LIVRE NEUVIÈME
La crainte que l'empereur avait conçue des dispositions de guerre du pape et du roi de France n'était pas fondée sur des soupçons imaginaires et frivoles. Paul lui avait déjà donné des preuves non équivoques de sa jalousie et de sa haine; et Charles ne pouvait pas espérer que ses succès contre les protestans confédérés ne feraient pas renaître dans l'âme de François l’ancienne inimitié qui les avait divisés si longtemps. L'événement justifia cette conjecture. François avait vu avec douleur les progrès rapides <°s armes de l'empereur; les circonstances dont on a parlé l'avaient empêché jusqu'alors de s'y opposer, mais il sentit enfin que s'il ne faisait pas quelque effort extraordinaire , son rival a!lait acquérir un degré de puissance qui le mettrait en état de donner la loi au reste de l'Europe. D'après cette idée, qui n'avait pas sa source dans la seule jalousie de la rivalité, mais qui était celle des plus habiles politiques du siècle, il chercha différens expédiens pour suspendre le cours des victoires de l’empereur , et pour former par degrés une ligue capable de l'arrêter dans sa carrière.
Dans cette vue, François chargea ses émissaires en Allemagne d'employer tous leurs soins à ranimer le courage des confédérés, et à les empêcher de se soumettre à l'empereur. Il offrit tous ses secours ; il lia une correspondance suivie avec l'électeur et le landgrave, les deux princes les plus zélés et les plus puissans de tout le corps ; il leur fit valoir toutes les raisons et tous les avantages qui pouvaient ou les confirmer dans la crainte qu'ils avaient des projets de l'empereur, ou les déterminer à ne pas imiter la crédulité de trs associés, en livrant à sa discrétion leur religion et leur liberté.
Tandis qu'il employait ce moyen pour faire durer la guerre civile qui divisait l'Allemagne , il s’occupait d'un autre côté à susciter contre l'empereur des ennemis étrangers. Il sollicita Soliman de saisir cette occasion favorable d’en-
trer en Hongrie, d'où l’on avait tiré toutes les troupes qui auraient pu la défendre, afin de rassembler une armée contre les confédérés de Smalkalde. 11 exhorta le pape à profiter de ce moment pour réparer, par un effort vigoureux, la faute qu'il avait commise en contribuant à élever l'empereur à un degré si formidable de puissance; Paul , qui sentait toute l'étendue de cette faute et qui en craignait les conséquences, recut avec plaisir ces ouvertures , et François fit valoir les dispositions favorables du pape pour gagner les Vénitiens. Il s’efforça de leur persuader que le seul moyen de sauver l'Italie, et même l'Europe, de l'oppression et de la servitude, c'était de se réunir avec le pape et lui, pour former une confédération générale, dont le but serait d’abaisser la puissance d’un poientat ambitieux, qu'ils avaient tous une égale raison de redouter.
Lorsqu'il eut entamé ces négociations dans les cours du midi de l’Europe, il porta son attention vers celles du nord. Comme le roi de Danemarck avait des raisons particulières de se plaindre de l'empereur, François ne douta pas que ce prince n'approuvât la ligue projetée; et pour balancer toutes les considérations de prudence qui auraient pu l'empêcher de s’y joindre, la jeune reine d'Écosse fut offerte en mariage à son fils !. D'un autre côté, les ministres qui gouvernaient l'Angleterre au nom d’Édouard VI, s'étaient déclarés partisans des opinions des réformateurs, dès que la mort de Henri leur eut laissé la liberté de quitter le masque que son impitoyable fanatisme les avait forcés de prendre. François se flatta que leur zèle ne leur permettrait pas de rester spectateurs oisifs de la ruine et de la destruction de ceux qui professaient la même religion qu'eux-mêmes; il espéra que, malgré les troubles de faction qu’entraine une minorité, et malgré l'apparence d’une rup-
1 Mém, de Ribier', tom 1, p. 600, 606.
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ture prochaine avec l'Écosse, il pourrait déterminer les ministres anglais à prendre part à la cause commune {.
