‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme] (volume 3)Chapitre 102 sur 132 · AE · texte numérisé non relu

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l'Inde, par mer ausssi bien que par terre. C'était surtout dans des vues maritimes qu’il avait examiné avec tant de soin la navigation de l’Indus, comme je l'ai déjà dit. C'était dans les mèmes vues, qu'à son retour à Suze, il examina lui-même en personne le cours de l'Euphrate et du Tigre, et donna ordre d'enlever les écluses que les anciens monarques de Perse, d'après un précepte formel de leur religion, qui leur enjoignait d’avoir le plus grand soin de ne jamais souiller aucun des élémens, avaient fait construire près de l'embouchure de ces rivières, pour ôter à leurs sujets tout accès à l'Océan (9). En ouvrant un tel plan de navigation, du golfe Persique il se proposait de faire arriver les marchandises précieuses de l'Inde dans l’intérieur de ses états d'Asie, tandis que par le golfe Arabique elles seraient conduites jusqu’à Alexandrie , et de là distribuées dans le reste de l’univers.

Quelques grands, quelque étendus que fussent ses projets, les mesures et les précautions qu'il avait prises pour leur exécution étaient si variées, si convenables, qu’Alexandre avait tout lieu de compter sur leur plein et entier succès. A l'époque ou le mécontentement de ses soldats l'obligea de suspendre ses opérations dans l'Inde, iln’avait pas encore trente ans accomplis. A cet âge de la vie où le génie entreprenant de l'homme rccoit tout son essor, un prince aussi actif, aussi constant, aussi infatigable, aurait bientôt fait renaître l’occasion de reprendre un dessein favori auquel il avait été si long-temps attaché. S'a eût fait une seconde invasion dans l'Inde, il n'aurait pas été obligé, comme la première fois, de se frayer difficilement une route, à travers des pays ennemis et inconnus, arrêté à chaque pas par des nations et des tribus de Barbares, dont les noms n'étaient jamais parvenus jusqu’en Grèce. Toute l'Asie, depuis les bords de la mer Jonienne, jusqu'aux rives de l'Hyphasis, se serait rangée sous son empire, et à travers cette vaste étendue de pays, il aurait établi une telle succession de villes et de places fortes (10), que ses armées auraient pu continuer leur route en sûreté, et trouver régulièrement des magasins pourvus de toutes les choses névessaires à leur subsistance ; et ce n'aurait pas

1 Arrien, div. vi, ch. van Strab., lib. xva, p. 1073, eu

RECHERCHES HISTORIQUES

été pour lui une chose difficile que de mettre en campagne des forces suffisantes pour achever la conquête d’un pays aussi vaste et aussi peuplé que l'Inde. Une fois armés et disciplinés à la manière européenne, ses sujets orientaux se seraient montrés jaloux d'imiter et d'égaler leur maître, et Alexandre aurait pu tirer des recrues, non de ses stériles domaines de Grèce et de Macédoine, mais des vastes régions de l'Asie, qui dans tous les siècles ont couvert la terre et étonné le genre humain de leurs nombreuses armées, Parvenu jusqu'aux frontières de l'Inde à la tèts d'un aussi formidable pouvoir, il aurait pu y entrer dans des circonstances bien différentes que lors de sa première expédition. Il s’y était assuré une existence solide, tant par les garnisons qu’il avait laissées dans les trois villes qu'il avait bâties et fortifiées, que par sa double alliance avec Taxile et Porus. Ces deux princes indiens, gagnés par la bienfaisance et l’humanité d'Alexandre ( vertus qui excitaient une rcconnaissance et une admiration d'autant plus grandes, qu'elles étaient plus rares dans l’ancienne manière de faire la guerre), ne se scraient jamais démentis dans leur attachement aux Macédoniens. Soutenu de leurs troupes, aidé de leurs lumières et de l'expérience qu'il avait acquise dans ses premières campagnes, Alexandre n'aurait pu manquer de faire des progrès rapides dans un pays où les invasions, depuis son temps jusqu'au nôtre, ont toujours été suivies du succès.

Mais tous ces superbes projets vinrent s’évanouir devant une mort prématurée. Cette mort elle-même fut suivie d'événemens qui prouvent la justesse de nos spéculations et de nos conjectures, de la manière la plus frappante et la pius victorieuse. Lorsque cet empire, que le génie supérieur d'Alexandre avait maintenu dans l'union et dans l'obéissance, ne sentit plus la force puissante qui le contenait, il tomba, pour ainsi dire, en éclats, et ses principaux officiers se saisirent de ses différentes provinces qu'ils se morcelèrent entre eux. Divisés par l'ambition, par la rivalité, parles ressentimens personnels, ils tournèrent bientôt leurs armes l’un contre l’autre; et comme la plupart des chefs étaient également habiles en politique et dans lart de faire la gucrre, la dispute fut longue et le succès souvent douteux. Au milieu des secousses et des

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SUR L'INDE ANCIENNE

révolutions amenées par ces rivalités, on s’aperçut que les mesures prises par Alexandre pour la conservation de ces conquêtes avaient été si habilement combinées, qu’à la fin des troubles et au rétablissement de la paix, l'empire macédonien ne s'était ébranlé dans aucune partie de l’Asie, et pas une seule province n’avait entrepris de secouer le joug. L'Inde même, la plus éloignée des conquêtes d’Alexandre, sétait tranquillement soumise à Python, fils d'Agénor , ct ensuite à Séleucus, qui s'étaient successivement rendus les maîtres de cette partie de l'Asie. Porus et Taxile, malgré la mort de leur bienfaiteur, ne se dérobèrent point à l'autorité des Macédoniens, et ne cherchèrent point à recouvrer leur indépendance.

Au milieu de tous ces débats de pouvoir et de prééminence entre les successeurs d'Alexandre, Séleucus, qui ne le cédait à aucun d’eux dans tous les projets de l'ambition, s'étant rendu maître de toutes les provinces de l'empire persan, comprises sous le nom de Haute-Asie, pensa que toutes les contrées de l’Inde soumises par Alexandre appartenaient naturellement à cette partie de l'empire macédonien, dont il était actuellement le souverain. Séleucus, comme tous les autres officiers formés par Alexandre, s'était fait de si hautes idées des avantages qui résulteraient d’une liaison de commerce avec l'Inde, qu'il résolut enfin &e se transporter dans ce

pays, dans le double dessein d'y établir sa |

propre autorité, et de soumettre Sandracotte,

qui, s'étant depuis peu acquis la souveraineté |

des Prasi, nation puissante sur les bords du Gange, menaçait d'attaquer les Macédoniens , dont les possessions dans l'Inde avoisinaient ses états. Malheureusement il ne nous est parvenu aucun détail surcette expédition, qui n’a manqué ni d'éclat ni de succès. Tout ce que nous en savons, c’est qu’il alla beaucoup au-delà du terme qu'Alexandre s'était marqué dans son expédition (11); il aurait poussé sa marche beaucoup plus loin encore, s’il n’eût été obligé de s'arrêter tout court dans sa carrière, pour aller au-devant d'Antigonus, qui se disposait à entrer dans ses états à la tête d’une puissante armée. Avant ue se mettre en marche du côté de l’'Euphrate, il conclut un traité avec Sandracotte, en vertu duquel ce monarque demeurait tranquille possesseur du royaume qu'il avait acquis. Mais le

pouvoir et les possessions des Macédoniens paraissent s'être conservés intacts pendant tout le règne de Séleucus, qui finit quarante-deux ans après la mort d'Alexandre.

