SECTION HI
Commerce avec l'Inde , depuis la conquête de l'Égypte par les mahométans , jusqu'à la découverte du passage par le cap de Boune-Espérance, et l'établissement de la domination portugaise dans lorient.
Environ quatre-vingts ans après la mort de Justinien, il arriva un événement qui occasiona une révolution encore plus considérable dans le commerce de l'Europe avec l'Inde. Mahomet, en publiant une nouvelle religion, semble avoir animé ses concitoyens d’un nouvel esprit, et appelé sur la ‘scène des talens et des passions qui ne s'étaient pas encore montrés. La plus grande partie des Arabes , dès les temps les plus reculés, contens de jouir de l'indépendance et de la liberté individuelle, soignaient tranquillement leurs chameaux et cultivaient leurs palmiers dans l'enceinte mème de leur péninsule , et ne se faisaient guère connaître au reste des hommes, que lorsqu'ils se jetaient sur une caravane pour la piller , ou sur un voyageur pour le dépouiller. Dans quelques districts cependant ils avaient commencé à joindre les travaux de l'agriculture et les affaires du commerce aux occupations de la vie pastorale. Toutes ces classes d'hommes, une fois échauffés de l’ardeur enthousiaste dont les avaient remplis les exhortations , l'exemple de Mahomet, déployèrent tout à la fois le zèle des missionnaires et l'ambition des conquérans. Ils répandirent la doctrine de leur prophète, et étendirent la domination de ses successeurs, des rivages de l'océan Atlantique aux frontières de la Chine , avec une rapidité de succès dont ien n'approche dans l’histoire du genre humain. L'Égypte fut une de leurs premières conquêtes; et comme ils s'établirent dans ce pays attrayant et en prirent possession, les Grecs furent exclus de toute communication avec Alexandrie, où ils s'étaient portés pendant long-temps comme au principal marché des productions de l'Inde; et ce n'est
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pas là que se borna l'effet du progrès des armes mahométanes sur le commerce de l'Europe avee l'Inde. Avant de s'être emparés de l'Égypte, les Arabes avaient subjugué la grande monarchie de Perse, qu'ils avaient ajoutée à l'empire de leurs califes. [ls trouvèrent leurs nouveaux sujets occupés de ce grand commerce avec l'Inde et avec le pays situé à l'orient de cette péninsule , dont j'ai déjà développé le commencement et les progrès dans la Perse ; ils furent si frappés des grands avantages qui en résultaient , qu'ils désirèrent d'y avoir part. Comme l'instant où lon réveille puissamment les facultés actives de l'esprit humain dans un genre, est celui où elles sont capables d'agir avec le plus de force dans un autre genre , de guerriers impétueux, les Arabes devinrent bientôt des marchands entreprenans. Ils continuèrent le commerce avec l'Inde, en lui laissant suivre sa premitre direction du golfe Persique, mais ce fut avec cette ardeur qui caractérisa tous les premiers efforts des sectateurs de Mahomet. En peu de temps ils s'avancèrent bien au-delà des bornes de l’ancienne navigation, et apportèrent directement des pays qui les produisaient plusieurs des marchandises les plus précieuses de l'orient. Pour s'assurer exclusivement tout le produit de la vente, le calife Omar, quelques années après la conquête de la Perse, fonda la ville de Bassora , sur la rive occidentale du grand confluent de l'Euphrate et du Tigre, du sein de laquelle il devait dominer ces deux fleuves par lesquels les productions arrivées de l'Inde se répandaient dans toutes les parties de l'Asie. Le choix qu'il avait fait de cet emplacement était si bien entendu, qu'en peu de temps Bassora devint une place de commerce qui le cédait à peine à Alexandrie.