Tandis que François avait recours à tous ces expédiens, et s'occupait avec une activité si extraordinaire à exciter la jalousie des différens états de l'Europe contre son rival, il ne négjligeait aucun des moyens qui dépendaient de lui seul. Il leva des troupes dans toutes les parties de son rcyaume , il ramassa des munitions de guerre, il fit marché avec les cantons suisses pour avoir un corps nombreux de troupes, il établit un ordre admirable dans ses finances, il fit passer à l'électeur et au landgrave des sommes considérables ; il prit enfin toutes les mesures nécessaires pour être en état de commencer avec vigueur les hostilités, dès que les circonstances l’exigeraient 2.
Il était impossible de dérober à la connaissance de l’empereur des opérations si compliquées, et qui demandaient le concours de tant d’instrumens divers, Il fut bientôt instruit des intrigues de François dans les différentes cours, ainsi que de ses préparatifs intérieurs ; convaincu qu’une guerre étrangère porterait un coup fatal à l'exécution de ses projets en Allemagne, l'idée de cet événement le faisait trembler. Le danger cependant lui paraissait aussi inévitable qu’il était terrible. Il connaissait l'ambition insatiable mais prévoyante de Soliman ; il savait que cet habile sultan choisissait le moment de commencer ses opérations militaires avec une prudence égale à la valeur qui les dirigeait. Il avait de bonnes raisons pour croire que le pape ne manquerait pas de prétextes pour justifier une rupture, et qu'il n'aurait aucune répugnance à commencer les hostilités en effet. Paul avait laissé entrevoir ses sentimens, en témoignant une joie peu convenable au chef de l’église , lorsqu’il avait appris la nouvelle de l'avantage remporté par l'électeur de Saxe sur Albert de Brandebourg ; et comme il se voyait alors assuré de trouver dans le roi de France un allié assez puissant pour le soutenir, il ne cherchait pas même à cacher la violence et l'étendue de sa haine 3. Charles savait d'ailleurs que les Vénitiens voyaient depuis long-temps l'accroissement
1 Mém. de Ribier, tom. 1, p. 635,
* Mém. de Ribier, tom. |, p. 595.
© Mém. de Ribier, tom. 1, p. 637.
de son pouvoir avec un sentiment de jalousie, qui donnait une nouvelle force aux sollicitations et aux promesses de la France; et il craignait que, malgré la lenteur et la circonspectior ordinaires de leurs résolutions, ces républicains ne prissent à la fin un parti décisif, Il était évident que les Danois et les Anglais avaient de leur côté des raisons particulières de mécontentement, et des motifs très puissans pour se liguer contre lui; mais ilcraignait par-dessus tout la jalousie active de François lui-même qu'il regardait comme l'âme et le mobile de la confédération. Ce momarque ayant accordé sa protection à Verrina, qui s'était embarqu: pour Marseille, au moment même où la conspiration de Fiesque avait été découverte , Charles s'attendait à chaque instant à voir commencer en Italie les hostilités, dont il croyait que la révolte de Gènes n'était que le prélude.
Dans cet état d'inquiétude et de perplexité, Charles apercevait cependant une circonstance qui lui laissait quelque espoir d'échapper au danger qui le menaçait. La santé du roi de France commençait à s’affaiblir; une maladie , qui était le fruit de l’intempérance et de l'excès des plaisirs, détruisait sourdement et par degrés sa constitution. Les préparatifs de guerre et les négociations entamées dans les différentes cours tombaient dans la langueur , comme l'esprit du monarque qui en était le mobile. Pendant cet intervalle, les Génois soumirent Montobbio, firent prisonnier Jérôme de Fiesque, et, par sa
‘mort et celle de ses principaux complices, éteigni-
rent les restes de la conspiration. Plusieurs villes impériales, en Allemagne, désespérant de recevoir à temps du secours de la France, se soumirent à l’empereur. Le landgrave lui-même parut disposé à abandonner l'électeur, et à entrer en accommodement, aux conditions qu'il pourrait obtenir. Charles, de son côté, attendait avec impatience l'issue d’une maladie qui devait décider s’il se désisterait de tous ses autres projets, pour se préparer à combattre une confédération de la plus grande partie des princes de l'Europe contre lui, ou s’il devait , sans se laisser arrêter par aucune considération ni intimider par aucun danger, suivre le plan qu’il avait formé d'entrer en Saxe.