Pour entretenir un commerce d'amitié avec Sandracotte, Séleucus fit choix de Mégasthène, officier qui, ayant accompagné Alexandre dans son expédition dans l'Inde, connaissait passablement la situation du pays et les mœurs de ses habitans, et il l'envoya en qualité d’ambassadeur à Palibothra !, Mégasthène fit une résidence de plusieurs années dans cette fameuse capitale des Prasi, située sur les bords du Gange, et il fut probabiement le premier Européen qui jouit du spectacle de cette fameuse rivière, infinimert supérieure à toutes celles de l’ancien continent par son étendue (12), et non moins remarquable par la fertilité des pays qu’elle arrose. Ce voyage de Mégasthène à Palibothra donna aux Européens la connaissance d'une vaste étendue de pays, dont ils n'avaient eu jusqu'alors aucune idée; car Alexandre, du côté du sud-est, n'avait pas été plus loin que cette partie de la rivière Hydraotes ou Raevi, où a été bâtie la moderne cité de Lahore ; et Palibothra, dont j'ai examiné l'emplacement avec le plus grand soin, comme un point essentiel de la géographie de l'Inde ancienne, me paraît être située sur le terrain de la nouvelle ville d’AIlahabad , au confluent des deux grandes rivières de Jumna et du Gange (13). Comme le chemin de Lahore à Allahabad s'étend à travers l’une des provinces de l'Inde les plus riches et les mieux cultivées, à mesure qu’on connaissait mieux le pays, on se faisait une plus haute idée de sa valeur. En conséquence, ce que Mégasthène observa sur le chemin de Palibothra, et dans le séjour même de cette ville, fit une telle impression sur son esprit, qu’il se hâta de publier une relation fort étendue de l'Inde, pour en mieux faire connaître à ses concitoyens toute l'importance. C'est de ce fond que les anciens paraissent avoir tiré à peu près tout ce qu’ils savaient de la situation intérieure de l'Inde; et en comparant les trois plus grandes relations qui nous en restent, de Diodore de Sicile, de Strabon ct d’Arrien, on ne peut s'empêcher de reconnaitre, par leur exacte ressemblance, qu'elles sont des

1 Strab., lib. 2, p. 121, ete. Arrien, /ist. /nd. pas QUIR

copies de ses propres paroles. Mais malheureusement Mégasthène avait une telle passion pour le merveilleux, qu'aux vérités qu'il rapportait il mêla plusieurs fictions extravagantes ; et on peut le regarder comme le premier auteur de ces contes fabuleux d'hommes dont les oreilles étaient si larges qu'ils pouvaient s’en envelopper comme d'un manteau; d'autres qui n'avaient qu’un œil sans bouche, sans nez, avec de longs pieds et des orteils tournés en dedans; d’une’ troisième espèce qui n'avait que trois empans de haut; d'hommes sauvages avec des têtes en forme de coins; de fourmis aussi grosses que des renards , qui grattaient l'or; et d’une foule d’autres choses non moins merveilleuses !. Les extraits de ses relations, qui nous ont été transmis par Strabon, Arrien et d'autres écrivains, ne paraissent uullement dignes de foi, si ce n’est lorsqu'ils ont pour eux l'évidence de la raison ; qu'ils sont confirmés par le témoignage d’autres auteurs anciens, ou qu’ils s'accordent avec l’expérience des temps modernes. Cependant le compte qu’il rend des dimensions et de la topographie de l'Inde est curieux et exact. La description qu'il donne de la puissance et des richesses des Prasi ressemble parfaitement à celle qu'on aurait pu faire de quelques-uns des plus grands états du moderne Indostan , avant l'établissement de la puissance européenne ou mahométane dans l'Inde, et se rapporte aux informations qu’Alexandre avait recueillies sur ce peuple. On lui avait dit qu'ils l'attendaient

sur les bords du Gange avec une armée de vingt |

mille cavaliers, de deux cent mille fantassins et deux mille chariots armés? ; et Mégasthène rapporte qu'il eut une audience avec Sandracotte dans un lieu où il était campé à la tête d’une armée de quatre cent mille hommes ?. Les énormes dimensions qu’il donne à Palibothra, qu'il suppose avoir dix milles de long sur deux de large, avec des murailles flanquées de cinq cent soixante-dix tours, etavecsoixante-quatre portes, auraient probablement été rangées par les Européens au nombre des merveilles qu’il aimait à raconter, s'ils ne voyaient maintenant de leurs propres yeux que les villes de l'Inde sont bâties

1 Strab., lib xx, p. 1032. A. 1037.

3 Diod. de Sic., liv. xvar, p. 232. Quint.-Curt., lib. tx, ch. n.

5 Surab., Hb. xv, p, 1035. C.

RECHERCHES HISTORIQUES

sans aucun plan, et s'ils ne savaient avec certitude que, dans les temps anciens, aussi bien que dans les temps modernes, elle pouvait se vanter d’avoir dans son sein des villes d’une étendue bien plus grande encore.

Cette ambassadede Mégasthère à Sandracotte, et une autre de Daimachus à Allitrochidas, son fils et son successeur, sont les dernières transactions des monarques syriens sur lesquels il nous soit parvenu quelque détail !. Il ne nous est pas non plus possible de dire avec précision de quelle manière ils perdirent leurs possessions dans l'Inde, ni à quelle époque. Il est probable que la mort de Séleucus les força bientôt de renoncer à ce pays(14).

Mais quoique les superbes monarques de Syrie perdirent, à peu près à cette époque, celles des provinces indiennes qui avaient été soumises à leur empire, les Grecs, dans un moindre royaume, composé des débris de l'empire d'Alexandre, surent conserver des liaisons avec l'Inde et y acquirent mème des territoires considérables. Tel était le royaume de Bactriane, d’ahord soumis à Séleucus, puis enlevé à son fils ou petit-fils, et devenu indépendant environ soixante-neuf ans après la mort d'Alexandre.

