses vues
1 Histoire de l'administration du cardinal Ximenès, par Michel Baudier, in-4°, 1635, p. 13,
étaient neuves et hardies : sa conduite politique participait aux vertus et aux défauts de son caractère; son génie étendu enfantait des plans vastes et magnifiques, et le sentiment de ses bonnes intentions lui faisait poursuivre l'exécution de ses projets avec une confiance inflexible et infatigable. Accoutumé dés l'enfance à dompter ses passions, il avait peu d'indulgence pour celles des autres; et comme il avait appris de sa religion à réprimer les désirs même les plus innocens, il était ennemi de tout ce qui avait un air de recherche et de plaisir, Sans être accusé de cruauté, il porta constamment daus le monde une rudesse et une inflexibilité de caractère qui appartenaient à l'état monastique et qu’on a peine à concevoir dans les pays où ce genre de vie est inconnu.
Tel était l'homme à qui Ferdinand confia la régence de Castille, Quoique le cardinal eût alors près de quatre-vingts ans et qu'il connût parfaitement les difficultés et le travail inséparables de cette place, son intrépidité naturelle et son zèle pour le bien public, la lui firent accepter sans hésiter, Cependant Adrien d'Utrecht, qui avait été envoyé en Espagne peu de mois avant la mort de Ferdinand, produisit des pleins pouvoirs de l’archiduc pour prendre le nom ct l’autorité de régent après la mort du roi; mais les Espagnols avaient une telle aversion pour le gouvernement d'un étranger, et il y.avait tant d’inégalité entre les talens des deux compétiteurs , que les prétentions d’Adrien auraient été rejetées sur-le-champ, si Ximenès, par déférence pour son souverain, n'avait consenti à le reconnaître pour régent et à partager avec lui l'administration; mais Adrien n'eut qu'un vain titre, et Ximenès, en traitant son collègue avec beaucoup d'égards, et même de respect, se réserva toute l'autorité !.
Le premier soin du cardinal, fut d'observer les mouvemens de l’infant don Ferdinand, qui, ayant été si près de jouir de la suprème puissance , ne put se voir frustré d’un si doux espoir sans laisser éclater une impatience plus vive qu'on n'avait lieu d'attendre d’un prince encore si jeune. Sous prétexte de veiller plus efficace. ment à sa sûreté, Ximenès le fit venir de Guadaloupe, où il avait été élevé, à Madrid , qui devint
1 Gometius,. de Reb. gest. Ximeni, p. 150, foi compl. 1569. :
la résidence de la cour. L'infant resta dès lors sous les yeux du cardinal, qui fit épier avec la plus grande attention sa conduite et celle de ses domestiques !.
La première nouvelle que Ximenès reçut des Pays-Bas lui donna beaucoup d'inquiétude, et lui fit sentir toute la difficulté de la tâche qu'il s'était imposée en voulant diriger les ffaires d’un jeune prince, sous l'influence de conseillers qui ne connaissaient ni les lois ni les mœurs de Y'Espagne. La nouvelle de la mort de Ferdinand ne fut pas plutôt arrivée à Bruxelles, que Charles, guidé par ses conseillers flamands, voulut prendre le titre de roi. Suivant les lois d'Espagne, les couronnes de Castille et d’Arragon appartenaient à Jeanne seule; et quoique ses infirmités l’'eussent mise hors d'état de gouverner elle-même, son incapacité n'avait été déclarée par aucun acte public des états de l’un ou de l'autre royaume ; de sorte que les Espagnols regardèrent la résolution de Charles non seulement comme une infraction directe à leurs privilèges, mais encore comme une démarche dénaturée de la part d’un fils qui voulait usurper les droits de sa mère, et qui marquait moins d’égards et de respect pour elle que cette malheureuse princesse n’en avait éprouvé de la part de ses sujets ?.
La cour de Bruxelles engagea cependant le pape et l'empereur à écrire à Charles, en lui donnant le titre de roi de Castille, titre qu'on prétendait qu’ils avaient le droit de conférer ; le premier en qualité dechef de l'Église, et le second comme chef de l'empire. Ximenès reçut en mème temps des instructions pour faire reconnaitre aux Espagnols l'avénement de Charles 5. Quoique le cardinal eût fait de vives représentations contre une telle démarche, qu’il regardait comme également inutile au prince et désagréable à la nation, il prit cependant le parti de mettre en œuvre toute son autorité et tout son crédit pour en assurer le succès : en conséquence il fit assembler sur-le-champ ceux des nobles qui se trouvaient alors à la cour. On leur exposa la requisition de Charles; mais au lieu d'accéder à cette proposition, ils commencèrent à murmurer