Ce bonheur singulier, qui a distingué Charles et sa famille d'une manière si remarquable que
certains historiens l'ont appelé l'étoile de la . maison d'Autriche, ne se démentit pas en cette occasion. François I mourut à Rambouillet le dernier jour du mois de mars, dans la cinquante- troisième année de son âge et la vingttroisième de son règne. Pendant vingt-huit ans de son règne, une animosité déclarée divisa ce prince et l'empereur, et enveloppa non-seulement leurs propres états, mais encore la plus grande partie de l'Europe, dans des guerres soutenues avec un acharnement plus violent et plus durable qu'aucune de celles qui s'étaient faites dans les temps antérieurs. Plusieurs circonstances y contribuaient ; la rivalité de ces princes était fondée sur une opposition d’intérêts, excitée par la jalousie personnelle et envenimée par des insultes réciproques. En même temps, si l'un des deux paraissait avoir quelque avantage propre à lui donner la supériorité, cet avantage se trouvait balancé par quelque circonstance favorable à l’autre. Les domaines de l’empereur étaient plus étendus; ceux du roi de France étaient plus réunis. François gouvernait son royaume avec une autorité absolue; Charles n'avait qu'un pouvoir limité, mais il y suppléait par son adresse. Les troupes du premier avaient plus d’audace et d’impétuosité ; celles du second étaient plus patientes et mieux disciplinées. 11 y avait dans les talens des deux monarques autant de différence que dans les avantages respectifs dont ils jouissaient , et cette différence ne contribua pas peu à prolonger leurs querelles. François prenait une résolution avec célérité, la soutenait d’abord avec chaleur et en poursuivait l'exécution avec audace et activité, mais il manquait de la persévérance nécessaire pour surmonter les difficultés, et souvent il abandonnait ses projets ou se relàchait dans l'exécution, suit par impatience, soit par légèreté. Charles délibérait froidement et se décidait lentement; mais lorsqu'une fois il avait arrêté son plan, il le suivait avec une obstination inflexible, et ni le danger ni les obstacles ne pouvaient le détourner dans l'exécution.
L'influence de leurs caractères sur leurs entreprises dut mettre une égale différence dans les succès, François, par son impétueuse activité, décuncerta souvent les plans de l'empereur les mieux concertés. Charles, en suivant ses vues avec plus de sang-froid, mais avec fermeté, ar-
A STE A tt TT OO
rêta souvent son rival dans sa carrière rapide, et repoussa ses plus vigoureux efforts. Le premier, à l'ouverture d'une guerre ou d’une campagne, fondait sur son ennemi avec la violence d’un torrent, et entrainait tout ce qui se trouvait devant lui; le second, attendant pour agir que les forces de son rival commençassent à diminuer, recouvrait à la fin tout ce qu’il avait perdu, et faisait souvent de nouvelles acquisitions. Le roi de France forma différens projets de conquêtes; mais quelque brillans que fussent les commencemens de ses entreprises, la fin en fut rarement heureuse; plusieurs des entreprises de l’empereur , qu’on jugeait impraticables et désespérées, se terminèrent avec le plus grand succès. François se laissait éblouir de l'éclat d'un rxojet; Charles n'était séduit que par la perspective des avantages qu’il pouvait en recueillir, Le degré de leur mérite et de leur réputation respective n’a cependant été encore fixé ri par un examen scrupuleux de leurs talens pour le gouvernement, ni par la considération impartiale de la grandeur et du succès de leurs entreprises. François est un de ces princes dont la renommée est au-dessus de leur génie et de leurs actions, et cette préférence est l'effet de plusieurs circonstances réunies. La supériorité que donna à Charles la victoire de Pavie, et qu’il conserva dès lors jusqu’à la fin de son règne, était si manifeste que les efforts de François pour affaiblir la puissance énorme et toujours croissante de son rival furent jugés par la plupart des autres états non-seulement avec la partialité qu'inspirent naturellement ceux qui soutiennent avec courage un combat inégal, mais mème avec la faveur que méritait celui qui attaquait un ennemi commun, et tàchait de réprimer le pouvoir d'un souverain également formidable à tous les autres. D'ailleurs, la réputation des princes, surtout aux yeux de leurs contemporains, dépend autant de leurs qualités personnelles que de leurs talens pour le gouvernement. François commit des fautes graves et multipliées, et dans sa conduite politique, et dans son administration intérieure; mais il fut humain, hienfaisant, généreux ; il avait de la dignité sans orgueil, de l’affabilité sans bassesse, et de la politesse sans fausseté; il était aimé et respecté de tous ceux qui approchaient de sa personne, et tout homme
irrière rapide, fforts. Le preou d'une camvec la violence ce qui se troudant pour agir ençassent à dice qu'il avait uvelles acquisifférens projets ans que fussent rises, la fin en urs des entreigeait impratiinèrent avec le laissait éblouir était séduit que s qu'il pouvait érite et de leur lant été encore ux de leurs tapar la considéar et du succès est un de ces -dessus de leur e préférence est réunies. La su- ; Ja victoire de rs jusqu’à la fin que les efforts issance énorme al furent jugés non-seulement naturellement rage un combat ur que méritait ommun, et tàd'un souverain es autres. D'ail- S, surtout aux épend autant de de leurs talens is commit des t dans sa conministration innfaisant, généans orgueil, de la politesse sans té de tous ceux , et tout homme
de mérite avait accès auprès de lui. Séduits par les qualités de l'homme, ses sujets oublièrent
les défauts du monarque; ils l'admiraient comme.