Nous n'avons, sur les événements de ce royaume, qu'un petit nombre d'indices épars dans les anciens auteurs. Nous savons par eux que son com-

merce avec l'Inde fut considérable ; que les conquêtes des rois bactriens dans ce pays furent plus étendues que celles même d'Alexandre , et surtout qu'ils se remirent en possession du district près de l'embouchure de l'Indus qui avait été soumis par lui. Chacun des six monarques de la Bactriane eurent des succès militaires si considérables dans l'Inde , qu'ils pénétrèrent fort avant dans l’intérieur de ce pays; et fiers des conquêtes qu'ils avaient faites et des vastes contrées soumises à leur empire, quelques-uns d’eux prirent le titre superbe de grand roi, dont les monarques persans ne s'étaient parés que dans les jours de leur plus grande gloire. Mais nous n’aurions connu ni la durée de ce | royaume de Bactriane ni la manière dont il a fini,

| * Mém. de Rennell, p. 9, 50.

2 Justin, lib. xv, ch. av.

5 Strab,, lib. x, p. 785. D., lib. xv, p. 1006. B, Jus:

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SUR L'INDE si M. de Guignes ne se fût aidé des historiens de Chine, au défaut des écrivains grecs et romains. Nous y voyons qu'environ cent vingt-six ans avant l'ère chrétienne, une horde considérable de Tartares, poussés des lieux de leur naissance sur les confins de la Chine, et obligés de remonter du côté de l’ouest par la pression d'un corps plus nombreux encore qui se précipitait à leur suite, passèrent le Jaxartès , et se jetant sur Bactre, comme un torrent irrésistible, écrastrent ce royaume, et mirent fin à l'empire des Grecs ! dans ces contrées, empire qui y était établi depuis environ cent trente ans (15).

Depuis cette époque jusqu’à la fin du quinzième siècle, que les Portugais, en doublant le cp de Bonne-Espérance, ouvrirent une nouvelle communication vers l’est , et portèrent leurs armes victorieuses dans toute l'étendue de l'Inde, aucune puissance européenne n’y avait établi son empire, ni fait d‘acquisitions territoriales. Pendant ce long espace de plus de seize cents ans, tout projet de conquête dans l'Inde paraît avoir été entièrement abandonné, et chaque peuple n’a cherché qu'à s'assurer un commerce avec cette riche contrée.

C'est en Égypte que le siége de ce commerce fut établi; et on ne peut que s'étonner de Ja promptitude et de la régularité avec laquelle le commerce avec l'Orient s'est fait par ce canal, que lui avait tracé la sagacité d'Alexandre. Ptolémée , fils de Lagus, aussitôt qu’il eut pris possession de l'Égypte, fit d'Alexandrie le siége du gouvernement. Quelques coups d'autorité, plusieurs actes de libéralité, mais surtout la douceur et la justice vantée de son administration, attirèreut un si grand nombre d'habitans autour de sa nouvelle résidence, que cette ville étonna bientôt par sa richesse et sa population. Comme, de tous les officiers d'Alexandre, Ptolémée était celui qui avait le plus mérité et obtenu sa confiance , il savait très bien que son but principal en fondant Alexandrie avait été de s'assurer les avantages qui résultaient du commerce avec l'Inde. I fallait, pour l'exécution de ce dessein, un règne long et heureux ; et quoique les auteurs anciens nenous aient pas mis à portée d’apprécier les démarches de Ptolémée à ce sujet, il nous à laissé une preuve frappante du grand

l Mém. de littérat., tom. xxv, p. 17, etc.

intérêt qu'il attachait aux affaires maritimes, dans le fanal de l'île de Pharos, bâti à l’'embouchure du port d'Alexandrie! ; ouvrage qui, par sa magnificence , a mérité d'être mis au nombre des sept merveilles du monde. Quant aux arrangemens de commerce de son fils Ptolémée-Philadelphe, ils nous sont beaucoup mieux connus. Pour faire d'Alexandrie le centre du commerce de l'Inde, qui commençait à se ranimer à Tyr, son ancien séjour ?, il imagina de construire un canal de cent coudées de large , et de trente de profondeur, entre Arsinoé sur la mer Rouge, non loin de l'emplacement de la nouvelle Suez, ct la branche pélusienne ou orientale du Nil. par le moyen duquel on aurait pu conduire les marchandises de l'Inde dans cette capitale, entière ment par éäu, Mais, soit qu'on ait vu quelque danger dans sa confection ,soit que la navigation lente et dangereuse de l'extrémité septentrionale de la mer Rouge l'ait rendu absolument inutile, cet ouvrage n’a jamais été achevé. Pour faciliter la communication avec l'Inde, il fit bâtir sup la côte occidentale dé éette mer, et presque sous le tropique , une ville à laquelle il donna le nom de Bérénice5. Cette nouvelle ville devint bientôt l'entrepôt du commerce avec l'Inde(16). De Bérénice, les marchandises étaient transportées par terre jusqu’à Copte , ville à trois milles de distance du Nil, mais qui s’y joignait par un canal navigable dont on trouve encore les restes #; de là elles étaient conduites par eau à Alexandrie. ll y avait entre Bérénice et Copte, selon Pline, une distance de deux cent cinquante-huit milles romains , ét le chemin était coupé à travers le désert, presque sans eau, de la Thébaïde. Mais la vigilance d’un monarque puissant sut bientôt suppléer à ce défaut , en faisant chercher des sources, et partout où l'on en trouvait, bâtir des auberges, ou plutôt , à la manière orientale, des caravanserails, pour la commodité des marchands 5. C’est par cette voie que le commerce de l'Orient et de l'Occident continua à se faire pendant deux cent cinquante ans, tant que le royaume d'Égypte conserva son indépendance.

1 Strab., lib. xvu, p. 1140, C.

? Strab., lib. xvr, p. 1089. A.

5 Strab., lib. xvus, p. 1156. D. Pline, Æist. nat.,

lib. vi, ch. xxix.