1 Miniana, Continuat. Marianæ, \ib.x, vi, n. Baudier, Hist. de Ximenés , p. 118.
3 P. Mart., Ep., p. 565.!
5 Gometius, p. 152, etc. Baudier, Æist, de Ximenés , pag. 121.
contre cette violation inouîe de leurs priviléges, et insistèrent avec vivacité sur les droits de Jeanne, et sur le serment de fidélité qui les attachait à cette princesse : alors Ximenès interrompit brusquement la délibération , et du ton ferme et imposant qui lui était naturel, leur dit qu'ils étaient assemblés non pour délibérer, mais pour obéir, et que leur souverain leur demandait de la soumission et non des conseils. Ce jour même, ajouta-t-il, Charles sera proclamé à Madrid roi de Castille, et les autres villes suivront cet exemple. Le cardinal donna sur-le-champ des ordres pour cet objet; et malgré la nouveauté de cet usage et le mécontentement secret de plusieurs orende du royaume, le titre de Charles fut universeliement reconnu. Ce prince ne trouva pas en Arragon la même soumission à ses volontés : les peuples y jouissaient encore de priviléges plus étendus qu’en Castille; et d’ailleurs, l'archevèque de Saragosse, à qui Ferdinand avait laissé la régence, n'avait ni les talens ni le crédit de Ximenés. Charles ne fut reconnu dans ce royaume jusqu'à son arrivée en Espagne, que sous le titre de prince !.
Quoique Ximenès n’eût qu'une puissance précaire dont son grand âge ne devait pas lui faire espérer de jouir long-temps, il prit avec le titre de régent toutes les idées naturelles à un monarque et adopta des projets pour étendre l'auturité royale, dont il poursuivit l'exécution avec autant de courage et d’ardeur que s’il eût dû lui même en recueillir les fruits. Les priviléges des notables castillans resserraient la prérogative du prince dans des limites très étroites : le cardinal regarda ces priviléges comme des usurpations sur la couronne, et prit la résolution d’en supprimer une partie. Quelque dangereuse que fût cette entreprise , il avait par sa situation des avantages qui lui donnaient plus d'espérance du succès que n'aurait pu s’en promettre aucun roi de Castille. Sa rigoureuse et sage économie, dans l'emploi de ses revenus, mettait à sa disposition plus d'argent comptant que le prince n’en pouvait lever en aucun temps : la pureté de ses mœurs, sa charité et sa magnificence le rendaient l'idole du peuple : les nobles euxmêmes, ne croyant avoir rien à redouter de lui, n’observaient pas ses mouvemens avec | uême
1 P. Mart., Ep., p. 572
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attention qu’ils auraient portée sur les démarches d’un de leurs rois.
À peine le cardinal était-il parvenu à la régence que plusieurs nobles, imaginant que le gouvernement allait perdre un peu de sa vigueur, commencèrent à rassembler leurs vassaux et se disposèrent à soutenir, par la voie des armes, des prétentions que la fermeté de Ferdinand les avait forces de dissimuler ou d’abandonner ; mais Ximenès , qui avait pris à sa solde un corps considérable de troupes, arrêta leurs entreprises avec une vigueur et une facilité inattendue ; et sans punir avec trop de sévérité les auteurs de ces désordres, il exigea d'eux des actes de soumission très mortifians pour l'esprit superbe des nobles castillans.
Tant que les entreprises de Ximenès ne tombèrent que sur des individus, et que ses actes de rigueur furent justifiés par une apparence de nécessité, revêtus des formes de la justice et tempérés par un mélange de douceur, il excita peu de plaintes et d'inquiétude ; mais il frappa bientôt un coup plus hardi, qui, en attaquant un privilége essentiel aux nobles, donna une alarme générale à cet ordre puissant. Suivant le système féodal, tout le pouvoir militaire était dans la main de la noblesse : tout homme d’une condition inférieure ne prenait les armes que comme vassal d’un baron et pour suivre sa bannière. Un roi qui n'avait que de très modiques revenus , et une prérogative limitée, dépendait absolument des nobles dans toutes ses opérations ; c'était avec leurs secours qu'il attaquait ses ennemis et défendait ses propres royaumes. Tant qu’il ne commandait qu’à des troupes attachées uniquement à leurs chefs et accoutumées à n'obéir qu'à leurs ordres, son autorité était faible et sa puissance précaire, Ximenès résolut d'affranchir la couronne de cette espèce de servitude. Comme des armées sur pied , composées de troupes mercenaires, étaient une chose inconnue sous le gouvernement féodal, et qui aurait été odiense à un peuple fier et guerrier, il fit publier une ordonnance par laquelle il fut enjoint à chaque ville de Castille d’enrôler un certain nombre de bourgeois qui seraient exercés à la discipline militaire les jours de fête. Il obtint que les officiers de cette nouvelle milice seraient payés sur les fonds publics ; et pour encourager les simples soldats, il leur promit