le gentilhomme le plus accompli de son royaume, et ils se soumirent sans murmure à des actes d'administration vigoureuse qu’ils n'auraient pas pardonnés à un prince moins aimable. Il semble cependant que cette admiration aurait dû n'être que momentanée et mourir avec les courtisans de ce monarque; l'illusion qui naissait de ses vertus privées a dû se dissiper, et la postérité devrait juger sa conduite publique avec son impartialité ordinaire; mais cet effet naturel a été contre-balancé par une autre circonstance, et le nom de François a passé à la postérité avec une gloire dont le temps n’a fait qu'augmenter l'éclat. Avant son règne, les sciences et les arts avaient fait peu de progrès en France; à peine commençaient-ils à franchir les limites de l'Italie où ils venaient de renaître, et qui avait été jusqu'alors leur unique séjour. François les prit sous sa protection; il voulut égaler Léon X par l’ardeur et la magnificence avec laquelle il encouragea les lettres. Il appela les savans à sa cour, il conversa familièrement avec eux, il les employa dans les affaires , il les éleva aux dignités et il les honora de sa confiance. Les gens de lettres ne sont pas moins flattés d'être traités avec la distinction qu'ils croient mériter, que disposés à se plaindre lorsqu'on leur refuse les égards qui leur sont dus; ils crurent qu’ils ne pouvaient porter trop loin leur reconnaissance pour un protecteur si généreux, et célébrèrent à l’envi ses vertus et ses talens. Les écrivains postérieurs adoptèrent ces éloges et y ajoutèrent encore. Le titre de père des lettres, qu'on avait donné à François, a rendu
sa mémoire sacrée chez les historiens; ils sem- |
blent avoir regardé comme une sorte d'impiété
de relever ses faiblesses et de censurer ses dé- !
fauts. Ainsi François, avec moins de talens et de succès que Charles, jouit peut-être d’une réputation plus brillante; et les vertus personnelles dont il était doué lui ont mérité plus d'admiration et d'éloges que n'en ont inspiré le vaste génie et les artifices heureux d'un rival plus habile, mais moins aimable,
La mort du roi de France produisit un changement considérable dans l'état de l'Europe.