# D'Anville, Mém. de l'Égypte, p. 21.

# Strab,, lib. xvir, p. 1157. D. 1169

Les vaisseaux destinés pour l'Inde partaient de Bérénice, et côtoyant le golfe Arabique jusqu'au promontoire de Syagre, aujourd’hui cap Rasalgate, suivant l’ancienne marche de la navigation, continuaient leur course le long de la côte de Perse droit à Pattala (aujourd'hui Tatta), à la tête du delta inférieur de l'Indus, ou à quelque autre marché sur la côte occidentale de l'Inde. Le commerce semble avoir été long-temps borné, sous la protection des monarques égyptiens, à cette partie de l'Inde qu’Alexandr: avait visitée et soumise. On adopta dans la suite un plan plus commode, et, du cap Rasalgate, 5 vaisseaux se rendaient en droite ligne à Zizer. Suivant M. de Montesquieu !, c'était le royaume de Siger, situé sur la côte de la mer voisine de: l'embouchure de l’Indus, conquis par les rois grecs de la Bactriane ; suivant le major Rennell !, c'était un port sur la partie septentrionale de la côte de Malabar. Les auteurs anciens n’ont rien dit qui nous mette à même de prononcer avec certitude entre ces deux opinions. Nous ne pouvons pas assurer non plus quels étaient les autres ports de l'Inde où se rendaient les marchands de Bérénice, lorsque ce commerce fut ouvert pour la première fois. Comn:c ils se servaient de petits vaisseaux qui marchaient lentement le long de la côte, dont ils n'osaient s’écarter, ilest probable que leurs voyages se renfermaient dans un cercle très étroit ; et que sous les Ptolémées, les découvertes que l'on fit dans l'Inde, se bornérent à très peu de chose (17).

C’est le monopole du commerce par mer entre l'Orient et l'Occident, dont l'Égypte jouit longtemps, qui éleva ce royaume à ce haut degré de pouvoir et d'opulence dont l'univers fut étonné. Dans nos temps modernes, où nous sommes accoutumés à voir les opérations rivales du commerce se croiser et se devancer, rien ne doit paraitre plus étonnant dans l’histoire ancienne que cette indifférence avec laquelle on a laissé les souverains de l'Égypte s'emparer exclusivement d'un commerce aussi lucratif, sans faire le moindre effort pour le leur enlever : d'autant

mieux que les puissans monarques de Syrie auraient pu, du sein du golfe Persique, entretenir des liaisons avec les mêmes parties de l'Inde par un trajet beaucoup plus court et beaucoup plus

1 Esprit des Lois, \iv. xx1, ch. var.

? Introduct., p. 37.

HISTORIQUES

sûr. Différentes considérations paraissent les avoir engagés à faire si aisément le sacrifice d'un commerce qui présentait tant d'avantages. Les rois d'Égypte, par leur attention continuelle aux affaires de la mer, s'étaient fait une flotte qui leur donnait sur cet élément un empire si absolu, qu'ils auraient éerasé à l'instant le premier rival qui eût osé leur en disputer le commerce. Îl ne paraît pas qu'il ait jamais existé aucune liaison maritime entre l'Inde et la Perse, Ce peuple avait une si grande aversion pour la mer, ou craignait tellement les invasions des étrangers, que ses monarques (comme je l'ai déjà observé) mettaient le plus grand soin à barrer la navigation des grandes rivières qui communiquaient à l'intérieur du pays. Cependant, comme leurs sujets ne se montraient pas moins jaloux que leurs voisins de jouir des riches productions de l'Inde et des élégans ouvrages qui sortaient de ses manufactures , on les leur amenait par terre dans toute l'étendue de leurs vastes possessions. Les marchandises destinées à l'approvisionnement des provinces du nord étaient transportées sur des chameaux, depuis les bords de l'Indus jusqu’à ceux de l'Oxus , dont elles suivaient le cours jusqu'à la mer Caspienne, d’où elles étaient distribuées, tant par terre que par les rivières navigables, dans les différentes contrées bornées d’une part par la mer Caspienne, et de l’autre par le Pont- Euxin!. Les marchandises de l'Inde, destinées aux provinces du midi et de l'intérieur, s’avançaïient par terre des extrémités de la mer Caspienne jusqu’à quelques-uns des grands fleuves, d'où

elles se répandaient dans le reste du pays. Telle 4 était l’ancienne manière de commercer avec |

l'Inde , tant que l'empire de Perse fut gouverné par ses princes naturels; et l'expérience de tous

les siècles a démontré que lorsqu'une branche de {|

commerce quelconque s'est ouvert une certaine route, quoiqu’elle ne soit ni la plus abrégée ni la plus commode, il faut un temps et des efforts considérables pour lui faire prendre une autre direction (18).

A toutes ces raisons de laisser aux monarques d'Égypte la tranquille possession du commerce maritime avec l'Inde, on peut en ajouter une

dernière. Plusieurs des anciens, par une erreur ÿ

! Strab. lib xu, p. 776. D. Pline, Æist. nal., liv. "1, ch. xvin.

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| Hist.nal., Nv. VI,

en géographie tout-à-fait inconcevable, et dans laquelle ils persistaient, malgré les occasions répétées qu’ils avaient d’être mieux instruits,

moyen de quoi les rois de Syrie pouvaient espérer d'ouvrir avec l'Europe une communication par où ils feraient passer les riches productions de l'Orient, sans chercher à fréquenter ces mers, dont les rois d'Égypte semblaient regarder la navigation comme leur droit exclusif. Les Grecs s'étaient de bonne heure occupés de ce plan, lorsqu'ils se rendirent maîtres de l’Asie. Séleucus-Nicator, le premier et le plus habile des rois de Syrie, dans le temps où il fut assassiné , s’occupait des moyens de joindre la mer Caspienne au Pont-Euxin par un canal! ; et si cette jonction eût eu lieu, outre l'étendue de leur commerce en Europe, ses sujets auraient pu approvisionner des productions de l'Ind2 toutes les contrées septentrionaies de !’Asie sur les côtes du Pont-Euxin, et de plus toutes celles qui s'étendent, du côté de l'orient , depuis la mer Caspienne. Comme ces pays, quoique habités aujourd’hui par une race d'hommes misérables et peu nombreux, sans trésors, san: industrie , étaient autrefois extrème-

| dérables, on a dû regarder cette branche de commerce comme ässez importante par sa grandeur et son utilité pour mériter qu’un grand roi s’occupit des moyens de s’en assurer la possession. Mais, tandis aue les monarques d'Égypte et de Syrie travaillaient à l’envi les uns des autres à assurer à leurs sujets les avantages du commerce de l'Inde, il s'éleva dans l'occident une puissance également fatale aux uns et aux autres. Les romains , par la vigueur de leurs institutions militaires et la sagesse de leur conduite politique, s'étant rendus maîtres de toute l'Italie et ue la Sicile, renversèrent bientôt la république rivale de Carthage, soumirent la Macédoine et la Grèce, étendirent leur empire jusqu’en Syrie, d ctenfin tournèrent leurs armes victorieuses contre l'Égypte, le seul royaume qui restât de ceux qu'avaient établis les successeurs d'Alexandrel-Grand, Après une suite d’événemens qui n’entrent pas dans le cours de cette dissertation, l'Égypte fut annexée à l'empire romain, et ré-

‘Pline, Æist. nat., liv. vs, ch. u.