l'exemption de toute espèce d'impôts. La nécessité d’avoir des troupes toujours prêtes pour repousser les fréquentes incursions des Maures d'Afrique, lui fournit un prétexte plausible pour justifier cette innovation ; mais l’objet qu’il avait réellement en vue était d'assurer au roi un corps de troupes indépendant des barons, et qui pôt servir à contre-balancer leur pouvoir !. Les nobles ne se méprirent point sur ses véritables intentions , et virent combien la route qu'il prenait était sûre pour arriver à son but, mais ils sentirent en même temps qu'une opération, dont le motif apparent était d'arrêter les progrès des infidèles, ne pouvait manquer d’être agréable à un peuple superstitieux, et qu'on attribuerait à des vues d'intérêt particulier une opposition qui ne viendrait que d’eux seuls. Ils mirent tout en œuvre pour engager les villes à refuser ellesmêmes d’obéir et à protester contre la nouvelle ordonnance, comme contraire à leurs chartres et à leurs priviléges. Cette manœuvre réussit :
Burgos, Valladolid et plusieurs autres villes se soulevèrent ouvertement, et quelques-uns des grands s'en déclarèrent les protecteurs. On adressa au roi les remontrances les plus fortes : les conseillers flamands prirent l'alarme; Xi menès seul resta ferme et inébranlable ; et en employant à propos, tantôt la menace, tantôt la prière, ici la force, là de la complaisance ; il vint à bout de vaincre la résistance des villes rebelles 2. L'exécution de ce projet fut suivie avec beaucoup de vigueur pendant l'administration du cardinal, mais elle fut abandonnée à sa mort.
Ximenès ayant réussi à diminuer le pouvoir exorbitant des nobles, entreprit de diminuer aussi leurs possessions, qui s'étaient agrandies jusqu’à un excès non moins dangereux. Pendant les troubles et les contestations inséparables du gouvernement féodal, les nobles, toujours attentifs à leur propre intérêt, avaient su tirer avantage de la faiblesse et des besoins de leurs rois, pour s'emparer, par force ou par adresse, des terres de la couronne, de sorte qu'ils avaient successivement dépouillé le prince de tous ses domaines et les avaient réunis à leurs propres fiefs. Des usurpations heureuses, auxquelles la
1 Miniana, Continuatio Marian®, fol. Hag. 1733, p.8 3 P. Mart., £p., p. 566, etc. Gometius, p. 160, etc.
couronne n avait pas eu la force de s'opposer, et des concessions surprises ou forcées, étaient donc les seuls titres que la plupart des grands avaient à la propriété des biens dont ils jouissaient, Il n'était pas possible de remonter à l'origine de ces usurpations, qui avaient commencé avec le système féodal mème ; et comme cette recherche aurait dépouillé chacun des nobles d'une partie de ses terres, elle aurait excité un soulèvement général. Une semblable démarche était trop hardie, mème pour le génie audacieux de Ximenès : il borna ses recherches au règne de Ferdinand, et commença par supprimer les pensions que ce prince avait données, comme ayant dû êtue éteintes à sa mort. Il attaqua ensuite ceux qui avaient acquis sous ce même règne des domaines de la couronne, et retira, par un seul acte, toutes les terres que Ferdinand avait aliénées. Plusieurs personnes du premier rang furent dépouillées par cette opération ; car quoique Ferdinand fût peu généreux, cependant comme ce prince et Isabeue étaient montés au trône de Castille par le secours d'une faction puissante, ils avaient été obligés de récompenser avec libéralité les nobles de leur parti; et les domaines royaux étaient le seul fonds dont ils avaient pu disposer pour de pareils services.
L'augmentation des revenus de la couronne , jointe à la grande économie de Ximenës, le mit en état non-seulement d’acquitter toutes les dettes que Ferdinand avait laissées, et de faire passer en Flandre des sommes considérables, mais encore de payer les officiers de sa nouvelle milice, et d'établir des magasins plus nombreux et mieux fournis d'artillerie, d'armes et de munitions de guerre, que l'Espagne n’en avait jamais eu. La prudence et le désintéressement du cardinal dans l'emploi de ces nouveaux fonds, justifia suffisamment aux yeux de la nation la rigueur avec laquelle il les avait acquis.