L'empereur, vieilli dans l’art du gouvernement,
| n'avait plus pour rivaux que de jeunes monarques peu dignes d’entrer en lice avec celui qui avait lutté si long-temps et presque toujours heureusement avec des princes tels que Henri VIII et François I", Cette mort délivra Charles de toute inquiétude, et 11 se trouva heureux de | Pouvoir commencer avec succès, contre l'électeur de Saxe, les opérations qu'il avait été obligé de suspendre jusqu'alors. Il savait que les talens de Henri II, qui venait de monter sur le trône de France, étaient bien inférieurs à ceux de son père; il prévit que ce nouveau monarque serait, pendant quelque temps, trop occupé à renvoyer les anciens ministres qu'il haïssait, et à satisfaire les désirs ambitieux de ses propres favoris, pour qu'on eût quelque chose à craindre, soit de ses efforts personnels, soit de quelque confédération formée par ce prince sans expérience. Comme il était difficile de prévoir combien durerait cet intervalle de sécurité, Charles se détermina à en profiter sur-le-champ; dès qu'il eut appris la mort de François, il se mit en marche d’Égra sur les frontières de Bohême ; mais le départ des troupes du pape, joint à la retraite des Flamands, avait tellement affaibli son armée, qu'il ne put rassembler que seize mille hommes. Ce fut avec des forces si peu considérables qu'il commença une expédition dont l’événement devait fixer le degré d'autorité dont il jouirait dorénavant en Allemagne. Cependant, comme sa petite armée était particulièrement composée de vieilles bandes espagnoles et italiennes, il pouvait, sans laisser beaucoup au hasard, se reposer sur leur valeur, et se flatter mème de l'espérance du succès. L’électeur, il est vrai, avait levé une armée fort supérieure en nombre, mais elle ne pouvait être comparée avec celle de l’empereur ni pour l'expérience et la discipline des troupes, ni pour les talens des officiers. D'ailleurs ce prince avait déjà fait une faute qui, en le privant de tout l'avantage que lui donnait la supériorité du nombre, aurait pu seule entraîner sa ruine : au lieu de tenir ses forces réunies , il en détacha un corps considérable vers les frontières de la Bohème, afin de faciliter sa jonction avec les mécontens de ce royaume ; et il cantonna une grande partie de ce qui restait en différentes villes de la Saxe, contre lesquelles il ne doutait pas que l'empereur ne portât ses premiers efforts. Il eut la fai-
382 HISTOIRE DE CHARLES-QUINT., blesse de croire que .ces places , ouvertes et mu-
nies de petites garnisons, seraient en état de tenir contre un tel ennemi.
L'empereur entra en Saxe par la frontière méridionale, et attaqua Altorf sur l'Elster. On vit
Altorf et l'Elbe suivirent cet exemple ou s'enfuirent à l'approche des impériaux. Charles ne laissa pas aux Saxons le temps de se remettre de la terreur panique dont ils paraissaient être frappés, et il marcha en avant sans perdre un seul moment. L'électeur, qui avait établi son quartier général à Meissen , flottait dans l'état d’indécision et d'incertitude qui lui était naturel;
que le danger paraissait plus urgent et exigeait des résolutions plus promptes. Quelquefois il semblait déterminé à défendre les bordsde l'Elbe, et à tenter le sort d'une bataille , dès que les détachemens qu'il avait appelés à lui seraient à portée de le joindre. D'autres fois, regardant ce
parti comme téméraire et trop périlleux , il pa- |
raissait adopter les avis plus prudens de ceux qui lui conseillaient de tâcher de traîner la guerre en longueur, en se retirant sous les fortifications de Wittemberg où les impériaux ne pourraient l'attaquer sans un désavantage sensible, tandis qu'il y attendait en sûreté les secours qui devaient lui arriver du Meklembourg , de la Poméranie et des villes protestantes de la Baltique. Sans s'arrêter d’une manière fixe à l'un ou à l’autre de ces deux plans, il rompit le pont de Meissen, et marcha le long de Ja rive orientale de l'Elbe jusqu’à Muhlberg. Là il délibéra de nouveau , et après avois hésité long-temps, il s’en tint à un de ces partis mitoyens qui sont toujours agréables aux âmes faibles et incapables de résolution et de fermeté. Il laissa un détachement à Muhlberg pour s'opposer aux impériaux s'ils tentaient de passer la rivière en cet endroit , et s'avançant à quelques milles de là avec son armée , il y campa , en attendant l'événement sur lequel il se proposait de régler ses démarches ultérieures
Cependant Charles, qui marchait toujours sans s'arrêter, arriva le 23 avril au soir sur les bords de l'Elbe, vis-à-vis de Muhlberg. La ri-
vière avait en cet endroit trente pas de largeur et plus de quatre pieds de profondeur ; soniconrant était rapide, et le bord que les Saxons occupaient était plus élevé que célui où il se trou-
! vait. Ces obstacles cependant n'arrêtèrent point bientôt combien la manœuvre de l'électeur était | insensée ; car les troupes qui se trouvaient dans : cette ville se rendirent sans résistance , et celles | qu'on avait envoyées dans les autres placesentre !