Ces connaissances générales sur le commerce des Arabes avec l'Inde , les seules que nous aient laissées les écrivains de ce temps , se confirment et s'étendent par le récit d'un voyage du golfe Persique vers les contrées de lorient, écrit par un marchand arabe l'an huit cent cinquante-un de l'ère chrétienne, environ deux siècles après que la Perse eut été soumise aux califes, et expliqué par le commentaire d'un autre Arabe qui avait aussi visité les parties orientales de l'Asie (36). Cette relation curieuse, qui supplée à ce qui nous manque dans l’histoire
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SUR L'INDE ANCIENNE. 539
des rapports commerciaux avec l'Inde, nous met à même de décrire plus en détail l'étendue des découvertes des Arabes dans l’orient, et la manière dont elles furent faites.
Quoique certaines personnes aient imaginé que l’étonnante propriété de l’aimant , dont le frottement communique à une aiguille ou à une légère verge de fer la faculté de tourner vers les pôles de la terre, fut connue dans lorient long-temps avant qu’on l’eût observée en Europe, il est évident par la relation de ce marchand mahométan et par le concours de plusieurs preuves, que ce guide fidèle manquait non-seulement aux Arabes, mais encore aux Chinois, et que le mode de leur navigation n'avait rien de plus hardi que celui des Grecs et des Romains. Ils s’attachaient servilement à la côte, qu'ils n'osaient presque jamais perdre de vue, et dans cette marche timide et, tortueuse , leurs estimations ne pouvaient être que fautives et sujettes aux mêmes erreurs que j'ai déjà observées dans celles des Grecs et des Romains.
Malgré ces avantages, les progrès des Arabes du côté de l'orient s’étendirent bien au-delà du golfe de Siam, terme de la navigation européenne. Ils eurent des liaisons avec Sumatra et les autres îles du grand archipel de l'Inde, et s'avancèrent jusqu’à la ville de Quang-Tong en
Chine ; et ces découvertes ne doivent point être
regardées comme l'effet de l’inquiète curiosité des individus : on les devait au cummerce régulier qui se faisait du golfe Persique avec la Chine et dans les pays intermédiaires. Plusieurs mahométans, à l'exemple des Perses cités par Cosmas /ndicopleustes , s'établirent dans l'Inde et dans les pays au-delà. Ils étaient ‘en si grand nombre dans la ville de Quang-Tong , que l’empereur (suivant les auteurs arabes) leur permit d'avoir un grand cadi ou juge de leur secte, pour décider les querelles qui s'élevaient entre ses concitoyens d'après leurs propres lois, et pour présider à toutes les fonctions de la religion ?. Dans d’autres endroits on gagna des prosélytes à la foi mahométane , et la langue arabe fut entendue ct parlée dans presque tous les ports de quelque conséquence. Des vaisseaux 1 Relalien, p. 2,8, etc.
* Relation, p.7; Remarques, p. 19; Recherches, p.171,etc
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de la Chine et autres endroits de l'Inde allaient trafiquer dans le golfe Persique (37) , et à force de fréquenter les nations de l'orient, parvinrent à mieux se connaître !.
On en voit une preuve frappante dans les derniers détails sur la Chine et sur l'Inde, qui se trouvent dans les deux auteurs que j'ai cités. Ils indiquent la situation de Quang-Tong, aujourd'hui si bien connue des Européens , avec un degré d'exactitude extrème. Ils parlent du grand usage qu’on faisait de la soie en Chine. Personne n'avait rien dit avant eux de leur fameuse manufacture de porcelaine, qu'ils comparent au verre à cause de sa délicatesse et de sa transparence. Ils décrivent l'arbrisseau qui porte le thé , et la manitre d'employer ses feuilles ; et ce qu'ils nous raportent du grand revenu fondé sur sa consommation ferait croire que le thé au neuvième siècle n'était pas moins qu'aujourd’hui la boisson favorite des Chinois 2.