SUR L'INDE ANCIENNE

duite en province romaine par Auguste. Comme il en connaissait toute l'importance, non-seule-

| ment il la rangea au nombre des provinces imsimaginaient que la mer Caspienne était une | branche du grand Océan septentrional; au

médiates soumises à l'autorité impériale, par une suite de cette prévoyante sagacité qui était le point essentiel de son caractère, mais aussi il employa différentes précautions, bien connues des savans, pour s’en assurer la possession. Cette

ment peuplés et couverts de villes riches et consi- |

extrème sollicitude venait probablement de ce qu'il regardait l'Égypte non-seulement comme un des principaux greniers d’où dépendait la subsistance de la capitale, mais comme le siége de ce commerce lucratif qui avait accumulé, dans les mains de ses anciens monarques, ces richesses énormes, qui excitaient l'admiration | et l'envie des autres princes, et qui, versées dans le trésor de l'empire, produisirent à Rome un dérangement visible dans la valeur des propriétés et dans les mœurs de cette république.

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SECTION Il.

Commerce avec l’Inde, depuis l’établissement de la domination

romaine en Eg7pte, jusqu’à la conquête de ce pays par les Mahométans.

Lors de la conquête de l'Égypte par les Romains, et la réduction de ce royaume en province de leur empire, le commerce avec l'Inde continua de suivre la même marche, sous leur puissante protection; Rome, enrichie des dépouilles et des tribus de presque tout le monde connu , avait pris le goût de toutes les jouissances du luxe. C'est surtout par les nations où ce goût a pris faveur que les productions de l'Inde ont toujours été le plus estimées. La capitale du plus grand empire qui ait jamais été établi en Europe, rempli de citoyens dont l'unique occupation désormais était de goûter et de dissiper les richesses accumulées par leurs ancêtres, avait besoin, pour soutenir son éclat et varier ses plaisirs, de tout ce que cette région éloignée pouvait fournir de plus exquis, de plus rare, de plus coûteux. Pour répondre à ces besoins , il fallut de nouveaux efforts et des efforts extraordinaires ; et le commerce de l'Inde augmenta à un point qui, comme je l'ai observé ailleurs !, paraîtra surprenant. même à ce sièele

! Hist. de l'Amérique, vol. À, p. 25.

annee big cree à

522 AECHERCHES

où cette branche de commerce a été portée à un degré où n’ont jamais atteint les siècles prirédens, pas même par la pensée.

Outre les marchandises del'Indequi arrivaient à la capitale de l'empire par l'Égypte, les Rom.ins en recevaient une seconde provision par un autre canal. Dès les temps les plus reculés, il paraît y avoir eu quelque communication entre la Mésopotamie et les autres provinces le lug de l’Euphrate et les parties de la Syrie et dc la Palestine qui avoisinaient la Méditerranée. Le départ d'Abraham du pays d'Ur, «i celui des Chaldéens pour Sichem, dans la terre de Canaam, en sont la prenve {. Le voyage à travers le désert qui séparait ces pays était adouci par la quantité d’eau qu'on y trouvait dans un lieu susceptible de culture. A mesure que le commerce s’accrut, la possession de ce lieu devint un objet si import: nt que Salomon , lorsqu'il s'occupa des rioyens d'étendre le trafic parmi ses sujets, y fit bâtir une ,::!c entourée de palissades 2. Son nom syrien dé fédmar dans le dé. sert, et celui de Palmyre qi lui venait des Grecs , annoncent tous les deux 5: ‘ituatios dans un lieu planté de palmiers. Ce lieu est abondamment pou: vu d’eau et environné d'une portion de terre fertile qui, quoique peu considérable, en fait un séjour délicieux au milieu d’un désert sablonneux et inhabitable. Son heureuse position, à un peu plus de soixante milles de l'Euphrate, et le deux cent trois de la côte la plus proche de la Méditerranée , fit embrasser avec ardeur à ses habitans la commission de voiturer les marchandises de ln de ces endroits à l’autre. Comme les plus prérieuses productions de l'Inde, qui, du golfe Persique, remontent l’Euphrate, [sont d'an volume à supporter la dépense d’un long charroi, cette partie de commerce devint bientôt siconsidérable, que Palmyre s’éleva rapidement à la puissance et aux richesses. Son gouvernement avait la forme qui convient le mieux à une ville commerçante, la forme républicaine ; et quoique environnée de voisins puissans et ambitieux, elle conserva long-temps son indépendance , ce qu’elle dut aux avantages particuliers de sa situation et à l’activité deses habitans. Sous les monarques syriens , descendus de Séleucus, elle s’éleva au plus haut degré de gloire

" Gen.,x1etxu ? Rois, 1x, 18 2. Chron. vus, 4.

HISTORIQUES

et de richesse, qu'elle paraît surtout avoir acquise en approvisionnant leurs sujets des marchandises de l’Inde. Lorsque la Syrie eut plié sous les armes invincibles des Romains, Palmyre se conserva libre pendant plus de deux cents ans encore, et son amitié était recherchée avec empressement et avec sollicitude par ces fiers conquérans et par les Parthes qui leur isputaient l'empire. C'est Appien , auteur assez tisne de foi, qui nous apprend qu'elle fui tn relation de commerce avec ces deux puissauses, et que Rome et ses provinces recevaient d'elle Les » 9 ductious de l'Inde !. Mais en rendant compte des progrès du commerce des «nciens avec l'Ovient, je n'aurais pas hasardé, sur son témoiguage, d'indiquer cette route comme une des principales qu'il suivit, si une découverte singulière , que ous devons à la noble curiosité et au caractère entreprenant de nos concitovens, ue venait pas à l'appui de ce qu'il riniorte, Vers la fin du dernier siècle, quelques Anglais de notre factorerie à Alep, excités par tout ce qu'ils entendaient raconter dans l'Orient des ruines magnifiques de Palmyre, conçurent le dessein, malgré la fatigue et les dangers d'un voyage à travers le désert , de les aller examiner eux-mêmes, Ils furent tés étonnés de voir une étendue de terre de quelques milles, d'un aspect fécond , qui s'élevait, comme une île, du sein d’une vaste plaine de ssbles, couverte de débris de temples, de portiques, d’aquéducs et d’autres ouvrages publics, qui, en éclat et en magnificence , et quelques-uns même en élégance, pouvaient aller de pair avec Athènes ou avec Rome, dans les jours de leur plus grande gloire. Attirés par la description qu’ils en avaient donnée, environ soixante ans après, une com-

pagnie de voyageurs plus éclairés, ayant exa- |

miné de nouveau les ruines de Palmyre d’un œil plus attentif, et avec des procédés plus savans, déclarèrent que ce qu'ils avaient vu surpassait les plus hautes idé”s qu’ilsavaient pu s’enfaire?,

D'après ce double récit, et en se rappelant le degré extraordinaire de puissance auquel Palmyre s'était élevée, à l'époque où l'Égypte, la Syrie, la Mésopotamieet une partie considérable de l'Asie-Mineure furent soumises à ses armes;

* Appian., de Bello civil., lib. v, p. 1076, edit.