l'empereur ; il assembla ses officiers généraux; et, sans demander leur avis, il leur eommuniqua la résolution où il était de tenter, le lendemain au matin, le passage de la rivière, et d'attaquer l'ennemi partout où il pourrait le rencontrer. Tous ses généraux ne purent s’empècher
! de témoigner l'étonnement que leur inspirait
une résolution si hardie ; le duc d’Albe, quoique
! naturellement audacieux et bouillant , et Maurice
de Saxe, quoique impatient d’accabler l'électeur
E son rival, firent eux-mêmes des représentations | très vives contre ce parti : mais Charles, s'en ilse montrait mème plus indécis à proportion |
fiant davantage à son propre jugement ou à sa fortune, n'eut point égard à leurs raisons, et donna les ordres nécessaires pour l'exécution de son plan. À
Dès le point du jour, un corps d'infanterie espagnole et italienne marcha vers la rivière, et commença à faire un feu continuel sur l'ennemi. Les longs et pesans mousquets dont on se servait alors faisaient beaucoup de ravage sur la rive opposée ; plusieurs soldats impériaux , emportés par une ardeur guerrière, et voulant s’ap procher plus près de l'ennemi, entrèrent dans la rivière, et, s'y avançant jusqu'à la hauteur de la poitrine, ils tiraient avec une direction plus sûre et avec plus d'effet. Sous la protection de ce feu de mousqueterie, on commença à établir un pont de bateaux pour l'infanterie; un paysan, ayant proposé de faire passer la cavalerie par un gué qu'il connaissait, elle se mit aussi en mouvement:; les Saxons qui étaient. postés à Mulbberg tâchèrent de troubler ces opérations par le feu assez vif d’une batterie qu’ils avaient éle: vée; mais comme les terrains bas des bords de l'Elbe étaient couverts d’un brouillard épais, ils ne pouvaient pas diriger leurs coups avec assez de justesse, et ils ne firent pas beaucoup de mal aux impériaux. Les Saxons, au contraire, fort maltraités par le feu des Espagnols et des Italiens, brülèrent quelques bateaux qui avaient étérassemblés près du village, et se préparèrent à faire retraite, Les impériaux s'étant aperçus de ce dessein, dix soldats espagnols se dépouillèrent sur-le-champ, et, prenant leurs épées
tinren et ma certair Pen remen l'élect mouve
l'empe de lui ‘histori fidie d de fau:
plusieu vaincu pour s 1 Avil
.* Cam hist, ger
pas de largeur ndeur ; son:cou- » les Saxons oclui où il se trou- 'arrêtèrent point iciers généraux; 1 leur communitenter, le lendele la rivière, et 1 pourrait de renirent s'empêcher ue leur inspirait d'Albe, quoique illant , et Maurice ccabler l'électeur s représentations ais Charles, s'en ugement ou à sa leurs raisons, et sur l'exécution de
orps d'infanterie vers la rivière, et iuel sur l'ennemi.
s dont on se serde ravage sur la s impériaux , eMe,et voulant s'ap i, entrèrent dans qu'à la hauteur de ine direction plus s la protection de pmmença à établir nterie;.un paysan, la cavalerie par un mit aussi en mount. postés à Mulhes opérations par qu'ils avaient élebas des bords de rouillard épais, ils *s COUPS avec a56Z s beaucoup de mal au contraire, fort pagnols et des ltaateaux qui avaient , et se préparèrent ux s'étant aperçus Jagnols se dépouilrenant leurs épées
entre leurs dents, seijetérent à la nage, traversèrent la rivière, mirent en fuite quelques Saxons qui voulurent les arrêter, et sauvèrent des flammes autant de bateaux qu’il leur en fallait pour achever le pont ; cette action si hardie et si heureuse anima le courage de leurs compagnons et jeta l’épouvante parmi leurs ennemis.