Les parties mêmes de l'Inde qui étaient connues des Grecs et des Romains, l’avaient été beaucoup mieux par les Arabes. Ils parlent d'un grand empire établi sur la côte de Malabar, gouverné par des monarques dont relevaient tous les autres souverains de l'Inde. Ces monarques portaient le nom de Balchara, que l'on connaît encore aujourd'hui dns !’Inde 3 ; et il est probable que le Samori: , «1 empereur de
. Calicut, dont on parle si sc "eat cians les relations des premiers voyages des Portugais dans l'Inde, possédait une portion de \eurs états. Ils vantent les progrès extraordinaires que les Indiens avaient faits dans la connaissance des astres , circonstance qui paraît n'avoir pas été connue des Grecs et des Romains; et ils assurent que, dans cette partie des sciences , ils étaient de beaucoup supérieurs aux nations les plus éclairées de l'orient , ce qui faisait donner à leur souverain le titre de roi de la sagesse 4, Des particularités dans les institutions politiques, la manière de rendre la justice, les jeux et les superstitions des Indiens, les austérités excessives et la vie pénitente des fakirs, tous ces faits pourraient être cités comme autant de preuves de la connaissance supérieure que
1 Relation, p. 8.
+ Relation, p. 21, 25.
3 D'Herbelot, art. #edd et Belle. “ Relation , p. 37, 53.
HISTORIQUES
les Arabes avaient acquise des mœurs de ce peuple.
Le même amour du commerce, ou le même zèle religieux qui engagea les mahométans de Perse à visiter les régions les plus éloignées de lorient, s'empara des chrétiens de ce royaume, Les églises nestoriennes établie: en Perse, d'abord sous la protection de #5 souverains naturels, et ensuite sous celle des califes ses conquérans, étaient nombreuses et gouvernées par des ecclésiastiques respectables. Ils avaient de très bonne heure envoyé des missionnaires dans l'Inde, et surtout, comme je l'ai déjà dit, dans l’île de Ceylan. Lorsque les Arabes éten: dirent leur navigation jusqu'en Chine, un champ plus vaste pour leur commerce et pour leur zèle s'ouvrit à leurs yeux. Si l’on peut s'en rapporter au témoignage unanime des auteurs chrétiens de l'orient et de l'occident, confirmé par celui des deux voyageurs mahométans, leurs pieux travaux furent suivis d'un tel succès, qu'aux neuvième et dixième siècles, le nombre des chrétiens dans l'Inde et dans la Chine était déjà considérable (38), Comme les églises dans ces deux pays recevaient tous leurs prêtres de Perse, où ils étaient ordonnés par le cat{/olicos ou primat nestorien, dont ils reconnaissaient la suprématie, ce fut une voie toujours ouverte de communications et de rapports; et c’est à l'effet combiné de toutes ces circonstances que nous devons les détails que les deux écrivains arabes nous ont laissés ! sur ces régions de l'Asie, que les Grecs et les Romains n'ont ja-
mais visitées.
Mais tandis que les sujets mahométans et
chrétiens des califes continuaient d'acquérir de nouvelles connaissances dans l'orient, les peuples de l’Europe s'en voyaient presque entièrement exclus. On leur avait mème fermé l'entrée du grand port d'Alexandrie ; et les nouveaux maîtres du golfe Persique , contens de satisfaire les nombreuses demandes de leurs vastes états, ne songeaient point à envoyer, par aucun des débouchés ordinaires, les marchandises de l'Inde aux villes commerçantes de la Méditerranée. Les riches habitans de Constantinople et des autres grandes villes de l'Europe, supportaient cctte privation d'un luxe qui avait long-temps fait
! Relation, p 39.