Tullii 2 Ruines de Palmyre, par Wood, p. 37.

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se rappelant le nce auquel Paloù l'Égypte, la rtie considérable ises à ses armes;

| v, p. 1076, edit.

Pi x chiite

irés, ayant exa- |

où Odenate, son premier magistrat, fut décoré de la pourpre impériale, et Zénobie disputa l'empire de l'Orient à Rome sous un des plus belliqueux empereurs; il est évident qu’un état qui n'était presque rien par son propre territoire, n'a pu devoir son agrandissement qu'aux avantages d’un commerce étendu. Le trafic de l'Inde en était incontestabiement la branche la plus considérable et la plus lucrative. Mais il est bien mortifiant, en cherchant des lumières dans l'histoire des temps passés , de voir que les ex- “loits des conquérans qui ont ravagé la terre, et les caprices des tyrans qui ont fait le malheur des nations, y sont rappelés avec la plus minutieuse et souvent la plus dégoûtante exactitude ; tandis que la découverte des arts utiles, et l’avancement des branches les plus profitables du commerce , y sont passés sous silence , et abandonnés à l'oubli des temps.

Après la conquête de Palmyre par Aurélien, le commerce ne s'y releva jamais. Aujourd’hui quelques chétives cabanes de pauvres Arabes sont éparses dans les cours de ses temples superbes, ou défigurent l'élégance de ses portiques, et présentent le plus humiliant contraste avec son ancienne grandeur.

Mais tandis que les marchands d'Égypte et de Syrie redoublaient d'activité et d'émulation pour fournir aux demandes que Rome ne cessait de faire des marchandises de l'Inde, l’avidité du gain, comme l'observe Pline, rapprocha l'Inde elle-même du reste du monde. Dans le cours des voyages qu’ils y faisaient , les pilotes grecs et égyptiens ne purent s'empêcher de remarquer les changemens réguliers des vents périodiques ou moussons , et avec quelle constance ils soufflaient de l’orient une partie dela ‘ ,et Pautre de l'occident. Encouragé par &.… ebservation, Hyppale, commandant d’un vaisseau employé au commerce de l'Inde, environ quatrevingtsansaprès laréunion de l'Égypte l'empire romain , osa scrtir du cercle ennuyeux de navigation dont j'ai déjà parlé; et, s'élançant hardiment de l'entrée du golfe Arabique à travers l'Océan, fut poussé par les moussons d'ouest jusqu’à Musiris, qui était un port de cette partie de l'Inde aujourd’hui connue sous le nom de côte de Malabar.

On regarda cette route vers l'Inde comme une découvertesi précieuse , que, pour éterniser

SUR L'INDE

—————————————— mm mm

la mémoire de l'inventeur, on donna le nom d'Hyppale au vent dont il s'était servi pour la faire !. Comme c'était là un des plus grands efforts de navigation des anciens, et que pendant quatorze cents ans on n’a point connu de meilleure communication par mer entre le levant et le couchant, nous en donnerons une description particulière. Pline heureusement nous a mis en état de la présenter avec un degré d'exactitude qu’il est rare de pouvoir se procurer en rendant compte des opérations navales ou commerciales des anciens. D'Alexandrie à Juliopolis, il y a, selcn lui, deux milles; cest là que s'embarque sur le Nil la cargaison destinée pour l'Inde ; en douze jours ordinairement elle arrive à Copte, qui en est éloignée de trois cent trois milles. De Copte les marchandises sont transportées à Bérénice, sur le golfe arabique, s’arrêtant à différens endroits de la route, suivant le besoin ou la facilité de s’approvisionner d’eau. La distance entre ces deux villes est de deux cent cinquante-huit milles. Pour éviter la chaleur , la caravane ne marche que la nuit, et le voyage finit le douzième Jour. De Bérénice, les vaisseaux partent vers le milieu de l'été, et mettent trente jours jusqu’à Océlis (Gella), à l'entrée du golfe Arabique, où à Cane (le cap Fartaque )!, sur la côte de l’Arabie-Heureuse ; de là ils se rendent en quarante jours à Musiris, le premier entrepôt de l'Inde. Ils se disposent à retourner chez eux dès le commencement du mois égyptien Thibi, qui répond à notre mois de décembre ; ils partent par un vent de nordest, auquel succède à leur entiée dans le golfe arabique un|vent desud'ou sud-ouest, et finissent ainsi leur voyage en moins d’une année (19) À

Ce que Pline nous dit de Musiris et de Batace, autre port peu éloigné , que fréquentaient aussi les vaisseaux venus de Bérénice, qu'ikétaient tous deux très incommodes pour le commerce, à raison du peu d'élévation de leurs eaux, qui obligeait à se servir de petits canots pour charger et décharger les vaisseaux, ous empêche de pouvoir fixe avec précision l'endroit où ils étaient situés. Ce récit convient à plusieurs ports de la côte de Malabar; il n’en diffère que par deux circonstances , à saVoir : que ces deux ports ne sont pas très éloignés de Cottonora, pays

\ Perip. mar. Eryüir., p. 32.

2 Pline, Æist. nat., iv. va, el AN.

très fertile en poivre ; et que le chemin qui conduit laisse voir de près Nitrias, rendez-vous des pirates : je pense, comme le major Rennéll,

qu'ils étaient situés quelque part entre Goa et Tellicherry, et que, probablement , la moderne Meerzaw ou Merjéé répond à la Musiris des anciens, et Barcelore à leur Barace !. Comme ces deux ports étaient le principal entrepôt du commerce entre l'Égypte et l'Inde aux jours de son plus grand éclat, c'est là , je crois, qu'il convient de faire des recherches sur la nature du commerce que les anciens, et surtout les Romains, faisaient avec ce pays, et sur le nombre des marchandises les plus estimées qu’ils en rapportaient. Mais comme les gpérations du commerce, et la manière de le faire, étaient des objets très peu suivis dans les états de l'antiquité sur les transactions desquels nous ayons quelque vou:

naissance positive , leurs historiens daignent à peine effleurer un sujet qui entrait pour si peu de chose dans leur système poliiique, et ce n’est que par des indices très abrégés , des faits détachés, des observations incidentes, que nous pouvons nous en faire quelque idée (20).