En même temps, chaque cavalier prenant en croupe un fantassin, tous commencèrent à entrer dans la rivière; la cavalerie légère marchait à la tête, suivie par les gendarmes que l’empereur conduisait en personne, monté sur un beau cheval, vêtu d’un habit superbe, et tenant une javeline à la main. Ce corps nombreux de cavaliers s’agitant à travers une grande rivière où, suivant la direction de leur guide, ils étaient
obligés de suivre différens détours, marchant quelquefois sur un terrain solide, et quelquefois se mettant à la nage, présentait à ceux de leurs Compagnons qu'ils laissaient sur le rivage, un spectacle également intéressant 1 et magnifique. Le courage de cette troupe surmonta à la fin tous les obstacles; personne n'osait montrer un sentiment de crainte lorsque l'empereur partageait tous les dangers avec le dernier de ses soldats. Dès que Charles eut atteint la rive opposée, sans attendre le reste de son infanterie, il marcha aux Saxons à la tête des troupes qui avaient pas£é la rivière avec lui; celles-ci, encouragées encore par le succès de leur entreprise et méprisant un ennemi qui n'avait osé les attaquer lorsqu'il pouvait le faire avec tant d'avantage, ne tinrent aucun compte dela supériorité du nombre, et marchèrent au combat comme à une victoire certaine, Pendant toutes ces opérations, qui nécessairement durent consumer beaucoup de temps, l'électeur resta dans son Camp sans faire aucun mouvement ; il ne voulait pas même croire que l'empereur eût passé la rivière et pût être si près de lui ?, aveuglement si extraordinaire, que les ‘historiens les mieux instruits l'imputent à la perfidie de ses généraux qui l'avaient trompé par de faux avis. Lorsque les témoignages réunis de plusieurs témoins oculaires l’eurent enfin convaincu de sa fatale méprise, il donna ses ordres
armée allemande, embarrassée comme de coutume par ses bagages et son artillerie, ne pouvait se mettre en mouvement avec beaucoup de célérité. À peine avait-elle commencé sa marche que les troupes légères de l'ennemi se firent apercevoir, et l'électeur vit qu'il ne pouvait éviter une bataille, Comme il avait autant de bravoure dans l’action que d'indécision dans le conseil, il fit ses dispositions pour le combat avec Ja plus grande présence d'esprit et beaucoup de prudence ; il profita d’une grande forêt pour couvrir ses ailes, de manière à ne pas craindre d’être enveloppé par la cavalerie ennemie, beaucoup plus nombreuse que la sienne. L'empereur, de son côté, rangeait ses troupes en bataille à mesure, qu'elles avançaient, et Parcourant les rangs à cheval, il exhortait ses soldats en peu de mots, mais en termes énergiques, à faire leur devoir. Les deux armées étaient animées par des sentimens bien différens. Le ciel, qui jusqu'à ce moment avait été sombre et couvert de nuages, s'étant éclairci tout à coup, cette circonstance fit sur les deux partis opposés une impression analogue à la disposition des esprits. Les Saxons, surpris et découragés, se virent avec peine exposés aux regards de leurs ennemis; les impériaux, assurés que les troupes protestantes ne pouvaient plus leur échapper, se réjouirent du retour du soleil comme d’un présage certain de la victoire. Le combat n'aurait été ni long ni douteux si le Courage des Saxons n’eût été ranimé et soutenu par ja bravoure personnelle de l'électeur, et par l'activité qu'il déploya dès le moment que l'approche de l'ennemi lui eut fait regarder un engagement général comme inévitable, Ils repoussèrent d’abord la cavalerie légère hongroise qui commença l'attaque, et reçurent avec beaucoup de vigueur les gendarmes qui s'avancèrent ensuite à la Charge; mais comme ceux-ci étaient la fleur de l’armée impériale, et qu’ils combattaient sous les yeux de l’empereur, les Saxons furent obligés de plier ; les troupes légères des impériaux se ralliant en méme temps, et tombant sur leur flanc, la déroute devint bientôt générale, Un petit corps de soldats choisis, que l'électeur commandait en perpour se retirer vers Wittemberg:; mais une sonne, continuait encore de se défendre. et
2 Ab pit À tâchait de sauver son souverain en se retirant
* Camerar., ap. Freher., tom. Il, p.693. Struv,, Corp. | dans la forêt. Mais cette troupe ayant été envehist, germ., 1047, 1049. loppée de tous côtés, l'électeur, qui était bless
au visage et épuisé de fatigue, et qui voyait l'inutilité d'une plus longue résistance, se rendit prisonnier. Il fut conduit sur-le-champ vers l'empereur , qui, revenant alors de la poursuite des fuyards, jouissait au milieu du champ de bataille de la vue de tout son succès , el recevait les complimens de ses officiers sur la victoire complète qu'il venait de remporter par sa valeur et sa prudence. L'électeur, dans la situation malheureuse et humiliante où il était réduit, montra un maintien également noble et décent ; il se présenta à son vainqueur sans prendre un air d’orgueil ou d'humeur qui n'aurait pas convenu à un captif, mais il ne s'abaissa non plus à aucune marque de soumission indigne du rang élevé qu'il tenait parmi ies princes d'Allemagne. « Le hasard de la guerre, dit-il, m’a fait votre « prisonnier, très gracieux empereur, et j'espère a d'être traité... Ici, Charles l’interrompit brusquement : « On me reconnait donc enfin pour « empereur? lui dit-il. Charles de Gand était le « seul titre que vous m'aviez donné jusqu'ici. « Vous serez traité comme vous le méritez. »
Après ces mots il tourna le dos à l'électeur d’un air très fier et le quitta. À ce traitement cruel, le roi des Romains ajouta en son propre nom des reproches, accompagnés d'expressions moins généreuses encore et plus insultantes. L'électeur ne fit point de réponse, et d’un air calme et tranquille, sans montrer ni abattement ni surprise, il suivit les soldats espagnols désignés pour le garder !.