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de l'orient. On achetait la soie de la Chine dans le Chensi, la province la plus occidentale de cet empire ; et de là une caravane la transportait par une marche de quatre-vingt ou cent jours, jusqu'aux bords de l'Oxus , d'où elle s'acheminait , en suivant le cours de cette rivière , jusque vers la mer Caspienne. Après un dangereux voyage à travers cette mer, et remontant le Kur jusqu'à son dernier endroit navigable, on la conduisait par un court trajet de terre de cinq jours jusqu'au Phase, qui se jette dans l'Euxin ou la mer Noire ,où, par une route très connue, elle arrivait à Constantinople, Le transport des marchandises de cette région de lorient , aujourd’hui connue sous le nom d’/ndostan , avait quelque chose de moins enuuyeux et de moins pénible. Elles étaient portées des bords de l'Indus , par un chemin dès longtemps connu, et dont j'ai déjà donné la description , jusqu’au fleuve Oxus , ou bien en droite ligne jusqu’à la mer Caspienne, d'où elles suivaient la même route jusqu’à Constantinople.
IL est évident qu'il n’y avait que les marchandises d’un petit volume et d'un grand prix qui pussent supporter la dépense d'un pareil transport ; et l’on devait faire entrer dans le taux de œs marchandises, non-seulement les frais, mais aussi les risques et les dangers de la route. En traversant la vaste plaine qui s'étend de Samarande aux frontières de la Chine, les caravanes faient exposées aux attaques et aux déprédations des Tartarr< es Huns , des Turcs et des atres hordes «"».;.antes qui infectent le nordat de l'Asie, et qui ont toujours regardé le marchand et le voyageur comme leur proie légilime. Ils n'étaient pas moins exposés aux inultes et au pillage dans leur passage du Kur au Phase , à travers le royaume de Colchide, pays noté et des anciens et des modernes pour ks inclinations rapaces de ses habitans. Malgré Kant de désavantages, le commerce avec l'Orient suivait avec ardeur. Constantinople devint un urché considérable des productions de l'Inde
SUR L'INDE ANCIENNE. 541
l leurs délices , avec une telle impatience , que le
commerce déploya toute son activité pour trou- | ser quelque remède à un mal qui leur paraissait
et de la Chine, et les richesses qui en furent le fruit n'ajoutèrent pas seulement à la splendeur de cette grande ville; elles paraissent avoir retardé de quelque temps la chute de l'empire, dont elle était la capitale.
Autant qu'il est permis de le conjecturer d'après les renseignemens imparfaits des historiens de ce temps, ce fut par le canal que j'ai déjà indiqué, avec beaucoup de dangers et de fatigue, que l’Europe s’approvisionna des marchandises de l’orient pendant plus de deux cents ans. Pendant presque tout ce temps, les chrétiens et les mahométans furent engagés dans des hostilités
où écl * animosité que la rivalité du pouvo l'esprit de fanatisme , ne man oduire. Dans des circonstances entretenir la division, les
relations du commeresg se soutenaient à peine ; les marchands des royaumes chrétiens ou ne fréquentaient plus Alexandrie et les ports de Syrie, qui étaient anciennement les entrepôts des marchandises de l’orient, depuis que les mahométans s’en étaient rendus les maîtres ; ou si l’amour du gain, plus fort que leur aversion pour les infidèles, les ramenait à ces marchés qui leur étaient depuis long-temps familiers , c'était avec beaucoup de précaution et de défiance.
L'empressement des peuples de l’Europe pour les productions de lorient augmenta avec la | difficulté de se les procurer. A peu près dans le mème temps, quelques villes d'Italie , Amalphi surtout et Venise, ayant ‘acquis un degré d'indépendance qui leur avait manqué jusqu'alors, se mirent à cultiver les branches de l’industrie domestique avec une ardeur et une intelligence peu communes dans le moyen âge.
Cette énergie nationale augmenta les richesses, de manière à faire naître de nouveaux besoins et de nouveaux désirs ; et le goût du luxe et des jouissances,se fortifiant tous les jours, alla cherche, des alimens dans les pays étrangers. Les sociétés parvenues à ce degré de maturité ont toujours fait le plus grand cas des productions de
l'Inde; dès ce moment on en fit eu Italie une importation plus considérable, et l'usage en devint plus général. Le judicieux Muratori a fait le rassemblement de plusieurs circonstances qui indiquent cette renaissance du commerce, et depuis la fin du septième siècle, un observateur attentif