Dans tous les siècles, c'est plutôt le luxe que le besoin qui a! été l'objet du commerce entre l'Europe et l'Inde. Ses élégantes manufactures , ses épices, ses pierres précieuses ne sont rien aux yeux d'un peuple simple, et seraient même trop chères pour lui. Mais ai temps où les Romains s'emparèrent du commerce de l'Inde, non-seulement, comine je l'ai déjà observé, ils étaient arrivés à ce degré de civilisation où les hommes saisissent avec avidité tout ce qui peut ajouter aux plaisirs ou au luxe de la vie; mais aussi ils avaient pris tous les goûts fantastiques nés du caprice et de l'extravagance des richesses. Ils ne pouvaient donc qu'être extrèmement flattés de tous ces nouveaux objets de jouissance que l'Inde leur fournissait en si grande abondance. Il parait que les productions de ce pays, tant naturelles que factices, étaient à très peu près les mêmes qu'aujourd'hui. Mais, à beaucoup d'égards, les goûts des Romains ne ressemblaient pas à ceux de nos jours, et par conséquent leursdemandes devaient différer desnôtres dans la mème proportion.

Pour donner de ces demandes l'idée la plus

1 Introduction, p. 37.

RECHERCHES HISTORIQUES

complète qu'il soit pussible d'en avoir, je ferai d'abord quelques remarques sur les trois grands objets d'importation générale de l’Inde : 1° les épices et les aromates ; 2° les pierres précieuses et les perles ; 3° la soie. Je présenterai ensuite un état aussi circonstancié que les autorités dont je m'appuie pourront le persuettré, de l’assor. timent des cargaisons, tant pour le dehors que poar le dedans, chargées sur les vaissaux expédiés à Bérénice pour les différens ports de l'Inde.

L. Épices et aromctes, D'après le mode de culte religieux de l'ancien paganisme , lenombre incroyable Ge ses divinités et des temples qui leur étaient consacrés , la consommation de l'encens et des autres arc mates cinployés dans toutes les fonctions sacrées, à dû être trés considérable, Muls Ja vanité des hommes, encore plus que leur piélé, occaslonult une grande consommution de ces substances odoriférantes, C'étuit la coutume des Romains de brûler les cadavres de leurs morts, et pour le faire avec raagnificence, il fallait couvrir des épices les plus coûteuses non-seulement le corps, mais le bûcher funèbre sur lequel il était étendu. Aux funérailles de Sylla, on répandit sur son bûcher deux cent dix charges d’aromates. Ou dit que Néron , aux obsèques de Poppée, brûla plus de cannelle et de cassia que n'en produise,t dans une année les pays d'où l'on tire ces aromates, Nous consu mons avec les corps des miorts, dit Pline, des monceaux de ces substances précieuses ; nous les offrons aux dieux, et nous ne les leur offrons qu'en grains !, Ce n'était pas de l'Inde , je présume, mais de l'Arabie, que les aromates furent d'abord apportés en Eurupe ; quelques-uns même, et surtout l’encens, étaient des productions de ce dernier pays. Mais, cutre les épices de leur cru, les Arabes étaient en possession d'en fournir aux marchands étrangers de plus précieuses, qu'ils allaient chercher eux-mêmes dans l'Inde et dans les pays au-delà. Les relations de commerce des Arabes avec les parties orientales de l'Asie, furent non-seulement très anciennes , comme nous l'avons dit, mais encore très considérables. Au moyen de leurs caravanes commerçantes, ils faisaient entrer dans leur propre pays toutes les productions précieuses de

U Aist. nat. , iv. xu, ch. xvnr.

l'Orient des prer nous 80) les épics ment un teurs qu des mar tait en / Ce pays Les obs dernes, L’encens l'une de:

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! Perip.

p.156. À., li 2 Strab., 1 $ Niebuhr { Hist. na

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l'Orient , parmi lesquelles les épices tenaient un des premiersrangs. Danstousles étatsanciens qui nous sont parvenus des marchandises de l'Inde, les épices et les aromates de tous les genres forment un des principaux articles !, Il y a des auteurs qui soutiennent que la plus grande partie des marchandises de cette espèce, qu'on achetait en Arabie, n'étaient pas des productions de ce pays, mais qu’elles ÿ arrivaient de l’Inde ?, Les observations faites: dans des temps modernes, viennent à l'appui de cette assertion. L'encens d'Arabie, quoique reconnu comme l'une des plus précieuses productions particulibres à ce pays, est cependant d’une qualité très inférieure à celui qu'on y apporte de l'Orent ; c'est de Le dernier surtout que sont formés les envois considérables que les Arabes font de cette marchandise dans les différentes provinces de l'Asie #, Ce n'est donc pas sans raison que j'ai cité l'importation des épices comme l'une des branches les plus considérables de l'ancien commerce avec l'Inde.

Il. Les pierres précieuses avec lesquelles nous pouvons comprendre en même temps les perles, semblent être le second en valeur des objets précieux que les Romains tiraient de l'Orient. Comme ces articles ne peuvent être d'aucune utilité réelle, leur valeur est absolument proporllunnée à leur beauté et à leur rareté, et monte lujours très haut, quelque modérée que soit l'estimation qu'un en peut faire. Mais, parmi les nations où le luxe a fait de grands progrès, lorsqu'on ne les regarde pas seulement comme un ornement , mais aussi comme marques de distinction , l'opulence et la vanité se les disputent avec tant d’acharnement, qu'il n’y a plus de bornes à leur valeur. Quoique l’art de tailler les diamans fût assez peu avancé chez les anciens, ilsen faisaient aussi bien que nous un très grand cas. La valeur relative des autres pierres précieuses variait suivant la diversité des goûts et le caprice de la mode. La liste immense que Pline nous en présente, et l'attention scrupuleuse avec laquelle il peint leurs nuances et leur assigne un rang #, étonnera, je crois, le lapi-

‘ Perip. mar. Eryth., p. 22, 28. Strab., liv. np, p.156. À., lib. xv, p. 1018. A.

2 Strab., liv. xvat, p. 1129. C.

$ Niebuhr, Descr. de l'Arabie, tom. 1, p. 126. # Hist. nat., iv. xxxvu.

SUR L'INDE ANCIENNE. 525

daire ou le bijoutier le plus habile de nos jours, et prouve avec quel empressement les Romains cherchaient à se les procurer.