La noblesse, alarmée de ces entreprises répétées, sentit la nécessité de prendre des précautions pour sa propre sûreté. On vit plusieurs cabales se former; des plaintes se firent entendre de toutes parts; quelques nobles prirent les résolutions les plus violentes; mais avant que d'en venir aux dernières extrémités, ils nommèrent quelques-uns d’entre eux pour examiner les pou-
voirs en vertu desquels Ximenès exerçait de semblables actes d'autorité, L'amiral de Cas tille, le duc’ d'Infantado et le comte de Bévévent, furent chargés de cette commission : ils se rendirent auprès du cardinal, qui les reçut avec une politesse froide, et ne répondit à leur demande qu’en produisant le testament de Ferdinand, qui le déclaratt régent , et laratification
de ce testament par Charles lui-même. [ls atta-
quèrent la validité de ces ueux actes, et le cardinal la défendit, Comme la conversation s’échauffait, il les conduisit insensiblement vers un balcon d'où l'on découvrait un corps considérable de troupes sous les armes, avec un train formidable d'artillerie ; Ximenès les montrant aux députés, leur dit alors en élevant la voix : « Voilà les pouvoirs que j'ai reçus; avec ce se cours je gouverne la Castille, et la gouvernerai jusqu'à ce que le roi, votre maitre et le mien, vienne prendre possession de son royaume !. » Une déclaration si fière et si hardie imposa silence aux députés et étonna leur parti. Prendre les armes contre un homme qui avait prévu le danger et s'était préparé à la défense, était une résolution désespérée ; une confédération générale contre l'administration du cardinal n'était pas praticable : ainsi, à l'exception de quelques légers mouvemens, excités par le ressentiment particulier de certains nobles, la tranquillité de la Castille ne souffrit aucune atteinte.
Ce ne fut pas seulement dans l'opposition de la noblesse espagnole que Ximenès trouva des obstacles à l'exécution de ses projets ; il eut encore à lutter contre les conseillers flamands de Charles, qui, se prévalant de l'influence qu'ils avaient sur l'esprit du jeune roi, voulaient diriger les affaires d'Espagne comme celles des Pays-Bas. Jaioux des grands talens du cardinal, et blessés par l'indépendance de son caractère, ils le regardèrent plutôt comme un rival qui pourrait gèner leur autorité que comme un ministre occupé d’accroitre la grandeur et la puissance de leur maître. Toutes les plaintes qui s’élevaient contre son administration étaient reçues avec complaisance à la cour de Bruxelles, et c'était là que naissaient mille difficultés inutiles dont on embarrassait toutes ses démarches. Les ministres
1 Fléchier, vol. 11, p. 551, Ferreräs, Æist., vol. VIN, pag. 433.
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s, Hist., vol. VI,
(1513] flamands ne pouvant ni avec sûreté, ni avec dé cence, le dépouiller de la place de régent, cherchèrent du moins à affaiblir son autorité en la divisant. Ils virent bientôt qu’Adrien d'Utrecht n'avait ni assez de génie, ni assez de courage pour contre-balancer le pouvoir de Ximenès avec qui il partageait le titre de régent : ils engagèrent Charles à nommer encore pour adjoints à la régence la Chau, gentilhomme flamand d’un esprit adroit et délié, et Amerstof, noble hollandais, connu par sa fermeté, L'objet de cet arrangement ne pouvait pas échapper au cardinal ; cependant il reçut ses nouveaux collègues avec tous les témoignages extérieurs de distinction qui convenaient à l'autorité dont ils étaient revêtus; mais, lorsqu'ils voulurent entrer dans le détail de l'administration , il prit avec eux l'air de supériorité dont il avait traité Adrien , et continua de diriger seul les affaires. Les Espagnols qui, de tous les peuples du monde ont peut-être le plus d'aversion pour être gouvernés par des étrangers, approuvèrent les efforts qu'il faisait pour conserver son autorité : les nobles mêmes, dominés par cet orgueil national, oubliérent leur jalousie et leur premier mécontentement, et aimèrent mieux voir la puissance suprême dans les mains d’un compatriote qu'ils redoutaient, que dans celles de ministres étrangers qu'ils haïssaient.
Ximenès, engagé dans ces vastes projets de politique intérieure, et troublé dans leur exécution par les artifices et les intrigues des ministres flamands, eut encore à soutenir le fardeau de deux guerres étrangères: l’une se fit dans la Navarre, qui venait d’être envahie par Jean d’Albret. La mort de Ferdinand, l'éloignement de Charles, la division et le mécontentement qui régnaient parmi les nobles espagnols, tout paraissait offrir àce malheureux prince une occasion favorable de recouvrer ses états ; mais la vigilance du cardinal fit avorter un projet bien concerté. IL prévit le danger dont ce royaume était menacé, et le premier acte de son administration fut d'y faire passer un corps considérable de troupes. Tandis que Jean d'Albret était occupé avec une partie deson armée au siége de Saint-Jean-Pied-de-Port, Villalva, officier d'un grand courage et d’une expérience consommée, attaqua l’autre partie de cette armée, la surprit et la tailla en pièces. Le roi se retira aussitôt avec la plus grande précipitation,