Cette victoire décisive ne coûta aux impériaux que cinquante hommes ; douze cents Saxons y perdirent la vie, surtout dans la déroute, et il y en eut un plus grand nombre encore de prisonniers. Un corps d'environ quatre cents vint à bout de s'échapper et arriva à Wittemberg avec le prince électoral, qui avait été blessé aussi dans l’action.
L'empereur resta deux jours sur le champ de bataille, en partie pour rafraîchir son armée, en partie pour recevoir les députés des villes voisines, qui s'empressèrent de mériter sa protection en se soumettant à ses volontés ; après quoi il marcha à Wittemberg, dans le dessein de ter-
1 Sleid., Aist., p. 426. Thuan., p. 136. Hortensius, de Bello german. ap. Scard., vol. 1, p. 498. Descript.
ugnæ muhlberg., ibid., p.509. P.Heuter., Rer. austr., ib, xu, c, XuI, p. 298,
miner tout d'un coup la guerre en s'emparant de cette place. L'infortuné électeur fut emmené comme en triomphe et exposé partout , dans l'état d'un captif, aux yeux de ses propres sujets. Ce spectacle affligeait tous ceux qui aimaient et qui honoraient ce prince; mais un si sensible outrage ne put abattre la fierté de son âme, ni même troubler son sang-froid et sa tranquillité ordinaire.
Wittemberg était alors larésidence de la branche électorale de la famille de Saxe ; c'était une des plus fortes villes de l'Allemagne , très difficile à prendre, si elle était bien défendue. L’empereur y marcha avec la plus grande célérité, espérant que la consternation qu'avait répandue la nouvelle de sa victoire, pourrait déterminer les habitans à imiter l'exemple de leurs compatriotes, et à se soumettre à ses armes dès qu'il se présenterait devant leurs murs. Mais Sibille de Clèves, femme de l'électeur, qui joignait beaucoup de talens à une grande vertu , au lieu de s’abandonner aux larmes et aux plaintes sur le malheur de son époux, tâcha par son exemple et ses exhortations d'animer les citoyens; elle sut leur inspirer tant de confiance et de courage, que lorsqu'ils furent sommés de se rendre, ils firent la réponse la plus fière et avertirent l’empereur d’avoir pour leur souverain tous les égards qui étaient dus à son rang, parce qu'ils étaient déterminés à traiter Albert de Brandebourg, qui était toujours prisonnier , comme l'électeur serait traité. La résolution des
habitans et la force de la place paraissaient ren- :
dre un siége en règle indispensable. Après une victoire si éclatante, ç'aurait été une tache pour l'empereur que de ne pas l'entreprendre, mais en même temps il manquait de tout ce qui était nécessaire pour cette expédition. Maurice Jeva toutes ces difficultés en s’engageant à fournir des vivres, de l'artillerie, des munitions, des pionniers, et toutes les autres choses dont on pourrait avoir besoin. Sur la foi de ces promesses, Charles donna ses ordres pour ouvrir là tranchée devant la place ; mais Maurice s'était laissé séduire par l'impatience qu'il avait de voir tomber la capitale de ces mêmes états , dont la possession devait le récompenser d'avoir pris les armes contre son parent, et d'avoir abandonné la cause protestante; on s'aperçut bientôt qu'il avait promis plus qu'il n’était en état d'exécuter.