Mais de tous les objets de luxe, les Romains semblent avoir préféré les perles (21). Les personnes de tous les rangs s'empressaient de les acheter; il n’y avait pas une partie du vêtement qui n'en fût drnée; et il y a dans les perles une si grande différence pour le volume et pour le prix, que tandis que les riches et les grands se paraient des plus grosses et des plus fines, il v en avait d’un moinére volume et d’une qualité inférieure pour satisfaire la vanité des personnes d'un rang moins élevé. Jules- César fit présent à Servilie, mère de Brutus, d’une perle qui lui avait coûté quarante-huit mille quatre cent cinquante-sept livres sierling (22) 1. ILest vrai quece n'était pas seulement dans l'Inde, mais aussi dans beaucoup d'autre pays, que l’on trouvait et les pierres précieuses et les perles , mais il n’y en eut jamais assez pour l'orgueil de Rome.

L'Inde cependant en fournissait le plus grande partie, et de l’aveu général, rien a’était au-dessus de ses productions pour l'abondance, la variété et le prix.

ill. Une autre production fort recherchée à Rome, c'était la soie; et quand on se rappelle à combien d'étoffes élégantes elle peut être employée, et combien ces étoffes ont ajouté à l'éclat de la parure et de l’'ameublement, peut-on s'étonner du grand cas qu’en faisait un peuple abandonné au luxe? Le prix de la soie était exorbitant, aussi fut-elle regardée comme un vêtement trop coûteux et trop délicat pour les hommes ?, et l'usage en fut borné aux femmes d'un rang et d’une opulence distinguée. Cependant on n’en fut pas moins empressé à se la procurer, surtout, lorsqu’à l'exemple du dissolu Héliogabale, qui en introduisit l’usage parmi l'autre sexe, les hommes s’endurcirent à la houte (car c'en était une dans la sévérité des anciennes mœurs ) de porter ce vêtement efféminé. Le trafic de la soïe chez les Romains présente deux circonstances dignes d’être observées. Contre l'ordinaire de ce qui arrive dans les opérations du commerce, l’usage plus fréquent de cette marchandise ne paraît pas en avoir augmenté l'importation dans une propor-

1 Pline, Æist. nat. , liv. 1x, ch. xxxv.

2 Tacite, 4nnal., liv. 1, ch. xxx.

tion égale au nombre toujours croissant des demandes, et le prix de la soie demeura constamment le même pendant l'espace de deux cent cinquante ans, c'est-à-dire depuis l'instant où l'usage en fut connu à Rome. Sous le règne d’Aurélien, elle continua toujours d'être évaluée au poids de l'or. La cherté de cette marchandise venait probablement de la manière dont les négocians d'Alexandrie la faisaient parvenir, Ils n'avaient point de communication directe avec la Chine, le seul pays où le ver à soie était élevé et où l’on faisait de son travail une branche de commerce. Toute la soie qu'ils achetaient dans les différens ports où ils se rendaient y était apportée par des vaisseaux du pays ; et, soit que l'art €: soigner le ver à soie fût mal connu, le produit de son admirable industrie était très faible chez les Chinois, où ceux qui l’achetaient de la seconde main trouvaient plus d'avantage à le porter au marché d'Alexandrie en petite quantité, mais à un fort haut prix, que d’en faire baisser la valeur en le rendant plus commun. L'autre circonstance dont je voulais parler, est plus extraordinaire encore, et prouve d’une manière frappante combien les communications avec les n2tions éloignées étaient alors mal établies, et quelle mince connaissance ils avaient de leurs arts et de leurs productions naturelles. Quelque cas que l'on fit des ouvrages en soie, et quoique les auteurs grecs et romains en parlent beaucoup, il y avait déjà plusieurs siècles que l’usage en était devenu très commun, et l'on ne connaissait avec cette certitude ni les pays auxquels on devait une branche de luxe si recherchée, ni la manière dont elle était produite. Quelques-uns supposaient que la soie n'était qu’un duvet très fin attaché aux feuilles de certains arbres ou de certaines fleurs; d’autres s’imaginaient que c’était une espèce de laine où de caton plus précieuse; enfin, ceux qui savaient qu'elle éiait l'ouvrage d’un insecte font voir, par leurs descriptions, qu’ils n'avaient aucune idée de la manière dont elle seformuit (23). Ce ne fut qu'à la suite d'un événement arrivé au

sixième siècle de l'ère chrétienne, et dont j'aurai !

occasion de parler, que la véritable nature de la soie fut connue en Europe.

Les autres marchandises qu'on tirait commuuément de l'Inde trouveront leur place dans le compte que je vais rendre des cargaisons qui

RECHERCHES HISTORIQUES

partaient et qui arrivaient sur les vaisseaux employés à ce commerce. Nous devons ces détails à un ouvrage sur la navigation de la mer Érythrée attribué à Arrien, traité curieux quoique peu étendu, et qui donne sur le commerce des lumières que l'on est bien loin de trouver dans aucun auteur ancien. Le premier endroit de l'Inde où les vaisseaux d'Égypte, tant qu'ils restèrent fidèles à l'ancien plan de navigation, allaient ordinairement faire leur commerce, était Patale, sur le fleuve Indus. Ils y portaient du drap léger, du linge ouvré, quelques pierres précieuses et des aromates inconnus dans l'Inde; du corail, du storax, des vaisseaux de verre de différentes espèces, de l'orfévrerie, de l'argent et du vin. Ils prenaient en retour des épices de plusieurs sortes , des saphirs et d’autres pierres précieuses, des étoffes de soie, de la soie filée, des draps de coton (24), et du poivre noir. Mais un marché bien plus considérable sur la même côte, c'était Barygaza; aussi l’auteur que je copie ici entre-t-il dans les détails les plus circoustanciés et les plus exacts sur sa situation et sur la manière d'y arriver. Sa situation répond exactement à celle de Baroach sur la grande rivière Nerbuddah, par laquelle toutes les productions de l'intérieur du pays arrivaient, ou bien par terre , depuis la grande ville de Tagara, en traversant de hautes montagnes ( 25). Les objets d'importation et d'exportation dans ce fameux marché n'étaient pas moins divers que multipliés. A la liste des premiers notre auteur ajoute des vins d'Italie, de Grèce, d'Arabie, du cuivre, de l’étain, du plomb, des ceintures d'un tissu curieux , l’herbe appelée mélilot , du verre blanc, de l'arsenic rouge, du plomb noir, des pièces d’or et d'argent. Il compte parmi les seconds, l’onyx et d’autres pierres précieuses, l'ivoire, la myrrhe, diverses étoffes de coton, tant simples qu'ornées de fleurs; enfin du poivre long t. A Musiris, le second marché considérable sur cette côte, les objets d'importation étaient presque absolument les mêmes qu'à Barygaza; mais comme elle se rapprochait davantage des parties orientales de l'Inde, avec lesquelles elle paraît avoir eu de très grands | rapports, les marchandises qu’on en exportait étaient en beaucoup plus grand nombre et beau

1 Perip. mar. Erythr., p. 28.

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